POÉSIE MAURICIENNE
- LITTÉRATURE MAURICIENNE -
REVUES DE POÉSIE
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revue de poésie
contemporaine
dramaturge
et poète mauricien
Présentation
Yusuf Kadel est né le 5 décembre 1970 à
Beau-Bassin (île Maurice). Après des études au collège du Saint-Esprit, à
Quatre-Bornes, il s’envole en 1989 pour Paris et entame à l’université de Paris
I un DEUG d’administration économique et sociale (AES.) Très vite, l’ambiance
du Quartier latin lui semble moins inspiratrice que celle de Montmartre et des
Halles. Ces escapades le mèneront très souvent dans les cafés et buvettes de
ces quartiers, où il cultivera sa soif de création à travers les clins d’œil
des peintres et la lecture d’auteurs comme Boris Vian et Henry Miller. C’est
tout naturellement qu’il est accueilli au sein d’un cercle littéraire, le
Cénacle, à son retour à Maurice ; c’est également dans une anthologie réunissant
les œuvres du Cénacle que paraîtront ses poèmes de jeunesse :
« Bribes », suite poétique, dans la Moisson de Cristal, 1993. Il devient vite un des animateurs
incontournables de la nouvelle génération littéraire de l’Ile. Il collabore à
la revue Tracés, fondée par Shenaz
Patel, puis rejoint l’équipe du magazine littéraire et culturel Nouvel Essor. Depuis 2006, il coordonne
la revue de poésie Point barre. Outre
divers poèmes publiés dans des revues, Yusuf Kadel a à son actif deux
livres : Un septembre noir et Surenchairs.
C’est donc à Paris, en arpentant les pavés de Montmartre,
que Yusuf Kadel sent de manière impérieuse l’appel de l’écriture. La poésie est
déjà en lui, certes, avec cette force inéluctable de désirs mus par la liberté
d’exister. Briser les contraintes et les tabous, laisser sa plume entrer au
plus profond de la chair des mots et donner ainsi la substantifique moelle de
ses émotions, en les mettant à portée de tous. Entrer en littérature pour Yusuf
Kadel signifie également devenir particulier dans un univers de création
littéraire qui est « la littérature
mauricienne partagée », c’est s’imbriquer « dans un enchevêtrement d’influences linguistiques et culturelles, entre
des références à la créolitude originale, un bilinguisme très présent et des mythologies
littéraires régionales… », comme le précise Christophe Cassiau, du
Centre Charles Baudelaire, dans sa préface au premier numéro de la revue Point barre. Il est manifeste que la
génération de Yusuf Kadel insuffle une nouvelle dynamique à la littérature
mauricienne.
Paradoxalement, c’est par le théâtre que s’affiche en
premier sa plume. Un septembre noir,
prix Jean Fanchette -1994, pièce coup de poing écrite entre 1990 et 1991 à
Paris, évoque l’homosexualité d’une religieuse. Confession relatée à partir
d’un couvent, ultime parole d’un être en quête de rédemption autant que de
compréhension face à un monde sans cesse changeant. « Un septembre noir, précise l’éditeur, ne se cantonne pas au
cadre stricte du drame passionnel et comporte une dimension psychologique
certaine. La pièce, en effet, s’efforce d’évaluer l’importance de l’influence
du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages
qu’elle implique et, par extension, des êtres humains en général. » La
critique ne s’est pas trompée en saluant de manière élogieuse la sortie de Un septembre noir. Dans sa préface, le
Dr Issa Asgarally précise : « Un septembre noir est, certes, un théâtre de l’audace. Car il n’hésite pas à aborder les
rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu’à
Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s’inscrive sur la voie audacieuse
tracée dans les années 1970 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition
qui remonte très loin dans l’histoire du théâtre. » Shenaz Patel
confirme : « Un septembre noir… est
une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur
psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et
haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une
pièce qui sait ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs. Un
septembre noir met en scène l’ambivalence et le doute. Pour une pièce de théâtre, ce
n’est pas là un moindre mérite. » Cependant, ce qui frappe dans
l’écriture dramaturgique de Yusuf Kadel, c’est la mise en perspective de
l’histoire contemporaine d’un monde en transformation avec un destin
individuel, celui de Lisa. La pièce se déroule avec en écho les bruits de fond
de la Seconde Guerre mondiale. À travers ce cheminement historique, l’on
assiste au changement fondamental de la face du monde, ainsi qu’aux destins de
Marie et Lisa. Là, se joue la redistribution des pouvoirs.
La langue de Yusuf Kadel, héritière d’une île de Génie, celle de Malcolm de
Chazal, est humaniste et éminemment poétique, à l’instar d’un Édouard Maunick.
Dans Surenchairs, le recueil qui le
révèle au grand public, le poète installe une mystique du regard intérieur,
entre chair et terre. Là aussi, les critiques vont saluer chaleureusement le
nouveau poète, pour qui la poésie est une langue à part entière qui s’efforce
de contourner l’esprit afin de créer un espace d’imagination. La parole
révélatrice de l’écrivain qui ausculte ses semblables pour mieux se reconnaître
trouve son prolongement dans la défense de la poésie.
Ainsi, comme toute œuvre qui puise sa vitalité dans la
cruauté, selon le sens où l’entendait Antonin Artaud, celle de Yusuf Kadel
refuse toute étroitesse culturelle pour parler de l’être humain en général,
face à la responsabilité individuelle. L’écriture est pour Yusuf Kadel une
expérience individuelle et collective à la fois, qui pousse l’exigence
structurelle à son paroxysme. Individuelle dans l’épure et la capacité du renoncement
de soi, collective dans la captation d’un héritage émotionnel. Il est le poète
dont la grande silhouette hantera désormais, et pour longtemps, les mots qui
irriguent et donnent chair au plaisir littéraire.
Caya MAKHÉLÉ,
Cultures Sud No. 170
Caya Makhélé
est actuellement directeur des éditions Acoria, directeur des Rencontres du
livre Afrique - Caraïbes - Maghreb de Châtenay-Malabry, et responsable de la
rubrique littéraire du magazine panafricain Continental. Dernier livre paru : Ces jours qui dansent avec la nuit, roman, 2008, éd. Acoria.
Théâtre

Éditions
Le Printemps, 1998 In L’Atelier
d’écriture No. 2, août 2009
Poésie

«Bribes» :
suite poétique
Surenchairs
In Moisson de Cristal (Anthologie
collective) Éditions Le Printemps, 1999
Le Cénacle,
1993
* Sélection, prix Radio France du Livre de
l’océan Indien

«Le Vers
est dans le fruit» «En Marge des messes» : suite poétique -
Extrait
In Tracés No. 5, novembre 2001 In Poèmes
d'amour du monde (Anthologie
collective)
MSM, 2003
«When…» «En Marge des messes» : suite poétique -
Extraits
In Point barre No. 1, octobre 2006 In
Point barre No. 2, avril 2007

«Soluble dans l’oeil» : suite poétique –
Extraits «Soluble dans
l’oeil» : suite poétique
In Le Moulin de
poésie No. 34, France, juin 2007 In
Brèves Littéraires No. 76, Québec, printemps 2007

«Soluble dans l’oeil» : suite poétique «En Marge des messes» : suite poétique
- Extraits
In Carnavalesques
2007 (Anthologie collective) In Point
barre No. 3, octobre 2007
Éditions Aspect,
France, 2007

Poèmes divers
«Soluble dans l’oeil» : suite poétique - Extraits
In Nouveaux
Délits No. 26, France, novembre 2007
In Le Moulin de poésie No. 35, France,
décembre 2007

«Soluble dans l’oeil» : suite
poétique – Extraits «Entre
autres»
In Contre jour No.
14, Québec, hiver 2007-2008 In
Point barre No. 4, avril 2008

Poèmes divers «Soluble dans l’oeil» : suite poétique - Extraits
In Casse-pieds
No. 7, Québec, mai 2008 In Cultures Sud No. 170, France, septembre
2008

«En Marge des messes» : suite poétique – Extraits «Sans Titre»
In Point barre No. 5, octobre
2008
In Point barre No. 6, avril 2009

«Sans Titre» «Another
Day»
In Point barre No. 7, octobre
2009
In Riveneuve Continents No. 10,
France, décembre 2009
Poèmes divers Soluble dans l’œil
In Poetry with Prakriti Anthology (Anthologie
collective) Éditions Acoria, France, 2010
Prakriti Foundation, Inde, 2009 * Sélection, prix Continental du jeune
espoir littéraire africain

«Sans Titre» Poèmes divers
In Point barre No. 8, avril 2010 In Carnavalesques 2010 (Anthologie
collective)
Éditions Aspect, France, 2010
Récit

«Épique»
In Chroniques de l’Île Maurice (Anthologie
collective)
Éditions
Sépia, France, 2009
Le prix Jean Fanchette, présidé par
J.M.G. Le Clézio, est attribué depuis 1992. Il est ouvert à tous les écrivains
de l’océan Indien, qu’ils soient poètes, dramaturges, conteurs ou romanciers.
À propos de Un septembre noir :
Note des Éditions Le Printemps
L'intrigue d'Un septembre noir se situe à Paris, à quelques mois de
la Seconde Guerre mondiale. La pièce évoque les destins de deux jeunes femmes,
Marie et Lisa. Elle souligne les rapports que celles-ci vont entretenir et le
drame que cette relation va lentement amorcer. Un septembre noir,
toutefois, ne se cantonne pas au cadre strict du drame passionnel et comporte
une dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s'efforce d'évaluer
l'importance de l'influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et
le destin des personnages qu'elle implique et, par extension, des êtres humains
en général. Mais l'auteur n'entend pas imposer ici quelque point de vue,
conception ou "vérité". Il entreprend au contraire de mettre en
lumière la difficulté qu'il peut y avoir à "savoir", à répondre aux
"questions essentielles", aux "vraies questions". Cette
note volontairement ambigue, alliée aux non-dits, à un ton éminemment subtil,
confère à Un septembre noir l'essentiel de sa force.
Préface du Dr Issa Asgarally
Jean Fanchette, j'en suis convaincu, aurait aimé Un septembre noir
de Yusuf Kadel. Car cette première pièce d'un jeune auteur appartient bel et
bien au théâtre dit psychologique, qui met en scène une réalité intérieure et
qu'il a contribué à faire connaître dans ses nombreux écrits.
C'est, en effet, sous la plume de Jean Fanchette que j'ai lu pour la
première fois le nom d'Antonin Artaud. C'était dans une de ses chroniques dans
L'Express, à l'époque où les journaux mauriciens publiaient en première
page les textes d'écrivains et de gens de culture. Par ailleurs, Jean Fanchette,
élève de Jean Louis Moréno - lui-même élève de Freud - est l'auteur d'un
classique, Psychodrame et théâtre moderne, paru en 1971 aux Editions
Buchet-Chastel et repris en 1977 en livre de poche. Et où l'on trouve cette
belle définition: "La représentation (ce qui redonne à voir, ce qui
réactualise quelque chose frappé malgré tout du sceau de l'irréversibilité)
permet l'exorcisme, envoûtement et désenvoûtement ensemble… Chez l'homme de la
Préhistoire et chez nos contemporains soumis à l'accélération apparente de
l'Histoire, nous retrouvons les mêmes préoccupations essentielles, la même
tentative de domination de la situation par la représentation aussi bien
par rapport à Dieu par le biais du sacré que par rapport à la condition de
dépendance envers l'événement."
