POÉSIE MAURICIENNE    -    LITTÉRATURE MAURICIENNE    -    REVUE DE POÉSIE

 

 

 

 


                                                

                                                     Point barre

                                                                                                                            REVUE DE POÉSIE CONTEMPORAINE

 

Yusuf Kadel                                               

 Bibliographie, extraits, analyses…

                                                                            

 

Courriel : yhkadel@yahoo.com

Présentation

Yusuf Kadel : dramaturge et poète mauricien

 

Yusuf Kadel est né le 5 décembre 1970 à Beau-Bassin (île Maurice). Après des études au collège du Saint-Esprit, à Quatre-Bornes, il s’envole en 1989 pour Paris et entame à l’université de Paris I un DEUG d’administration économique et sociale (AES.) Très vite, l’ambiance du Quartier latin lui semble moins inspiratrice que celle de Montmartre et des Halles. Ces escapades le mèneront très souvent dans les cafés et buvettes de ces quartiers, où il cultivera sa soif de création à travers les clins d’œil des peintres et la lecture d’auteurs comme Boris Vian et Henry Miller. C’est tout naturellement qu’il est accueilli au sein d’un cercle littéraire, le Cénacle, à son retour à Maurice ; c’est également dans une anthologie réunissant les œuvres du Cénacle que paraîtront ses poèmes de jeunesse : « Bribes », suite poétique, dans la Moisson de Cristal, 1993. Il devient vite un des animateurs incontournables de la nouvelle génération littéraire de l’Ile. Il collabore à la revue Tracés, fondée par Shenaz Patel, puis rejoint l’équipe du magazine littéraire et culturel Nouvel Essor. Depuis 2006, il coordonne la revue de poésie Point barre. Outre divers poèmes publiés dans des revues, Yusuf Kadel a à son actif deux livres : Un septembre noir et Surenchairs.

 

C’est donc à Paris, en arpentant les pavés de Montmartre, que Yusuf Kadel sent de manière impérieuse l’appel de l’écriture. La poésie est déjà en lui, certes, avec cette force inéluctable de désirs mus par la liberté d’exister. Briser les contraintes et les tabous, laisser sa plume entrer au plus profond de la chair des mots et donner ainsi la substantifique moelle de ses émotions, en les mettant à portée de tous. Entrer en littérature pour Yusuf Kadel signifie également devenir particulier dans un univers de création littéraire qui est « la littérature mauricienne partagée », c’est s’imbriquer « dans un enchevêtrement d’influences linguistiques et culturelles, entre des références à la créolitude originale, un bilinguisme très présent et des mythologies littéraires régionales… », comme le précise Christophe Cassiau, du Centre Charles Baudelaire, dans sa préface au premier numéro de la revue Point barre. Il est manifeste que la génération de Yusuf Kadel insuffle une nouvelle dynamique à la littérature mauricienne.

 

Paradoxalement, c’est par le théâtre que s’affiche en premier sa plume. Un septembre noir, prix Jean Fanchette -1994, pièce coup de poing écrite entre 1990 et 1991 à Paris, évoque l’homosexualité d’une religieuse. Confession relatée à partir d’un couvent, ultime parole d’un être en quête de rédemption autant que de compréhension face à un monde sans cesse changeant. « Un septembre noir, précise l’éditeur, ne se cantonne pas au cadre stricte du drame passionnel et comporte une dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s’efforce d’évaluer l’importance de l’influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages qu’elle implique et, par extension, des êtres humains en général. » La critique ne s’est pas trompée en saluant de manière élogieuse la sortie de Un septembre noir. Dans sa préface, le Dr Issa Asgarally précise : «  Un septembre noir est, certes, un théâtre de l’audace. Car il n’hésite pas à aborder les rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu’à Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s’inscrive sur la voie audacieuse tracée dans les années 1970 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin dans l’histoire du théâtre. » Shenaz Patel confirme : « Un septembre noir… est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une pièce qui sait ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs. Un septembre noir  met en scène l’ambivalence et le doute. Pour une pièce de théâtre, ce n’est pas là un moindre mérite. » Cependant, ce qui frappe dans l’écriture dramaturgique de Yusuf Kadel, c’est la mise en perspective de l’histoire contemporaine d’un monde en transformation avec un destin individuel, celui de Lisa. La pièce se déroule avec en écho les bruits de fond de la Seconde Guerre mondiale. À travers ce cheminement historique, l’on assiste au changement fondamental de la face du monde, ainsi qu’aux destins de Marie et Lisa. Là, se joue la redistribution des pouvoirs.

 

La langue de Yusuf Kadel, héritière d’une île de Génie, celle de Malcolm de Chazal, est humaniste et éminemment poétique, à l’instar d’un Édouard Maunick. Dans Surenchairs, le recueil qui le révèle au grand public, le poète installe une mystique du regard intérieur, entre chair et terre. Là aussi, les critiques vont saluer chaleureusement le nouveau poète, pour qui la poésie est une langue à part entière qui s’efforce de contourner l’esprit afin de créer un espace d’imagination. La parole révélatrice de l’écrivain qui ausculte ses semblables pour mieux se reconnaître trouve son prolongement dans la défense de la poésie.

 

Ainsi, comme toute œuvre qui puise sa vitalité dans la cruauté, selon le sens où l’entendait Antonin Artaud, celle de Yusuf Kadel refuse toute étroitesse culturelle pour parler de l’être humain en général, face à la responsabilité individuelle. L’écriture est pour Yusuf Kadel une expérience individuelle et collective à la fois, qui pousse l’exigence structurelle à son paroxysme. Individuelle dans l’épure et la capacité du renoncement de soi, collective dans la captation d’un héritage émotionnel. Il est le poète dont la grande silhouette hantera désormais, et pour longtemps, les mots qui irriguent et donnent chair au plaisir littéraire.

 

 

Caya MAKHÉLÉ,

Cultures Sud No. 170

 

Caya Makhélé est actuellement directeur des éditions Acoria, directeur des Rencontres du livre Afrique - Caraïbes - Maghreb de Châtenay-Malabry, et responsable de la rubrique littéraire du magazine panafricain Continental. Dernier livre paru : Ces jours qui dansent avec la nuit, roman, 2008, éd. Acoria.

 

 

 

Théâtre

 PHOTO3                                                               L'ATELIER D'ECRITURE No

Un septembre noir                                                           « Minuit »

 

Éditions Le Printemps, 1998                                                                  In L’Atelier d’écriture No. 2, août 2009

                                                               

* Prix Jean Fanchette                                                                                 * Sélection, prix SACD de la dramaturgie de langue française

 

 

Poésie

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 « Bribes » : suite poétique                                               Surenchairs

In Moisson de Cristal (Anthologie collective)                                         Éditions Le Printemps, 1999

Le Cénacle, 1993                                                                                  * Sélection, prix Radio France du Livre de l’océan Indien

 

 

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 « Le Vers est dans le fruit »                                            « En Marge des messes » : suite poétique - Extrait

 In Tracés No. 5, novembre 2001                                                         In Poèmes d'amour du monde (Anthologie collective)

                                                                                                             MSM, 2003

 

 

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 « When… »                                                                     « En Marge des messes » : suite poétique - Extraits                               

 In Point barre No. 1, octobre 2006                                                     In Point barre No. 2, avril 2007                        

 

 

 le moulin                                                                      breve lit

 « Soluble dans l’œil » : suite poétique – Extraits           « Soluble dans l’œil » : suite poétique

 In Le Moulin de poésie No. 34, France, juin 2007                             In Brèves Littéraires No. 76, Québec, printemps 2007

 

 

 PHOTO41                                       POINT BARRE No

« Soluble dans l’œil » : suite poétique                             « En Marge des messes » : suite poétique - Extraits

In Carnavalesques 2007 (Anthologie collective)                                   In Point barre No. 3, octobre 2007

Éditions Aspect, France, 2007

 

 

 

 

 NOUVEAUX DELITS No                                                                      LE MOULIN DE POESIE No

Poèmes divers                                                                « Soluble dans l’œil » : suite poétique - Extraits

In Nouveaux Délits No. 26, France, novembre 2007                          In Le Moulin de poésie No. 35, France, décembre 2007

 

 

 CONTRE JOUR No                                  ab cover point barre 4

 « Soluble dans l’œil » : suite poétique – Extraits           « Entre autres »

 In Contre jour No. 14, Québec, hiver 2007-2008                              In Point barre No. 4, avril 2008

 

 

 CASSE-PIEDS No                                                                      CULTURES SUD

Poèmes divers                                                                « Soluble dans l’œil » : suite poétique - Extraits

 

In Casse-pieds No. 7, Québec, mai 2008                                            In Cultures Sud No. 170, France, septembre 2008

 

 

 

 POINT BARRE No                                                                      POINT BARRE No

« En Marge des messes » : suite poétique – Extraits       « Sans Titre »

In Point barre No. 5, octobre 2008                                                    In Point barre No. 6, avril 2009

 

 

POINT BARRE No                                                                       RIVENEUVE CONTINENTS No

« Sans Titre »                                                                 « Another Day »

In Point barre No. 7, octobre 2009                                                    In Riveneuve Continents No. 10, France, décembre 2009

 

 

                                                                           SOLUBLE DANS L'OEIL                                                              

Poèmes divers                                                                 Soluble dans l’œil                                                                                                        

In Poetry with Prakriti Anthology (Anthologie collective)                    Éditions Acoria, France, 2010                                                           

Prakriti Foundation, Inde, 2009                                                                                 * Sélection, prix Continental du jeune espoir littéraire africain

 

 

                                                                        

 « Sans Titre »                                                                 Poèmes divers                                 

 In Point barre No. 8, avril 2010                                                          In Carnavalesques 2010 (Anthologie collective)                          

 Éditions Aspect, France, 2010

 

 

 

 

 

 


« Sans Titre »                                                                   « Soluble dans l’œil » : suite poétique - Extraits                                                               

In Poésie en liberté (Anthologie collective)                                              In Point barre Nos. 9-10, octobre 2010                                                 

Les Dossiers d’Aquitaine, France, 2010           

 

 

« Another Day », traduit en anglais par Amal Sewtohul                    « Dans la Marge »

In International Journal of Francophone Studies,                               In Point barre Nos. 11-12, octobre 2011

Vol. 13, issue 3 & 4, Université de Leeds,

Angleterre, mars 2011

 

 

 

 

 

 


Poèmes divers                                                                  « Another Day » et autres poèmes

In Terres d’Afrique (Anthologie collective)                                             In T&P No. 78

Éditions Ndzé, Cameroun, 2011                                                             Le Chasseur abstrait, France, 2012

 

Autres

 CHRONIQUES DE L'ILE MAURICE                                       

« Épique »                                                                        « Tracer de nouvelles voies poétiques » (article)

 

In Chroniques de l’Île Maurice (Anthologie collective)                          In L’Écriture poétique dans les Mascareignes depuis 1960                                                      

 

Éditions Sépia, France, 2009                                                                  L’Association des amis d’Auguste Lacaussade, La Réunion, 2011

 

 

 

 

 

* Le prix Jean Fanchette, présidé par J.M.G. Le Clézio, est attribué depuis 1992. Il est ouvert à tous les écrivains de l’océan Indien, qu’ils soient poètes, dramaturges, conteurs ou romanciers.

 

 

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À propos de Un septembre noir :

 

Note des Éditions Le Printemps

L'intrigue d'Un septembre noir se situe à Paris, à quelques mois de la Seconde Guerre mondiale. La pièce évoque les destins de deux jeunes femmes, Marie et Lisa. Elle souligne les rapports que celles-ci vont entretenir et le drame que cette relation va lentement amorcer. Un septembre noir, toutefois, ne se cantonne pas au cadre strict du drame passionnel et comporte une dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s'efforce d'évaluer l'importance de l'influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages qu'elle implique et, par extension, des êtres humains en général. Mais l'auteur n'entend pas imposer ici quelque point de vue, conception ou "vérité". Il entreprend au contraire de mettre en lumière la difficulté qu'il peut y avoir à "savoir", à répondre aux "questions essentielles", aux "vraies questions". Cette note volontairement ambigue, alliée aux non-dits, à un ton éminemment subtil, confère à Un septembre noir l'essentiel de sa force.


Préface du Dr Issa Asgarally

Jean Fanchette, j'en suis convaincu, aurait aimé Un septembre noir de Yusuf Kadel. Car cette première pièce d'un jeune auteur appartient bel et bien au théâtre dit psychologique, qui met en scène une réalité intérieure et qu'il a contribué à faire connaître dans ses nombreux écrits.

C'est, en effet, sous la plume de Jean Fanchette que j'ai lu pour la première fois le nom d'Antonin Artaud. C'était dans une de ses chroniques dans L'Express, à l'époque où les journaux mauriciens publiaient en première page les textes d'écrivains et de gens de culture. Par ailleurs, Jean Fanchette, élève de Jean Louis Moréno - lui-même élève de Freud - est l'auteur d'un classique, Psychodrame et théâtre moderne, paru en 1971 aux Editions Buchet-Chastel et repris en 1977 en livre de poche. Et où l'on trouve cette belle définition: "La représentation (ce qui redonne à voir, ce qui réactualise quelque chose frappé malgré tout du sceau de l'irréversibilité) permet l'exorcisme, envoûtement et désenvoûtement ensemble… Chez l'homme de la Préhistoire et chez nos contemporains soumis à l'accélération apparente de l'Histoire, nous retrouvons les mêmes préoccupations essentielles, la même tentative de domination de la situation par la représentation aussi bien par rapport à Dieu par le biais du sacré que par rapport à la condition de dépendance envers l'événement."

Dans Un septembre noir, un homme, Joseph, arrive dans un couvent et demande à rencontrer Lisa, une religieuse de quarante ans. Joseph veut savoir ce qui s'est passé réellement il y a plus de vingt ans, quand sa soeur Marie s'est suicidée. Lisa et Marie entretenaient des relations très intimes... Mais, comme toujours, la recherche de cette "vérité" se révèle ardue, semée d'embûches. Lisa qui pensait que "le seul responsable, finalement, c'est les événements, leur enchaînement" ne sait plus, n'est "plus sûre de rien". Elle se demande si "tout ce charabia n'est pas en fait le fruit" de sa "mauvaise foi", "une théorie bringuebalante échafaudée de toutes pièces" dans le seul but de lui donner "bonne conscience". Car Lisa se sent responsable de la mort de Marie, dont le discours masque la fragilité d'un être marqué par des événements traumatisants et tenaillé par la solitude et l'angoisse.

Quoi qu'il en soit, le fait de raconter enfin ce qui s'est passé à Joseph ne peut qu'être bénéfique à Lisa. Ce que semblent confirmer ses paroles: " J'attends depuis longtemps… Vous êtes enfin là…". Un septembre noir répond donc à la belle définition de Jean Fanchette citée ci-dessus: en redonnant à voir, la représentation "permet l'exorcisme" et constitue une "tentative de domination de la situation".

Chaque dramaturge est appelé à résoudre un problème spatio-temporel qui découle de l'écriture d'un texte en fonction des exigences de la scène. Etant donné que Un septembre noir repose sur de nombreux retours en arrière dans une tentative d'explorer le passé, à l'instar des Mains sales de Sartre, le problème qui se pose d'emblée à l'auteur est de représenter sur scène le découpage passé / présent. Le dispositif scénique sert bien cette intention. Le présent, c'est le centre de la scène, une salle du couvent où se trouvent Lisa et Joseph. Le passé, c'est à droite et à gauche, des salles qui s'éclairent lorsqu'elles interviennent dans le déroulement de la pièce et qui représentent le salon de Lisa, un bar, une rue de Paris ou une chambre d'hôtel. Dans ce contexte, la "pénombre" qui précède les "scènes du passé" semble souligner le fait que ces retours à plus de vingt ans en arrière sont de véritables incursions dans les profondeurs obscures de la mémoire.

En outre, le passé dont il est question ici est lui-même constitué de deux séries d'événements. En effet, le cheminement inéluctable de l'Europe vers la seconde guerre mondiale n'est pas ici un simple arrière-fond. Yusuf Kadel a su faire en sorte que l'intrigue principale, celle qui lie Lisa et Marie, s'articule avec ce cheminement historique. C'est ainsi que la première rencontre de Lisa et de Marie a lieu alors qu'on entend un discours d'Hitler à la radio. Et le "dénouement" est double: le suicide de Marie coïncide avec les "rumeurs de guerre": les canons et mitraillettes qui tirent, les explosions. Le dramaturge a su également créer des passerelles entre les deux intrigues. Luc et Marie travaillent au "Journal" et nous suivons à travers eux la progression des événements. Même la nationalité des personnages revêt un certain symbolisme. Le rapprochement final entre Iossif (Russe) et Lisa (Allemande) est en contrepoint au pacte germano-russe qui précipitera la guerre alors que le suicide de Marie (Polonaise) semble renvoyer à l'invasion de la Pologne.

Par ailleurs, ce qui marque Un septembre noir, ce qui constitue sa force, c'est bien le non-dit. Le ton est tout en nuance. Le théâtre est le lieu où l'on parle. Mais paradoxalement, c'est également le lieu où l'on suggère, où l'on se tait parfois, où l'on tait certains faits. C'est l'équilibre délicat entre ces deux exigences qui font la qualité d'une pièce. Qu'on songe, par exemple, à la valeur du silence dans le théâtre de Tchekov, de Beckett et de Ionesco. Comme l'illustre cet extrait d'Un septembre noir, où la densité découle de ce qui est évoqué entre les lignes et du silence : Lisa - La route jusqu'ici a dû vous sembler bien longue. (un temps. Elle continue de regarder par la fenêtre) Mais c'est beau quand même, hein ? Toute cette blancheur... C'est apaisant. Ça recouvre tout, enveloppe tout… C'est propice à 1'oubli. Mais ce n'est pas si simple... Vous voyez ces forêts, là-bas ? A ce qu'on raconte, tout un régiment ennemi y a péri à la fin de la guerre. Il neigeait ... comme aujourd'hui. (un temps) Les bourreaux d'un jour, les victimes d'un autre. Justice… non-sens … (p.6)

Un point qu'il importe de souligner à un moment où plusieurs écrivains mauriciens nous présentent des personnages sans épaisseur, qui courent les rues: les personnages de Un septembre noir ne sont nullement stéréotypés. Du serveur de bar, qui, blessé par un obus en 1914, n'a pu réaliser son rêve de devenir marin au long cours, à Iossif, qui prend à temoins la mère décédée de Lisa et les "anges" sur les planètes lointaines pour passer un pacte de bonne entente, même les personnages secondaires sont bien croqués et ont une certaine originalité.

Un septembre noir est, certes, un théâtre de l'audace. Car, elle n'hésite pas à aborder les rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu'à Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s'inscrive dans la voie audacieuse tracée dans les années 70 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin dans l'histoire du théâtre. En effet, les dramaturges authentiques ont toujours eu le courage et la volonté d'oser. L'un des chefs-d'oeuvre de Molière - comme le rappelle la fabuleuse mise en scène de Tartuffe par le Théâtre du Soleil d'Arianne Mnouchkine - cloue au pilori les intégrismes de tous bords. Le joyau du théâtre de Racine parle quand même d'inceste ! Et Tennessee Williams (Suddenly last summer) et Edward Albee (Who's afraid of Virginia Woolf ?) aux Etats-Unis, Jean-Paul Sartre (Huis clos) et Jean Genet (Les bonnes) en France, John Osborne (Look back in anger) et Edward Bond (Saved) en Grande-Bretagne, pour ne citer que deux dramaturges modernes par pays, ne sont nullement en reste.

Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation inutile. Il ne s'agit pas de s'arrêter sur ce qu'on entend et ce qu'on voit sur scène, mais d'examiner la pièce dans sa globalité. Et de prendre, par exemple, la pleine mesure de cette phrase de Lisa à la fin de la pièce : "… et m'étreignit alors le remords, le vrai, celui qui vous plante ses serres dans l'âme et la met en pièces, oui, c'était ainsi… et sans mes prières, auxquelles je m'accrochais, j'aurais sans doute, tôt ou tard, fini par imiter Marie dans son geste désespéré".(p.122) Le remords et les prières ne suffisent-ils pas à racheter le "péché de chair" de Lisa ? Peut-on lui reprocher de choisir le couvent plutôt que le revolver ?

Il me reste, pour terminer, à formuler un voeu. Et je ne saurais mieux faire que de citer le rapport du Jury du Prix Jean Fanchette 1994 : "Le texte de théâtre est un prétexte à la scène. Une aventure commence qui verra la confrontation d'une oeuvre avec les impératifs du plateau, sa rencontre indispensable avec un metteur en scène, des acteurs, un public". Il me tarde de voir Un septembre noir sur la scène du Plaza.

 

Critique de Shenaz Patel, Week-End

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" Un septembre noir est certes un théâtre de l'audace (…) Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation inutile ".  Ces mots de préface signés  Issa Asgarally résument parfaitement ce que l'on pourrait dire de cette pièce de théâtre de Yusuf Kadel, Prix Jean Fanchette en 1994, qui vient finalement d'être publiée par les Editions le Printemps.

 

Théâtre de l'audace, oui, car c'est bel et bien une histoire d'homosexualité féminine que l'auteur met en scène dans sa pièce.  Une histoire évoquée dans un couvent, par une de ses protagonistes devenue religieuse.  Un sujet évoqué sans détours.  Mais sans esprit de provocation gratuite.  Car c'est un drame psychologique exploré avec une réelle sensibilité que nous propose Yusuf Kadel.

 

A l'annonce du gagnant en 1994, certains, qui avaient pu se  procurer le texte de la pièce, s'étaient émus du fait qu'elle ait pour cadre un couvent.  D'autres étaient allés plus loin en tirant un parallèle entre le titre de la pièce et le mouvement palestinien Septembre Noir, nom adopté, pour rappeler l'expulsion des Palestiniens de Jordanie en septembre 1970, par un commando connu notamment pour être responsable du massacre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et du détournement d'un Airbus d'Air France sur Entebbe, Ouganda, fin juin 1976.  Autant d'imputations et d'interprétations qui devaient amener certains à tenter, dans les coulisses, de s'opposer à la publication de la pièce.