Dans Un septembre noir, un homme, Joseph, arrive dans un couvent et
demande à rencontrer Lisa, une religieuse de quarante ans. Joseph veut savoir
ce qui s'est passé réellement il y a plus de vingt ans, quand sa soeur Marie
s'est suicidée. Lisa et Marie entretenaient des relations très intimes... Mais,
comme toujours, la recherche de cette "vérité" se révèle ardue, semée
d'embûches. Lisa qui pensait que "le seul responsable, finalement, c'est
les événements, leur enchaînement" ne sait plus, n'est "plus sûre de
rien". Elle se demande si "tout ce charabia n'est pas en fait le
fruit" de sa "mauvaise foi", "une théorie bringuebalante
échafaudée de toutes pièces" dans le seul but de lui donner "bonne
conscience". Car Lisa se sent responsable de la mort de Marie, dont le
discours masque la fragilité d'un être marqué par des événements traumatisants
et tenaillé par la solitude et l'angoisse.
Quoi qu'il en soit, le fait de raconter enfin ce qui s'est passé à Joseph
ne peut qu'être bénéfique à Lisa. Ce que semblent confirmer ses paroles: "
J'attends depuis longtemps… Vous êtes enfin là…". Un septembre noir
répond donc à la belle définition de Jean Fanchette citée ci-dessus: en
redonnant à voir, la représentation "permet l'exorcisme" et constitue
une "tentative de domination de la situation".
Chaque dramaturge est appelé à résoudre un problème spatio-temporel qui
découle de l'écriture d'un texte en fonction des exigences de la scène. Etant
donné que Un septembre noir repose sur de nombreux retours en arrière
dans une tentative d'explorer le passé, à l'instar des Mains sales de
Sartre, le problème qui se pose d'emblée à l'auteur est de représenter sur
scène le découpage passé / présent. Le dispositif scénique sert bien cette
intention. Le présent, c'est le centre de la scène, une salle du couvent où se
trouvent Lisa et Joseph. Le passé, c'est à droite et à gauche, des salles qui
s'éclairent lorsqu'elles interviennent dans le déroulement de la pièce et qui
représentent le salon de Lisa, un bar, une rue de Paris ou une chambre d'hôtel.
Dans ce contexte, la "pénombre" qui précède les "scènes du
passé" semble souligner le fait que ces retours à plus de vingt ans en
arrière sont de véritables incursions dans les profondeurs obscures de la
mémoire.
En outre, le passé dont il est question ici est lui-même constitué de deux
séries d'événements. En effet, le cheminement inéluctable de l'Europe vers la
seconde guerre mondiale n'est pas ici un simple arrière-fond. Yusuf Kadel a su
faire en sorte que l'intrigue principale, celle qui lie Lisa et Marie,
s'articule avec ce cheminement historique. C'est ainsi que la première
rencontre de Lisa et de Marie a lieu alors qu'on entend un discours d'Hitler à
la radio. Et le "dénouement" est double: le suicide de Marie coïncide
avec les "rumeurs de guerre": les canons et mitraillettes qui tirent,
les explosions. Le dramaturge a su également créer des passerelles entre les
deux intrigues. Luc et Marie travaillent au "Journal" et nous suivons
à travers eux la progression des événements. Même la nationalité des
personnages revêt un certain symbolisme. Le rapprochement final entre Iossif
(Russe) et Lisa (Allemande) est en contrepoint au pacte germano-russe qui
précipitera la guerre alors que le suicide de Marie (Polonaise) semble renvoyer
à l'invasion de la Pologne.
Par ailleurs, ce qui marque Un septembre noir, ce qui constitue sa
force, c'est bien le non-dit. Le ton est tout en nuance. Le théâtre est le lieu
où l'on parle. Mais paradoxalement, c'est également le lieu où l'on suggère, où
l'on se tait parfois, où l'on tait certains faits. C'est l'équilibre délicat
entre ces deux exigences qui font la qualité d'une pièce. Qu'on songe, par
exemple, à la valeur du silence dans le théâtre de Tchekov, de Beckett et de
Ionesco. Comme l'illustre cet extrait d'Un septembre noir, où la densité
découle de ce qui est évoqué entre les lignes et du silence : Lisa - La route
jusqu'ici a dû vous sembler bien longue. (un temps. Elle continue de
regarder par la fenêtre) Mais c'est beau quand même, hein ? Toute cette
blancheur... C'est apaisant. Ça recouvre tout, enveloppe tout… C'est propice à
1'oubli. Mais ce n'est pas si simple... Vous voyez ces forêts, là-bas ? A ce
qu'on raconte, tout un régiment ennemi y a péri à la fin de la guerre. Il
neigeait ... comme aujourd'hui. (un temps) Les bourreaux d'un jour, les
victimes d'un autre. Justice… non-sens … (p.6)
Un point qu'il importe de souligner à un moment où plusieurs écrivains mauriciens
nous présentent des personnages sans épaisseur, qui courent les rues: les
personnages de Un septembre noir ne sont nullement stéréotypés. Du
serveur de bar, qui, blessé par un obus en 1914, n'a pu réaliser son rêve de
devenir marin au long cours, à Iossif, qui prend à temoins la mère décédée de
Lisa et les "anges" sur les planètes lointaines pour passer un pacte
de bonne entente, même les personnages secondaires sont bien croqués et ont une
certaine originalité.
Un septembre noir est, certes, un théâtre de l'audace. Car, elle n'hésite pas à aborder les
rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu'à Maurice le
jeune dramaturge Yusuf Kadel s'inscrive dans la voie audacieuse tracée dans les
années 70 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy
(Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin
dans l'histoire du théâtre. En effet, les dramaturges authentiques ont toujours
eu le courage et la volonté d'oser. L'un des chefs-d'oeuvre de Molière - comme
le rappelle la fabuleuse mise en scène de Tartuffe par le Théâtre du
Soleil d'Arianne Mnouchkine - cloue au pilori les intégrismes de tous bords. Le
joyau du théâtre de Racine parle quand même d'inceste ! Et Tennessee Williams (Suddenly
last summer) et Edward Albee (Who's afraid of Virginia Woolf ?) aux
Etats-Unis, Jean-Paul Sartre (Huis clos) et Jean Genet (Les bonnes)
en France, John Osborne (Look back in anger) et Edward Bond (Saved)
en Grande-Bretagne, pour ne citer que deux dramaturges modernes par pays, ne
sont nullement en reste.
Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation
inutile. Il ne s'agit pas de s'arrêter sur ce qu'on entend et ce qu'on voit sur
scène, mais d'examiner la pièce dans sa globalité. Et de prendre, par exemple,
la pleine mesure de cette phrase de Lisa à la fin de la pièce : "… et
m'étreignit alors le remords, le vrai, celui qui vous plante ses serres dans
l'âme et la met en pièces, oui, c'était ainsi… et sans mes prières, auxquelles
je m'accrochais, j'aurais sans doute, tôt ou tard, fini par imiter Marie dans
son geste désespéré".(p.122) Le remords et les prières ne suffisent-ils
pas à racheter le "péché de chair" de Lisa ? Peut-on lui reprocher de
choisir le couvent plutôt que le revolver ?
Il me reste, pour terminer, à formuler un voeu. Et je ne saurais mieux
faire que de citer le rapport du Jury du Prix Jean Fanchette 1994 : "Le
texte de théâtre est un prétexte à la scène. Une aventure commence qui verra la
confrontation d'une oeuvre avec les impératifs du plateau, sa rencontre
indispensable avec un metteur en scène, des acteurs, un public". Il me
tarde de voir Un septembre noir sur la scène du Plaza.
Critique de Shenaz Patel, Week-End

â
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" Un septembre noir est certes
un théâtre de l'audace (…) Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la
provocation inutile ". Ces mots
de préface signés Issa Asgarally
résument parfaitement ce que l'on pourrait dire de cette pièce de théâtre de
Yusuf Kadel, Prix Jean Fanchette en 1994, qui vient finalement d'être publiée
par les Editions le Printemps. Théâtre de l'audace, oui, car c'est bel et bien une histoire
d'homosexualité féminine que l'auteur met en scène dans sa pièce. Une histoire évoquée dans un couvent, par
une de ses protagonistes devenue religieuse.
Un sujet évoqué sans détours.
Mais sans esprit de provocation gratuite. Car c'est un drame psychologique exploré
avec une réelle sensibilité que nous propose Yusuf Kadel. A l'annonce du gagnant en 1994, certains, qui avaient pu se procurer le texte de la pièce, s'étaient
émus du fait qu'elle ait pour cadre un couvent. D'autres étaient allés plus loin en tirant
un parallèle entre le titre de la pièce et le mouvement palestinien Septembre
Noir, nom adopté, pour rappeler l'expulsion des Palestiniens de Jordanie en
septembre 1970, par un commando connu notamment pour être responsable du
massacre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et du détournement d'un Airbus
d'Air France sur Entebbe, Ouganda, fin juin 1976. Autant d'imputations et d'interprétations
qui devaient amener certains à tenter, dans les coulisses, de s'opposer à la
publication de la pièce. Le bon sens semble cependant avoir
prévalu. Car la lecture d'Un septembre noir ne permet pas, en
toute objectivité, d'y déceler une quelconque visée ethnique ou
religieuse. La relation homosexuelle
ne se passe pas dans un couvent. Elle
est seulement racontée, a posteriori, à partir d'un couvent où l'une des
protagonistes a cru pouvoir, dans la foi, retrouver la paix d'âme et
d'esprit. Au fond, Un septembre noir ne
devrait pas avoir besoin de se justifier.
Car elle est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages
ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le
style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus
fouillées, une pièce qui sait se ménager des silences, des pénombres
succédant aux éclairs. Un septembre noir met en scène
l'ambivalence et le doute. Pour une
pièce de théâtre, ce n'est pas là un moindre mérite. Pièce de théâtre, Un septembre noir
l'est à part entière. Et les
indications scéniques vont dans le sens d'une mise en scène qui symbolise
justement cette ambivalence entre divers niveaux de conscience, diverses
interprétations dépendant du moment et du point de vue où l'on se trouve. Se passant principalement à Paris, avec pour toile de fond historique le
cheminement inéluctable de l'Europe vers la Seconde Guerre mondiale qui
accompagne le cheminement personnel des deux jeunes femmes. Un
septembre noir sera peut-être
décriée par certains comme étant une pièce bien peu " mauricienne "
. Sans doute. A condition
d'accepter qu'une écriture locale
doive forcément faire dans la couleur locale.
Dans sa pièce, Yusuf Kadel nous parle de l'être humain. De nous, ici, d'autres, ailleurs. De la difficulté d'évaluer le poids de la
responsabilité personnelle par rapport à celui de l'enchaînement des
événements. De l'impalpable audace de
tenter de répondre à cette provocante interrogation. |
Note de Jean-Michel Espitallier,
fondateur de la revue Java
Yusuf Kadel : incontestablement un ton, une façon
très personnelle de ciseler le vers, la ligne, les blocs de texte. Il y a là un
talent indéniable, un souffle, une attention à la langue toute particulière.
Jamais de métaphores « poétisantes », jamais de facilités et, le plus
important, une véritable nécessité formelle ; c’est réussi, surtout pour
un premier recueil.