 

 Le bon sens semble cependant avoir prévalu.  Car la lecture d'Un septembre noir ne permet pas, en toute objectivité, d'y déceler une quelconque visée ethnique ou religieuse.  La relation homosexuelle ne se passe pas dans un couvent.  Elle est seulement racontée, a posteriori, à partir d'un couvent où l'une des protagonistes a cru pouvoir, dans la foi, retrouver la paix d'âme et d'esprit.

 

Au fond, Un septembre noir ne devrait pas avoir besoin de se justifier.  Car elle est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une pièce qui sait se ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs.  Un septembre noir met en scène l'ambivalence et le doute.  Pour une pièce de théâtre, ce n'est pas là un moindre mérite.

 

Pièce de théâtre, Un septembre noir l'est à part entière.  Et les indications scéniques vont dans le sens d'une mise en scène qui symbolise justement cette ambivalence entre divers niveaux de conscience, diverses interprétations dépendant du moment et du point de vue où l'on se trouve.

 

Se passant principalement à Paris, avec pour toile de fond historique le cheminement inéluctable de l'Europe vers la Seconde Guerre mondiale qui accompagne le cheminement personnel des deux jeunes femmes.  Un septembre noir sera  peut-être décriée par certains comme étant une pièce bien peu " mauricienne " . Sans doute.  A condition d'accepter  qu'une écriture locale doive forcément faire dans la couleur locale.  Dans sa pièce, Yusuf Kadel nous parle de l'être humain.  De nous, ici, d'autres, ailleurs.  De la difficulté d'évaluer le poids de la responsabilité personnelle par rapport à celui de l'enchaînement des événements.  De l'impalpable audace de tenter de répondre à cette provocante interrogation.

 

 

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À propos de Surenchairs :

 

Note de Jean-Michel Espitallier,
fondateur de la revue Java

Yusuf Kadel : incontestablement un ton, une façon très personnelle de ciseler le vers, la ligne, les blocs de texte. Il y a là un talent indéniable, un souffle, une attention à la langue toute particulière. Jamais de métaphores « poétisantes », jamais de facilités et, le plus important, une véritable nécessité formelle ; c’est réussi, surtout pour un premier recueil.

 

Préface du Dr Norbert Louis,
de l'Université de Maurice

Après quelques pièces de théâtre (Un septembre noir, 1990, Bagdad Blues, 1995, Mort d'un Paillard, 1996), Surenchairs, ouvrage réunissant des poèmes rédigés entre 1992 et 1997, est probablement le recueil qui marque une étape décisive dans le parcours poétique de Yusuf Kadel. Le surgissement de ce jeune dramaturge et poète dans la littérature mauricienne permet de dégager des accents particuliers. Sa pratique poétique revêt un caractère très spirituel. Surenchairs évoque tant la difficulté que le désir de vivre malgré une mort apparente : " Accrochée / à chaque battement /  de paupières /  la mort / nous fait de l'oeil ". De l'exaltation des sens à la recherche éperdue d'instants de fuite heureuse, l'œuvre poétique de Y. Kadel a connu une évolution douloureuse.

Le point de départ de cette œuvre est le constat de la nuit de l'être : " Le soleil / au lever / brille de bien sombres promesses / A l'aube trouble / préférons le zénith irradiant / ou la franche nostalgie du couchant ". La lumière et l'ombre se répondent dans la douleur d'un manque, d'une faute : " Heureux / Qui ne connaissant / Son Forfait / Ignore de même / Sa bien triste / Raison d'être ". Dès qu'il commence, il y a chez ce poète un dire qui traduit l'incertitude d'être. Si le poème de Yusuf Kadel ne parvient pas à masquer le déchirement qu'entraîne la recherche de son être, sa voix ne cessera d'évoquer une possible réparation : " - Naissez Et expiez ! -". L'expiation ou la conversion résident dans le dépassement de la chair. Cette chair qui habite de manière audacieuse les premiers vers du recueil et dont il ne faut pas occulter le poids spécifique : " Paris en juin / Est une grâce en émoi / Et je la contemple extasié / Du haut du mamelon / En érection de son sein droit ", " Mamelon naissant me tétant les dents ". Les audaces lexicales et prosodiques du poète ne sont cependant pas gratuites. Elles contribuent à l'harmonie poétique et à stimuler l'imaginaire du lecteur. Pour Kadel, l'important c'est la mise en perspective des émotions ; Paris est une femme qu'il révère. Il appelle constamment à une poésie dont les effets passent par les sens et les sons et entend aller jusqu'au bout de sa conception.

Le vers de Yusuf Kadel frappe par sa puissance. L'absence des rimes dans certains poèmes favorise l'énergie des images. Le poète fuit les rimes artificielles et préfère stimuler l'imaginaire du lecteur par les sonorités (ses premières émotions poétiques se rattachent à la mémoire des sourates récitées). D'où un vers dense et concis qui traduit nerveusement la sensation. Les assonances constituent la substance de sa poésie : " Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés … / Univers grimacé de ma douleur ". A mesure qu'il progresse, le langage de Kadel se resserre vers l'aphorisme, les petites phrases traduisant un vécu.

Yusuf Kadel médite volontiers sur la chair, la mort, sur l'infini, sur le temps. Ses images appartiennent aux espaces cosmiques et à la féminité.

Sa parentèle, il la situe du côté des surréalistes français. Il avoue également ce qui le rattache aux formes de pensée chères à Robert-Edward Hart et Malcom de Chazal (en particulier dans l'ironie incisive de ses aphorismes). Cependant, ce jeune poète dédaigne les influences et manifeste une grande indépendance vis-à-vis des courants littéraires en cherchant une voie personnelle. Le langage poétique de Kadel cherche à mettre à nu le mystère de l'être et du monde. Ce mystère où lui-même se heurte constamment. Mais pour qui veut exhausser la chair et faire émerger l'espoir, l'exercice de la poésie est nécessaire.
Surenchairs demeure le lieu d'achoppement d'une recherche esthétique et existentielle.

  

Compte-rendu de Surenchairs par le Professeur Bernard Cerquiglini,
directeur de l’Institut national de la langue française (France)

Dans Un Septembre noir une voix s'élève de la solitude du couvent, du remords, de 1'oubli, pour énoncer l'imprononçable, le tabou du désir enfreint jusqu'à la mort. Récit dramatique, par lequel resurgissent 1'histoire, le conflit familial, la guerre.

Dans le recueil Surenchairs, la parole est solitaire, prise au seul dialogue de soi avec soi, elle est poème.

Qu'est-ce que 1'homme, pour Yusuf Kadel ? Une verticalité précaire.

Les pieds enracinés dans la glèbe du désir, un désir d'abord joyeux…

(…) La rosée
De ton sexe
A l'aube du cœur

… devenu passions sauvages

Racines férocement fichées
Dans l'écorce du talon
Les lianes intestines
S'infiltrent parmi les fibres musculaires (…) 

… glèbe des passions animalisant l'homme pris à son désir…

Quand la chair
Me monte à la tête
Engorgeant
mes élans
Je tourne
Vers les astres arrogants
Des yeux
Chargés de nostalgie (…)

Mais les astres sont trompeurs, et le ciel est vide…

Le ciel est un voile jeté
sur les yeux du monde

Il ne faut se fier
ni au soleil ni aux étoiles

Le Très-Haut est Pudique

… misère pascalienne de la verticalité vaine, aspirant au néant, pesanteur et grâce…

Je suis la pierre
et le parfum de la rose
Je suis l'or entre les dents
Je suis signe terre
ascendant air
Olympe et poussière
désespérément

La rédemption, sinon la plénitude de l'Etre, du moins l'équilibre fragile d'un moi qui trébuche, viennent du poème. C'est la parole poétique qui donne à ce demi-dieu, à ce Dieu imparfait, la maîtrise passagère d'un univers chaotique et contradictoire.

Miracle du poème, qui fait une Olympe de toute cette poussière. La langue de Yusuf Kadel puise par suite naturellement à la source poétique.

Par le travail du rythme, tout d'abord. Le vers improprement dit "libre" est structure de sonorités, de répétitions, d'échos…

Horizon
convulsé
Ciel révulsé
Astres vacillés
Reflets
hallucinés…

Univers
grimacé
de ma douleur

… par le travail de la négativité, ensuite. La poésie de Yusuf Kadel renoue avec la tradition de l'oxymore…

Le soleil
au lever
brille
de bien sombres promesses (…)

… de l'adunation…

Après
midi
la journée
avance
à rebours


Travail de la négativité, qui fait du manque même…

L'homme est la seule faille de Dieu (…)

… l'énonciation souveraine, qui déplace les lignes anciennes de la langue, dérange la monotonie minérale du dire…

S'essouffle le vent
A m'en moisir les ailes
Et toujours me harcelle
La lourde puanteur des heures (…)

Cette poésie oxymorique confine à l'ironie grinçante, politesse tragique du mal-être…

Le cœur qui suppure
Vaut
Le cœur qui soupire

Peu importe le verbe
Pourvu que le cœur y soit


(…) Il est des fois
- Faut-il croire -
On ne peut même pas
Se fier au désespoir

Ce qui sauve la verticalité précaire de l'homme du chaos c'est la parole poétique. Celle-ci donne au monde son désordre souverain. Puissance du rythme, pouvoir antagoniste.

(…) La dérision est transcendante, dit le poète, afin de nous rappeler qu'hors du poème, toute transcendance est dérision.

 

  Critique de Shenaz Patel, Week-end

CRITIQUE SURENCHAIRS 2

                                  â

 

" Seul le fou / ou le sot / mesure avec sérénité / le parcours en attente ", écrit Yusuf Kadel dans Surenchairs, son premier recueil qui vient de paraître aux Editions le Printemps.  De toute évidence, celui qui s'était signalé en remportant le Prix Jean Fanchette 1994 pour sa pièce de théâtre Un septembre noir n'est ni l'un ni l'autre.  Et c'est avec une grande lucidité douloureuse mais ô combien porteuse qu'il nous livre, dans ce recueil, une épure poétique qui nous parle, avec une rare puissance, de la difficulté de la condition humaine.

 

A travers une cinquantaine de petits poèmes, serrés et tendus comme un poing, comme une rage, comme un désir et qui explosent sur la page blanche, il fait la part de cette enveloppe charnelle qui nous retient, parfois prisonniers volontaires, et de cette volonté ascensionnelle  qui n'en acquiert que plus de force qu'elle est sans cesse contrariée. " Quand la chair / Me monte à la tête / Engorgeant  / Mes élans ", écrit le poète.

 

Pour Kadel, nous sommes des demi-dieux déchus, et l'expiation est notre raison d'être sur cette terre. Etre qui oscille sans cesse entre les extrêmes, entre lumière et ombre, entre banquise et équateur, entre Olympe et poussière.  Omniprésent, toujours, l'esprit " Au moment / De m'encharner / Ils ont oublié / De me boucher / Les pores de la cervelle ".  Cette cervelle, parfois " fondue jusqu'aux nerfs ", lieu de tous les combats, qui explose souvent dans des déflagrations cataclysmiques. " Des lambeaux abasourdis / Gisent englués au plafond / Et n'iront pas plus loin / Les muscles de l'esprit / Tendus à feu / Ont fait leur œuvre ".

 

Loin des romantiques, plus proche du style baudelairien, Kadel n'est pas de ceux qui se lamentent complaisamment sur leur sort.  " Le cœur qui suppure vaut le cœur qui soupire ", dit-il.  Et sa quête, empreinte d'une lucidité tranchante, explose dans une poésie d'une rare âpreté, à la fois charnelle et mystique, où la mort cligne de l'œil pendant que la vie éjacule, où le Très-Haut s'avère pudique.  Où la séduction de la mort est omniprésente. 

 

Surenchairs, au fond, peut sembler un titre paradoxal.  Ici, pas d'inutile inflation langagière, de métaphores filées ou de surenchère verbale.  C'est avec une remarquable économie que s'exprime le poète. A travers de courts passages, voire quelques aphorismes, qui dédaignent toute banale joliesse, c'est une véritable épure d'une rare puissance qu'il nous offre.  D'autant plus puissant que chaque lecture semble permettre d'y trouver davantage.  Plus fort, plus loin.  Plus profond.  Plus haut. Surenchairs, oui.

 

 

Critique de Linley Raynal, Le Mauricien

Vient de paraître, Surenchairs de Yusuf Kadel, une plaquette d’une cinquantaine de pages publiée aux Éditions le Printemps. L’ouvrage de l’auteur a été lancé officiellement le lundi 26 avril dernier en présence du Conseiller culturel de l’Ambassade de France, Alain Rossignol, et de Bernard Cerquiglini, directeur de l’Institut national de la langue française, dans les locaux d’ELP à Vacoas. Kadel s’était jusqu’ici montré surtout attiré par l’écriture théâtrale, à travers notamment Un septembre noir qui avait obtenu le prix Jean Fanchette en 1994. Il signe ici une entrée dans l’univers de la poésie qui, par le mode particulier de même que le ton employés, vaut le détour.

 

Concision, mots épurés et vers libres ciselés avec sens travaillé de l’économie et de l’effet caractérisent ce livret.  Une construction méticuleuse aussi. Où une apparente impersonnalité et une insolence parfaitement maîtrisée rejoignent une quête tourmentée de l’être de trop de chair (sur-en-chair ?) dans ses « surenchères » de désirs vides et d’angoisses tangibles vers le Dieu de la transcendance et de la libération de cette même chair pourrissable.

 

On a beau ne pas aimer les néologismes façon surréaliste et ces puns dont les Anglais raffolent – et Kadel aussi, Surenchairs nous ramène à certaines interrogations métaphysiques et cosmiques intemporelles de la poésie.

 

« Ce monde est une prison et nous sommes les prisonniers / (…) À l’instant où tu es venu au monde, une échelle est devant toi. / (…) Cette ascension n’est pas celle d’un homme vers la lune / Mais celle de la canne à sucre jusqu’au sucre. » dit Djalâl-ud-Dîn Rûmi, poète persan du XIIIe siècle, fondateur de la confrérie religieuse des derviches tourneurs, dans l’épigraphe au poème de Kadel. Un choix qui n’a sans doute rien d’anodin. Entre sourate, haïku, aphorisme (avec le charme énigmatique du meilleur Chazal, même son irrévérence), il fait preuve de construction, manie l’ellipse et maîtrise son discours sans effusions rhétoriques.

 

Lucide, grave, torturé et à la recherche d’un verbe ardu, il ne cède pas, malgré ce qu’on pourrait dire de cette première œuvre poétique, à l’intellectualisme et encore moins à la facilité. Il est ambitieux, rigoureux et semble placer très haut la place de la « culture » dans la poésie. Quelque chose qu’on a entendu chez Pound, Eliot, Yeats ou Char. Comme dans d’autres traditions orientales. Avec en plus une fantaisie inquiète et exigeante qui donne lieu à un beau lyrisme :

 

« Sacré Cœur

Paris en juin

Est une grâce en émoi

Et je la contemple extasié

Du haut du mamelon

En érection de son sein droit »

 

Ou de beaux accents de colère :

 

« Racines férocement fichées

Dans l’écorce du talon

Les lianes intestines (…)

S’insinuent dans les artères (…)

Et se terminent

En nœud coulant

Autour de la cervelle »

 

Un talent plus que prometteur.

 

Critique de Caya Makhélé, Notre Librairie/Cultures Sud

 

Au commencement, il y eut la chair qui monte à la tête, engorgeant les élans du poète, avec comme assertion : « le vice a du génie ». Le poète devint ainsi prisonnier, enlacé par le piège de la parole solitaire, tel un vigil veillant sur ses propres émois. Le supplice énonciateur est lourd de sens. La faute est à la merci de chacun de nous. Le poète s’installe au creux de nos doutes, bien qu’il nous indique constamment la voie, ou plutôt nous éveille face à nos sens assoupis. Le parcours est un slalom entre ombre et lumière, à travers une sorte de labyrinthe aux issues en constante mutation. Afin de contenir cette inflation de lumière et d’obscurité, le poète, qui entrevoit de « bien sombres promesses » d’un soleil qui avance à rebours, ruse. Ne rien donner en pâture. Rester précis, concis et acquérir une densité qui s’articule sur la profondeur de l’être. Viendra alors le temps de  la rédemption, de l’expiation, comme une énonciation souveraine enracinée dans le désir. Surenchairs, en touches précises, évoque un univers chaotique et contradictoire : « Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés / Univers grimacé de ma douleur. » Le manque y est un supplice constant, un « Mamelon naissant » à portée de dents. Comment combler un vide qui au fond de l’être humain est de l’ordre du déchirement, alors même (qu’) « il ne faut se fier / ni au soleil ni aux étoiles » et que « le Très-Haut est pudique » ? Par la réparation, certes, l’expiation. Il faut donc une plongée au cœur de la chair, et de la mort, surfer sur l’infini, et le temps. Aller vers la réconciliation avec la mémoire. Explorer le moindre recoin de son espace vital. Si l’ignorance peut nous préserver un instant de notre « bien triste raison d’être », la lucidité commande de ne point se fier au désespoir. L’espoir vient de la chair. Une chair qui se doit d’être audacieuse au-delà des interdits, des tabous et des politesses convenues. Une chair comprise et incarnée par la poésie comme un champ infini de possibles inimaginables. L’empreinte de la féminité nous y aide, car elle révèle en chacun de nous le sens réel de l’Univers. Elle doit s’imprégner en rythme vital comme une explosion spirituelle : «  Dansent les derviches / au fond de mes pupilles / Vertige à cœur ouvert entre ciel et terre / Vertige / vertige / vertige implacable / qui emporte tout / L’instant et la date / mon univers et ma substance. » Nous sommes des demi-dieux déchus et, surtout, « la seule faille de Dieu », aussi notre salut passe par l’acquisition d’une lucidité tranchante. Nous avons inventé le diable pour justifier notre humanité. Grande faille ontologique. Cette faille est une chance inestimable de reconquête de soi, dans l’adversité quotidienne. Le poète pour affronter ses propres désirs use d’ironie : «  Ne dites pas que je suis heureux / C’est le malheur qui m’a proscrit. » Face au tragique, surgit donc l’espoir, un espoir qui nous dit que la poésie est avant tout équilibre existentiel dans une parfaite dualité : «  Je suis signe terre / ascendant air / Olympe et poussière / désespérément. » Survient l’apaisement. Sans jamais se voiler la face, car si « la mort meurt avec la vie », c’est que chacune d’elles renaît également par la force de l’autre.

 

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À propos de « Minuit » :

 

Critique de Dominique Bellier, Le Mauricien

Avec la publication de « Minuit » dans le nouveau numéro de L’Atelier d’écriture, Yusuf Kadel invite à s’intéresser à différentes formes de violence, à travers des dialogues éclatants de réalisme et de sobriété.

 

Les personnages sont adultes. Un tueur en prison, une épouse qui semble distante, une femme qui pose beaucoup de questions et puis un homme qui a pu introduire une arme dans le parloir où chacune des trois scènes se déroule. La pièce « Minuit » intrigue et retient l’attention par le caractère énigmatique de ses dialogues, ce qui n’enlève rien à leur grand réalisme ; grâce aussi à l’apparente intimité du parloir face auquel le lecteur, et, espérons-le, le futur spectateur, fait figure d’intrus ou de voyeur.

 

Il serait étonnant qu’une telle parution ne suscite pas de désirs de mise en scène, ou pire qu’elle soit bloquée, comme l’a été dans le passé Un septembre noir, autre pièce du même auteur, par la difficulté à trouver quelqu’un pour interpréter le rôle principal, celui de l’adolescente…

 

À défaut de le voir jouer, on ne se privera pas de lire ce texte, et même de le relire, à l’envers par exemple, pour en explorer les différents ressorts. « Minuit » interroge chacun sur la violence, celle que l’on lit dans les journaux ou que l’on voit dans certains films, et aussi celle que nous produisons intérieurement et vivons quotidiennement. « Minuit exhume ce que midi enfouit. Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils. » Si l’auteur semble délivrer dans la bouche d’un des quatre personnages une clé pour entendre le titre de cette pièce, son texte en recèle bien d’autres, qui révèlent petit à petit d’étranges destinées et laissent imaginer des personnages tout droit sortis de quelque roman policier ! Ce n’est pourtant pas l’action qui retient l’attention, mais la pertinence des mots et la suggestion omniprésente sur laquelle l’auteur travaille avec jubilation. Le décalage induit par la forme théâtrale fait aussi de ce texte un outil de réflexion sur les méandres du comportement et la psychologie, et ne laisse pas son lecteur tranquille.

 

Le détenu et son épouse dialoguent à demi-mot dans la première partie, procédant par allusion à tel ou tel autre, avec parfois des accents ironiques, un soupçon de mépris ou de crainte. Il est aussi question de banalités du quotidien dans lesquelles chaque couple peut se reconnaître. Le personnage principal, père de deux enfants, qui n’a jamais aimé que sa femme depuis le plus jeune âge, est amateur de littérature… et en attendrirait presque le lecteur, tout inoffensif qu’il paraît dans la réclusion.

 

La femme demande au détenu « L’essentiel… va savoir ce qui l’est ». L’auteur invite aussi son lecteur à comprendre ce qui est essentiel pour chacun dans ce texte. Quelles questions sur l’existence la relation à l’autre, les aspects de la violence peuvent susciter ? Ce qui est avoué dans l’entretien de la deuxième partie – la révélation de procédés criminels – ne retient peut-être pas autant l’attention que les questionnements, la suggestion, les énigmes du comportement humain, les intentions ou ce que cache des paroles apparemment anodines.

 

 

Analyse de Guillemette de Grissac,

de l’Institut universitaire de Formation des Maîtres (La Réunion)

 

 

Minuit : noir. Cf un autre titre de YK : Un septembre noir ; cf dernière didascalie : « obscurité totale ».

 

Minuit : minuit découpe la nuit en deux ; heure du partage ; heure de la bascule entre la nuit/ le jour. Sur quel versant se trouve-t-on ? Va-t-on du noir vers le jour ? de la vie vers la mort ? ou l’inverse ?

 

Minuit : un instant ; un point ; l’éphémère. À saisir.

 

Minuit : heure du crime. Des meurtres de sang froid, comme on dit. Une liste, une litanie. L’activité du « tueur à gages », personnage traditionnel du roman noir, une sorte de fonctionnariat, avec des « instructions » à suivre, des « contrats », des « requêtes de la clientèle ».

 

 « Lors d’un entretien, un de vos confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime constituait une véritable épreuve… » (p77).

 

Ces crimes mentionnés (mais non décrits) comment le lecteur les reçoit-il ? Frisson d’horreur ? Effet de saturation ? Peu de complaisance : rien de « gore » dans le texte. Le lecteur est renvoyé à ses propres fantasmes, s’il en a. L’horreur est convoquée, pas racontée. Les clichés sont refusés. « Non. Il n’y avait pas de tronçonneuse » (p77). Homme 1 mentionne ce refus : « j’ai stoppé l’enregistrement » (p79).

 

« MINUIT » : PORTRAIT D’UN TUEUR EN HOMME ORDINAIRE ?

 

Enfance d’un tueur : il torturait les chats. Profil d’un tueur : enfant battu ? Non, enfance « ni agréable ni désagréable… Comme la plupart des gens ». Absence totale d’empathie. « Il m’est arrivé de faire une pause pour aller casser la croûte… et puis de revenir pour finir le boulot. Sans aucun problème. » (p77).

 

Ce portrait donné à la séquence 2  renvoie a posteriori à l’érotisme de la séquence 1 : « Homme 1 : juste te toucher… (continuant à la caresser…) » et il semble en contradiction avec cette expression du désir. De même le chantage exercé par Homme 2 à la fin prend appui sur les sentiments amoureux de Homme 1. Perplexité. Déstabilisation.

S’il y a portrait, c’est celui d’une « incohérence ». La prendre comme telle. Surtout ne pas faire de « psychologie ».

 

« MINUIT » : BÉANCE ET NON-DITS 

 

Le texte se construit sur des implicites et des non-dits qui tendent à déstabiliser le lecteur : « Dis-moi pourquoi tu es là ?… »… « Avec un jour d’avance… » (séquence 1). La réponse reste en suspend : dernier mot de la séquence : « C’est… ». Sur quoi peut bien ouvrir cette béance du texte ? ce « blanc » ? Si l’on cherche une clé, on peut se rapprocher de la parole ultime de la séquence 2 : « la balle est dans mon camp ».

 

« MINUIT » : DÉCOUPAGE 

 

Trois séquences. On imagine qu’un « noir » les sépare si on met en scène les dialogues. C’est à dessein qu’on ne les appelle pas « actes ».  Aspect implacable du découpage ternaire qui renvoie cependant aux structures anciennes et permanentes du théâtre.

 

Trois séquences, brèves, équilibrées. Sans bavure, sans adhérence, sans digression, saignant comme un découpage au couteau, et les dialogues au scalpel. Rien de trop, une forme minimale. Découpage formel qui épouse le « découpage » sémantique : la forme est cyniquement au service du sujet. Ne s’agit-il pas en effet de corps démembrés, et, en implicite, de  peine capitale, « découpage » ultime  encore dans nombre de pays ?

 

PERSONNAGES : PRÉSENCE/ABSENCE

 

Anonymés. Minimalistes. Absence de déterminants : « Femme1 », « Homme1 », de référents, de repères identitaires. On y est habitués depuis Beckett. Regroupés en couples implacables : différentes combinaisons, habituelles dans notre vie sociale : homme /femme ; mari /femme ; détenu/fonctionnaire de l’état. Absence d’indications précises mais non absence de présence charnelle.

 

Absence de référents « Ils » (p53, début), « tu leur as filé un billet ? ».

 

Résultat de cet anonymat : toute projection est possible. Le sujet conduit à l'introspection. Le lecteur se sent à la fois étranger, extérieur : on rejette avec force, avec répulsion le personnage, Homme 1, le plus loin possible de soi-même et pourtant on sait bien qu’il est une part de notre propre humanité. Bref,  où sont les « monstres » ? qui est monstrueux ? qui est « normal » ? Notre jugement, au préalable sur ses rails, vacille et  quitte la voie, et c’est bien ainsi. Le texte donne à revoir aussi les notions de bourreaux/victimes, les querelles ethniques à la lumière des pulsions individuelles,  incompréhensibles de l'extérieur.

                                                                       

***

 

MINUIT : éditions de

 

Le texte me rappelle l’univers de Jacques Serena, cf Rimmel (1) et une rencontre avec cet auteur (enthousiaste, sombre et chaleureux) dans le cadre d’une réflexion sur les ateliers d’écriture (2). Avec François Bon (3), un autre écrivain de « Minuit », ils partagent l’expérience – longue – d’atelier d’écriture avec les « détenus », dans les prisons.

Ces deux auteurs ont d’autres points communs : indifférence par rapport aux cloisons littéraires conventionnelles, dépassement des catégories, engagement, tempérament généreux, écriture sans concession.   Pour moi, les références et associations ont surgi très vite : c’est à cette famille littéraire qu’appartient Yusuf Kadel.

 

(Les n° de pages correspondent à la mise en page de la revue l’Atelier d’écriture n°2, août 2009, dir. Barlen PYAMOOTOO.)

 

(1)   SERENA Jacques, Rimmel, 1998, Basse Ville, 1992, etc. Voir site des éditions de Minuit, pour la biblio et lire en entier cet entretien dont voici un passage :

« Je n’écris pas pour le théâtre, ni pour un lecteur, ni pour qui ou quoi que ce soit. Au moment d’écrire, si c’est vraiment le moment, je ne sais pas ce qui va se passer, en sortir, alors la question de la destination a du mal à se poser. Des textes seront jetés, ou laissés en plan, d’autres iront plus ou moins se faire passer pour du roman, et d’autres sans trop de mal pour du théâtre. »

 

Extrait d’entretien avec Jacques Serena (site des Éditions de Minuit)

 

(2)   Université d’été, Grenoble-Stendhal et CRDP, 1998, rencontres autour des ateliers d’écriture, organisatrice : Claudette Oriol-Boyer.

(3)   BON François : auteur de théâtre, témoignages, récits, romans, biographies littéraires, créateur de sites (voir les sites : remue.net et tierslivre ), passeur de littérature, animateur d’ateliers, d’émissions de radio, etc. Sa bibliographie est tellement vaste  et variée que je renvoie aux sites et citerai seulement l’ouvrage qui m’a le plus touchée : Daewoo, Fayard 2004, mis ensuite en scène (Avignon 2004), écrit à partir des témoignages des ouvrières victimes de la fermeture de l’usine Daewoo.

 

« Minuit »

 

 

Personnages :

 

Femme #1

 

Homme #1

 

Femme #2

 

Homme #2

 

 

 

Une table et deux chaises. À droite, une porte. Une femme (femme #1) et un homme en habits de détenu (homme #1), assis face à face.

 

 

FEMME #1

Alors ?

 

 

HOMME #1

Comme tu vois. [Un temps.] Et toi ?

 

 

FEMME #1

[Elle hausse les épaules.] C’est… c’est plus les mêmes, à l’entrée.

 

 

HOMME #1

Ils font tourner les effectifs.

 

 

FEMME #1

Bien sûr.

 

 

HOMME #1

Ça fait du zèle ?

 

 

FEMME #1

Non, non. Rien de… [Un temps. Elle sort un paquet…] Je t’ai pris ceci. [Elle lui tend quelques livres.] Tu connaissais ?

 

 

HOMME #1

Non…

 

 

FEMME #1

Ça te dit ?

 

 

HOMME #1 (parcourant les couvertures)

Ça devrait.

 

 

FEMME #1

Et il y a autre chose… [Elle lui tend une feuille de papier.] Ils l’ont écrit ensemble.

 

 

HOMME #1 (parcourant la feuille)

Mmh. Pas mal… Tu leur diras.

 

 

FEMME #1

Oui.

 

 

HOMME #1

T’en font pas trop voir ?

 

 

FEMME #1

Pas plus que d’habitude.

 

 

HOMME #1

[Un temps.] Et… les autres ?

 

 

FEMME #1

Ceux-là ? Plus de nouvelles. Ils ont dû se faire une raison.

 

 

HOMME #1

Mmh. Même ?...

 

 

FEMME #1 (l’interrompant)

Même lui. Surtout lui, en fait. Il me l’a fait comprendre.

 

 

HOMME #1

Il t’a dit quoi ?

 

 

FEMME #1

Rien de précis. Il m’a semblé… Il ne reviendra plus, je le sais. [L’homme secoue légèrement la tête.] Quoi ?

 

 

HOMME #1

C’est un cas. Avec sa dégaine de héros de série policière… et ses façons de hussard.

 

 

FEMME #1

Oui.

 

 

HOMME #1

Oui. [Un temps.]

 

 

FEMME #1 (montrant un bandage que l’homme porte au doigt)

Tu t’es fait quoi ?

 

 

HOMME #1

C’est… en raclant les murs…

 

 

FEMME #1

Les murs ?...

 

 

HOMME #1

De ma cellule. Pour enlever les traces laissées par le précédent « locataire ».

 

 

FEMME #1

Des insanités ?

 

 

HOMME #1

Non. Des… Comment dit-on déjà ? Fresques. En quelque sorte.

 

 

FEMME #1

Pas banal.

 

 

HOMME #1

Faudrait que tu m’apportes un ou deux posters. Pour cacher ce que j’ai pas réussi à enlever.

 

 

FEMME #1

Quoi, comme posters ?

 

 

HOMME #1

Peu importe. Des voitures, des paysages… des acteurs avec de gros biceps. N’importe quoi à part des femmes à poil.

 

 

FEMME #1

Soit.

 

 

HOMME #1

Des posters d’écrivains, tiens ! Tu pourrais en trouver ?

 

 

FEMME #1

Tu as des noms ?

 

 

HOMME #1

Pas de romanciers. Des poètes. Étrangers, de préférence. Tu n’as qu’à voir sur… Tu sais ?...

 

 

FEMME #1

Le Net ?

 

 

HOMME #1

Voilà. Le Net. Sinon, je pourrais le faire moi-même. Ils ont des ordinateurs, en bas. Si je file un billet à un des gardiens, il me laissera sûrement m’en servir.

 

 

FEMME #1

Non, non… je le ferai. Il n’y a pas de problème. Je te trouverai ça. C’est pas souvent que tu me demandes quelque chose.

 

 

HOMME #1

Possible. Oui. [Un temps.] Donc ?

 

 

FEMME #1

Donc ?...

 

 

HOMME #1

On est le quoi aujourd’hui ?

 

 

FEMME #1

La date ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #1

J’en sais rien. [Elle regarde la date à sa montre.] Pourquoi ?

 

 

HOMME #1

Parce que. D’habitude, c’est le dernier jour du mois… Il t’est bien arrivé de passer un jour après, mais un jour avant…

 

 

FEMME #1

J’avais pas remarqué…

 

 

HOMME #1

Moi, si. [Un temps.] « Donc ? »

 

 

FEMME #1

Rien. Je… Non, rien…

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

FEMME #1

Il n’y a rien.

 

 

HOMME #1

Pas de problème. [Un temps.] Aucun problème. [Un temps. La femme enlève sa veste.] Oui, fait pas frisquet.

 

 

FEMME #1 (déposant sa veste sur la table)

Oui.

 

 

HOMME #1

On croirait celle de ma mère.

 

 

FEMME #1

On a les mêmes goûts…

 

 

HOMME #1

Tu la vois ?

 

 

FEMME #1

On s’est rencontrées, il n’y a pas longtemps, par hasard.

 

 

HOMME #1

Vous vous êtes parlé ?

 

 

FEMME #1

Bien sûr.

 

 

HOMME #1

Elle était comment ?

 

 

FEMME #1

Comme tu l’imagines. Très gentille. Souriante. Elle m’a embrassée sur quatre joues, m’a demandé de transmettre aux enfants. Elle a une nouvelle bonne, qui lui donne du fil à retordre.

 

 

HOMME #1

Rien d’autre ?

 

 

FEMME #1

Pourquoi on ne l’entend plus ? Non.

 

 

HOMME #1

Tu lui as rien demandé ?

 

 

FEMME #1

Je voulais pas m’embarquer là-dedans. Et puis, j’étais pressée, j’avais de l’adhésif à prendre : un ennui avec le tuyau de l’évier.

 

 

HOMME #1

Mmh. Embêtant, ça.

 

 

FEMME #1

Assez.

 

 

HOMME #1

Tu t’en es sortie, je suppose.

 

 

FEMME #1

Oui, oui. C’est pas sorcier, après tout.

 

 

HOMME #1

D’autres pépins ?

 

 

FEMME #1

Non. Si… Le pied de la table s’est détaché, avant-hier.

 

 

HOMME #1

Moins méchant qu’une fuite.

 

 

FEMME #1

J’ai réparé avec de la colle forte. Mais je ne sais pas si ça va tenir ; j’ai pas retrouvé les vis. Ça ne tiendra sans doute pas. Foutues vis. Ils les font de plus en plus petites, aussi.

 

 

HOMME #1

Et… pour l’essentiel ?

 

 

FEMME #1

L’essentiel… Va savoir ce qui l’est.

 

 

HOMME #1

Fais pour le mieux.

 

 

FEMME #1

C’est ce que je fais. C’est ce que j’ai toujours fait.

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

FEMME #1

Mais toi, tu ?...

 

 

HOMME #1

Moi, je suis ici. Et pour un bout de temps.

 

 

FEMME #1

Et… ceux à qui je pense ?...

 

 

HOMME #1

Oui. Va donc les voir.

 

 

FEMME #1

Je leur dis quoi ?

 

 

HOMME #1

Que ça y est. Que c’est maintenant qu’on en a besoin.

 

 

FEMME #1

C’est tout ?

 

 

HOMME #1

C’est largement suffisant.

 

 

FEMME #1

Et s’ils m’envoient paître ?

 

 

HOMME #1

C’est pas exclu.

 

 

FEMME #1

Pourrais-tu y faire quelque chose ?

 

 

HOMME #1

J’en doute.

 

 

FEMME #1

Il n’y a rien d’autre ? Nulle part ?

 

 

HOMME #1

Il est encore trop tôt.

 

 

FEMME #1

Je comprends.

 

 

HOMME #1

Tu… leur as filé un billet… pour ne pas être dérangée ?

 

 

FEMME #1

Comment ?

 

 

HOMME #1

À l’entrée.

 

 

FEMME #1

Oui… Bien sûr. [Un temps.] Tu veux ? Maintenant ?

 

 

HOMME #1

C’est toi qui vois.

 

 

FEMME #1

Je me rapproche… [Elle s’assied sur un coin de la table.] Je te montre ? [Elle écarte légèrement les jambes.  Il la caresse…] Tu veux jouir ?

 

 

HOMME #1

Juste te toucher.

 

 

FEMME #1

Je n’ai pas mis de dessous…

 

 

HOMME #1 (continuant à la caresser)

Oui…

 

 

FEMME #1

[Elle soupire.] Embrasse-moi… [L’homme l’embrasse… lui baise le cou, la poitrine… Un léger bruit, provenant de l’extérieur, les interrompt brièvement. Elle sourit…] Comme dans le temps… dans ta chambre… ou la mienne… toujours sur le qui-vive… attentifs au moindre bruit de pas…

 

 

HOMME #1

Oui… [La femme soupire encore, ferme les yeux…]

 

 

FEMME #1

Tu penses à moi… quand tu as envie ?... [L’homme acquiesce.] Moi aussi… quand je me touche. Je pense à toi… à toi qui te fais du bien en pensant à moi…

 

 

HOMME #1

Dis-le.

 

 

FEMME #1

Quoi ?

 

 

HOMME #1 (continuant à la caresser, à l’embrasser)

Dis-moi pourquoi tu es là…

 

 

FEMME #1

Contre toi.

 

 

HOMME #1 (la caressant et l’embrassant toujours)

Avec un jour d’avance. Pourquoi es-tu là ? Ne me prends pas pour un imbécile…

 

 

FEMME #1

Non…

 

 

HOMME #1

Je ne suis pas un imbécile.

 

 

FEMME #1

Non, non…

 

 

HOMME #1

Ai-je déjà  manifesté… des signes de paranoïa ?

 

 

FEMME #1

Non.

 

 

HOMME #1

En combien d’années ?

 

 

FEMME #1

Dix… dix-sept ans…

 

 

HOMME #1

Dix-huit. Ce n’est pas maintenant que je vais commencer.

 

 

FEMME #1

Non…

 

 

HOMME #1

Non. [La femme se détache doucement…Elle regagne sa chaise et baisse la tête…] Si tu ne le dis pas, tu n’en fermeras plus les yeux.

 

 

FEMME #1

Probablement.

 

 

HOMME #1

Idem. [Un temps.] Donc ?

 

 

FEMME #1 (de manière à peine audible)

C’est… [Elle écrase une larme… L’homme se lève et se dirige vers la porte. Il frappe… La porte s’ouvre… Il sort. La lumière décline jusqu’à l’obscurité totale.]

 

 

 

 

 

Le même décor. Entre une femme (femme #2). Elle dépose son sac et s’assied. Son portable sonne.

 

 

FEMME #2

Allô ?  Oui…  oui…  Je viens d’arriver.  Oui.  Ma foi, un peu moins d’une heure.  Cela dépendra. Mmhm. Moi aussi. Oui. [Elle sort quelques affaires : calepin, stylo, dictaphone… La porte s’ouvre. Entre l’homme #1 – cheveux  plus courts que dans l’autre scène. Elle se lève et lui tend la main.] Bonjour. [Il lui répond par un signe de tête… lui serre la main et s’installe. Elle se rassied.] Tout d’abord, merci… d’avoir accepté cette entrevue. [Elle active le dictaphone.] Vous permettez ? [Il acquiesce.] Je vous explique comment cela va se passer : je vais vous poser un certain nombre de questions… auxquelles vous essaierez de répondre le plus sincèrement possible. Ensuite, ce sera à vous de m’interroger sur ce qui vous semblera pertinent. Avant que je ne vous pose une seconde série de questions. Cela vous convient-il ?

 

 

HOMME #1

[Un temps.] Oui.

 

 

FEMME #2

Bien. Voulez-vous vous présenter ?

 

 

HOMME #1

Mon nom… vous le connaissez déjà. Je suis né dans une banlieue aisée de la capitale… il y a quarante-deux ans. Je suis marié et père de deux enfants : une fille et un petit garçon.

 

 

FEMME #2

De quel âge ?

 

 

HOMME #1

Quatorze ans pour la fille et neuf pour le garçon.

 

 

FEMME #2

Vous avez été condamné, il y a trois mois, à la réclusion perpétuelle…

 

 

HOMME #1

Oui, Madame.

 

 

FEMME #2

Peine assortie d’une période de sûreté de vingt-cinq ans…

 

 

HOMME #1

En effet.

 

 

FEMME #2

Pour une succession de crimes de sang.

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Combien de fois avez-vous tué ?

 

 

HOMME #1

Franchement, je l’ignore. Trop de fois, sans doute. Pour de l’argent… ou pour un rien : un regard, un sourire équivoque… Au couteau, par balles… et à mains nues. Oui.

 

 

FEMME #2

[Un temps.] Tuiez-vous le plus souvent de près ou de loin ?

 

 

HOMME #1

De près.

 

 

FEMME #2

Même quand vous tuiez au pistolet ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Pour mieux voir ?

 

 

HOMME #1

Je voulais… « qu’eux » me voient. Au moment de partir. Qu’ils me sentent. Qu’ils entendent ma respiration. Qu’ils m’emportent avec eux vers le néant. Faire partie d’eux pour l’éternité.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Les regardiez-vous ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Vous distinguiez quoi ?

 

 

HOMME #1

De l’incrédulité. Ils n’arrivent pas à y croire. Ils se disent qu’ils vont se réveiller… qu’ils font un mauvais rêve. Et puis, le néant. C’est tout.

 

 

FEMME #2

Y’a-t-il certaines parties du corps que vous preniez plus volontiers pour cible ?

 

 

HOMME #1

Non. Ça dépendait. De la situation : de ce que j’avais en tête. Une fois, j’ai tiré sur quelqu’un dans la mâchoire. Je voulais voir combien de temps il mettrait à mourir.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Alors ?

 

 

HOMME #1

Ça a duré très longtemps. Il est mort étouffé.

 

 

FEMME #2

Par son propre sang ?

 

 

HOMME #1

Non. Par une de ses dents… ou un bout d’os, je ne saurais dire au juste… qu’il avait fini par avaler. De travers, bien sûr.

 

 

FEMME #2

Pareil spectacle vous stimulait-il ?

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

FEMME #2

Qu’est-ce qui vous stimule ?

 

 

HOMME #1

Le sexe. C’est la seule chose qui me fasse… Comment dit-on ? Planer. Oui. Tuer… ça ne me fait rien.

 

 

FEMME #2

Aviez-vous des rapports avec d’autres femmes que la vôtre ?

 

 

HOMME #1

Non. En fait… je peux vous l’avouer, je n’ai jamais connu d’autres femmes que ma femme. Quand je l’ai rencontrée, j’avais seize ans. Ma première fois, ce fut avec elle. Par la suite, je n’ai jamais été voir ailleurs. Je n’en ai jamais éprouvé le besoin. Quand je dis « le sexe », comprenez « le sexe avec ma femme ». Oui… [Un temps.] Tuer quelqu’un…  lui tirer dessus, le tabasser…  le mettre en pièces…  ça ne me fait rien.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Vous ne ressentiez jamais rien ?

 

 

HOMME #1

Non. Jamais.