Préface du Dr Norbert Louis,
de l'Université de Maurice
Après quelques pièces de théâtre (Un septembre noir, 1990, Bagdad
Blues, 1995, Mort d'un Paillard, 1996), Surenchairs, ouvrage
réunissant des poèmes rédigés entre 1992 et 1997, est probablement le recueil
qui marque une étape décisive dans le parcours poétique de Yusuf Kadel. Le
surgissement de ce jeune dramaturge et poète dans la littérature mauricienne
permet de dégager des accents particuliers. Sa pratique poétique revêt un
caractère très spirituel. Surenchairs évoque tant la difficulté que le
désir de vivre malgré une mort apparente : " Accrochée / à chaque
battement / de paupières / la mort / nous fait de l'oeil ". De
l'exaltation des sens à la recherche éperdue d'instants de fuite heureuse,
l'oeuvre poétique de Y. Kadel a connu une évolution douloureuse.
Le point de départ de cette oeuvre est le constat de la nuit de l'être :
" Le soleil / au lever / brille de bien sombres promesses / A l'aube
trouble / préférons le zénith irradiant / ou la franche nostalgie du couchant ".
La lumière et l'ombre se répondent dans la douleur d'un manque, d'une faute :
" Heureux / Qui ne connaissant / Son Forfait / Ignore de même / Sa bien
triste / Raison d'être ". Dès qu'il commence, il y a chez ce poète un
dire qui traduit l'incertitude d'être. Si le poème de Yusuf Kadel ne parvient
pas à masquer le déchirement qu'entraîne la recherche de son être, sa voix ne
cessera d'évoquer une possible réparation : " - Naissez Et expiez !
-". L'expiation ou la conversion résident dans le dépassement de la chair.
Cette chair qui habite de manière audacieuse les premiers vers du recueil et
dont il ne faut pas occulter le poids spécifique : " Paris en juin /
Est une grâce en émoi / Et je la contemple extasié / Du haut du mamelon / En
érection de son sein droit ", " Mamelon naissant me tétant les
dents ". Les audaces lexicales et prosodiques du poète ne sont
cependant pas gratuites. Elles contribuent à l'harmonie poétique et à stimuler
l'imaginaire du lecteur. Pour Kadel, l'important c'est la mise en perspective
des émotions ; Paris est une femme qu'il révère. Il appelle constamment à une
poésie dont les effets passent par les sens et les sons et entend aller
jusqu'au bout de sa conception.
Le vers de Yusuf Kadel frappe par sa puissance. L'absence des rimes dans
certains poèmes favorise l'énergie des images. Le poète fuit les rimes
artificielles et préfère stimuler l'imaginaire du lecteur par les sonorités
(ses premières émotions poétiques se rattachent à la mémoire des sourates
récitées). D'où un vers dense et concis qui traduit nerveusement la sensation.
Les assonances constituent la substance de sa poésie : " Horizon
convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés … / Univers
grimacé de ma douleur ". A mesure qu'il progresse, le langage de Kadel
se resserre vers l'aphorisme, les petites phrases traduisant un vécu.
Yusuf Kadel médite volontiers sur la chair, la mort, sur l'infini, sur le
temps. Ses images appartiennent aux espaces cosmiques et à la féminité.
Sa parentèle, il la situe du côté des surréalistes français. Il avoue
également ce qui le rattache aux formes de pensée chères à Robert-Edward Hart
et Malcom de Chazal (en particulier dans l'ironie incisive de ses aphorismes).
Cependant, ce jeune poète dédaigne les influences et manifeste une grande
indépendance vis-à-vis des courants littéraires en cherchant une voie
personnelle. Le langage poétique de Kadel cherche à mettre à nu le mystère de
l'être et du monde. Ce mystère où lui-même se heurte constamment. Mais pour qui
veut exhausser la chair et faire émerger l'espoir, l'exercice de la poésie est
nécessaire.
Surenchairs demeure le lieu d'achoppement d'une recherche esthétique et
existentielle.
Compte-rendu de Surenchairs
par le Professeur Bernard Cerquiglini,
directeur de l’Institut national de la langue française (France)
Dans Un Septembre noir une voix s'élève de la solitude du couvent, du
remords, de 1'oubli, pour énoncer l'imprononçable, le tabou du désir enfreint
jusqu'à la mort. Récit dramatique, par lequel resurgissent 1'histoire, le
conflit familial, la guerre.
Dans le recueil Surenchairs,
la parole est solitaire, prise au seul dialogue de soi avec soi, elle est
poème.
Ou'est-ce que 1'homme,
pour Yusuf Kadel ? Une verticalité précaire.
Les pieds enracinés
dans la glèbe du désir, un désir d'abord joyeux.
(…) La rosée
De ton sexe
A l'aube du coeur
devenu passions
sauvages
Racines férocement fichées
Dans l'écorce du talon
Les lianes intestines
S'infiltrent parmi les fibres musculaires (…)
Glèbe des passions
animalisant l'homme pris à son désir
Quand la chair
Me monte à la tête
Engorgeant
mes élans
Je tourne
Vers les astres arrogants
Des yeux
Chargés de nostalgie (…)
Mais les astres
sont trompeurs, et le ciel est vide
Le ciel est un voile jeté
sur les yeux du monde
Il ne faut se fier
ni au soleil ni aux étoiles
Le Très-Haut est Pudique
Misère pascalienne
de la verticalité vaine, aspirant au néant, pesanteur et grâce
Je suis la pierre
et le parfum de la rose
Je suis l'or entre les dents
Je suis signe terre
ascendant air
Olympe et poussière
désespérément
La rédemption, sinon la plénitude de l'Etre, du moins l'équilibre fragile
d'un moi qui trébuche, viennent du poème. C'est la parole poétique qui donne à
ce demi-dieu, à ce Dieu imparfait, la maîtrise passagère d'un univers chaotique
et contradictoire.
Miracle du poème, qui fait une Olympe de toute cette poussière. La langue
de Yusuf Kadel puise par suite naturellement à la source poétique.
Par le travail du
rythme, tout d'abord. Le vers improprement dit "libre" est structure
de sonorités, de répétitions, d'échos
Horizon
convulsé
Ciel révulsé
Astres vacillés
Reflets
hallucinés…
Univers
grimacé
de ma douleur
Par le travail de
la négativité, ensuite. La poésie de Yusuf Kadel renoue avec la tradition de
l'oxymore
Le soleil
au lever
brille
de bien sombres promesses (…)
De d'adunation
Après
midi
la journée
avance
à rebours
Travail de la négativité, qui fait du manque même
L'homme est la seule faille de Dieu (…)
l'énonciation
souveraine, qui déplace les lignes anciennes de la langue, dérange la monotonie
minérale du dire
S'essouffle le vent
A m'en moisir les ailes
Et toujours me harcelle
La lourde puanteur des heures (…)
Cette poésie
oxymorique confine à l'ironie grinçante, politesse tragique du mal-être
Le coeur qui suppure
Vaut
Le coeur qui soupire
Peu importe le verbe
Pourvu que le coeur y soit
(…) Il est des fois
- Faut-il croire -
On ne peut même pas
Se fier au désespoir
Ce qui sauve la
verticalité précaire de l'homme du chaos c'est la parole poétique. Celle-ci
donne au monde son désordre souverain. Puissance du rythme, pouvoir
antagoniste.
(…) La dérision est transcendante
dit le poète, afin
de nous rappeler qu'hors du poème, toute transcendance est dérision.
Critique de Shenaz Patel, Week-end

â
|
" Seul le fou / ou le sot / mesure avec sérénité / le parcours en
attente ", écrit Yusuf Kadel dans Surenchairs,
son premier recueil qui vient de paraître aux Editions le Printemps. De toute évidence, celui qui s'était
signalé en remportant le Prix Jean Fanchette 1994 pour sa pièce de théâtre Un septembre noir n'est ni l'un ni
l'autre. Et c'est avec une grande lucidité
douloureuse mais ô combien porteuse qu'il nous livre, dans ce recueil, une
épure poétique qui nous parle, avec une rare puissance, de la difficulté de
la condition humaine. A travers une cinquantaine de petits poèmes, serrés et tendus comme un
poing, comme une rage, comme un désir et qui explosent sur la page blanche,
il fait la part de cette enveloppe charnelle qui nous retient, parfois
prisonniers volontaires, et de cette volonté ascensionnelle qui n'en acquiert que plus de force qu'elle
est sans cesse contrariée. " Quand la chair / Me monte à la tête /
Engorgeant / Mes élans ", écrit
le poète. Pour Kadel, nous sommes des demi-dieux déchus, et l'expiation est notre
raison d'être sur cette terre. Etre qui oscille sans cesse entre les
extrêmes, entre lumière et ombre, entre banquise et équateur, entre Olympe et
poussière. Omniprésent, toujours,
l'esprit " Au moment / De m'encharner / Ils ont oublié / De me boucher /
Les pores de la cervelle ". Cette
cervelle, parfois " fondue jusqu'aux nerfs ", lieu de tous les
combats, qui explose souvent dans des déflagrations cataclysmiques. "
Des lambeaux abasourdis / Gisent englués au plafond / Et n'iront pas plus
loin / Les muscles de l'esprit / Tendus à feu / Ont fait leur œuvre ". Loin des romantiques, plus proche du style baudelairien, Kadel n'est pas
de ceux qui se lamentent complaisamment sur leur sort. " Le cœur qui suppure vaut le cœur qui
soupire ", dit-il. Et sa quête,
empreinte d'une lucidité tranchante, explose dans une poésie d'une rare
âpreté, à la fois charnelle et mystique, où la mort cligne de l'œil pendant
que la vie éjacule, où le Très-Haut s'avère pudique. Où la séduction de la mort est
omniprésente. Surenchairs, au fond, peut sembler un titre
paradoxal. Ici, pas d'inutile
inflation langagière, de métaphores filées ou de surenchère verbale. C'est avec une remarquable économie que
s'exprime le poète. A travers de courts passages, voire quelques aphorismes,
qui dédaignent toute banale joliesse, c'est une véritable épure d'une rare
puissance qu'il nous offre. D'autant
plus puissant que chaque lecture semble permettre d'y trouver davantage. Plus fort, plus loin. Plus profond. Plus haut. Surenchairs, oui. |
Critique de Linley Raynal, Le Mauricien
Vient de paraître, Surenchairs
de Yusuf Kadel, une plaquette d’une cinquantaine de pages publiée aux Éditions
le Printemps. L’ouvrage de l’auteur a été lancé officiellement le lundi 26
avril dernier en présence du Conseiller culturel de l’Ambassade de France,
Alain Rossignol, et de Bernard Cerquiglini, directeur de l’Institut national de
la langue française, dans les locaux d’ELP à Vacoas. Kadel s’était jusqu’ici
montré surtout attiré par l’écriture théâtrale, à travers notamment Un septembre noir qui avait obtenu le
prix Jean Fanchette en 1994. Il signe ici une entrée dans l’univers de la
poésie qui, par le mode particulier de même que le ton employés, vaut le
détour.
Concision, mots épurés et vers libres ciselés avec sens
travaillé de l’économie et de l’effet caractérisent ce livret. Une construction méticuleuse aussi. Où une
apparente impersonnalité et une insolence parfaitement maîtrisée rejoignent une
quête tourmentée de l’être de trop de chair (sur-en-chair ?) dans ses
« surenchères » de désirs vides et d’angoisses tangibles vers le Dieu
de la transcendance et de la libération de cette même chair pourrissable.
On a beau ne pas aimer les néologismes façon surréaliste
et ces puns dont les Anglais
raffolent – et Kadel aussi, Surenchairs
nous ramène à certaines interrogations métaphysiques et cosmiques intemporelles
de la poésie.
« Ce
monde est une prison et nous sommes les prisonniers / (…) À l’instant où
tu es venu au monde, une échelle est devant toi. / (…) Cette ascension n’est
pas celle d’un homme vers la lune / Mais celle de la canne à sucre jusqu’au
sucre. » dit Djalâl-ud-Dîn Rûmi, poète persan du XIIIe siècle, fondateur de la
confrérie religieuse des derviches tourneurs, dans l’épigraphe au poème de
Kadel. Un choix qui n’a sans doute rien d’anodin. Entre sourate, haïku,
aphorisme (avec le charme énigmatique du meilleur Chazal, même son
irrévérence), il fait preuve de construction, manie l’ellipse et maîtrise son
discours sans effusions rhétoriques.
Lucide, grave, torturé et à la recherche d’un verbe ardu,
il ne cède pas, malgré ce qu’on pourrait dire de cette première œuvre poétique,
à l’intellectualisme et encore moins à la facilité. Il est ambitieux, rigoureux
et semble placer très haut la place de la « culture » dans la poésie.
Quelque chose qu’on a entendu chez Pound, Eliot, Yeats ou Char. Comme dans
d’autres traditions orientales. Avec en plus une fantaisie inquiète et
exigeante qui donne lieu à un beau lyrisme :
« Sacré Cœur
Paris en juin
Est une grâce en émoi
Et je la contemple extasié
Du haut du mamelon
En érection de son sein droit »
Ou
de beaux accents de colère :
« Racines férocement fichées
Dans l’écorce du talon
Les lianes intestines (…)
S’insinuent dans les artères (…)
Et se terminent
En nœud coulant
Autour de la cervelle »
Un
talent plus que prometteur.
Critique de Caya
Makhélé, Notre
Librairie/Cultures Sud
Au commencement, il y eut la chair qui monte à la tête,
engorgeant les élans du poète, avec comme assertion : « le vice a du génie ». Le poète
devint ainsi prisonnier, enlacé par le piège de la parole solitaire, tel un
vigil veillant sur ses propres émois. Le supplice énonciateur est lourd de
sens. La faute est à la merci de chacun de nous. Le poète s’installe au creux
de nos doutes, bien qu’il nous indique constamment la voie, ou plutôt nous
éveille face à nos sens assoupis. Le parcours est un slalom entre ombre et
lumière, à travers une sorte de labyrinthe aux issues en constante mutation.
Afin de contenir cette inflation de lumière et d’obscurité, le poète, qui
entrevoit de « bien sombres promesses » d’un soleil qui
avance à rebours, ruse. Ne rien donner en pâture. Rester précis, concis et
acquérir une densité qui s’articule sur la profondeur de l’être. Viendra alors
le temps de la rédemption, de
l’expiation, comme une énonciation souveraine enracinée dans le désir. Surenchairs, en touches précises, évoque
un univers chaotique et contradictoire : « Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés
/ Univers grimacé de ma douleur. » Le manque y est un supplice
constant, un « Mamelon naissant »
à portée de dents. Comment combler un vide qui au fond de l’être humain est de
l’ordre du déchirement, alors même (qu’) « il ne faut se fier / ni au soleil ni aux étoiles » et que
« le Très-Haut est pudique » ?
Par la réparation, certes, l’expiation. Il faut donc une plongée au cœur de la
chair, et de la mort, surfer sur l’infini, et le temps. Aller vers la
réconciliation avec la mémoire. Explorer le moindre recoin de son espace vital.
Si l’ignorance peut nous préserver un instant de notre « bien triste raison d’être », la lucidité commande de ne point
se fier au désespoir. L’espoir vient de la chair. Une chair qui se doit d’être
audacieuse au-delà des interdits, des tabous et des politesses convenues. Une
chair comprise et incarnée par la poésie comme un champ infini de possibles
inimaginables. L’empreinte de la féminité nous y aide, car elle révèle en
chacun de nous le sens réel de l’Univers. Elle doit s’imprégner en rythme vital
comme une explosion spirituelle : «
Dansent les derviches / au fond de mes pupilles / Vertige à cœur ouvert entre
ciel et terre / Vertige / vertige / vertige implacable / qui emporte tout /
L’instant et la date / mon univers et ma substance. » Nous sommes des
demi-dieux déchus et, surtout, « la
seule faille de Dieu », aussi notre salut passe par l’acquisition
d’une lucidité tranchante. Nous avons inventé le diable pour justifier notre
humanité. Grande faille ontologique. Cette faille est une chance inestimable de
reconquête de soi, dans l’adversité quotidienne. Le poète pour affronter ses
propres désirs use d’ironie : « Ne
dites pas que je suis heureux / C’est le malheur qui m’a proscrit. »
Face au tragique, surgit donc l’espoir, un espoir qui nous dit que la poésie
est avant tout équilibre existentiel dans une parfaite dualité : « Je suis signe terre / ascendant air / Olympe
et poussière / désespérément. » Survient l’apaisement. Sans jamais se
voiler la face, car si « la mort
meurt avec la vie », c’est que chacune d’elles renaît également par la
force de l’autre.
Critique de
Dominique Bellier, Le
Mauricien
Avec la publication de « Minuit » dans le
nouveau numéro de L’Atelier d’écriture, Yusuf
Kadel invite à s’intéresser à différentes formes de violence, à travers des
dialogues éclatants de réalisme et de sobriété.
Les personnages sont adultes. Un tueur en prison, une
épouse qui semble distante, une femme qui pose beaucoup de questions et puis un
homme qui a pu introduire une arme dans le parloir où chacune des trois scènes
se déroule. La pièce « Minuit » intrigue et retient l’attention par
le caractère énigmatique de ses dialogues, ce qui n’enlève rien à leur grand
réalisme ; grâce aussi à l’apparente intimité du parloir face auquel le
lecteur, et, espérons-le, le futur spectateur, fait figure d’intrus ou de
voyeur.
Il serait étonnant qu’une telle parution ne suscite pas
de désirs de mise en scène, ou pire qu’elle soit bloquée, comme l’a été dans le
passé Un septembre noir, autre pièce
du même auteur, par la difficulté à trouver quelqu’un pour interpréter le rôle
principal, celui de l’adolescente…
À défaut de le voir jouer, on ne se privera pas de lire
ce texte, et même de le relire, à l’envers par exemple, pour en explorer les
différents ressorts. « Minuit » interroge chacun sur la violence,
celle que l’on lit dans les journaux ou que l’on voit dans certains films, et
aussi celle que nous produisons intérieurement et vivons quotidiennement. « Minuit exhume ce que midi enfouit.
Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils. » Si
l’auteur semble délivrer dans la bouche d’un des quatre personnages une clé
pour entendre le titre de cette pièce, son texte en recèle bien d’autres, qui
révèlent petit à petit d’étranges destinées et laissent imaginer des
personnages tout droit sortis de quelque roman policier ! Ce n’est
pourtant pas l’action qui retient l’attention, mais la pertinence des mots et
la suggestion omniprésente sur laquelle l’auteur travaille avec jubilation. Le
décalage induit par la forme théâtrale fait aussi de ce texte un outil de
réflexion sur les méandres du comportement et la psychologie, et ne laisse pas
son lecteur tranquille.
Le détenu et son épouse dialoguent à demi-mot dans la
première partie, procédant par allusion à tel ou tel autre, avec parfois des
accents ironiques, un soupçon de mépris ou de crainte. Il est aussi question de
banalités du quotidien dans lesquelles chaque couple peut se reconnaître. Le
personnage principal, père de deux enfants, qui n’a jamais aimé que sa femme
depuis le plus jeune âge, est amateur de littérature… et en attendrirait
presque le lecteur, tout inoffensif qu’il paraît dans la réclusion.
La femme demande au détenu « L’essentiel… va savoir ce qui l’est ». L’auteur invite
aussi son lecteur à comprendre ce qui est essentiel pour chacun dans ce texte.
Quelles questions sur l’existence la relation à l’autre, les aspects de la
violence peuvent susciter ? Ce qui est avoué dans l’entretien de la
deuxième partie – la révélation de procédés criminels – ne retient peut-être pas
autant l’attention que les questionnements, la suggestion, les énigmes du
comportement humain, les intentions ou ce que cache des paroles apparemment
anodines.
Analyse de
Guillemette de Grissac,
de l’Institut universitaire de Formation des Maîtres (La
Réunion)
Minuit : noir. Cf un autre titre de YK : Un
septembre noir ; cf dernière didascalie : « obscurité
totale ».
Minuit : minuit découpe la nuit en
deux ; heure du partage ; heure de la bascule entre la nuit/ le jour.
Sur quel versant se trouve-t-on ? Va-t-on du noir vers le jour ? de
la vie vers la mort ? ou l’inverse ?
Minuit : un instant ; un point ;
l’éphémère. À saisir.
Minuit : heure du crime. Des meurtres de sang froid,
comme on dit. Une liste, une litanie. L’activité du « tueur à
gages », personnage traditionnel du roman noir, une sorte de
fonctionnariat, avec des « instructions » à suivre, des
« contrats », des « requêtes de la clientèle ».
« Lors
d’un entretien, un de vos confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime
constituait une véritable épreuve… » (p77).
Ces crimes mentionnés (mais non décrits) comment le
lecteur les reçoit-il ? Frisson d’horreur ? Effet de
saturation ? Peu de complaisance : rien de « gore » dans le
texte. Le lecteur est renvoyé à ses propres fantasmes, s’il en a. L’horreur est
convoquée, pas racontée. Les clichés sont refusés. « Non. Il n’y avait
pas de tronçonneuse » (p77). Homme 1 mentionne ce refus : « j’ai
stoppé l’enregistrement » (p79).
« MINUIT » : PORTRAIT D’UN TUEUR
EN HOMME ORDINAIRE ?
Enfance d’un tueur : il torturait les chats. Profil
d’un tueur : enfant battu ? Non, enfance « ni agréable ni
désagréable… Comme la plupart des gens ». Absence totale d’empathie.
« Il m’est arrivé de faire une pause pour aller casser la croûte… et
puis de revenir pour finir le boulot. Sans aucun problème. » (p77).
Ce portrait donné à la séquence 2 renvoie a posteriori à l’érotisme de la
séquence 1 : « Homme 1 : juste te toucher… (continuant
à la caresser…) » et il semble en contradiction avec cette expression
du désir. De même le chantage exercé par Homme 2 à la fin prend appui sur les
sentiments amoureux de Homme 1. Perplexité. Déstabilisation.
S’il y a portrait, c’est celui d’une
« incohérence ». La prendre comme telle. Surtout ne pas faire de
« psychologie ».
« MINUIT » : BÉANCE ET
NON-DITS
Le texte se construit sur des implicites et des non-dits
qui tendent à déstabiliser le lecteur : « Dis-moi pourquoi tu es
là ?… »… « Avec un jour d’avance… » (séquence
1). La réponse reste en suspend : dernier mot de la séquence :
« C’est… ». Sur quoi peut bien ouvrir cette béance du
texte ? ce « blanc » ? Si l’on cherche une clé, on peut se
rapprocher de la parole ultime de la séquence 2 : « la balle est dans
mon camp ».
« MINUIT » : DÉCOUPAGE
Trois séquences. On imagine qu’un « noir » les
sépare si on met en scène les dialogues. C’est à dessein qu’on ne les appelle
pas « actes ». Aspect
implacable du découpage ternaire qui renvoie cependant aux structures anciennes
et permanentes du théâtre.