 

 

FEMME #2

Vous est-il arrivé de vous en prendre à des animaux ?

 

 

HOMME #1

Étant enfant, oui.

 

 

FEMME #2

De quels types d’animaux s’agissait-il ?

 

 

HOMME #1

De chats, la plupart du temps.

 

 

FEMME #2

Pourquoi les chats, en particulier ?

 

 

HOMME #1

C’étaient les plus… démonstratifs.

 

 

FEMME #2

Que leur faisiez-vous ?

 

 

HOMME #1

Il m’arrivait, par exemple, d’en attraper un et de lui glisser un pétard dans l’oreille…

 

 

FEMME #2

En mourait-il ?

 

 

HOMME #1

Non. En tout cas, pas sur le moment.

 

 

FEMME #2

Quoi d’autre ?

 

 

HOMME #1

Je leur allumais la queue. J’y attachais un chiffon imbibé d’essence… et j’y mettais le feu.

 

 

FEMME #2

Que se passait-il ?

 

 

HOMME #1

Vous imaginez bien. Ils bondissaient, couraient dans tous les sens…

 

 

FEMME #2

Cela devait faire du raffut.

 

 

HOMME #1

Ça, oui.

 

 

FEMME #2

Est-ce qu’ils en mouraient ?

 

 

HOMME #1

Parfois. Quand le feu s’étendait. Ils mouraient carbonisés.

 

 

FEMME #2

Qu’en retenez-vous ?

 

 

HOMME #1

L’odeur.

 

 

FEMME #2

Cela sentait mauvais ?

 

 

HOMME #1

Non. Pas vraiment. C’était très particulier. Très entêtant. L’odeur… de poils brûlés, c’est… oui. Très particulier.

 

 

FEMME #2

Ressentiez-vous quelque chose ?

 

 

HOMME #1

De la curiosité. C’est tout. J’étais curieux du dénouement… de voir comment ça se terminerait.

 

 

FEMME #2

Cela trompait votre ennui ?

 

 

HOMME #1

En effet.

 

 

FEMME #2

Étiez-vous bien traité ?

 

 

HOMME #1

[Il inspire longuement.] Vous me demandez si j’étais un enfant battu ?

 

 

FEMME #2

L’étiez-vous ?

 

 

HOMME #1

Mon père… n’était pas du genre bavard. Le son de sa voix est longtemps demeuré pour moi un mystère. Mais il ne me battait pas. Non. Il ne m’a jamais frappé.

 

 

FEMME #2

Et votre mère ?

 

 

HOMME #1

Non plus.

 

 

FEMME #2

Diriez-vous que vous avez eu une enfance agréable ?

 

 

HOMME #1

Je ne me suis jamais sérieusement posé la question. Ni agréable ni désagréable, je suppose. Comme la plupart des gens.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Jusqu’à quel âge êtes-vous resté chez vos parents ?

 

 

HOMME #1

Dix-huit… dix-neuf ans. Je me suis fait embaucher comme croupier dans une maison de jeu. Et j’ai pris une chambre.

 

 

FEMME #2

Aviez-vous déjà tué, à cette époque ?

 

 

HOMME #1

Non. Pas encore.

 

 

FEMME #2

Quel âge aviez-vous, la première fois ?

 

 

HOMME #1

Vingt-cinq ans… un peu moins.

 

 

FEMME #2

Que fallait-il pour que vous passiez à l’acte ?

 

 

HOMME #1

Difficile de répondre. C’était en fonction de mon humeur. Si j’étais mal, fallait pas grand-chose. Si je me sentais bien, ça allait. [La femme prend des notes.] Une nuit… il devait être vers les dix, onze heures, je circulais en voiture… et j’ai avisé un type sur le bord du trottoir… en train de déféquer. Il était là, accroupi, gauchement, le pantalon sur les genoux, occupé à se soulager. Il devait être souffrant, probablement…

 

 

FEMME #2

Mmhm ?

 

 

HOMME #1

J’ai poursuivi mon chemin sur deux ou trois cents mètres. Puis, j’ai fait demi-tour… et je l’ai écrasé. Je suis descendu de voiture… Il n’était pas encore mort. Je l’ai étranglé. Et j’ai repris ma route.

 

 

FEMME #2

Vous êtes-vous aidé d’un objet ?...

 

 

HOMME #1

Ce n’était pas la peine. Mes mains faisaient l’affaire.

 

 

FEMME #2

Qu’est-ce qui vous a motivé, selon vous ?

 

 

HOMME #1

Précisément, je ne saurais dire. Il m’avait fichu en rogne. C’est tout. Ça devait être suffisamment grave. Puisque j’ai fait demi-tour.

 

 

FEMME #2

Vous rappelez-vous ses réactions, alors que vous l’étrangliez ?

 

 

HOMME #1

Aucune réaction. Il était déjà presque parti. Il a bavé, je crois, à un certain moment. Peut-être pas. C’est loin.

 

 

FEMME #2

Aviez-vous une arme sur vous ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Quoi ?

 

 

HOMME #1

Un pistolet.

 

 

FEMME #2

Le coup de grâce par étranglement était plus discret ?

 

 

HOMME #1

C’était… plus intime.

 

 

FEMME #2

Cela vous a plu ?

 

 

HOMME #1

Ça ne m’a rien fait. Même lorsque son corps s’est relâché.

 

 

FEMME #2

Avez-vous éprouvé une sorte de soulagement ?

 

 

HOMME #1 (hésitant)

Oui. On peut dire ça. Je me suis senti comme… soulagé, oui… C’est comme après une migraine ou une rage de dents. Vous n’éprouvez aucun plaisir particulier, mais vous vous sentez bien. Vous êtes bien. Détendu. [La femme prend des notes.] Une autre fois, j’étais avec ma femme… On se baladait. C’était l’été. On flânait. Et on est tombés sur un groupe de jeunes. Ils se sont fourré en tête de s’amuser à nos dépens. Ils nous ont suivis… nous ont fait des remarques, bousculés, même, un peu. Ça m’a mis hors de moi. J’ai raccompagné ma femme. J’ai pris une arme. Et je suis parti à leur recherche…

 

 

FEMME #2

Vous les avez retrouvés ?

 

 

HOMME #1

Ils n’ont pas eu de chance. À mon tour, je les ai suivis… pendant près d’une heure. Puis, quand le moment m’a semblé propice, je les ai abordés... Ils ont été d’une bêtise inimaginable. Ils sont tous morts.

 

 

FEMME #2

Ils étaient combien ?

 

 

HOMME #1

Je ne sais pas exactement. J’ai dû recharger.

 

 

FEMME #2

Vous les avez tous tués ?

 

 

HOMME #1

Jusqu’au dernier.

 

 

FEMME #2

Ce qu’ils avaient fait méritait-il la peine capitale ?

 

 

HOMME #1

Ce… qu’ils avaient fait ?

 

 

FEMME #2

Oui.

 

 

HOMME #1

J’étais avec ma femme. C’étaient les premiers jours de l’été. On voulait juste profiter du soleil, être tranquilles… Ils nous ont bousculés, ils ont fait des remarques déplacées à ma femme. En ma présence !

 

 

FEMME #2

Ils se sont mal conduits, indéniablement. Ils vous ont manqué de respect, à vous-même ainsi qu’à votre épouse. Mais est-ce qu’ils méritaient de mourir pour autant ?

 

 

HOMME #1

Apparemment. Puisque je les ai tués. Que pouvais-je faire d’autre ? Je ne pouvais pas les laisser s’en tirer. Ils se sont trompés de jouet. Ils n’ont pas eu de chance. Ce sont des choses qui arrivent. [Un temps. Il soupire.] Vous avez failli m’irriter, là.

 

 

FEMME #2

Je sais. [Un temps.] Qu’est-ce qui vous a irrité ?

 

 

HOMME #1

Je ne sais pas. Mais vous avez failli… là.

 

 

FEMME #2

Vous n’en avez aucune idée ?

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

FEMME #2

Essayez d’y penser.

 

 

HOMME #1

C’est sans doute ce que vous avez dit. Entre les lignes de ce que vous avez dit. Mais je ne vois pas quoi exactement.

 

 

FEMME #2

Ne serait-ce pas parce que je me suis opposée à votre façon de voir, parce que je me suis opposée à vous, tout court ?

 

 

HOMME #1

Non. Mais vous avez bel et bien appuyé sur un truc.

 

 

FEMME #2

À quel point êtes-vous remonté ?

 

 

HOMME #1

Passablement.

 

 

FEMME #2

Que voudriez-vous faire ?

 

 

HOMME #1

Je ne le suis pas jusqu’à vouloir faire quelque chose. Mais passablement quand même. Au fond, ça tombe bien. Ainsi vous ne m’aurez pas seulement entendu, vous m’aurez « vu ».

 

 

FEMME #2

À trente ans, vous passez de tueur impulsif à tueur professionnel. Comment cela s’est-il fait ?

 

 

HOMME #1

Le plus naturellement du monde. Plusieurs caïds détenaient des parts dans la maison de jeu où je travaillais. Ayant eu vent de mon… potentiel, ils m’ont offert du galon.

 

 

FEMME #2

Vous souvenez-vous de votre premier contrat ?

 

 

HOMME #1

Oui. C’était sur un petit voyou… qui tournait autour de la fille d’un notable. Fallait qu’il se pousse. On m’a donné sa photo. Au dos, étaient indiqués les coins où il traînait d’habitude – il n’avait pas de domicile fixe. Je me suis mis au boulot. Pendant près d’une semaine, rien. Et voilà qu’un beau soir, à la sortie d’une boîte, on se retrouve nez à nez. Je le suis jusqu’à sa voiture… le laisse s’installer, boucler sa ceinture… baisser la vitre… Alors, je sors mon arme et je fais feu.  

 

 

FEMME #2

Le fait de tirer sur quelqu’un à bout portant, à la tête ou au visage, provoquait-il une réaction dans vos tripes ? Oui, une réaction… viscérale ?

 

 

HOMME #1

Pas vraiment…

 

 

FEMME #2

Nausée ?… malaise ?...

 

 

HOMME #1

Non. De la surprise, parfois : il n’y a pas deux blessures par balles qui se ressemblent.

 

 

FEMME #2

Faire disparaître la victime d’un meurtre en la démembrant est une pratique courante dans les milieux mafieux ?...

 

 

HOMME #1

En effet.

 

 

FEMME #2

Y avez-vous déjà eu recours ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Et même là, aucune réaction ?

 

 

HOMME #1

Il m’est arrivé de faire une pause pour aller casser la croûte… et puis de revenir pour finir le boulot. Sans aucun problème.

 

 

FEMME #2

De la fourchette à la tronçonneuse.

 

 

HOMME #1

Non. Il n’y avait pas de tronçonneuse. Voilà un autre fantasme par rapport à la pègre. Personne ne s’est jamais servi d’une tronçonneuse pour découper qui que ce soit. Et pour une bonne raison. Personne n’a envie de retrouver sa femme et ses enfants avec des petits bouts de chair accrochés à ses vêtements. Avec une tronçonneuse, c’est ce qui se passerait.

 

 

FEMME #2

Comment procédiez-vous ?

 

 

HOMME #1

À l’aide d’un simple couteau. Un couteau de boucher. On découpe autour de l’os, et voilà.

 

 

FEMME #2

Lors d’un entretien, un de vos confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime constituait pour lui une véritable épreuve, qu’à chaque fois il devait se soûler pour tenir le coup… et que, malgré l’alcool, il était toujours au bord de l’évanouissement…

 

 

HOMME #1

Pour certains, c’est une épreuve. Sans aucun doute.

 

 

FEMME #2

Mais pas pour vous.

 

 

HOMME #1

Non. Ce qui veut pas dire que je n’étais pas incommodé. Par l’odeur, notamment.

 

 

FEMME #2

Comment faisiez-vous ? Contre l’odeur ?

 

 

HOMME #1

Je vaporisais de l’eau de Cologne. Mais au bout du compte, le remède se révélait pire que le mal. Le parfum et l’odeur de la mort ne font pas très bon ménage.

 

 

FEMME #2

Pour ce qui est des exécutions, aviez-vous le choix des armes ?

 

 

HOMME #1

Ça dépendait.

 

 

FEMME #2

De quoi ?

 

 

HOMME #1

Des requêtes de la clientèle. Si rien n’était précisé, je faisais comme bon me semblait. Dans le cas contraire, je suivais les instructions.

 

 

FEMME #2

Vous ne ressentiez rien, vous l’avez bien souligné, mais vous admettez qu’il pouvait vous arriver d’être « incommodé »…

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

L’avez-vous déjà été au point de ne pouvoir accomplir votre tâche jusqu’au bout. Certaines requêtes de vos commanditaires vous ont-elles déjà posé des problèmes… insolubles ?

 

 

HOMME #1 (faisant un effort de mémoire)

On m’a demandé, il y a trois ou quatre ans… d’éliminer un bougre en le faisant dévorer par des rats. Et… ce n’est pas tout. Le… client… avait insisté pour que la scène soit filmée… et que la bande lui soit remise… [Il hésite.]

 

 

FEMME #2

Oui ?

 

 

HOMME #1

Je connaissais un endroit : la cave d’une bâtisse à l’abandon. Ça grouillait littéralement. Des rats gros comme des écureuils. J’y ai amené mon type… Je l’ai attaché bien solidement… l’ai recouvert de détritus… Les rats ont immédiatement réagi. Mais ils ne faisaient que s’exciter les uns les autres. Ça a duré un certain temps. Et puis, tout à coup… la curée. J’ai installé une caméra et j’ai laissé tourner. Ses… hurlements : insupportables. Ses hurlements… continus. Ils me transperçaient le crâne, me mettaient la cervelle en bouillie… Au bout de dix minutes, j’ai stoppé l’enregistrement… J’ai fait ce que j’avais à faire… Ensuite, j’ai remis la caméra en marche et je suis sorti m’aérer l’esprit. Au visionnage, l’illusion était parfaite. Le client ne s’est jamais douté de rien.

 

 

FEMME #2

D’autres expériences comparables ?

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

FEMME #2

Y repensez-vous souvent ?

 

 

HOMME #1

À cette fois-là ?

 

 

FEMME #2

Mmh ?

 

 

HOMME #1

Oui. Très souvent.

 

 

FEMME #2

Avez-vous une idée pourquoi ?

 

 

HOMME #1

Sans doute que, dans cette cave… pour la première fois, j’ai été très près de… même si je n’ai rien ressenti à proprement parler…

 

 

FEMME #2

Très près de… quelque chose ?

 

 

HOMME #1

Oui…

 

 

FEMME #2

Par rapport à la violence… et à l’horreur.

 

 

HOMME #1

Oui… Je crois.

 

 

FEMME #2

[Un temps.] Estimez-vous avoir été bon envers certaines personnes ?

 

 

HOMME #1

Pas souvent. Enfin, tout dépend de ce que l’on entend par là. Votre conception de la bonté se distingue peut-être de la mienne. Allez savoir.

 

 

FEMME #2

[Elle rebouche son stylo. Un temps.] Et… en tant que père ?

 

 

HOMME #1

En voilà une sacrée question. [Un temps.] J’aurais fait n’importe quoi pour mes enfants. [Léger sourire.] Dire que j’aurais tué pour eux ne signifierait rien. Vu que j’ai tué… pour tout et n’importe quoi. Je dirais plutôt… que pour eux je n’aurais pas tué. Si j’avais voulu effacer quelqu’un, pour quelque raison que ce soit, et que mes enfants m’avaient demandé de ne pas le faire, j’aurais probablement trouvé la force de ne pas le faire. Même la pire des ordures, je l’aurais épargnée. Vous me suivez ?

 

 

FEMME #2

Oui.

 

 

HOMME #1

Mais en fin de compte, c’est à eux que j’ai fait le plus de mal.

 

 

FEMME #2

Comment cela ?

 

 

HOMME #1

J’existe. Non ?

 

 

FEMME #2

Si. [Elle referme son calepin…]

 

 

HOMME #1

[Un temps.] La balle est dans mon camp… [La femme éteint le dictaphone. La lumière décline très graduellement jusqu’à l’obscurité totale.]

 

 

 

 

 

Le même décor. Debout au fond, le dos appuyé au mur, l’homme #1 – cheveux aussi courts que précédemment. Assis sur un coin de la table, un autre homme (homme #2). Il sort un paquet de cigarettes… se sert… et lance le paquet au premier, qui se sert à son tour. Ils allument leurs cigarettes. Un temps.

 

 

HOMME #1

T’as changé de marque.

 

 

HOMME #2

Ouais. J’essaie de diminuer. C’est les plus dégueulasses que j’ai trouvées.

 

 

HOMME #1

T’as raison, c’est ignoble. [Il éteint sa cigarette.]

 

 

HOMME #2 (tirant une longue bouffée)

Tes potes te filent des Monte-Cristo, peut-être ! T’en es-tu seulement fait, des potes ?

 

 

HOMME #1

Faut me laisser le temps.

 

 

HOMME #2

Quoi, ils n’aiment pas la poésie dans le coin ? Ou alors, tu leur fiches la trouille.

 

 

HOMME #1

On va dire ça. [Il s’assied.]

 

 

HOMME #2 (s’asseyant en face et sortant une arme)

Ils nous ont collé de nouveaux pétards à la brigade. Mate-moi l’engin.

 

 

HOMME #1

Nouvelles clopes… nouvelle arme…

 

 

HOMME #2

Ça fait combien de siècles que t’en as pas tenu une ? [Il lui tend l’arme.] Vas-y. Fais-toi plaisir. Vas-y, je te dis, ça mord pas.

 

 

HOMME #1 (prenant l’arme)

Elle est chargée ?

 

 

HOMME #2

Bien sûr. Tu me vois trimbaler un flingue vide !? Neuf millimètres, semi-automatique… douze balles dans le chargeur.

 

 

HOMME #1

Pas mal.

 

 

HOMME #2

Tu rigoles ? C’est un bazooka, un lance-roquettes… Si je l’avais eu quand je t’ai chopé, tu serais plus là.

 

 

HOMME #1 (lui rendant l’arme)

Tu m’as quand même fait très mal, rassure-toi.

 

 

HOMME #2

Et je m’en excuse. Je te jure. Je te dois tout : ma tronche dans les canards, une promo que j’attendais depuis huit piges… une cote d’enfer auprès des greluches. Qui dit mieux ?

 

 

HOMME #1

Ça, je t’ai gâté, c’est vrai. [Ils échangent un sourire.]

 

 

HOMME #2

Ah, mon salaud. Donc, s’il y a quoi que ce soit qui te brancherait, ne te gêne surtout pas. Sérieux.

 

 

HOMME #1

C’est bon.

 

 

HOMME #2

Sois pas timide.

 

 

HOMME #1

Arrête, ça va.

 

 

HOMME #2

Donnant donnant. Non ? C’était pas comme ça, autrefois, dans le quartier ? Et tout le monde était content.

 

 

HOMME #1

Qu’est-ce que tu racontes ?...

 

 

HOMME #2

Quoi ? Je t’en avais jamais parlé ? Ben, ouais… on a grandi dans le même quartier. Pratiquement. À quelques pâtés de maisons l’un de l’autre.

 

 

HOMME #1

D’où tu sors ça ?

 

 

HOMME #2

T’oublies que j’ai ton dossier dans mon tiroir.

 

 

HOMME #1

Mon dossier, c’est vrai.

 

 

HOMME #2

Eh oui. Si ça se trouve, on a joué ensemble.

 

 

HOMME #1

Possible.

 

 

HOMME #2

Remarque, je dis ça… je t’imagine vraiment pas un ballon entre les guibolles.

 

 

HOMME #1

Au ballon rond, je préférais les petits rectangles de carton, effectivement. La dame de cœur, tu connais ?

 

 

HOMME #2

La dame de pique !

 

 

HOMME #1

Non. La dame de cœur.

 

 

HOMME #2

Jamais entendu parler. Tu te fous de ma gueule.

 

 

HOMME #1

Y’a pas plus simple.

 

 

HOMME #2

Cause toujours.

 

 

HOMME #1

Ça se joue en bande. On se contente de retourner les cartes, une à une, à tour de rôle. À chaque carte retournée, on mise une pièce… ou un billet. Celui qui trouve la dame de cœur ramasse le pot.

 

 

HOMME #2

Connaissais pas du tout.

 

 

HOMME #1

Peu de monde connaît.

 

 

HOMME #2

Et t’étais bon ?

 

 

HOMME #1

Excellent. Je crois que j’ai jamais perdu une partie.

 

 

HOMME #2

Verni !

 

 

HOMME #1

Prudent. La… dame ne quittait jamais ma manche.

 

 

HOMME #2

[Il rit.] Pas mal, pas mal. Ouais, le monde se divise en deux : les tricheurs… et les autres. Toi… et moi.

 

 

HOMME #1

Pour ça, on serait plutôt du même bord, je crois.

 

 

HOMME #2

Je serais un tricheur ?

 

 

HOMME #1

[Un temps.] Le pire. Non ?

 

 

HOMME #2

Développe.

 

 

HOMME #1

Harceler… ma femme, lui pourrir la vie, franchement, c’est pas très fair-play.

 

 

HOMME #2

Question… d’appréciation.

 

 

HOMME #1

Tu voulais savoir ce qui me brancherait ? Eh bien, si tu levais le pied, ça serait un bon début.

 

 

HOMME #2

T’es gourmand. Ouais, j’aimerais bien te faire plaisir… en te faisant passer quelques cartouches de sèches, un petit lot de bouquins… une petite bouteille, voire. Et toi : « lève le pied ». Carrément. Je fais comment, si je lève le pied, dis-moi, pour t’amener à la barre ? Comment je fais ? De quel autre moyen je dispose ?

 

 

HOMME #1

Tu perds ton temps. Je le ferai jamais. Cela équivaudrait à me passer moi-même la corde au cou.

 

 

HOMME #2 (moqueur)

Peut-être. Mais tu ferais une bonne action.

 

 

HOMME #1

T’as plus qu’à me dégoter mon costume de boy-scout, et je te suis.