Trois séquences, brèves, équilibrées. Sans bavure, sans
adhérence, sans digression, saignant comme un découpage au couteau, et les
dialogues au scalpel. Rien de trop, une forme minimale. Découpage formel qui
épouse le « découpage » sémantique : la forme est cyniquement au
service du sujet. Ne s’agit-il pas en effet de corps démembrés, et, en
implicite, de peine capitale, « découpage » ultime encore
dans nombre de pays ?
PERSONNAGES : PRÉSENCE/ABSENCE
Anonymés. Minimalistes. Absence de déterminants :
« Femme1 », « Homme1 », de référents, de repères
identitaires. On y est habitués depuis Beckett. Regroupés en couples
implacables : différentes combinaisons, habituelles dans notre vie sociale :
homme /femme ; mari /femme ; détenu/fonctionnaire de
l’état. Absence d’indications précises mais non absence de présence charnelle.
Absence de référents « Ils » (p53, début),
« tu leur as filé un billet ? ».
Résultat de cet anonymat : toute projection est
possible. Le sujet conduit à l'introspection. Le lecteur se
sent à la fois étranger, extérieur : on rejette avec force, avec répulsion
le personnage, Homme 1, le plus loin possible de soi-même et pourtant on sait
bien qu’il est une part de notre propre humanité. Bref, où sont les « monstres » ? qui
est monstrueux ? qui est « normal » ? Notre jugement, au
préalable sur ses rails, vacille et quitte la voie, et c’est bien ainsi.
Le texte donne à revoir aussi les notions de bourreaux/victimes, les querelles
ethniques à la lumière des pulsions individuelles, incompréhensibles de l'extérieur.
***
MINUIT : éditions de
Le texte me rappelle l’univers de Jacques Serena, cf Rimmel
(1) et une rencontre avec cet auteur (enthousiaste, sombre et chaleureux)
dans le cadre d’une réflexion sur les ateliers d’écriture (2). Avec François
Bon (3), un autre écrivain de « Minuit », ils partagent l’expérience
– longue – d’atelier d’écriture avec les « détenus », dans les
prisons.
Ces deux auteurs ont d’autres points communs :
indifférence par rapport aux cloisons littéraires conventionnelles, dépassement
des catégories, engagement, tempérament généreux, écriture sans
concession. Pour moi, les références et
associations ont surgi très vite : c’est à cette famille littéraire qu’appartient
Yusuf Kadel.
(Les n° de pages correspondent à la mise en page de la
revue l’Atelier d’écriture n°2, août 2009, dir. Barlen PYAMOOTOO.)
(1)
SERENA Jacques, Rimmel,
1998, Basse Ville, 1992, etc. Voir site des éditions de Minuit, pour la
biblio et lire en entier cet entretien dont voici un passage :
« Je n’écris pas pour le
théâtre, ni pour un lecteur, ni pour qui ou quoi que ce soit. Au moment
d’écrire, si c’est vraiment le moment, je ne sais pas ce qui va se passer, en
sortir, alors la question de la destination a du mal à se poser. Des textes
seront jetés, ou laissés en plan, d’autres iront plus ou moins se faire passer
pour du roman, et d’autres sans trop de mal pour du théâtre. »
Extrait d’entretien avec Jacques
Serena (site des Éditions de Minuit)
(2)
Université d’été,
Grenoble-Stendhal et CRDP, 1998, rencontres autour des ateliers d’écriture,
organisatrice : Claudette Oriol-Boyer.
(3)
BON François : auteur de théâtre,
témoignages, récits, romans, biographies littéraires, créateur de sites (voir
les sites : remue.net et tierslivre ), passeur de littérature, animateur
d’ateliers, d’émissions de radio, etc. Sa bibliographie est tellement
vaste et variée que je renvoie aux sites
et citerai seulement l’ouvrage qui m’a le plus touchée : Daewoo,
Fayard 2004, mis ensuite en scène (Avignon 2004), écrit à partir des
témoignages des ouvrières victimes de la fermeture de l’usine Daewoo.
«Minuit»
Personnages :
Femme #1
Homme #1
Femme #2
Homme #2
Une table et deux chaises. À droite,
une porte. Une femme (femme #1) et un homme en habits de détenu (homme #1),
assis face à face.
FEMME #1
Alors ?
HOMME #1
Comme tu vois. [Un temps.] Et toi ?
FEMME #1
[Elle hausse les épaules.] C’est… c’est plus les mêmes, à l’entrée.
HOMME #1
Ils font tourner les effectifs.
FEMME #1
Bien sûr.
HOMME #1
Ça fait du zèle ?
FEMME #1
Non, non. Rien de… [Un temps. Elle sort un paquet…] Je t’ai
pris ceci. [Elle lui tend quelques
livres.] Tu connaissais ?
HOMME #1
Non…
FEMME #1
Ça te dit ?
HOMME #1 (parcourant les couvertures)
Ça devrait.
FEMME #1
Et il y a autre chose… [Elle lui tend une feuille de papier.]
Ils l’ont écrit ensemble.
HOMME #1 (parcourant la feuille)
Mmh. Pas mal… Tu leur diras.
FEMME #1
Oui.
HOMME #1
T’en font pas trop voir ?
FEMME #1
Pas plus que d’habitude.
HOMME #1
[Un temps.] Et… les autres ?
FEMME #1
Ceux-là ? Plus de nouvelles.
Ils ont dû se faire une raison.
HOMME #1
Mmh. Même ?...
FEMME #1 (l’interrompant)
Même lui. Surtout lui, en fait. Il
me l’a fait comprendre.
HOMME #1
Il t’a dit quoi ?
FEMME #1
Rien de précis. Il m’a semblé… Il ne
reviendra plus, je le sais. [L’homme
secoue légèrement la tête.] Quoi ?
HOMME #1
C’est un cas. Avec sa dégaine de
héros de série policière… et ses façons de hussard.
FEMME #1
Oui.
HOMME #1
Oui. [Un temps.]
FEMME #1 (montrant un bandage que l’homme porte au doigt)
Tu t’es fait quoi ?
HOMME #1
C’est… en raclant les murs…
FEMME #1
Les murs ?...
HOMME #1
De ma cellule. Pour enlever les
traces laissées par le précédent « locataire ».
FEMME #1
Des insanités ?
HOMME #1
Non. Des… Comment dit-on déjà ?
Fresques. En quelque sorte.
FEMME #1
Pas banal.
HOMME #1
Faudrait que tu m’apportes un ou
deux posters. Pour cacher ce que j’ai pas réussi à enlever.
FEMME #1
Quoi, comme posters ?
HOMME #1
Peu importe. Des voitures, des
paysages… des acteurs avec de gros biceps. N’importe quoi à part des femmes à
poil.
FEMME #1
Soit.
HOMME #1
Des posters d’écrivains,
tiens ! Tu pourrais en trouver ?
FEMME #1
Tu as des noms ?
HOMME #1
Pas de romanciers. Des poètes.
Étrangers, de préférence. Tu n’as qu’à voir sur… Tu sais ?...
FEMME #1
Le Net ?
HOMME #1
Voilà. Le Net. Sinon, je pourrais le
faire moi-même. Ils ont des ordinateurs, en bas. Si je file un billet à un des
gardiens, il me laissera sûrement m’en servir.
FEMME #1
Non, non… je le ferai. Il n’y a pas
de problème. Je te trouverai ça. C’est pas souvent que tu me demandes quelque
chose.
HOMME #1
Possible. Oui. [Un temps.] Donc ?
FEMME #1
Donc ?...
HOMME #1
On est le quoi aujourd’hui ?
FEMME #1
La date ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #1
J’en sais rien. [Elle regarde la date à sa montre.] Pourquoi ?
HOMME #1
Parce que. D’habitude, c’est le
dernier jour du mois… Il t’est bien arrivé de passer un jour après, mais un
jour avant…
FEMME #1
J’avais pas remarqué…
HOMME #1
Moi, si. [Un temps.] « Donc ? »
FEMME #1
Rien. Je… Non, rien…
HOMME #1
Mmh.
FEMME #1
Il n’y a rien.
HOMME #1
Pas de problème. [Un temps.] Aucun problème. [Un temps. La femme enlève sa veste.]
Oui, fait pas frisquet.
FEMME #1 (déposant sa veste sur la table)
Oui.
HOMME #1
On croirait celle de ma mère.
FEMME #1
On a les mêmes goûts…
HOMME #1
Tu la vois ?
FEMME #1
On s’est rencontrées, il n’y a pas
longtemps, par hasard.
HOMME #1
Vous vous êtes parlé ?
FEMME #1
Bien sûr.
HOMME #1
Elle était comment ?
FEMME #1
Comme tu l’imagines. Très gentille.
Souriante. Elle m’a embrassée sur quatre joues, m’a demandé de transmettre aux
enfants. Elle a une nouvelle bonne, qui lui donne du fil à retordre.
HOMME #1
Rien d’autre ?
FEMME #1
Pourquoi on ne l’entend plus ? Non.
HOMME #1
Tu lui as rien demandé ?
FEMME #1
Je voulais pas m’embarquer
là-dedans. Et puis, j’étais pressée, j’avais de l’adhésif à prendre : un
ennui avec le tuyau de l’évier.
HOMME #1
Mmh. Embêtant, ça.
FEMME #1
Assez.
HOMME #1
Tu t’en es sortie, je suppose.
FEMME #1
Oui, oui. C’est pas sorcier, après
tout.
HOMME #1
D’autres pépins ?
FEMME #1
Non. Si… Le pied de la table s’est
détaché, avant-hier.
HOMME #1
Moins méchant qu’une fuite.
FEMME #1
J’ai réparé avec de la colle forte.
Mais je ne sais pas si ça va tenir ; j’ai pas retrouvé les vis. Ça ne
tiendra sans doute pas. Foutues vis. Ils les font de plus en plus petites,
aussi.
HOMME #1
Et… pour l’essentiel ?
FEMME #1
L’essentiel… Va savoir ce qui l’est.
HOMME #1
Fais pour le mieux.
FEMME #1
C’est ce que je fais. C’est ce que
j’ai toujours fait.
HOMME #1
Mmh.
FEMME #1
Mais toi, tu ?...
HOMME #1
Moi, je suis ici. Et pour un bout de
temps.
FEMME #1
Et… ceux à qui je pense ?...
HOMME #1
Oui. Va donc les voir.
FEMME #1
Je leur dis quoi ?
HOMME #1
Que ça y est. Que c’est maintenant
qu’on en a besoin.
FEMME #1
C’est tout ?
HOMME #1
C’est largement suffisant.
FEMME #1
Et s’ils m’envoient paître ?
HOMME #1
C’est pas exclu.
FEMME #1
Pourrais-tu y faire quelque
chose ?
HOMME #1
J’en doute.
FEMME #1
Il n’y a rien d’autre ? Nulle
part ?
HOMME #1
Il est encore trop tôt.
FEMME #1
Je comprends.
HOMME #1
Tu… leur as filé un billet… pour ne
pas être dérangée ?
FEMME #1
Comment ?
HOMME #1
À l’entrée.
FEMME #1
Oui… Bien sûr. [Un temps.] Tu veux ? Maintenant ?
HOMME #1
C’est toi qui vois.
FEMME #1
Je me rapproche… [Elle s’assied sur un coin de la table.]