 

 

HOMME #2

Non, on n’a jamais joué ensemble, c’est certain. Je me souviendrais de toi…

 

 

HOMME #1

C’est ça.

 

 

HOMME #2

T’es impayable ! Im-payable. Au poste, tu serais une vedette. T’as un humour de flic, mon vieux ! Tu ferais un de ces tabacs autour de notre machine à café.

 

 

HOMME #1

J’imagine.

 

 

HOMME #2

Ouais, c’est rageant. Patauger dans la rimaille… et se découvrir un esprit de poulet !

 

 

HOMME #1

Un esprit de poulet, ça me dérange pas.

 

 

HOMME #2

À la bonne heure ! Manquerait plus que tu te prennes pour Victor Hugo.

 

 

HOMME #1

Et alors ? Tu m’imposerais de composer quelque chose à ta gloire…

 

 

HOMME #2

Non, merci. Très peu pour moi. Mais que je ne passe pas pour une sorte d’analphabète, il m’arrive bien de bouquiner !

 

 

HOMME #1

Vraiment ?

 

 

HOMME #2

Allons, on ne va tout de même pas se mettre à papoter littérature…

 

 

HOMME #1

Bien sûr que non.

 

 

HOMME #2

Tes victimes s’en retourneraient dans leurs tombes. Leur bourreau et le flic qui l’a serré en train de causer belles lettres. Non… Sérieux. Il… il faut que tu viennes.

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

HOMME #2

Il le faut. Faut m’aider à les foutre au trou. Sans déconner.

 

 

HOMME #1

Pourquoi je ferais ça ?

 

 

HOMME #2

Ne serait-ce que pour te venger. Non ? Ils ont fait quoi pour toi ? Du jour au lendemain, tu n’existais plus.

 

 

HOMME #1

Ça, cest le jeu.

 

 

HOMME #2

Tu parles !

 

 

HOMME #1

C’est le jeu.

 

 

HOMME #2

La farce ! Et toi, t’es le dindon de la farce, mon con ! Ouais, ils doivent vraiment se fendre la gueule… dans leurs villas, bien calés entre le marbre et l’acajou !

 

 

HOMME #1

Pas mal trouvé.

 

 

HOMME #2

Pendant que tu moisis ici ! Hein !?

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

HOMME #2

J’ai pas raison !?

 

 

HOMME #1

Sans doute. Mais…

 

 

HOMME #2

Mais !?

 

 

HOMME #1

C’est toujours non.

 

 

HOMME #2

Va te faire foutre !

 

 

HOMME #1

Sois pas vulgaire.

 

 

HOMME #2

Je t’emmerde !

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

HOMME #2

Quoi ? Je devrais prendre des gants ? [Un temps.] Vaudrait peut-être mieux, remarque. Avec une bouse comme toi. Hein ? Qui… arrive à buter un père… sous les yeux de son fils… [Il allume une nouvelle cigarette.] Vois-tu, ça… ça !… j’ai jamais pu le digérer. [Un temps.] Le reste, toutes tes autres saloperies : franchement… anecdotiques. Rien du tout. Mais ça… ça, c’est un truc.

 

 

HOMME #1 (désignant son arme)

Eh bien, vas-y. Soulage-toi. Moi quand j’ai envie de pisser, je pisse.

 

 

HOMME #2

Ça me soulagera pas.

 

 

HOMME #1

Alors, je te plains.

 

 

HOMME #2

[Un temps.] Écoute…

 

 

HOMME #1

Accroché à tes lèvres.

 

 

HOMME #2

Voilà ce qu’on va faire… [Un temps.]

 

 

HOMME #1

J’écoute.

 

 

HOMME #2

On oublie le tribunal, la barre… ton témoignage. On oublie que tu peux contribuer à faire boucler quelques uns des pires foutus salopards de ce pays. On oublie toute cette merde.

 

 

HOMME #1

Oublions.

 

 

HOMME #2

Quand je serai à la retraite, bien pénard dans mes charentaises… c’est certainement pas d’avoir échoué à coffrer trois ou quatre fumiers de plus qui m’empêchera de dormir. Le noir, y’a pas plus bizarre. Minuit exhume ce que midi enfouit. Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils… Ils existent bel et bien. Sauf qu’ils n’ont aucun drap   sur la tête. On voit parfaitement leurs tronches…

 

 

HOMME #1

C’est le père que j’ai buté… sous les yeux de son môme.

 

 

HOMME #2

C’est… le grand chef qui, sans sourciller, fait rayer de la carte tout un bled… C’est le macaque qui débite à la machette tout ce qui a le nez un peu trop effilé ou l’oreille un peu trop large à son goût… Et… oui, c’est le père… qui arrive à en bousiller un autre sous les yeux de son môme. Entre autres. Comment… fait-on ? Y se passe quoi ?... On éprouve quoi ? Que dalle ? Comment ça ? [Un temps.] Si tu me donnes ne serait-ce que le plus petit indice, je te fous la paix… ainsi qu’à ta pute. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Fini.

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

HOMME #2

Comment ?

 

 

HOMME #1

« Comment ? »

 

 

HOMME #2

Réponds. Et je te fous la paix. Juré. Une paix tellement royale que t’auras du mal à t’y faire.

 

 

HOMME #1

« Comment ? »

 

 

HOMME #2

Ouais.

 

 

HOMME #1

Tu veux savoir…

 

 

HOMME #2

Ouais.

 

 

HOMME #1

… comment.

 

 

HOMME #2

Com-ment ?

 

 

HOMME #1

Eh bien… ouvre grand tes oreilles.

 

 

HOMME #2

Elles sont béantes.

 

 

HOMME #1

Ce-sont-des-choses-qui-ar-rivent.

 

 

HOMME #2

Ben voyons.

 

 

HOMME #1

Des choses qui arrivent.

 

 

HOMME #2

[Un temps.] C’est ta réponse ?

 

 

HOMME #1

C’est tout ce que tu auras.

 

 

HOMME #2

Mmh.

 

 

HOMME #1

C’est tout ce que je sais.

 

 

HOMME #2

[Un temps.] Joli bras d’honneur.

 

 

HOMME #1

Question… Comment disais-tu ? D’appréciation.

 

 

HOMME #2

J’apprécie.

 

 

HOMME #1

C’est tout ce que tu auras.

 

 

HOMME #2

Alors… soyons clairs…

 

 

HOMME #1

Oui ?

 

 

HOMME #2

Ta femme… ne connaîtra plus de répit…

 

 

HOMME #1

Vraiment ?

 

 

HOMME #2

Sur ma tête. On va prendre nos aises... Qu’il lui prenne de cracher sur le trottoir, et on sera là ; qu’elle se permette d’allumer la radio après vingt-deux heures, et on sera là ; qu’elle fasse seulement mine de traverser en dehors des passages cloutés, et on sera là... Un meurtre dans un rayon de dix kilomètres autour de ses fesses, et c’est la première qu’on embarquera…

 

 

HOMME #1

D’accord.

 

 

HOMME #2

Ouais. Je vais lui faire la totale… lui servir les enfers au petit-déjeuner, chaque matin, entre les croissants et le jus d’orange ; elle maudira le hasard qui l’a mise sur ton chemin…

 

 

HOMME #1

Je vois.

 

 

HOMME #2

Et finira par venir le jour… [Il allume une autre cigarette.] … dans  pas  très  longtemps,  compte  sur  moi… où, en te laissant, après une de ses visites, ici même, dans cette pièce, elle te dira… que c’était la der.

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

HOMME #2

Et tu resteras là… comme un con. [Il écrase sa cigarette.] Alors… je laisserai les choses se tasser. J’attendrai. Cinq, dix, quinze ans… je m’en fous, j’ai le temps. J’attendrai. Qu’elle ait oublié ma bonne bouille. Et je m’arrangerai pour la revoir. Au supermarché, à la laverie… peu importe. Je la séduirai. Et je lui monterai dessus. [Un temps.] Même à soixante ans, ce sera encore une belle chienne, je m’en fais pas. [Un temps.] Pas le moins du monde.

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

HOMME #2

Non, pas le moins du monde.

 

 

HOMME #1

Quelle… violence, inspecteur. [Un temps.]

 

 

HOMME #2

Tu en baves ?

 

 

HOMME #1

Oui. [Un temps. Le fixant :] Des choses qui arrivent. [Il continue à le fixer… Sort celui-ci… Obscurité totale.]

 

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À propos de Soluble dans l’œil :

 

 

 

Préface de Shenaz Patel

 

Lire ce recueil de Yusuf Kadel, c’est s’immerger dans une expérience sensorielle particulière. Au fil des pages, comme venu de très loin, de l’autre versant de soi-même, l’écho d’une sensation, diffuse, étrange, approchée lorsqu’on en vient à poser, doucement, ses mains sur ses paupières.

Un monde, alors, se réveille.

Dans ce calme apparent, ténèbres fragmentées de lumières, qui brouillent les contours, implosent les formes, confondent ombres et lueurs, redessinent courbes, paysages.

Comme un cachet effervescent jeté dans un verre d’eau.

Comme si, oui, tout devenait soluble dans l’œil…

 

Dix ans exactement après son remarqué premier recueil, Surenchairs, publié  à l’île Maurice en 1999, Yusuf Kadel, (qui a entre temps nourri le lien à travers la revue de création contemporaine Point Barre qu’il anime avec d’autres poètes mauriciens) nous offre ce nouvel ouvrage.

On l’y reconnaît.

On l’y découvre.

La brièveté est toujours là, fidèle, efficace.

Dans une forme qui n’est pas sans rappeler ici les haïkus japonais, là les aphorismes chers à Chazal, le poète livre de petites pièces ciselées, rythmes et sonorités soigneusement polis, galets dont la scansion ricoche, accroche, retient. La densité des images notée dans Surenchairs a ici laissé place à quelque chose d’à la fois plus pointu et plus aéré. Dans l’espace ainsi ouvert, chaque caillou lancé laisse derrière lui de larges ondes concentriques, suscitant, au creux du lecteur, des vibrations contemplatives (de réminiscences et d’étonnement mêlés). De l’art de condenser, non pour figer mais au contraire révéler. Comme du bonheur la transparence.

Et si le je, dans sa maturation, est passé à un nous plus global, c’est peut-être pour mieux dire un monde à hauteur d’homme. Un monde où la verticalité du regard délaisse la tension de l’ascendance vers le divin, (omniprésente dans Surenchairs mais aussi dans Un septembre noir, prix Jean Fanchette du Théâtre en 1994)  pour épouser la courbe, descendante, vers le profond de soi. Paupières relâchées, nerfs de l’œil débandés, regard assez détendu pour tenter de voir, enfin, voir vraiment, voir, autrement.

Voir, de la condition humaine, l’implacable étroitesse.

Parce que regard qui fige et fait rougir, jusqu’au sang.

Parce qu’étau de la mémoire, des souvenirs.

Parce que mirages, même, ont « sourire exigu ».

Parce que l’incontournable géométrie régissant le triangle de la vie jusqu’à la tombe.

Pas de pathos ou de pesante gravité, toutefois. Chez Yusuf Kadel aujourd’hui, l’œil intérieur n’est pas, comme chez Caïn, vecteur de jugement et de culpabilité. Loth aura beau dissuader de se retourner. Bienvenu le grain de sel qui fait cligner l’œil, l’ouvre sur le désert en lieu et place d’un tiède paradis où l’on « se cuite au tilleul ».

Avec cet autre regard, par lui, estomper les balises des chemins tout tracés, débusquer les arbres qui se cachent dans la forêt, avancer à contre-courant, à contre-soi, redécouvrir notre part liquide, mouvante. «Désériger » le monde pour mieux le reconstruire, à sa fantaisie. De la fumée retrouver la légèreté.

Alors le vent, qui traîne partout ses reins, au risque d’être laissé dehors. 

Alors la mer, parce qu’en mer « nos yeux ne nous reviennent pas ».

Alors le feu et ses dents, l’été son « cou de girafe ».

 

Ultime fantaisie de l’auteur : c’est dans la deuxième partie de son recueil, fort à propos surnommée « En Marge des messes », qu’il fait pleinement ressortir l’enfermement de la condition humaine. Comme pour mieux nous renvoyer au début, là où se délivrent le monde et ses images.

De l’œil dessillé au regard cerné et inversement.

Dans ce mouvement, c’est la nécessité, le poids, la force du ressenti et de la parole poétiques pour recréer et animer la vie, que réaffirme Yusuf Kadel. Avec l’originalité d’une écriture qui confirme la richesse de son économie, étend sa puissance d’évocation.

Alors comme le poète, avec le poète, qui « se relit, comme d’autres retournent leurs morts », on se laisse gagner par la tentation de revenir, encore et encore, sur les pages parcourues, et des vers, sans cesse, exhumer la dense moelle.

 

Ce recueil de Yusuf Kadel est une expérience sensorielle d’exception. Pour la partager, attendre que la lune se vide, que la nuit soit pleine, car « la lumière écorche ce qu’elle touche ». 

Puis, parce que « rien n’est vaste comme l’immobile », se caler dans un fauteuil, et sans hâte, longuement, lire comme on poserait ses mains sur ses paupières. Pour mieux se dévoiler la face. La nôtre. Celle du monde qui nous fait de l’oeil…

 

 

 

Compte-rendu de Patricia Laranco, Paperblog

 

Une centaine de pages. Une présentation harmonieuse, qui attire l'œil (c'est le cas de dire).

Pour commencer, le plaisir de lire la préface de Shenaz Patel, compatriote du Mauricien Yusuf Kadel, laquelle se révèle un petit joyau d'intuition, de sensibilité poétique. Parlant d'immersion "sensorielle particulière", Shenaz Patel convoque l'image d'un "cachet effervescent jeté dans un verre d'eau" et nous exhorte à "lire comme on poserait ses mains sur ses paupières. Pour mieux se dévoiler la face", pour "voir autrement".

Et, en effet, nous sommes aussitôt frappés, en entrant dans le livre, par le caractère "spécial", si ce n'est déconcertant, de cette écriture. Que ce soit dans la première partie, intitulée "Soluble dans l'œil" ou dans la seconde qui porte le titre de "En marge des messes", son économie, son extrême resserrement nous sautent aux yeux. Nous avons affaire à une recherche d'acuité percutante (aux résonnances parfois "géométriques"), mise au service d'une profonde originalité du regard, des mots et des associations d'idées. Yusuf Kadel a le sens de l'inattendu, c'est le moins qu'on puisse dire :

"Les larmes / traversent le visage à gué" ; 

"L'os / a la peau dure" ;

"Le vent / [...] on le reçoit plus volontiers / sur le palier qu'au salon" ;

" « rivière » est le nom que porte l'eau lorsque / tenue en laisse".

Cette audace, si vivifiante, si à même de surprendre, fait, bien sûr, penser (comme le montre, déjà, Shenaz Patel) à Chazal, son illustre prédécesseur et l'un des géants de l'histoire de la poésie mauricienne.

Au confluent de l'aphorisme chazalien et du haïku japonais, il y a donc... Yusuf Kadel.

Cependant, aussi vrai que "le tout est toujours plus que la somme de ses parties", Kadel parvient à faire siennes, puis à dépasser, ces influences. La subtilité, le côté allusif de son verbe sont à lui, et rien qu'à lui.

On a quelquefois un peu la sensation qu'il joue à cache-cache et/ou qu'il aime, au fond, à demeurer dissimulé derrière ses mots.

Pour lui, la lumière nous dépouille de notre protection, qui est l'ombre. Et Kadel, on le sent bien, n'aime pas mettre ce qu'il a à exprimer dans la crudité de la lumière. Crainte typique d'un habitant de pays de trop grande lumière ? Sans doute.

Mais, sans doute aussi, réaction d'homme pudique qui se protège afin de garder le recul, garant de la bonne distance nécessaire (en particulier, par l'humour).

Yusuf Kadel possède la grâce, la classe, qui va toujours de pair avec la discrétion.

Ce qui le préoccupe ? Les limites de la perception humaine ("ce qu'il [le soleil] ne voit  nous ne le / voyons pas non plus").

La maîtrise du verbe est totale, tout en parvenant à rester lyrique. Le mystère est là, qui nous cerne, qui ne se dévoile ici et là que par lambeaux, par touches brèves, aussi fulgurantes que fuyantes.

Certaines trouvailles de la première partie nous ravissent littéralement :

"Les montagnes / nous préservent de l'horizon" ;

"Le givre / envie l'eau comme / l'angle envie la courbe / et quand il en a marre... / il craque".

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, "En marge des messes", l'écriture s'infléchit nettement vers le surréalisme tandis que la disposition des poèmes, toujours aussi courts, devient plus axée sur la forme, sur la sollicitation de l'œil : la calligraphie n'est pas loin. Kadel coupe des mots, comme pris dans une démarche de fragmentation radicale. L'humour est toujours présent ("Y'a de l'homme dans la bête"), la fantaisie qui dicte "au paradis [...] / on reprend / sa langue / au chat", joue au jeu de balancier avec la gravité qui, un peu plus loin, énonce "Seul le suaire nous tient chaud / des orteils aux cheveux". Pourtant, le groupe de poèmes reste marqué par un esprit d'enfance ; une indéniable forme de légèreté, d'amusement le parcourt :

"L'hiver ne prend guère de / gants sous hautes / latitudes / Ailleurs / c'est le soleil / qui se croit tout permis ! / Et l'homme / que l'on crée / sans chapka / ni chapeau de paille".

Yusuf Kadel, on le voit, ne renonce jamais à la malice, ni au recul.

De temps à autre, une sorte d'apothéose fuse, qui nous laisse rêveurs :

"S'il n'est pas permis / de fouler / son ombre / c'est qu'elle souffre / déjà / bien assez / étalée ravalée écar / telée / de soleil en soleil" ;

"Notre peau par moments / nous dépasse" ;

"Ombre et clarté / cohabitent / à la frontière des silhouettes" ;

"…et suivons / sereins / nos traces / laissées / demain".

Kadel continue à récuser "l'hégémonie" de la lumière. Cette dernière fixe, montre trop pour être honnête, alors que ce qui est véritablement important est à chercher ailleurs, dans l'ombre, dans les caprices de la mobilité en fuite, aux marges, aux périphéries du regard, dans ses réflexivités. Au royaume de la poésie qui, au fond, est une espèce de "troisième œil".

Mine de rien, sans tambours ni trompettes, c'est avec le réel voilé, ultime, que Kadel flirte. À sa façon.

Tout n'est-il pas "soluble dans l'œil" ?

 

Critique de Norbert Louis, Week-End

 

Les poèmes contenus dans Surenchairs furent synonymes d’un nouveau souffle dans le parcours de Yusuf Kadel. Son travail en poésie s’est poursuivi au cours des années suivantes sous le signe d’une modernité déconstruisant le sens du poème, le lieu de l’écriture devenant l’espace d’un questionnement et d’une constante remise en cause. L’essentiel de son œuvre, Kadel le construit en revenant sur ses propres écrits, questionnant chaque mot, chaque thème. Les livres successifs, loin d’être isolés, forment un tout. On retiendra un point important dans la démarche de ce jeune poète : la réalité de l’homme (sa différence) est toute entière dans la parole. L’emploi du mot, son caractère parfois outrancier participent de ce travail de construction/déconstruction que Yusuf Kadel entreprend pour s’acheminer à un constat.

 

Dans Soluble dans l’œil, l’univers devient soluble dans l’œil du poète. On observe le jeu des phrases courtes, filantes et l’utilisation de la ponctuation. La langue traduit l’expérience de la fluctuation, évitant toute solidité. Yusuf Kadel pose son regard sur l’environnement pour l’interroger en le déconstruisant. Cette recherche formelle tourne parfois à la surenchère, au minimalisme. Ce bouleversement s’accompagne d’une vision du monde qui s’éloigne de la figuration pour participer au travail de déconstruction. De cette expérience fragmentée de la langue, que voit-on sur la page ? Des morceaux de réel, une façon d’appréhender le monde par captation d’images instantanées, éclatées : « L’eau / nous bouscule de l’intérieur / l’eau / est plus pointue qu’on ne pense / l’homme ! / est une idée de l’eau », « Le sang / rougit dès qu’il s’expose  le sang / n’est guère fait pour l’œil ! / mais notre peau n’a / pas d’oreilles »,

« La couleur / jamais n’a posé bagage  la couleur / ne connaît que le pavé ! / la couleur se retient / seulement dans nos rêves », « Le rire / se décline jaune et chrome  le rire / s’entend jusqu’au fond de l’œil / le rire est kitsch mais le sanglot / l’est également ».

 

Yusuf Kadel use dans ces derniers segments des variations d’une gamme chromatique (jaune, chrome) qu’il mêle au langage, et pas seulement aux impressions visuelles. Surgissent alors des variations autour d’un thème, le fluide, par exemple, où sonorités, couleurs, répétitions font corps. Le travail de brouillage se poursuit par le jeu des associations, oppositions, juxtapositions d’idées, textes liés ou déliés : « Les arbres / se cachent dans la forêt comme on se cache / parmi la foule / l’arbre qui cache la forêt est un / héros », « La nuit / est pleine lorsque la lune est vide / la lune s’ingère et la nuit / s’en félicite / le noir… se gorge du / blanc », « L’été / a un cou de girafe et des lèvres mobiles qui / se faufilent partout / l’été ronge les frusques et ral / longe le sexe ».

 

Cette structure poétique pourrait se ramener à un processus musical : murmure, parole fluctuante ou interrompue, rythme dilaté, ramassé…

 

Pour Yusuf Kadel, écriture poétique et discours théorique participent d’une même approche du monde. On ne peut qu’être frappé par cette œuvre centrée sur des questions liées au chaos de l’univers et à la force de la parole poétique. Le paysage décrit évoque la quête de l’horizon qu’il faut aller chercher : « Les montagnes / campent sur leur tâche  les montagnes / nous préservent de l’horizon / en mer nos yeux ne nous / reviennent pas », « L’horizon / tranche / dans la lumière / et l’infini presse / de tout son poids ».

                             

Lier l’écriture au paysage, questionner les lieux, diluer la réalité  pour la reconstituer : tel est le projet énoncé dans ce recueil. Son originalité et sa force résident dans un certain climat, où la lumière transforme l’obscur… Alors, la parole et l’univers entrent en résonance. Kadel semble dire que le poète ne peut s’accommoder du monde tel qu’il apparaît. Le travail pour re-figurer ce monde est un travail sur soi et sur la langue. Le poète recherche une émotion neuve à travers les mots et la matière du monde… un monde qu’il ramène à hauteur d’homme.

 

Critique d’Aline Groëme-Harmon, L’Express

Ses mots nous parlent intimement. Quand ils ne nous parlent pas d’intimité. Ses mots sonnent vivement. Résonnant (raisonnant) d’une plume résolument vivante. Yusuf Kadel choisit de nous taper dans l’œil. « Dans une forme qui n’est pas sans rappeler, ici les haïkus japonais, là les aphorismes chers à Chazal », comme l’écrit Shenaz Patel en préface. Mots d’introduction pour Soluble dans l’œil, recueil de poésie signé Yusuf Kadel, publié aux Éditions Acoria.

Pas juste des sentences, plus qu’une observation minutieuse de la vie. De petits morceaux d’éternité. C’est tout cela Yusuf Kadel. Ses mots sont rivière, eau, sang et vent. La rivière pour la liberté. L’eau pour dire la fragilité. Le sang pour notre émotivité. Le vent pour nos contradictions : « (…) rivière est le nom que porte l’eau lorsque / tenue en laisse. », « L’homme ! / est une idée de l’eau », « Le vent (…) on le reçoit plus volontiers / sur le palier qu’au salon », « Le givre / envie l’eau comme / l’angle envie la courbe / et quand il en a marre… / il craque ». Les vers de Yusuf Kadel donnent à maintes reprises au lecteur l’envie  de  s’exclamer « fallait y penser ». Le poète l’a fait, donnant un sens aux bourrasques qui nous ébouriffent.

Chez lui, l’essence est au sens premier. Avant de couler en nous, de se dissoudre dans l’œil, pour révéler une profondeur insoupçonnée, une sensibilité aux petites comme aux grandes choses. Pour « voir, de la condition humaine, l’implacable étroitesse », ainsi que le note Shenaz Patel, car lire « ce recueil de Yusuf Kadel, c’est s’immerger dans une expérience sensorielle particulière. Au fil des pages, comme venu de très loin, de l’autre versant de soi-même, l’écho d’une sensation diffuse, étrange, approchée lorsqu’on en vient à poser, doucement, ses mains sur ses paupières ». Shenaz Patel nous rappelle ensuite que le poète revient avec ce présent recueil « dix ans exactement après son remarqué premier recueil, Surenchairs, publié à l’île Maurice en 1999 ». Fleuron d’un auteur qui est aussi dramaturge. Lui qui, en 1994, remporta le prix Jean Fanchette pour Un septembre noir.

 

Extraits de Soluble dans l’œil

 

« Soluble dans l’œil »

 

La rivière

ne se retourne pas  la rivière

ignore d’où elle vient

«rivière» est le nom que porte l’eau lorsque

tenue en laisse 

 

             

L’eau

nous bouscule de l’intérieur  l’eau

est plus pointue qu’on ne pense

l’homme !

est une idée de l’eau

 

 

La sueur

est payée d’avance  la sueur

jamais ne rembourse…

la sueur tire des poches

aussi amples que les nôtres

 

 

Le sang

rougit dès qu’il s’expose  le sang

n’est guère fait pour l’œil !

mais notre peau n’a

pas d’oreilles

 

 

 Le vent

 ne sait où logent ses reins  le vent

 a trop traîné pour être sobre

 on le reçoit plus volontiers

 sur le palier qu’au salon

 

 

Le ciel

nous dit non  le ciel

dénie sa légende

le ciel est bleu comme

la glace

 

 

La mer

jamais ne ferme  la mer

n’a du ciel que l’allure

la mer… se

souvient          

 

 

Les montagnes

campent sur leur tâche  les montagnes

nous préservent de l’horizon

en mer nos yeux ne nous

reviennent pas

 

 

L’horizon

tranche

dans la lumière

et l’infini presse

de tout son poids

 

 

Le feu

par charité

jettera-t-il un

jour les dents ?

 

 

L’hiver

nous scrute jusqu’au souffle…

au printemps il y a plein de fantômes

à racheter

 

 

L’été

a un cou de girafe et des lèvres mobiles qui

                                           se faufilent partout

l’été ronge les frusques et ral

longe le sexe

 

 

Le soleil

va sous voile  le soleil

est pudique mais curieux  au soleil rien

                                  n’échappe – ou presque

mais ce qu’il ne voit nous ne le

voyons pas non plus

 

 

La couleur

jamais n’a posé bagage  la couleur

ne connaît que le pavé !

la couleur se retient

seulement dans nos rêves

 

 

Le verre

est frêle car tracé de regards  le verre

volontiers regagnerait l’sable

il fait moins sûr sous nos yeux

que sous nos pas

 

 

La page

sied à la parole comme la tombe sied

                                                    au souffle

on se relit comme d’autres retournent

leurs morts

 

 

Le désert

a cerné le soleil  le désert

affiche le front large des vainqueurs

le désert n’a

d’épaule pour personne !

 

 

La terre

nous salue bien bas  la terre

a trop tâté de nos charrues  la terre a oublié 

                                                jusqu’à son nom

la pierre n’en veut plus

dans la famille

 

 

Le fer

nous bat

quand il est froid…

 

 

Les arbres

se cachent dans la forêt comme on se cache

                                                   parmi la foule

l’arbre qui cache la forêt est un

héros

 

 

Les animaux

ne s’attachent guère à leur viande  les animaux

savent leur place !

les animaux ne sont bêtes

que par courtoisie

 

 

L’os

a la peau dure  l’os

n’a rien à envier à l’âme…

on ne trouve point de chimères

au muséum

 

 

La nuit

est pleine lorsque la lune est vide  la lune

s’ingère et la nuit

                   s’en félicite

le noir… se gorge du

blanc

 

 

La lune

déteint sur le regard  la lune

nous parcourt sans façon

vingt mille ans il est vrai qu’on lui dit

«tu»

 

 

La lumière

écorche ce qu’elle touche

nous appelons «ombres» nos enveloppes

déposées

 

 

Les larmes

traversent le visage à gué  les larmes

ne se mouillent pas vraiment

les larmes n’avancent

rien que l’on ne sache

 

 

Le rire

se décline jaune et chrome  le rire

s’entend jusqu’au fond de l’œil

le rire est kitsch mais le sanglot

l’est également

 

 

Le silence

car l’histoire sait dire pantoufles

sait rester au coin du feu un cigare entre

                                                     les dents

le silence… ou l’histoire laissant

couler

 

 

Le bonheur

n’a pas d’histoire  le bonheur

est transparent

dans le bonheur

nul ne se voit

 

 

Le givre

envie l’eau comme

               l’angle envie la courbe

et quand il en a marre…

il craque

 

 

La neige

retrousserait bien sa nature  il n’est

guère de danses pour la neige ni de prières

sous la neige nous plions mais ne

nous prosternons pas

 

 

Les chemins depuis le goudron

ne sentent plus les pieds

 

 

« En Marge des messes »

 

Chacun cherche sa

croix

 

Bandons

les nerfs de

l’œil en face

 

 

***

 

 

Astres

fondus fer   trêves

tondues net

tête avalée cannibale

 

ne plus s’entêter

 

Après

peut-être

 

 

***

 

S’estompe le chemin sous nos

pas

 

pierres :  moins tangibles

qu’utopie

 

mais le talon est sans fantaisie

 

 

***

 

 

Moules

en forme de hanches   muscles

coulés à blanc      et les mois

les mois en lots de neuf

 

pour forcer l’Errance

 

 

 

***

 

 

Bagages

ne pèsent point

lorsque assortis de billets simples

direction le bout

de l’univers ou le bout de la rue

 

qu’importe

 

 

Se recouvrer !

voilà

 

 

***

 

Se porte vacarme en boucles

d’oreilles   Silence comme vacuité

n’est pas de ce monde   «Absence d’absence»

n’est pas

qu’acrobatie de mots

 

 

***

 

Mer

sur la grève nous lèche

l’empreinte :   écume Rappel

et vagues plaintes…     En vain !

Depuis Loth

on ne se retourne

plus

 

 

***

 

 

Œuvre au blanc voire au

rouge  Plomb véritable hissé or ou pur

argent ?     Ne tirerons jamais du vil

que balles de fusil et lest en barre

 

 

***

 

 

Tant

d’âmes

tombées

 

sous les coups

de ce discours im

monde au figuré :

 

Nul ne peut

fixer le soleil…

 

 

***

 

 

Sourire jocondien

d’Univers

 

d’infini

en éternité…

 

 

Par trop restreints les cadres

algébriques

 

 

***

 

 

Babel

la cacophone

 

Dispersion par le teint

du verbe

 

Tout ce qui fut

désérigé

depuis

 

 

***

 

 

L’or ignore

la légèreté  la beauté n’remplit

que les yeux  l’amour l’amour ! perd

à la traduction    et c’est dans

l’désert que pousse

le sel

 

 

***

 

 

Nuit

ployée

que seuls

supportent les rameaux

 

et les astres au verso

que l’on dirait embusqués…

 

et les regards

tous

ces

regards

jetés sur le goudron

des chemins !

 

 

***

 

 

S’il n’est pas permis

de fouler

son ombre

c’est qu’elle souffre

déjà

bien assez

 

étalée ravalée   écar

telée

 

de soleil en soleil

 

 

***

 

 

À peine

on l’envisage

se replie l’horizon

 

La Terre

si elle est ronde

c’est pour annoncer la couleur…

 

Il est des bouts

qui jamais ne seront vus

 

 

***

 

 

Soupirs

   pour de faux

pirouettes pour de bon

 

Coup de foudre n’est pas coup de cœur

 

Notre peau par moments

nous dépasse

 

 

***

 

 

Sphère anémiée

des matrices

Triangle camisole

des maîtresses

Rectangle crucifié

     de silence

     en marge des messes    Trisse

tesse est toujours

 

géométrique !

 

 

***

 

Draps

ramenés sur nos

têtes         lèsent

nos

pieds

 

 

Seul le suaire nous tient chaud

des orteils aux cheveux

 

 

***

 

 

Gizeh

ne bouge guère  Pharos jadis

pour avoir bronché fut

traité de tas     Rien

n’est vaste – rien !

comme l’immobile

 

 

***

 

 

Ombre et clarté

cohabitent

à la frontière des silhouettes   Pas

de formes :

lumière se dit

hégé

monie

---------------------------------------------------------------------------------------------------

« Grand Comptoir », pièce inédite

 

à Bénédicte Auvard

Personnages :

 

ELLE

 

LUI

 

 

 

 

Noir.

 

Onirique.

 

 

VOIX FÉMININES

 

– Pour conduire ses passagers à bon port, le voilier compte sur la force des vents. De même, pour combler l’être aimé, l’amant doit suivre ses élans. Mais sans une bonne connaissance des astres, sans une bonne carte et des calculs adéquats, sans un bon plan, aucun navire ne parviendra à destination. L’amant connaîtra le même échec, la même désillusion... 

 

Quelles paroles étranges !

 

La pure vérité.

 

Une vérité que tous soupçonnent… mais que nul n’admet.

 

Parce qu’il est plus commode de céder à la passion que de se forcer à la réflexion… plus aisé de se laisser porter par les éléments que de calculer et de maintenir un cap, de rester assis à soupirer en se laissant aller aux envolées de son cœur que de lui assigner la mesure…

 

Il est des cœurs, reconnaissons-le, fort rétifs.

 

 Nous ne le savons que trop bien. Il faut t’appliquer. C’est ton cœur qui t’appartient, et non l’inverse.

 

Sois sage, je t’en conjure, baisse le ton… puisque l’on m’interdit de m’abandonner à ton refrain. Il est vrai que je le trouve de moins en moins innocent.

 

Car tu perçois de mieux en mieux, en ses intervalles, la mise en garde qui t’est adressée.

 

Qui me l’adresse ? D’où provient-elle ?

 

De ce même cœur… De ce cœur, oui, qui te prend finalement en pitié et pondère ainsi sa mélodie naturelle. Et ce qu’il avance, je le devine, se traduirait comme suit…

 

« C’est moi, ton cœur »…

 

Oui. « Je suis ton cœur… je suis le trône de la félicité : je brille comme dix mille soleils, je confère leur éclat aux beautés où se désaltèrent tes paupières, je t’insuffle de mon ardeur et te pousse constamment en avant… Mais, de grâce, ne te fie à moi qu’attaché à ta raison, jamais sur elle ne me laisse prendre l’ascendant, car, sache-le, je suis aussi bon vassal que je suis piètre suzerain ! »

 

 

 

 

Lumière sur ELLE.

 

[…]

 

 

ELLE, son portable à la main, lisant les messages reçus de LUI

 

D’accord. Disons Porte de Versailles entre 11H00 et midi. Je serai sur le plateau du Cinquantenaire des Indépendances africaines, stand Culturesfrance.

 

***

 

Voici mon adresse : Hôtel Folkestone-Opéra, 9 rue de Castellane, 8ème. Tu me confirmes à quelle heure je t’attends ? À ce soir. Bises.

 

***

 

Je viens de terminer. C’était mortel. La moyenne d’âge devait être de quatre-vingt-dix ans. J’ai une petite demi-heure de métro jusqu’à Grands Boulevards…

 

***

 

Ça ne me dérange pas du tout. À plus tard. Hâte de te revoir ;-)

 

***

 

[…]

 

 

À très bientôt... Ne m’oublie pas.

 

***

 

J’embarque dans dix minutes. Je vais éteindre mon portable. Bon voyage de ton côté. Écris-moi quand tu arrives à Rio. Je pense à toi.

 

***

 

Puissent-ils t’entendre, mon ange. Je marche à tes côtés…

 

***

 

23 heures à l’île Maurice. Je t’emmène dans mes rêves… Tu veux bien ?

 

***

 

Merci. J’étreins tes pensées et t’embrasse très, très fort, moi aussi !

 

***

 

Tes mots m’exaltent et me déchirent à la fois. Oui, je suis le plus heureux et le plus désespéré des hommes. Je t’aime, chérie.

 

***

 

Poursuivant de mémoire.

 

Je t’adresserai bientôt, comme promis, les quelques photos de nous prises à Paris. Tu me diras, mais je trouve qu’on forme plutôt un joli couple ;-) Toi, en tout cas, t’es belle comme un cœur ! Que te dire d’autre ? Je ne sais par où commencer… Je songe sans cesse à ces baisers, échangés lundi dernier… il y a exactement une semaine, jour pour jour, et je fonds, je me liquéfie, je coule… je deviens rivière cherchant désespérément à remonter son cours ! Te revoir, te caresser, te serrer de nouveau contre mon âme !... Je ne m’étais jamais épris aussi fort de quelqu’un en si peu de temps (et je te jure bien que ce n’est pas dit juste pour faire de l’effet), va comprendre. Ou plutôt non, ne cherchons surtout pas à comprendre, que l’on n’y comprenne rien… et soyons heureux de n’y rien comprendre : aimons, c’est tout ! Et je t’aime ! Et tu m’aimes, je le sais, je le veux. Désespérément ! Tu m’as rajeuni de vingt ans. Oui, j’ai l’âge de ton fils, désormais… Je passe mes journées à contempler ta photo en soupirant. Tu résonnes en moi. Tu es MA petite Parisienne ! Et je t’aime, oui ! Ne m’oublie pas. J’ai sans doute un physique de guerrier, avec mon mètre quatre-vingt-trois, mes larges épaules et mon crâne rasé (légèrement défoncé par un Boeing d’Air France), mais à l’intérieur, mon aimée, c’est « handle with care ». Ne m’oublie pas.

 

***

 

Je vais m’endormir dans un instant. Mon amour commande à l’espace et l’abolit. Oui, ce soir tu dors à mes côtés…

 

***

 

Bonne journée, mon cœur. Es-tu passée à ton temple, hier ? Tes dieux t’ont-ils dit de bonnes choses nous concernant ? Sois prudente à Rio. Mille baisers !

 

***

 

Mon amour, j’étais sans nouvelles, je me suis fait un sang d’encre ! Tiens-moi au courant. Dis-moi que tu vas bien. Je t’aime et t’embrasse fort !

 

***

 

Ça me fait froid dans le dos ! À la lumière de ce que tu me dis, je comprends mieux mon malaise pendant toute la journée d’hier. J’ai bien senti que quelque chose n’allait pas. Mais te voilà enfin de retour à Paris : l’écrin, le berceau de notre amour… ;-) Je respire mieux. Je ne respire que pour toi, désormais. Je te serre très, très fort !

 

***

 

Je n’en doute nullement ! Nous nous reverrons très prochainement, j’en suis convaincu ! À Paris ou ici. Je ne vis que pour ce jour. Prends soin de toi… en attendant que je sois là pour le faire à ta place.

 

***

 

Bien dormi ? As-tu rêvé de moi ? Non, ne réponds pas, tu étais sans doute trop épuisée pour rêver de qui que ce soit. Je veux te dire que je suis particulièrement heureux qu’on se soit mis d’accord sur quand et où on se retrouvera. Je vais compter les jours jusqu’au 27 mai. Hâte de te toucher, de serrer ton corps, de te humer…

 

***

 

Bon réveil, mon amour. You’re on my mind. French kisses ! Je te souhaite une excellente journée !

 

***

 

Je n’ai jamais été aussi heureux d’être « dérangé », ne t’excuse surtout pas ! Je me glisse à tes côtés et t’enlace. Je ferme les yeux et peux sentir ta peau contre la mienne… Je suis un homme heureux. Par tes soins.

 

***

 

Cette nuit, ma chérie, dans mes rêves (mais tu le sais déjà), je te faisais l’amour… Je me réveille avec des étoiles plein le cœur. Je te les transmets entre ces lignes. Excellente journée à toi.

 

***

 

Il me tarde de donner corps à mes rêves... Mais n’aie aucun regret de ne pas m’avoir suivi à mon hôtel. Ton étreinte, tes caresses valaient bien toute une nuit d’amour… Quoi qu’il en soit, nos retrouvailles n’en seront que plus ardentes ! En attendant, je te couvre de baisers, des cheveux de ta tête aux ongles de tes pieds, en passant par toutes les merveilles contenues entre ces pôles. Je n’oublie aucune courbe, aucune parcelle, aucun recoin de ton paysage. Tu es un monde à toi seule, MON monde ! Et j’y finirai mes jours, avec ta permission.

 

***

 

Merci, ma chérie, pour le compliment. J’y suis très sensible… Je me réveille à l’instant et ma première pensée est pour toi. Je te souhaite un excellent dimanche. À plus tard.

 

***

 

En effet. Il y a deux semaines, on s’était donné rendez-vous à la Porte de Versailles et on est allés dîner sur les Champs Élysées. J’y pense, moi aussi. Je n’ai pas les mots pour te dire à quel point tu me manques. Toi, si proche et si inaccessible à la fois… C’est le supplice de Tantale revisité ! Je suis rentré de Paris avec un livre de plus et mon cœur en moins. Il est entre tes jolies mains, chérie. Veilles-y bien.

 

***

 

Reprendre, c’est voler. Je ne te le reprendrai jamais, ce cœur. Il est à toi aussi longtemps que tu en voudras. Notre séparation m’est certes douloureuse, mais la douleur ne ment pas. N’est-elle pas la preuve mordante de mon amour ? Ne doute jamais de mon amour, ma chérie ! Ne me tiens jamais pour un beau parleur. Bonne soirée. Tu m’écris quand tu veux, tu ne m’importunes jamais.

 

***

 

 

 

 

Voilà : tu étais étendue sur l’herbe, nue et offerte. Resplendissante. C’est toi qui illuminais le soleil…

 

 

LUI, voix off

 

… qui illuminais le soleil, et non l’inverse. J’étais penché sur toi et je t’embrassais. Sur tout le corps. Sans me presser. En soupirant, tu guidais mes lèvres… ma langue. Je te laisse imaginer la suite. C’est hot, hot, hot ! Je t’aime et te désire plus que jamais.

 

***

 

Voici la suite : je suis descendu jusqu’à ton sexe, que j’ai embrassé, religieusement. En signe de soumission. Tu m’as demandé d’y mettre la langue. Je ne me suis pas fait prier… Tu n’as pas tardé à venir, en serrant très fort les jambes autour de ma nuque. Je me suis réveillé sur un petit nuage. Je pouvais encore sentir sur ma bouche et mon visage l’humide témoignage de ta jouissance. Je suis fou de toi !

 

***

 

Et toi, mon amour, te caresses-tu en ce moment ?

 

***

 

J’étais dur comme la pierre, ma chérie. Tout mon corps était en feu. Je me suis repassé le rêve en boucle, me suis caressé longuement… J’avais le goût de ton sexe sur la langue. J’ai joui intensément.

 

***

 

Ma journée est enfin derrière moi. Je suis dans mon lit avec une petite mousse. Et je rêve. À tes si beaux yeux verts. À nos étreintes. Passées et à venir. Je suis à toi corps et âme.

 

***

 

J’espère que ce message te trouve dans ton lit, ma chérie, enfin au repos… Je l’espère de tout cœur. Si c’est le cas, permets-moi de me défaire de mes vêtements et de me glisser à tes côtés. Je ne t’importunerai pas… me contenterai de te serrer, de te réchauffer de mon amour. Jusqu’à ce que tu t’endormes.

 

***

 

Merci, mon amour ! Le concert est génial. Tu me manques atrocement. Je t’adore.