Je te montre ? [Elle écarte
légèrement les jambes. Il la caresse…]
Tu veux jouir ?
HOMME #1
Juste te toucher.
FEMME #1
Je n’ai pas mis de dessous…
HOMME #1 (continuant à la caresser)
Oui…
FEMME #1
[Elle soupire.] Embrasse-moi… [L’homme l’embrasse… lui baise le cou, la poitrine… Un léger bruit,
provenant de l’extérieur, les interrompt brièvement. Elle sourit…] Comme
dans le temps… dans ta chambre… ou la mienne… toujours sur le qui-vive…
attentifs au moindre bruit de pas…
HOMME #1
Oui… [La femme soupire encore, ferme les yeux…]
FEMME #1
Tu penses à moi… quand tu as
envie ?... [L’homme acquiesce.]
Moi aussi… quand je me touche. Je pense à toi… à toi qui te fais du bien en
pensant à moi…
HOMME #1
Dis-le.
FEMME #1
Quoi ?
HOMME #1 (continuant à la caresser, à
l’embrasser)
Dis-moi pourquoi tu es là…
FEMME #1
Contre toi.
HOMME #1 (la caressant et
l’embrassant toujours)
Avec un jour d’avance. Pourquoi
es-tu là ? Ne me prends pas pour un imbécile…
FEMME #1
Non…
HOMME #1
Je ne suis pas un imbécile.
FEMME #1
Non, non…
HOMME #1
Ai-je déjà manifesté… des
signes de paranoïa ?
FEMME #1
Non.
HOMME #1
En combien d’années ?
FEMME #1
Dix… dix-sept ans…
HOMME #1
Dix-huit. Ce n’est pas maintenant
que je vais commencer.
FEMME #1
Non…
HOMME #1
Non. [La femme se détache doucement…Elle regagne sa chaise et baisse la
tête…] Si tu ne le dis pas, tu n’en fermeras plus les yeux.
FEMME #1
Probablement.
HOMME #1
Idem. [Un temps.] Donc ?
FEMME #1 (de manière à peine audible)
C’est… [Elle écrase une larme… L’homme se lève et se dirige vers la porte. Il
frappe… La porte s’ouvre… Il sort. La lumière décline jusqu’à l’obscurité
totale.]
Le même décor. Entre une femme
(femme #2). Elle dépose son sac et s’assied. Son portable sonne.
FEMME #2
Allô ? Oui…
oui… Je viens d’arriver. Oui.
Ma foi, un peu moins d’une heure.
Cela dépendra. Mmhm. Moi aussi. Oui. [Elle
sort quelques affaires : calepin, stylo, dictaphone… La porte s’ouvre.
Entre l’homme #1 – cheveux plus courts
que dans l’autre scène. Elle se lève et lui tend la main.] Bonjour. [Il lui répond par un signe de tête… lui
serre la main et s’installe. Elle se rassied.] Tout d’abord, merci… d’avoir
accepté cette entrevue. [Elle active le
dictaphone.] Vous permettez ? [Il
acquiesce.] Je vous explique comment cela va se passer : je vais vous
poser un certain nombre de questions… auxquelles vous essaierez de répondre le
plus sincèrement possible. Ensuite, ce sera à vous de m’interroger sur ce qui
vous semblera pertinent. Avant que je ne vous pose une seconde série de
questions. Cela vous convient-il ?
HOMME #1
[Un temps.] Oui.
FEMME #2
Bien. Voulez-vous vous
présenter ?
HOMME #1
Mon nom… vous le connaissez déjà. Je
suis né dans une banlieue aisée de la capitale… il y a quarante-deux ans. Je
suis marié et père de deux enfants : une fille et un petit garçon.
FEMME #2
De quel âge ?
HOMME #1
Quatorze ans pour la fille et neuf
pour le garçon.
FEMME #2
Vous avez été condamné, il y a trois
mois, à la réclusion perpétuelle…
HOMME #1
Oui, Madame.
FEMME #2
Peine assortie d’une période de
sûreté de vingt-cinq ans…
HOMME #1
En effet.
FEMME #2
Pour une succession de crimes de
sang.
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Combien de fois avez-vous tué ?
HOMME #1
Franchement, je l’ignore. Trop de
fois, sans doute. Pour de l’argent… ou pour un rien : un regard, un
sourire équivoque… Au couteau, par balles… et à mains nues. Oui.
FEMME #2
[Un temps.] Tuiez-vous le plus souvent de près ou de loin ?
HOMME #1
De près.
FEMME #2
Même quand vous tuiez au
pistolet ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Pour mieux voir ?
HOMME #1
Je voulais… « qu’eux » me
voient. Au moment de partir. Qu’ils me sentent. Qu’ils entendent ma
respiration. Qu’ils m’emportent avec eux vers le néant. Faire partie d’eux pour
l’éternité.
FEMME #2 (prenant des notes)
Les regardiez-vous ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Vous distinguiez quoi ?
HOMME #1
De l’incrédulité. Ils n’arrivent pas
à y croire. Ils se disent qu’ils vont se réveiller… qu’ils font un mauvais
rêve. Et puis, le néant. C’est tout.
FEMME #2
Y’a-t-il certaines parties du corps
que vous preniez plus volontiers pour cible ?
HOMME #1
Non. Ça dépendait. De la
situation : de ce que j’avais en tête. Une fois, j’ai tiré sur quelqu’un
dans la mâchoire. Je voulais voir combien de temps il mettrait à mourir.
FEMME #2 (prenant des notes)
Alors ?
HOMME #1
Ça a duré très longtemps. Il est
mort étouffé.
FEMME #2
Par son propre sang ?
HOMME #1
Non. Par une de ses dents… ou un
bout d’os, je ne saurais dire au juste… qu’il avait fini par avaler. De
travers, bien sûr.
FEMME #2
Pareil spectacle vous
stimulait-il ?
HOMME #1
Non.
FEMME #2
Qu’est-ce qui vous stimule ?
HOMME #1
Le sexe. C’est la seule chose qui me
fasse… Comment dit-on ? Planer. Oui. Tuer… ça ne me fait rien.
FEMME #2
Aviez-vous des rapports avec
d’autres femmes que la vôtre ?
HOMME #1
Non. En fait… je peux vous l’avouer,
je n’ai jamais connu d’autres femmes que ma femme. Quand je l’ai rencontrée,
j’avais seize ans. Ma première fois, ce fut avec elle. Par la suite, je n’ai
jamais été voir ailleurs. Je n’en ai jamais éprouvé le besoin. Quand je dis
« le sexe », comprenez « le sexe avec ma femme ». Oui… [Un temps.] Tuer quelqu’un… lui tirer dessus, le tabasser… le mettre en pièces… ça ne me fait rien.
FEMME #2 (prenant des notes)
Vous ne ressentiez jamais
rien ?
HOMME #1
Non. Jamais.
FEMME #2
Vous est-il arrivé de vous en
prendre à des animaux ?
HOMME #1
Étant enfant, oui.
FEMME #2
De quels types d’animaux
s’agissait-il ?
HOMME #1
De chats, la plupart du temps.
FEMME #2
Pourquoi les chats, en
particulier ?
HOMME #1
C’étaient les plus… démonstratifs.
FEMME #2
Que leur faisiez-vous ?
HOMME #1
Il m’arrivait, par exemple, d’en
attraper un et de lui glisser un pétard dans l’oreille…
FEMME #2
En mourait-il ?
HOMME #1
Non. En tout cas,
pas sur le moment.
FEMME #2
Quoi d’autre ?
HOMME #1
Je leur allumais la
queue. J’y attachais un chiffon imbibé d’essence… et j’y mettais le feu.
FEMME #2
Que se
passait-il ?
HOMME #1
Vous imaginez bien.
Ils bondissaient, couraient dans tous les sens…
FEMME #2
Cela devait faire
du raffut.
HOMME #1
Ça, oui.
FEMME #2
Est-ce qu’ils en
mouraient ?
HOMME #1
Parfois. Quand le
feu s’étendait. Ils mouraient carbonisés.
FEMME #2
Qu’en
retenez-vous ?
HOMME #1
L’odeur.
FEMME #2
Cela sentait
mauvais ?
HOMME #1
Non. Pas vraiment.
C’était très particulier. Très entêtant. L’odeur… de poils brûlés, c’est… oui.
Très particulier.
FEMME #2
Ressentiez-vous
quelque chose ?
HOMME #1
De la curiosité.
C’est tout. J’étais curieux du dénouement… de voir comment ça se terminerait.
FEMME #2
Cela trompait votre
ennui ?
HOMME #1
En effet.
FEMME #2
Étiez-vous bien
traité ?
HOMME #1
[Il inspire longuement.] Vous me
demandez si j’étais un enfant battu ?
FEMME #2
L’étiez-vous ?
HOMME #1
Mon père… n’était
pas du genre bavard. Le son de sa voix est longtemps demeuré pour moi un
mystère. Mais il ne me battait pas. Non. Il ne m’a jamais frappé.
FEMME #2
Et votre
mère ?
HOMME #1
Non plus.
FEMME #2
Diriez-vous que
vous avez eu une enfance agréable ?
HOMME #1
Je ne me suis
jamais sérieusement posé la question. Ni agréable ni désagréable, je suppose.
Comme la plupart des gens.
FEMME #2 (prenant
des notes)
Jusqu’à quel âge
êtes-vous resté chez vos parents ?
HOMME #1
Dix-huit… dix-neuf
ans. Je me suis fait embaucher comme croupier dans une maison de jeu. Et j’ai
pris une chambre.
FEMME #2
Aviez-vous déjà
tué, à cette époque ?
HOMME #1
Non. Pas encore.
FEMME #2
Quel âge
aviez-vous, la première fois ?
HOMME #1
Vingt-cinq ans… un
peu moins.
FEMME #2
Que fallait-il pour
que vous passiez à l’acte ?
HOMME #1
Difficile de
répondre. C’était en fonction de mon humeur. Si j’étais mal, fallait pas
grand-chose. Si je me sentais bien, ça allait. [La femme prend des notes.] Une nuit… il devait être vers les dix,
onze heures, je circulais en voiture… et j’ai avisé un type sur le bord du
trottoir… en train de déféquer. Il était là, accroupi, gauchement, le pantalon
sur les genoux, occupé à se soulager. Il devait être souffrant, probablement…
FEMME #2
Mmhm ?
HOMME #1
J’ai poursuivi mon
chemin sur deux ou trois cents mètres. Puis, j’ai fait demi-tour… et je l’ai
écrasé. Je suis descendu de voiture… Il n’était pas encore mort. Je l’ai
étranglé. Et j’ai repris ma route.
FEMME #2
Vous êtes-vous aidé
d’un objet ?...
HOMME #1
Ce n’était pas la
peine. Mes mains faisaient l’affaire.
FEMME #2
Qu’est-ce qui vous
a motivé, selon vous ?
HOMME #1
Précisément, je ne
saurais dire. Il m’avait fichu en rogne. C’est tout. Ça devait être
suffisamment grave. Puisque j’ai fait demi-tour.
FEMME #2
Vous rappelez-vous
ses réactions, alors que vous l’étrangliez ?
HOMME #1
Aucune réaction. Il
était déjà presque parti. Il a bavé, je crois, à un certain moment. Peut-être
pas. C’est loin.
FEMME #2
Aviez-vous une arme
sur vous ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Quoi ?
HOMME #1
Un pistolet.