 

***

 

Ton cours s’est-il bien passé ? T’imaginer en train de danser m’émoustille... Tu danseras pour moi quand on se reverra ? ;-)

 

***

 

Puis-je t’appeler ? Je veux t’entendre avant de m’endormir…

 

***

 

Oui. Je me focalise sur le 27 mai et nos retrouvailles. Je ne pense qu’à cela.

 

***

 

En effet. Je regrette fort de ne pas être à tes côtés. Le beau-frère dont tu me parles, est-ce celui qui t’avait invitée à la fête de Culturesfrance ? Si c’est lui, je le serre dans mes bras. Je lui dois tant : je lui dois TOI.

 

***

 

Bonjour, mon aimée. Je te fais un gros, gros câlin, un câlin spécial dimanche matin. Tu m’écris quand tu veux, je ne bouge pas de la maison.

 

***

 

Bonjour ! Je te souhaite un excellent réveil. Tu me manques plus que jamais. Je t’adore.

 

***

 

Je ne te quitte pas de la journée. Quel bonheur de t’avoir revue, hier, sur mon écran ! Je t’embrasse très, très fort.

 

***

 

Et je n’aurai pas à me forcer. Lorsque je suis réellement épris d’une femme (ce qui ne m’arrive pas souvent), il me plaît de la faire jouir de ma bouche : un acte de foi… d’allégeance. Je lui dis ainsi que je lui appartiens, qu’elle peut disposer de moi. Et c’est très précisément ce que j’ai à cœur de te dire. Oui, soyons sans ambages, je meurs d’envie de me pencher entre tes cuisses ouvertes… d’embrasser ton sexe, de le titiller, de le lécher, de m’y abreuver… non pas en conquérant, mais humblement, comme le ferait un dévot. Je sentirais tes hanches se soulever, tes reins se cambrer, tes ongles s’enfoncer dans ma nuque, ton pubis se frotter contre mon visage, rageusement, sans retenue… et je serais, ma chérie, le plus heureux des hommes !

 

***

 

Je te serre contre mon cœur… et mon sexe. Toutes mes pensées et tous mes désirs sont pour toi. Je t’aime.

 

***

 

OK pour Fès…

 

 

ELLE, de mémoire

 

… on fera l’amour dans les dunes, et bien plus. En attendant, je vais essayer de me procurer des écouteurs afin de te parler dans des conditions décentes ce soir. Bonne journée à toi.

 

***

 

Quels sont ces nuages que j’ai vu passer dans tes yeux ? « Nous ne faisons plus qu’un, désormais », certes. Mais cette entité nouvelle est un être distendu. Dix mille kilomètres de terre et d’eau nous espacent : une mer, un continent, un océan !  Ces réalités te questionneraient-elles ?

 

***

 

Ta peau, je l’écoute ; tes yeux, je les hume ; ton sourire, je l’étreins ; ta voix, je l’absorbe… Tu chavires mes sens ! Continue !

 

***

 

Je compte les nuits qui nous séparent. Une de moins. Le premier matin où je me réveillerai à tes côtés, je me réveillerai au paradis. Je t’embrasse et te caresse partout.

 

***

 

Ce petit message, entre deux sommeils, pour te dire que je pense à toi. Bon courage, si tu travailles encore. À très vite…

 

***

 

Les miennes de mains sont dissertes ! Elles parlent la langue de l’extase… et telles que je les vois, elles tiendraient volontiers discours à tes seins, tes beaux seins ! Mais voilà que ma bouche prend la mouche : ces merveilles sont à elle, à elle seule ! Elle botte le cul à mes mains… Celles-ci, cependant, ne l’entendent pas de cette oreille. Elles me sautent à la bouche en tenant à peu près ce langage : « cette enfant est épuisée, éreintée… désossée, ne l’as-tu point entendue ? Laisse-la donc goûter à un repos bien mérité. Rentre la langue et remets-la aux bons soins de Morphée…

 

***

 

Coucou, ma belle ! Je me réveille tout juste. Je te laisse imaginer dans quel état : chaud comme un volcan islandais ! Et je me sens entrer en éruption, mon amour. Ma lave s’écoule déjà. Elle se fraie un chemin jusqu’à toi… jusqu’à ta poitrine (eh oui !), qu’elle inonde copieusement. Je t’adore.

 

***

 

Je traîne au lit, ce matin… J’imagine ton corps nu étendu à mes côtés. Je le détaille, passe en revue chaque recoin de ton anatomie. J’enfouis mon visage entre tes cuisses… entre tes fesses… Je me perds en toi, mon ange. Puisse nul ne jamais me retrouver !

 

***

 

Oui, chérie, j’imagine tes belles mains parcourant mon corps, s’attardant ici et là… s’arrêtant sur mon sexe, qu’elles caressent longuement, avec volupté. Je le sens grandir entre tes doigts, se hérisser de plus en plus. Tu te mets à cheval sur mon ventre tout en continuant à me travailler… Je suis en toi, chérie. Avalé. Incendié. Je me retiens. Te laisse prendre l’initiative… donner le premier coup de reins. Tu m’imprimes ton rythme… que je suis, en amant soumis. Je te caresse les seins, la croupe… J’accompagne le mouvement de tes hanches, te flatte, t’encourage. Tu vas jouir… Je me lâche et jouis en même temps que toi, en toi. Tu t’écroules sur ma poitrine et je t’enlace… tandis que ma semence s’écoule de ton sexe comblé.

 

***

 

Bonjour, chérie ! Je me réveille à peine. Je me suis couché à près de six heures du matin. Je n’ai cessé de penser à toi… aux choses que je t’ai dites, à ton émoi. Je te revoyais te mouiller les lèvres, te caresser… J’imaginais tes doigts… Et je me suis caressé à mon tour. J’ai joui comme jamais. Tu me manques atrocement en ce dimanche matin. À tout à l’heure.

 

***

 

Je suis en train de songer à nos retrouvailles… à ton corps nu frémissant sous le mien… et je suis bien, si bien !

 

***

 

La jalousie est à l’amour ce que la fumée est au feu ! Ta jalousie est donc the most welcome. Mais, par pitié… pas de paranoïa !

 

***

 

Nous avions prévu de nous connecter à 22H00. Il est presque 23H00, heure de France (01H00 à Maurice), et tu ne t’es toujours pas manifestée. Je t’ai passé plusieurs coups de fil, mais ça ne répond pas. Demain, je me réveille aux aurores : je vais me coucher.

 

***

 

Un vernissage qui se prolonge, cela arrive. Tu n’as pas entendu mes appels, c’est possible. Mais tu aurais quand même pu m’avertir de ton retard. Je me suis fait un sang d’encre, me suis imaginé le pire… sachant ta santé quelque peu vacillante ces derniers temps…

 

Ne me refais plus jamais ça.

 

***

 

Non, je ne suis pas sous les draps, mais dans ma bibliothèque… J’écoute Liebestraum No. 3 de Liszt... Je te veux à mes côtés !

 

***

 

Je viens de terminer pour aujourd’hui. Je me suis remis au lit… et passerai l’heure qui suit à penser à toi. À ce que je te ferais si tu étais à mes côtés. Mon IMAGINATION est à l’ouvrage…

 

***

 

Promis, je n’oublierai pas mes cachets. Quoi qu’il en soit, n’aie aucune crainte, il ne m’arrivera rien. Je ne le permettrai pas. Il me reste tant à refaire, tant de lettres à retracer, de sons à ajuster… de mots à endurer.

 

Dans trois ans et treize jours, j’en aurai fini.

 

***

 

Justice, connais pas. On est élevé dans l’idée que l’on récolte ce que l’on sème, qu’on est rétribué en fonction de son mérite, que la probité est toujours récompensée : l’école du père Noël ! Il m’arrive d’être tenté de mettre une balle dans le premier venu (comme Meursault dans L’Étranger). Mais je n’en fais rien. J’ai trop peur qu’il me remercie.

                                      

***

 

Bonjour, bébé. Quelle nuit ! Je me suis pensé dans ton lit, à te faire l’amour dans toutes les positions possibles et concevables… dont la fameuse 69. J’ai joui dans ta bouche et toi de la mienne : divin ! Et je me suis endormi, le goût de ton sexe sur ma langue, l’humidité de tes lèvres sur ma verge. Le parfum de ma semence flottait dans la pièce. Oh ! chérie, je te veux ! J’en ai physiquement mal… et j’adore ça !

 

***

 

Je vais m’endormir dans un instant. Mes mains, mes lèvres, mon sexe, tout le reste de mon corps te réclament… te convoquent ! Rejoins-moi dans mes rêves…

 

***

 

Mon amour, ce message arrive à point nommé. J’ai encore la tête dans mes comptes… et le moral en miettes. Tes paroles vont m’aider à recoller les morceaux. Mille baisers. Je t’aime au-delà de tout.

 

***

 

Demain me fait parfois l’impression d’une phalange de hoplites, hérissée de hargne et d’acier. En première ligne, se tient Léonidas... Il me lance qu’aux Thermopyles il a massacré, de son seul petit doigt, près de dix mille Perses. Et qu’il m’attend. Me rappelant Odysseus dans la grotte de Polyphème, je lui réponds que je n’ai pas peur, qu’il ne peut m’atteindre, car mon nom est personne.

 

***

 

Non, je ne lui réponds pas que je suis personne, c’est de la fausse modestie. Je rétorque qu’il n’y de dieu qu’Allah… et que Baudelaire est mon pote !

 

Et je lui rentre dedans.

 

***

 

Quelle coïncidence ! Je suis, en ce moment même, en train de tout recopier sur mon ordinateur, afin de vider ma « mémoire », qui est pleine à craquer. Tout nous réunit, décidemment, ma moitié… ma bonne moitié.

 

***

 

Je ne sais que dire. Je suis très, très ému. Je ferai l’impossible pour ne jamais te décevoir.

 

***

 

Que faire pour m’apaiser !? J’aimerais m’endormir pour ne me réveiller que le 27 mai au matin…

 

***

 

J’espère que ce n’est pas pour moi que tu te donnes autant de mal ? Tout ce qui m’importe, c’est d’être avec toi.

 

***

 

Je prie pour une nouvelle canicule à Paris cet été, afin que tu puisses sortir tes tenues les plus affriolantes. Remarque, je dis ça, mais tu me ferais de l’effet même sous une burqa ! Il me suffit d’entrevoir tes si jolis yeux verts ; il suffit que tu me lances ce petit regard lutin dont tu as le secret… et je deviens tout dur ! Je t’aime, mon ange. Bon réveil !

 

***

 

Ton pays est loin d’être parfait, je te l’accorde. Je suis parfaitement conscient des tares et crasses du bon peuple françois. Mais ne vas pas t’imaginer qu’ailleurs ça sent la rose : tous les peuples refoulent ! Sauf que chaque culture pue à sa façon. Tu me parlais de l’Inde, la terre de mes ancêtres, en termes on ne peut plus élogieux. Que connais-tu de l’Inde ? Que sais-tu de la mentalité indienne ? L’Inde !? Le plus fort y écrase allègement le plus faible. Le faible, s’il est faible, c’est qu’il a fauté dans une vie antérieure. Il est donc normal de s’essuyer les pieds dessus. C’est dans l’ordre des choses : le karma et tout le tremblement ! L’inde ? On en reparle ce soir.

 

***

 

Je viens de rentrer, sagement, comme un bon petit garçon ;-) J’attends ton bon vouloir. Texte-moi dès que tu es prête, on se connectera.

 

***

 

La femme chérit l’homme comme la louve chérit l’agneau… Tu me dévores sans même montrer les dents !

 

***

 

La technologie est décidemment fâchée avec nous. Je t’envoie de nouveau le message. Le voici : Hello, mon amour ! Je me réveille à l’instant. J’espère que ce message te trouvera encore dans ton lit…  Je suis toujours sous le choc de la qualité désastreuse de notre dernière communication. Quelle frustration ! Il y’a tant de choses que je n’ai pu te dire… Je te souhaite une excellente journée. Tu me manques atrocement ! Écris-moi vite.

 

***

 

Je les ravagerai… confisquerai leur âme, me vautrerai dans leurs cendres… foulerai la tombe de leurs rêves, de leurs espoirs ! Je suis l’homme qui a vu l’Homme. Personne n’est innocent ! J’effacerai tout. Et nous recommencerons, toi et moi. Ou pas.

 

***

 

C’est le drame ! Mon forfait 3G a explosé et ma connexion internet a été coupée. Pour Skype, c’est fichu ! J’essaie te joindre sur ton portable. Sans succès.

 

***

 

Encore ces quelques mots : je t’appartiens et serai à toi aussi longtemps que tu voudras de moi. Ces quelques mots, oui, mais qui sont loin, très loin, de n’être que des mots…

 

***

 

Coucou, mon adorée. J’émerge tout juste de la couette. Je prends une douche et je file chez mon fournisseur d’accès. Je te tiens au courant. Croise les doigts avec moi…

 

***

 

Les nouvelles sont mauvaises : ils ne pourront m’installer un fixe que lundi. Et il me faudra attendre encore une semaine pour la wifi. En attendant, j’ai demandé une « rallonge » sur mon forfait 3G. Elle m’a été accordée, mais ce n’est pas folichon ! On pourra continuer à s’appeler sur Skype, mais sans la vidéo (trop gourmande en kilo-octets). On la branchera juste quelques minutes, le temps d’échanger un sourire…

 

***

 

Plus que deux petites semaines ! Ce que je ferai ? Je serai aux petits soins pour toi, bébé... Je te murmurerai des mots doux (ah, murmurer ! et ne plus gueuler dans un headset), je te masserai, te caresserai… je jouerai avec ton corps et tu joueras avec le mien, en donnant libre cours à notre imagination ! Encore deux petites semaines, deux petites semaines : une éternité !

 

***

 

Bon courage. Ma chérie chez les fonctionnaires : un ange au pays des gnomes ! Je suis de tout cœur avec toi. Caresses et tendres baisers.

 

***

 

Keep cool, darling. Les gnomes sont teigneux. Ne te les mets pas à dos. Try to win their hearts and minds ;-)

 

***

 

Ton ex, l’Amerloque, le petit génie du jazz, le saxo à Makéba, te harcelle-t-il toujours ? Qu’il continue ! He’ll make my day. Deux scuds dans la mâchoire, voilà ce qui l’attend ! Après ça, il se mettra à la flûte traversière.

 

***

 

La vie est une côte, chérie. Nous ne la gravissons ni ne la dévalons… Nous avançons à flanc de côte. Pour l’équilibre, nous avons donc une jambe plus courte que l’autre. C’est pourquoi nous tombons quand nous nous retournons.

 

***

 

On aborde, cette nuit, l’avant-dernier week-end avant nos retrouvailles. L’espace et le temps sont bel et bien liés : chaque jour qui passe soustrait quelques longueurs à la distance qui nous sépare. Ou est-ce le contraire ? Je ne sais plus. Je n’entends plus rien à rien. La même minute, la même seconde, me trouve à l’une et l’autre extrémité du spectre des ressentis. J’en deviens fou.

 

***

 

Je vais me lever d’ici peu. Je viens de me caresser longuement… en nous imaginant dans les lits de tous ces riads mauresques qu’on a passés en revue hier soir. J’ai joui abondamment ! N’oublie pas de te renseigner au sujet des vols pour Fès (départ le 4 au matin et retour le 9 dans l’après-midi). On fait le point cet après-midi. Excellente journée à toi ! Je t’embrasse le sexe, en y mettant la langue.

 

***

 

Tu m’en vois ravi. Ta jouissance m’est précieuse : je t’aime ! Oui. Je suis né, je mourrai un jour… et je t’aime. Voilà mes seules certitudes.

 

***

 

Je rajoute volontiers cela à la liste. J’espérais (désespérément) que tu me le demandes. Écris-moi aussi souvent que tu peux. Tu me manques.

 

***

 

Avec plaisir. Tu me mets l’eau à la bouche. Le décolleté est-il plongeant à souhait ?

 

***

 

Je faisais la sieste. Je viens de me réveiller et comptais faire un peu de marche avant l’apéro. Mais après ça… je crois bien que vais rester encore un peu au lit, à faire ce que tu devines. Mes mains se décuplent.

 

***

 

C’est fait. Pour la deuxième fois de la journée. Tu parles à ma libido comme personne avant toi. Je te vénère, mon ange.

 

***

 

D’accord. Mais, de grâce, ne me fais pas trop attendre. Il me tarde de te voir. Je vais patienter en te composant un petit hommage…

 

***

 

Bonjour, ma chérie. Je me réveille à l’instant. J’ai passé une nuit exécrable : beaucoup de mal à digérer l’idée que je ne te reverrai pas avant demain soir. Saleté de forfait 3G ! Je te souhaite un excellent dimanche, malgré tout. À très vite.

 

***

 

Oui, d’ici peu nous serons aux portes du Sahara.

 

Un matin, en te réveillant, tu me chercheras peut-être en vain. Je serai parti dans le désert. Le désert est le seul lieu au monde à seoir à mon cœur : pas une goutte d’eau… donc pas d’espérance. Faut juste se méfier des oasis.

 

***

 

Je suis en train de relire les Écritures et il y’a un truc qui me chiffonne. Voilà : Dieu  crée d’abord Adam, à partir d’une motte de terre (déjà, le Vieux, il s’est pas vraiment foulé). Ensuite, il bricole Ève en partant d’une côte arrachée à Adam (cette côte-là, faudra bien un jour nous la rendre). Ils font deux enfants : Abel et Caïn. Caïn, on le sait, règle son compte à Abel, qui est remplacé par Seth, auquel s’ajouteront d’autres rejetons, garçons et filles. Et pendant des siècles, tout ce petit monde va niquer à couilles rabattues. Alors, ou on descend du singe… ou on descend d’une bande de partouzeurs décrépits et incestueux ! Belle humanité ! 

 

***

 

Ma pensée est puissante ! T’imaginant, il m’est permis de sentir sous mes doigts les remous de ta peau, de ton sang… autour de ma verge l’étau suave de ton sexe… Tu ne me manques pas moins que je te manque. Ton absence m’insupporte autant que la mienne te travaille. Mais moi, je triche. Je malmène l’espace-temps ! J’arrive, lorsque mon esprit y consent, à te transporter jusqu’entre mes bras. Ce qui m’apaise quelque peu. Si peu. Mais m’apaise quand même. Apaisé, oui. Mais « épanoui… tout rose, tout beau » ? Dans tes rêves !

 

***

 

Ainsi donc tu voudrais que je te tue. Très bien. Je t’aime assez pour ça.

 

Tu t’allongeras à même le sol, nue. Je m’approcherai… me promènerai sur ton corps, ton cou, que je caresserai tendrement… que je serrerai, de plus en plus fort, jusqu’à ce que tes yeux se révulsent. Alors, je saisirai mon stylo… et sans la moindre hésitation m’en planterai le bec en or dans la carotide. Mon sang jaillira, s’écoulera dans ta bouche entr’ouverte, sur ta langue : ma vie se déversant dans ton cadavre, les noces d’Éros et de Thanatos.

 

Ne t’attends pas à ce que je te parle de nos retrouvailles au royaume des morts. Il n’y aura pas de retrouvailles. Ta chair ira pourrir sous six pieds de terre chrétienne, la mienne sous un monticule de terre musulmane. Quant à nos âmes, elles iront se fondre avec le Grand Tout, le Grand Esprit… Dieu, appelle-ça comme tu veux. Nous n’aurons plus d’identité, plus de souvenirs de quoi que ce soit : deux parcelles, deux atomes de la Grande Âme !

 

Je me suis longtemps représenté la mort sous les traits d’une femme, à la peau très blanche et aux cheveux d’un noir abyssal. Elle s’étendait à mes côtés… me caressait le visage, la poitrine… avant de me glisser à l’oreille : « pas encore ». Et s’évanouissait. Fantasme. La mort, c’est juste la lumière que l’on éteint.

 

Oui, si tu pars, je te suivrai. Non pour être avec toi : pour ne plus être, c’est tout. Car toi-même ne sera plus.

 

***

 

Pour être poète, il faut apprendre à fermer les yeux. Pour être prophète, il faut savoir quand les rouvrir.

 

Et je t’ai vue.

 

***

 

Depuis ce matin, un souvenir m’obsède. Un très vieux souvenir, un de ceux que l’on ne peut, que l’on ne veut effacer, mais dont on redoute les visites impromptues. Alors, on les range tout au fond du dernier tiroir de sa mémoire. À mon réveil, j’ai trouvé le tiroir grand ouvert. Je m’acharne à le refermer… Aide-moi.

 

***

 

La rage ! Aucun tiroir n’y résiste. Oui. Dis-moi ce que je sais déjà. Ce que je ne sais que trop bien. Et toi aussi ! Dis-moi que nous échouerons. Parce que. Parce que les amants échouent toujours. Pour un motif ou un autre… d’une façon ou d’une autre. Parce que le nombre deux est un nombre pair et qu’il se divise. Parce que les maths, c’est plus fort que nous.

 

***

 

Salut, mon amour. Je ne pourrai me connecter avant 23H00, heure de Maurice. On est vendredi et mon garçon vient passer la nuit chez moi. On mangera ensemble avant de se regarder un petit film ou deux… À plus tard, chérie.

 

***

 

En effet, j’apprécie particulièrement ces soirées en tête à tête entre père et fils. Je les apprécie… autant que je les redoute. J’ai quitté ma femme pour d’excellentes raisons et je ne regrette absolument rien. Aucun reproche à me faire ! Mais il demeure que je n’arrive plus à soutenir le regard de mon fils… Mon fils me fait baisser les yeux.

 

***

 

Ton petit effeuillage, hier, m’a fait grand effet. Merci pour ça… pour tout.

 

Noir.

 

 

 

 

Lumière sur ELLE et LUI.

 

 

LUI, son portable à la main, lisant les messages reçus d’ELLE

 

Je te confirme plus tard l’heure exacte, mais sans doute pas avant 22H00. Bises.

 

***

 

Rendez-vous au Brebant-Grand Comptoir, métro Grands Boulevards… Entre 21H45 et 22H00 ?

 

***

 

[…]

 

 

Ne sais plus quoi dire… Que la parole du poète soit entendue et que les dieux président au festin de la vie !