FEMME #2
Le coup de grâce par étranglement
était plus discret ?
HOMME #1
C’était… plus intime.
FEMME #2
Cela vous a plu ?
HOMME #1
Ça ne m’a rien fait. Même lorsque
son corps s’est relâché.
FEMME #2
Avez-vous éprouvé une sorte de
soulagement ?
HOMME #1 (hésitant)
Oui. On peut dire ça. Je me suis
senti comme… soulagé, oui… C’est comme après une migraine ou une rage de dents.
Vous n’éprouvez aucun plaisir particulier, mais vous vous sentez bien. Vous
êtes bien. Détendu. [La femme prend des
notes.] Une autre fois, j’étais avec ma femme… On se baladait. C’était
l’été. On flânait. Et on est tombés sur un groupe de jeunes. Ils se sont fourré
en tête de s’amuser à nos dépens. Ils nous ont suivis… nous ont fait des
remarques, bousculés, même, un peu. Ça m’a mis hors de moi. J’ai raccompagné ma
femme. J’ai pris une arme. Et je suis parti à leur recherche…
FEMME #2
Vous les avez retrouvés ?
HOMME #1
Ils n’ont pas eu de chance. À mon
tour, je les ai suivis… pendant près d’une heure. Puis, quand le moment m’a
semblé propice, je les ai abordés... Ils ont été d’une bêtise inimaginable. Ils
sont tous morts.
FEMME #2
Ils étaient combien ?
HOMME #1
Je ne sais pas exactement. J’ai dû
recharger.
FEMME #2
Vous les avez tous tués ?
HOMME #1
Jusqu’au dernier.
FEMME #2
Ce qu’ils avaient fait méritait-il
la peine capitale ?
HOMME #1
Ce… qu’ils avaient fait ?
FEMME #2
Oui.
HOMME #1
J’étais avec ma femme. C’étaient les
premiers jours de l’été. On voulait juste profiter du soleil, être tranquilles…
Ils nous ont bousculés, ils ont fait des remarques déplacées à ma femme. En ma
présence !
FEMME #2
Ils se sont mal conduits,
indéniablement. Ils vous ont manqué de respect, à vous-même ainsi qu’à votre
épouse. Mais est-ce qu’ils méritaient de mourir pour autant ?
HOMME #1
Apparemment. Puisque je les ai tués.
Que pouvais-je faire d’autre ? Je ne pouvais pas les laisser s’en tirer.
Ils se sont trompés de jouet. Ils n’ont pas eu de chance. Ce sont des choses
qui arrivent. [Un temps. Il soupire.]
Vous avez failli m’irriter, là.
FEMME #2
Je sais. [Un temps.] Qu’est-ce qui vous a irrité ?
HOMME #1
Je ne sais pas. Mais vous avez
failli… là.
FEMME #2
Vous n’en avez aucune idée ?
HOMME #1
Non.
FEMME #2
Essayez d’y penser.
HOMME #1
C’est sans doute ce que vous avez
dit. Entre les lignes de ce que vous avez dit. Mais je ne vois pas quoi
exactement.
FEMME #2
Ne serait-ce pas parce que je me
suis opposée à votre façon de voir, parce que je me suis opposée à vous, tout
court ?
HOMME #1
Non. Mais vous avez bel et bien
appuyé sur un truc.
FEMME #2
À quel point êtes-vous
remonté ?
HOMME #1
Passablement.
FEMME #2
Que voudriez-vous faire ?
HOMME #1
Je ne le suis pas jusqu’à vouloir
faire quelque chose. Mais passablement quand même. Au fond, ça tombe bien.
Ainsi vous ne m’aurez pas seulement entendu, vous m’aurez « vu ».
FEMME #2
À trente ans, vous passez de tueur
impulsif à tueur professionnel. Comment cela s’est-il fait ?
HOMME #1
Le plus naturellement du monde.
Plusieurs caïds détenaient des parts dans la maison de jeu où je travaillais.
Ayant eu vent de mon… potentiel, ils m’ont offert du galon.
FEMME #2
Vous souvenez-vous de votre premier
contrat ?
HOMME #1
Oui. C’était sur un petit voyou… qui
tournait autour de la fille d’un notable. Fallait qu’il se pousse. On m’a donné
sa photo. Au dos, étaient indiqués les coins où il traînait d’habitude –
il n’avait pas de domicile fixe. Je me suis mis au boulot. Pendant près d’une
semaine, rien. Et voilà qu’un beau soir, à la sortie d’une boîte, on se
retrouve nez à nez. Je le suis jusqu’à sa voiture… le laisse s’installer,
boucler sa ceinture… baisser la vitre… Alors, je sors mon arme et je fais
feu.
FEMME #2
Le fait de tirer sur quelqu’un à
bout portant, à la tête ou au visage, provoquait-il une réaction dans vos
tripes ? Oui, une réaction… viscérale ?
HOMME #1
Pas vraiment…
FEMME #2
Nausée ?… malaise ?...
HOMME #1
Non. De la surprise, parfois :
il n’y a pas deux blessures par balles qui se ressemblent.
FEMME #2
Faire disparaître la victime d’un
meurtre en la démembrant est une pratique courante dans les milieux
mafieux ?...
HOMME #1
En effet.
FEMME #2
Y avez-vous déjà eu recours ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Et même là, aucune réaction ?
HOMME #1
Il m’est arrivé de faire une pause
pour aller casser la croûte… et puis de revenir pour finir le boulot. Sans
aucun problème.
FEMME #2
De la fourchette à la tronçonneuse.
HOMME #1
Non. Il n’y avait pas de
tronçonneuse. Voilà un autre fantasme par rapport à la pègre. Personne ne s’est
jamais servi d’une tronçonneuse pour découper qui que ce soit. Et pour une
bonne raison. Personne n’a envie de retrouver sa femme et ses enfants avec des
petits bouts de chair accrochés à ses vêtements. Avec une tronçonneuse, c’est
ce qui se passerait.
FEMME #2
Comment procédiez-vous ?
HOMME #1
À l’aide d’un simple couteau. Un
couteau de boucher. On découpe autour de l’os, et voilà.
FEMME #2
Lors d’un entretien, un de vos
confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime constituait pour lui une
véritable épreuve, qu’à chaque fois il devait se soûler pour tenir le coup… et
que, malgré l’alcool, il était toujours au bord de l’évanouissement…
HOMME #1
Pour certains, c’est une épreuve.
Sans aucun doute.
FEMME #2
Mais pas pour vous.
HOMME #1
Non. Ce qui veut pas dire que je n’étais
pas incommodé. Par l’odeur, notamment.
FEMME #2
Comment faisiez-vous ? Contre
l’odeur ?
HOMME #1
Je vaporisais de l’eau de Cologne.
Mais au bout du compte, le remède se révélait pire que le mal. Le parfum et
l’odeur de la mort ne font pas très bon ménage.
FEMME #2
Pour ce qui est des exécutions,
aviez-vous le choix des armes ?
HOMME #1
Ça dépendait.
FEMME #2
De quoi ?
HOMME #1
Des requêtes de la clientèle. Si
rien n’était précisé, je faisais comme bon me semblait. Dans le cas contraire,
je suivais les instructions.
FEMME #2
Vous ne ressentiez rien, vous l’avez
bien souligné, mais vous admettez qu’il pouvait vous arriver d’être
« incommodé »…
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
L’avez-vous déjà été au point de ne
pouvoir accomplir votre tâche jusqu’au bout. Certaines requêtes de vos
commanditaires vous ont-elles déjà posé des problèmes… insolubles ?
HOMME #1 (faisant un effort de
mémoire)
On m’a demandé, il y a trois ou
quatre ans… d’éliminer un bougre en le faisant dévorer par des rats. Et… ce
n’est pas tout. Le… client… avait insisté pour que la scène soit filmée… et que
la bande lui soit remise… [Il hésite.]
FEMME #2
Oui ?
HOMME #1
Je connaissais un endroit : la
cave d’une bâtisse à l’abandon. Ça grouillait littéralement. Des rats gros
comme des écureuils. J’y ai amené mon type… Je l’ai attaché bien solidement…
l’ai recouvert de détritus… Les rats ont immédiatement réagi. Mais ils ne
faisaient que s’exciter les uns les autres. Ça a duré un certain temps. Et
puis, tout à coup… la curée. J’ai installé une caméra et j’ai laissé tourner.
Ses… hurlements : insupportables. Ses hurlements… continus. Ils me
transperçaient le crâne, me mettaient la cervelle en bouillie… Au bout de dix
minutes, j’ai stoppé l’enregistrement… J’ai fait ce que j’avais à faire…
Ensuite, j’ai remis la caméra en marche et je suis sorti m’aérer l’esprit. Au
visionnage, l’illusion était parfaite. Le client ne s’est jamais douté de rien.
FEMME #2
D’autres expériences
comparables ?
HOMME #1
Non.
FEMME #2
Y repensez-vous souvent ?
HOMME #1
À cette fois-là ?
FEMME #2
Mmh ?
HOMME #1
Oui. Très souvent.
FEMME #2
Avez-vous une idée pourquoi ?
HOMME #1
Sans doute que, dans cette cave…
pour la première fois, j’ai été très près de… même si je n’ai rien ressenti à
proprement parler…
FEMME #2
Très près de… quelque chose ?
HOMME #1
Oui…
FEMME #2
Par rapport à la violence… et à
l’horreur.
HOMME #1
Oui… Je crois.
FEMME #2
[Un temps.] Estimez-vous avoir été bon envers certaines
personnes ?
HOMME #1
Pas souvent. Enfin, tout dépend de
ce que l’on entend par là. Votre conception de la bonté se distingue peut-être
de la mienne. Allez savoir.
FEMME #2
[Elle rebouche son stylo. Un temps.] Et… en tant que
père ?
HOMME #1
En voilà une sacrée question. [Un temps.] J’aurais fait n’importe quoi
pour mes enfants. [Léger sourire.]
Dire que j’aurais tué pour eux ne signifierait rien. Vu que j’ai tué… pour tout
et n’importe quoi. Je dirais plutôt… que pour eux je n’aurais pas tué. Si
j’avais voulu effacer quelqu’un, pour quelque raison que ce soit, et que mes
enfants m’avaient demandé de ne pas le faire, j’aurais probablement trouvé la
force de ne pas le faire. Même la pire des ordures, je l’aurais épargnée. Vous
me suivez ?
FEMME #2
Oui.
HOMME #1
Mais en fin de compte, c’est à eux
que j’ai fait le plus de mal.
FEMME #2
Comment cela ?
HOMME #1
J’existe. Non ?
FEMME #2
Si. [Elle referme son calepin…]
HOMME #1
[Un temps.] La balle est dans mon camp… [La femme éteint le dictaphone. La lumière décline très graduellement
jusqu’à l’obscurité totale.]
Le même décor. Debout au fond, le
dos appuyé au mur, l’homme #1 – cheveux aussi courts que précédemment. Assis
sur un coin de la table, un autre homme (homme #2). Il sort un paquet de
cigarettes… se sert… et lance le paquet au premier, qui se sert à son tour. Ils
allument leurs cigarettes. Un temps.
HOMME #1
T’as changé de marque.
HOMME #2
Ouais. J’essaie de diminuer. C’est
les plus dégueulasses que j’ai trouvées.
HOMME #1
T’as raison, c’est ignoble. [Il éteint sa cigarette.]
HOMME #2 (tirant une longue bouffée)
Tes potes te filent des
Monte-Cristo, peut-être ! T’en es-tu seulement fait, des potes ?
HOMME #1
Faut me laisser le temps.
HOMME #2
Quoi, ils n’aiment pas la poésie
dans le coin ? Ou alors, tu leur fiches la trouille.
HOMME #1
On va dire ça. [Il s’assied.]
HOMME #2 (s’asseyant en face et sortant
une arme)
Ils nous ont collé de nouveaux
pétards à la brigade. Mate-moi l’engin.
HOMME #1
Nouvelles clopes… nouvelle arme…
HOMME #2
Ça fait combien de siècles que t’en
as pas tenu une ? [Il lui tend
l’arme.] Vas-y. Fais-toi plaisir. Vas-y, je te dis, ça mord pas.
HOMME #1 (prenant l’arme)
Elle est chargée ?
HOMME #2
Bien sûr. Tu me vois trimbaler un
flingue vide !? Neuf millimètres, semi-automatique… douze balles dans le
chargeur.
HOMME #1
Pas mal.
HOMME #2
Tu rigoles ? C’est un bazooka,
un lance-roquettes… Si je l’avais eu quand je t’ai chopé, tu serais plus là.
HOMME #1 (lui rendant l’arme)
Tu m’as quand même fait très mal,
rassure-toi.
HOMME #2
Et je m’en excuse. Je te jure. Je te
dois tout : ma tronche dans les canards, une promo que j’attendais depuis
huit piges… une cote d’enfer auprès des greluches. Qui dit mieux ?
HOMME #1
Ça, je t’ai gâté, c’est vrai. [Ils échangent un sourire.]
HOMME #2
Ah, mon salaud. Donc, s’il y a quoi
que ce soit qui te brancherait, ne te gêne surtout pas. Sérieux.
HOMME #1
C’est bon.
HOMME #2
Sois pas timide.
HOMME #1
Arrête, ça va.
HOMME #2
Donnant donnant. Non ? C’était
pas comme ça, autrefois, dans le quartier ? Et tout le monde était
content.
HOMME #1
Qu’est-ce que tu racontes ?...
HOMME #2
Quoi ? Je t’en avais jamais
parlé ? Ben, ouais… on a grandi dans le même quartier. Pratiquement. À
quelques pâtés de maisons l’un de l’autre.
HOMME #1
D’où tu sors ça ?
HOMME #2
T’oublies que j’ai ton dossier dans
mon tiroir.
HOMME #1
Mon dossier, c’est vrai.
HOMME #2
Eh oui. Si ça se trouve, on a joué
ensemble.
HOMME #1
Possible.
HOMME #2
Remarque, je dis ça… je t’imagine
vraiment pas un ballon entre les guibolles.
HOMME #1
Au ballon rond, je préférais les
petits rectangles de carton, effectivement. La dame de cœur, tu connais ?
HOMME #2
La dame de pique !
HOMME #1
Non. La dame de cœur.
HOMME #2
Jamais entendu parler. Tu te fous de
ma gueule.
HOMME #1
Y’a pas plus simple.
HOMME #2
Cause toujours.
HOMME #1
Ça se joue en bande. On se contente
de retourner les cartes, une à une, à tour de rôle. À chaque carte retournée,
on mise une pièce… ou un billet. Celui qui trouve la dame de cœur ramasse le
pot.
HOMME #2
Connaissais pas du tout.
HOMME #1
Peu de monde connaît.
HOMME #2
Et t’étais bon ?
HOMME #1
Excellent. Je crois que j’ai jamais
perdu une partie.
HOMME #2
Verni !
HOMME #1
Prudent. La… dame ne quittait jamais
ma manche.
HOMME #2
[Il rit.] Pas mal, pas mal. Ouais, le monde se divise en
deux : les tricheurs… et les autres. Toi… et moi.
HOMME #1
Pour ça, on serait plutôt du même
bord, je crois.
HOMME #2
Je serais un tricheur ?
HOMME #1
[Un temps.] Le pire.
Non ?
HOMME #2
Développe.
HOMME #1
Harceler… ma femme, lui pourrir la
vie, franchement, c’est pas très fair-play.
HOMME #2
Question… d’appréciation.
HOMME #1
Tu voulais savoir ce qui me
brancherait ? Eh bien, si tu levais le pied, ça serait un bon début.
HOMME #2
T’es gourmand. Ouais, j’aimerais
bien te faire plaisir… en te faisant passer quelques cartouches de sèches, un petit
lot de bouquins… une petite bouteille, voire. Et toi : « lève le
pied ». Carrément. Je fais comment, si je lève le pied, dis-moi, pour
t’amener à la barre ? Comment je fais ? De quel autre moyen je
dispose ?
HOMME #1
Tu perds ton temps. Je le ferai
jamais. Cela équivaudrait à me passer moi-même la corde au cou.
HOMME #2 (moqueur)
Peut-être. Mais tu ferais une bonne
action.
HOMME #1
T’as plus qu’à me dégoter mon
costume de boy-scout, et je te suis.
HOMME #2
Non, on n’a jamais joué ensemble,
c’est certain. Je me souviendrais de toi…
HOMME #1
C’est ça.
HOMME #2
T’es impayable ! Im-payable. Au
poste, tu serais une vedette. T’as un humour de flic, mon vieux ! Tu
ferais un de ces tabacs autour de notre machine à café.
HOMME #1
J’imagine.
HOMME #2
Ouais, c’est rageant. Patauger dans
la rimaille… et se découvrir un esprit de poulet !
HOMME #1
Un esprit de poulet, ça me dérange
pas.
HOMME #2
À la bonne heure ! Manquerait
plus que tu te prennes pour Victor Hugo.
HOMME #1
Et alors ? Tu m’imposerais de
composer quelque chose à ta gloire…
HOMME #2
Non, merci. Très peu pour moi. Mais
que je ne passe pas pour une sorte d’analphabète, il m’arrive bien de
bouquiner !
HOMME #1
Vraiment ?
HOMME #2
Allons, on ne va tout de même pas se
mettre à papoter littérature…
HOMME #1
Bien sûr que non.
HOMME #2
Tes victimes s’en retourneraient
dans leurs tombes. Leur bourreau et le flic qui l’a serré en train de causer
belles lettres. Non… Sérieux. Il… il faut que tu viennes.
HOMME #1
Non.
HOMME #2
Il le faut. Faut m’aider à les
foutre au trou. Sans déconner.
HOMME #1
Pourquoi je ferais ça ?
HOMME #2
Ne serait-ce que pour te venger.
Non ? Ils ont fait quoi pour toi ? Du jour au lendemain, tu
n’existais plus.
HOMME #1
Ça, c’est le jeu.
HOMME #2
Tu parles !
HOMME #1
C’est le jeu.
HOMME #2
La farce ! Et toi, t’es le
dindon de la farce, mon con ! Ouais, ils doivent vraiment se fendre la
gueule… dans leurs villas, bien calés entre le marbre et l’acajou !
HOMME #1
Pas mal trouvé.
HOMME #2
Pendant que tu moisis ici !
Hein !?
HOMME #1
Mmh.
HOMME #2
J’ai pas raison !?
HOMME #1
Sans doute. Mais…
HOMME #2
Mais !?
HOMME #1
C’est toujours non.
HOMME #2
Va te faire foutre !
HOMME #1
Sois pas vulgaire.
HOMME #2
Je t’emmerde !
HOMME #1
Oui.
HOMME #2
Quoi ? Je devrais prendre des gants ? [Un temps.] Vaudrait peut-être mieux, remarque. Avec une bouse
comme toi. Hein ? Qui… arrive à buter un père… sous les yeux de son fils… [Il allume une nouvelle cigarette.]
Vois-tu, ça… ça !… j’ai jamais pu le digérer. [Un temps.] Le reste, toutes tes autres saloperies :
franchement… anecdotiques. Rien du tout. Mais ça… ça, c’est un truc.
HOMME #1 (désignant son arme)
Eh bien, vas-y. Soulage-toi. Moi
quand j’ai envie de pisser, je pisse.
HOMME #2
Ça me soulagera pas.
HOMME #1
Alors, je te plains.
HOMME #2
[Un temps.] Écoute…
HOMME #1
Accroché à tes lèvres.
HOMME #2
Voilà ce qu’on va faire… [Un temps.]
HOMME #1
J’écoute.
HOMME #2
On oublie le tribunal, la barre… ton
témoignage. On oublie que tu peux contribuer à faire boucler quelques uns des
pires foutus salopards de ce pays. On oublie toute cette merde.
HOMME #1
Oublions.
HOMME #2
Quand je serai à la retraite, bien
pénard dans mes charentaises… c’est certainement pas d’avoir échoué à coffrer
trois ou quatre fumiers de plus qui m’empêchera de dormir. Le noir, y’a pas
plus bizarre. Minuit exhume ce que midi
enfouit. Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils… Ils
existent bel et bien. Sauf qu’ils n’ont aucun drap sur la tête. On voit parfaitement leurs
tronches…
HOMME #1
C’est le père que j’ai buté… sous
les yeux de son môme.
HOMME #2
C’est… le grand chef qui, sans
sourciller, fait rayer de la carte tout un bled… C’est le macaque qui débite à la machette tout ce qui a le nez un peu
trop effilé ou l’oreille un peu trop large à son goût… Et… oui, c’est le père…
qui arrive à en bousiller un autre sous les yeux de son môme. Entre autres.
Comment… fait-on ? Y se passe quoi ?... On éprouve quoi ? Que
dalle ? Comment ça ? [Un
temps.] Si tu me donnes ne serait-ce que le plus petit indice, je te fous
la paix… ainsi qu’à ta pute. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Fini.
HOMME #1
Mmh.
HOMME #2
Comment ?
HOMME #1
« Comment ? »
HOMME #2
Réponds. Et je te fous la paix.
Juré. Une paix tellement royale que t’auras du mal à t’y faire.
HOMME #1
« Comment ? »
HOMME #2
Ouais.
HOMME #1
Tu veux savoir…
HOMME #2
Ouais.
HOMME #1
… comment.
HOMME #2
Com-ment ?
HOMME #1
Eh bien… ouvre grand tes oreilles.
HOMME #2
Elles sont béantes.
HOMME #1
Ce-sont-des-choses-qui-ar-rivent.
HOMME #2
Ben voyons.
HOMME #1
Des choses qui arrivent.
HOMME #2
[Un temps.] C’est ta réponse ?
HOMME #1
C’est tout ce que tu auras.
HOMME #2
Mmh.
HOMME #1
C’est tout ce que je sais.
HOMME #2
[Un temps.] Joli bras d’honneur.
HOMME #1
Question… Comment disais-tu ?
D’appréciation.
HOMME #2
J’apprécie.
HOMME #1
C’est tout ce que tu auras.
HOMME #2
Alors… soyons clairs…
HOMME #1
Oui ?
HOMME #2
Ta femme… ne connaîtra plus de
répit…
HOMME #1
Vraiment ?
HOMME #2
Sur ma tête. On va prendre nos
aises... Qu’il lui prenne de cracher sur le trottoir, et on sera là ;
qu’elle se permette d’allumer la radio après vingt-deux heures, et on sera
là ; qu’elle fasse seulement mine de traverser en dehors des passages
cloutés, et on sera là... Un meurtre dans un rayon de dix kilomètres autour de
ses fesses, et c’est la première qu’on embarquera…
HOMME #1
D’accord.
HOMME #2
Ouais