 

***

 

J’ai mon taxi dans 15 minutes. Comme d’hab, valise pas prête… Gros bisous… Bon voyage !

 

***

 

Bien arrivée. Et toi ?

 

***

 

Rio, la ville merveilleuse, n’a pas changé : Horrendous traffic ! Chaos et moiteur sont au rendez-vous. Je t’en dirai plus au fil des jours. D’ici là, je t’embrasse !

 

***

 

 

ELLE, derrière LUI, par-dessus son épaule

 

Il est 09H00 dans la cidad merveillosa et mes premières pensées vont vers toi. Je t’embrasse très fort.

 

***

 

Merci pour ces beaux messages… Notre rencontre a sapé le trop-plein que j’avais méticuleusement accumulé… et la béance s’est installée, creusée par l’absence. Je t’aime. Bonne journée !

 

***

 

Aujourd’hui, j’ai marché sur la plage… et j’ai vu ton ombre lovée dans la mienne…

 

***

 

Mon amour, c’est un jour glorieux. D’abord, la commissaire est heureuse ! Les toiles de mon artiste sont magnifiques. J’aimerais tellement que tu sois à mes côtés pour le vernissage ! Je pars tout à l’heure dans mon temple parler aux dieux… Je t’aime en filigrane.

 

***

 

Je vais prier pour toi, aujourd’hui. Pour que ton dossier soit approuvé par le CNL et que tu puisses venir en octobre…

 

***

 

L’oracle est un invariant, tu vas donc flairer Delphes, mais… ma divinité a dit que même si elle ne peut affirmer que c’est pour la vie, elle voit notre relation sous de bons auspices, et qu’il faut donc la poursuivre. Voilà, mon amour. Je t’embrasse.

 

***

 

Bonjour ! J’espère que tu vas bien. Hier, j’étais invitée chez mon deuxième artiste. Il m’a donné des toiles et on a fait un film sur lui pour l’expo. J’aimerais tant que tu viennes à Paris pour le vernissage. Passe une très bonne journée.

 

***

 

Mon amour, y’a un déluge, je ne sais pas si je vais pouvoir partir, je t’aime…

 

***

 

Je vais embarquer… J’ai eu tellement peur… Écris-moi encore un peu, l’avion décolle dans 45 minutes…

 

***

 

 

LUI, de mémoire

 

Étrangement, il fait beau à Paris, aujourd’hui. Voilà qui est rassurant. Tu sais, mon chéri, c’était terrifiant : Rio s’est figé, les rues n’étaient plus que torrents de boue ! Les gens évoquaient la colère de la nature et j’ai prié tous mes dieux pour en réchapper. J’ai été entendue ! Je t’aime.

 

***

 

Je ne pense pas venir à Maurice avant juillet. Il faudrait que tu viennes à Paris pour un de mes vernissages… ou alors qu’on se rencontre à mi-chemin. Mais peut-être suis-je en train de rêver ?

 

***

 

OK, c’est formidable, on fera comme ça ! Maintenant, je vais pouvoir m’endormir, heureuse, en rêvant que tu es à côté de moi. Je t’embrasse très fort !

 

***

 

Merci ! Je sens ton énergie et ça me rend plus forte. Je t’aime.

 

***

 

Tu ne vas pas le croire, je travaille au même endroit que le soir de notre dernier rendez-vous. Il y a eu un désistement, et me voilà au Brebant… Quel spleen, mon chéri !!!

 

***

 

Me voilà enfin au lit, épuisée, mais tellement heureuse de savoir que tu existes… et qu’on se soit rencontrés ! J’adore tout ce que tu m’écris. Ce soir, en travaillant, je relisais avec jubilation tous tes messages depuis le début, ce qui rendait cet exercice de tâcheron un peu périlleux, certes, mais tellement plus excitant ! Cet attachement épistolaire m’interroge quelque fois… mais, comme tu l’as dit, il n’y rien à comprendre… n’essayons surtout pas de comprendre ! Tu as dit vrai, mon chéri. La raison n’est-elle pas la tombe de la passion ? Avec le recul, je regrette amèrement de ne pas être retournée à l’hôtel avec toi… Voilà, je te devais ce petit aveu. T’embrasse fort.

 

***

 

Oh ! mon amour… Tu viens de desceller les gonds d’une sensualité bien contenue… et me voilà aux prises avec une lascivité qui m’immobilise. Tu m’as clouée au lit ! Je ferme les yeux et vole à cette journée qui s’avance encore quelques instants pour ne penser qu’à toi.

 

***

 

Merci ! Les photos sont sublimes. Et toi, tu es très sexy ! Je te fais mille bisous.

 

***

 

Chéri, je suis en train de penser qu’il y’a deux semaines on était sur le point de se rencontrer... Passe une très bonne journée.

 

***

 

Raconte-moi tout, n’oublie aucun détail, please. I’m waiting…

 

***

 

J’ai dû contenir mon excitation tout l’après-midi ! C’est très beau, comme tout ce que tu écris. Mais tu ne me dis pas la fin… Est-ce que tu t’es perdu dans les abysses de ma jouissance… est-ce que tu m’as possédée assez longtemps pour que s’opère la transcendance de l’espace et du temps ?

 

***

 

Et ensuite, mon amour, quand tu t’es réveillé, dis-moi ce que tu m’as encore fait ?

 

***

 

C’est sublime ! You’ve reached the climax ! J’ai retenu mon souffle… mouillé mes lèvres, pour mieux te sentir me pénétrer. Et j’ai joui de toute mon âme !

 

***

 

J’aimerais tant être avec toi pour un baiser interminable… le temps d’un crépuscule. Je suis au fond de mon lit, littéralement éreintée, désossée. Je t’embrasse très, très fort et me réfugie dans la chaleur de ton aura…

 

***

 

Au Brebant, tu m’as raconté que tu étais parti croisière avec ton ex quelques mois plus tôt. Tu m’as également confié que pendant cette escapade vous aviez couché ensemble. « Par accident ». D’accord, tu as glissé et tu es tombé dedans. Mais si une telle glissade devait se reproduire, je débarque et je te coupe en deux… mon chéri.

 

***

 

Tu m’as aussi parlé d’une fille avec laquelle tu as « un peu flirté » après t’être séparé de ton épouse. Cela n’aurait toutefois débouché sur rien, vous ne vous seriez pas trouvés... Je m’en félicite. Vois-tu toujours cette fille ? Est-elle Mauricienne ou Française ?

 

***

 

Comment vas-tu, ce matin ? Tu ne m’as pas encore écrit. Je suis à la maison toute la journée. Écris-moi, please !

 

***

 

Oh !  je viens de tout recevoir en même temps. Je ne peux plus quitter mon lit sans un message de toi. Tes mots me rassurent, dans l’attente de tes caresses. J’ai beaucoup aimé.

 

***

 

Je t’adore, j’ai hâte de re-trinquer avec toi, de fumer… et de faire tout ce que la morale réprouve.

 

***

 

Mon amour, réponds-moi, please !

 

***

 

J’étais si inquiète !!! J’ai cru que tu ne voulais plus vivre dans cet état second… et j’en souffrais déjà…

 

***

 

Ce matin, sur mon écran, tu avais l’air de péter la santé. Tu étais là, affalé sur ta couche de nabab, épanoui… tout beau, tout rose ! Tandis que moi je me dessèche à vue d’œil. Je ne supporte plus ton absence. Elle me vampirise ! Comment fais-tu pour t’accommoder cette relation en pointillé !? Pourquoi a-t-il fallu que je te rencontre ! Écris-moi.

 

***

 

Bonjour ! Je voulais te faire la surprise de te réveiller, mais tu m’as devancée de quelques secondes. Je t’adore, mon amour !

 

***

 

Je suis dans le métro. Je suis écrasée de fatigue, mais c’est ma dernière semaine de formation. Écris-moi un truc sexy…

 

***

 

J’ai une furieuse envie de m’enfermer dans une chambre d’hôtel avec toi. On serait seuls… le temps ne serait plus compté. On n’arrêterait de faire l’amour que pour reprendre notre souffle… Ce que tu écris est magnifique.

 

***

 

Cet été, partons à Fès !

 

***

 

Mes sens aussi chavirent, crois-moi ! Et c’est extrêmement rare. En amour, je suis d’un naturel plutôt froid… mais tu as su me faire entrevoir un autre monde. Merci. Tu me rends très, très heureuse !

 

***

 

OK, amuse-toi bien ! Depuis ce matin, je traduis des cartels de tableaux à partir du portugais et je m’arrache les cheveux !

 

***

 

Coucou, mon amour. C’est presque fini. Ça a été un succès. Je suis tellement heureuse ! Je t’aime, mon amour !

 

***

 

C’est sublime ! Je reste clouée au lit à te lire et à te relire… Tu m’as conquise !

 

***

 

Merci ! Je pense que ça devrait aller. Après l’entretien avec le cameraman, c’est assez clair dans ma tête. Mais je t’en dirai plus ce soir, de vive voix. Je te fais des tonnes de bisous… pour que tu croules sous le poids de mon amour. À jamais. Je sens la béance de mon sexe… que toi seul, je le sais maintenant, pourra combler.

 

***

 

Lorsque j’étais enfant, en Afrique du nord, je voulais attraper les étoiles. Le ciel en débordait littéralement. Je bondissais, étirais les bras… en vain ! Ce qui me frustrait au-delà de tout. Si j’étais née ici, j’aurais été tranquille : pas une seule étoile dans le ciel de Paname. Aussi noir et profond qu’un tombeau. Lorsque je serai morte, tu m’enterreras dans le ciel. Je ne veux laisser à cette planète ni mon âme ni mes os.

 

***

 

Oh ! mon ange. Je t’aime et t’attends. Puissent ces mots t’apaiser et puisses-tu trouver le sommeil !

 

***

 

Bonjour. Tout va bien. Écris-moi encore un peu…

 

***

 

Oui, tu es mon volcan islandais ! Ta lave vient réchauffer mon petit cœur glacé chaque matin. Et rien que pour ça, je t’adore.

 

***

 

Coucou, mon volcan islandais ! Je pars travailler. Je te fais mille bisous. Merci pour les poèmes. Ils sont magnifiques. Je les garde contre ma peau.

 

***

 

J’espère que tout se passe bien pour toi. J’ai failli rater mon train, je flânais sur les Champs Élysées et j’ai oublié l’heure. Je rêvais à tous les endroits où l’on pourrait s’arrêter quand tu seras là. Mon sexe brûle d’impatience…

 

***

 

Je commence à peine cette journée. Si tu es au lit, puis-je t’appeler deux minutes, juste pour t’entendre ? Je t’imagine en train d’écouter la pluie…

 

***

 

Il est plus de 11H00.  Je n’ai pas encore réussi à me lever. Le monde derrière la couette est si hostile : la grisaille, mon fils qui me bat froid… l’ombre de ma mère… Lui emboiter le pas ? Même pas la peine d’y penser, j’habite au premier. Je n’y gagnerais que trois mois dans le plâtre. Et toi, mon homme, qui te fais toujours attendre…

 

À qui puis-je demander de me serrer le cou ?

 

***

 

Je suis à la galerie tout l’après-midi. Natacha, malade. Tu peux m’écrire, m’appeler… et faire tout ce que tu veux de mon corps.

 

***

 

Bonjour, chéri. J’aimerais tant me réveiller contre toi, me serrer contre ton sexe, m’en emparer… et faire toutes ces choses que tu évoques si bien. Je te souhaite une très bonne journée et te couvre de baisers.

 

***

 

J’ai joui. Et mon corps reste en émoi bien au-delà de la jouissance. Je n’en peux plus d’attendre. Ton absence m’enrage !

 

***

 

Tu ranimes mes sens... Je ne m’étais jamais sentie aussi sensuelle, tu m’as réconciliée avec ma féminité. Oxum doit être comblée. Je t’aime, mon chéri. Je t’adore. Écris-moi dès que tu peux.

 

***

 

Je suis à la Nation, dans un bar. Je rentre bientôt. Pourra-t-on se connecter ?

 

***

 

J’arrive, chéri, je me glisse entre tes cuisses et tu m’enlaces. Je te souhaite une très bonne nuit. Je t’aime.

 

***

 

J’ai rêvé que je gravissais un rocher immense. Il me semble que c’était Uluru, en Australie. Je ne disposais d’aucun matériel, n’avais que mes ongles pour m’accrocher à la paroi. Une jeune aborigène me précédait… Subitement, elle a basculé dans le vide… et s’est mise à flotter. Je me suis dit que si elle pouvait le faire, je le pouvais aussi. Y’a pas de raisons ! À mon tour, j’ai donc lâché prise. Et ça a été la chute… une chute vertigineuse, qui n’en finissait pas. Impossible de me réveiller. Alors, j’ai sorti mon portable et je t’ai écrit ce message.

 

***

 

Je suis en train de refaire mon salon. Il y’a un bordel incommensurable. Ça va être l’horreur jusqu’à ton arrivée. Écris-moi autant que tu peux.

 

***

 

Il fallait le faire. La moquette en fibre de coco a cassé trois aspirateurs, je n’en pouvais plus. Tout devrait être prêt pour ton arrivée !

 

***

 

Merci ! Ton amour m’aide à transcender la laideur ambiante. Et je n’en demande pas plus, si ce n’est ta présence (physique). Cela viendra, n’est-ce pas, chéri ? Pour l’instant, il me faut boire le poison de l’attente jusqu’à la lie. Et j’enrage de devoir composer avec le temps pour pouvoir t’aimer !

 

***

 

Je suis toujours dans Césaire et autres. Donne-moi une petite heure. Y’a-t-il eu des tentations, mon amour ?

 

***

 

Mon amour, je me suis réfugiée chez un Chinois. Il tombe des cordes et il fait un froid de canard. Tu n’as pas idée comme tu me manques !

 

***

 

Je suis dans le métro et je relis tes messages en m’arrêtant sur les plus hot. Je suis émerveillée par tes chutes, elles sont grandioses. Encore trois stations ! Tu vas être aspiré par ma jouissance. Je ne réponds de rien. Mon sexe suinte déjà…

 

***

 

Te caresseras-tu ?

 

***

 

Je resserre les cuisses sur mes mains… Je geins à la pensée que tu prendras bientôt possession de moi. Je m’abandonnerai, mon amour, éperdument… à tes doigts, à ta langue, à ton sexe. Ma jouissance sera inouïe. À notre démesure.

 

***

 

Oui, plus que deux petites semaines avant de se retrouver. Pour être ensemble une vingtaine de jours, à tout casser. Et après ? Encore deux à trois mois d’attente. Combien de temps tiendrons-nous ? Les amants échouent toujours, disais-tu. Je n’en sais rien. Je sais juste que ton absence est un gouffre hideux… insondable. Tôt ou tard, il m’aura avalée. La fenêtre est ouverte. Je contemple l’immeuble d’en face, l’appartement d’en face… Il est occupé par des musulmans. Ils sont assis à la table de la cuisine, c’est l’heure du petit-déjeuner…

 

La fenêtre est ouverte.

 

Guérir le vide par le vide.

 

***

 

Nous avons mené notre vie comme nous l’entendions, n’avons jamais rien cédé et en payons le prix, chaque jour. Mais pas de regrets. Nous sommes ce que nous sommes. Des héros, à notre manière. Sauf que les héros ne se font pas de cadeau. Tout est dans L’Iliade, nous le savons bien : Pâris enlève Hélène… Hector tue Patrocle, Achille tue Hector, Pâris tue Achille, Philoctète tue Pâris… Agamemnon survit au carnage, mais se fait occire dans son bain par Égisthe.

 

C’est écrit.

 

***

 

Assez d’enfantillages, pitié ! Que vas-tu faire, te venger ? Œil pour œil, dent pour dent ? Je ne t’ai pas répondu car je n’ai pas eu une minute à moi de la journée ! Contrairement à toi, je mène une existence de chien !

 

***

 

Coucou ! Je me suis laissé entraîner dans un super resto thaï par mon amie… Je t’y emmènerai. Tu vas adorer !

 

***

 

« Vous m’énervez. J’ai hâte de vous voir ! », Liliette. P.S : C’est mon amie, qui devient frantic parce que je n’arrête pas de parler de toi. À tout à l’heure, mon amour.

 

***

 

Chéri, tu viens de me faire jouir.  Je t’adore. OK pour les vols, je vais me renseigner. Écris-moi. Je t’embrasse très, très fort.

 

***

 

Mon ange, je t’aime aussi ! Ajoute cela à ta liste de certitudes !

 

***

 

Je viens d’acheter ma robe pour le vernissage et nos soirées à Fès. Elle devrait te plaire. Je te la montre ce soir ?

 

***

 

Elle est longue et moulante… et prend très bien les seins. Voilà, mon ange.

 

***

 

This is chemistry, darling ! Ma libido était retombée au plus bas. Ce qui n’était pas pour me contrarier, car je ne voulais plus m’attacher. Mais tu as fait voler en éclats ces « belles » résolutions.

 

***

 

Je suis rentrée de Nice, mais je n’arrive pas à me connecter. C’est même pas Skype qui fait des siennes, c’est carrément internet ! Près d’une heure que je lutte avec cette box de malheur, ça me rend hystérique ! J’ai tout envoyé valdinguer ! De plus, l’appart est dans un état indescriptible. Les couverts en argent de ma mère sont éparpillés partout ! Dieu seul sait ce que mon fils a fichu pendant mon absence ! Là, il est sorti. Dès qu’il se ramène, je le vire !

 

***

 

Mon miroir est mon pire ennemi. À partir d’un certain âge, ce qui a été le meilleur ami d’une femme se mue en adversaire implacable. Chaque matin, en me coiffant, je redoute la première ride, le premier cheveu gris qui me rappellera que je suis engagée dans un combat perdu d’avance. Dorénavant, je ne me mirerai que dans tes yeux. Dans tes yeux, j’ai toujours vingt ans. Mais pour combien de temps encore ? Lorsque même tes yeux ne me mentiront plus, je saurai que tout est perdu.

 

Alors… Alors, ma foi, bien des choses.

 

Mais ceci est une autre histoire.

 

***

 

C’est « la Nuit des musées », je rentre vers 23H00, my time. Please wait for me. Please !

 

***

 

Je viens de rentrer. Pardon pour le retard ! Peut-on encore se connecter ?

 

***

 

Je n’arrive pas à dormir… J’espère qu’ils consentiront à te « rallonger » une nouvelle fois ton forfait. 

 

***

 

Pour aujourd’hui, je vais t’appeler de Skype sur ton cell. Ce sera payant, mais nettement moins cher qu’un appel de portable à portable. Si tu ne peux me promettre qu’on pourra un jour vivre ensemble, du moins promets-moi qu’on ne se quittera jamais plus aussi longtemps. Je t’aime, chéri !

 

***

 

Je suis à la terrasse du Falstaff, place de la Bastille, devant un expresso. Le soleil est sur le point de se coucher. Je n’arrive pas à savoir si je prends du sucre ou non... Mon pèse-personne me conseillerait plutôt de m’en passer. Et toi, qu’en penses-tu ?

 

***

 

Merci, mon ange. Il fait nuit, maintenant. À quelques mètres de moi, quelques touristes nippons. Ils semblent complètement paumés, ne cessent de retourner leur plan de la ville dans tous les sens. Je pourrais les aider, mais ça ne me dit rien. Un peu plus loin, devant l’opéra, des sans-papiers se sont établis. Ils sont là depuis au moins une semaine... Hier, à la même heure, je serais allée leur parler. Pas ce soir. Ce soir, je veux juste être une sale teigne de Parisienne. Qui se fout de la Terre entière. Qui ne pense qu’à sa bouille. Ce soir, tu me manques.

 

***

 

J’ai reçu la confirmation des réservations. Écris-moi.

 

***

 

Ton message m’est bien parvenu. But I want more…

 

***

 

OK, alors c’est moi qui t’écrirai. Je suis chez ma coiffeuse et j’ai tout mon temps. Elle est Marocaine : il ferait trente degrés à Fès ! Si tu tapes « Riad Damia » sur Google, tu peux faire une visite virtuelle de notre suite…

 

***

 

Encore une journée de merde ! À courir du four au moulin et vice versa. J’en finis pas de tirer sur l’élastique. Le point de rupture a été atteint depuis longtemps… mais, miraculeusement, ça résiste toujours. Miraculeusement. Bâtir sur moi, chéri, c’est bâtir sur du vent. Je ne te promets rien. Sauf que je tiens à toi. Plus qu’à ma vie ! Mais ma vie, en même temps, tu l’auras entendu, je n’y tiens que très modérément.

 

Enfin, bref, je tiens à toi, voilà.

 

Et c’est grâce à toi que je tiens.

 

Noir

 

 

 

 

Lumière sur ELLE et LUI.

 

 

LUI

 

Tout va bien ?

 

 

ELLE

 

Ça va. J’achève de remplir mon rôle de mater familias. Dis-moi quand tu veux que je me connecte.

 

 

LUI

 

Maintenant, si tu es prête.

 

 

ELLE

 

D’accord, juste le temps de prendre une douche.

 

 

LUI

 

Ne mets rien sous le peignoir…

 

[…]

 

 

LUI

 

J’émerge de ma sieste quotidienne avec une furieuse envie de toi. Je peux sentir tes mains, tes lèvres sur mon sexe. Fais-moi jouir, mon ange…

 

 

ELLE

 

Tu seras bientôt là… Je te ferai tout ce que tu me demanderas, et bien plus.

 

 

LUI

 

Quel programme, chérie ! Mais sois sans crainte, je n’abuserai point de tes bonnes grâces. À très vite.

 

 

ELLE

 

Mon amour, tu auras toute autorité pour user… et abuser de tout ce que tu voudras !

 

 

LUI

 

Je suis ton obligé. J’abuserai donc, puisque tu insistes. Permets-moi toutefois de te rappeler que la nature m’a pourvu d’une imagination des plus fertiles…

 

[…]

 

 

LUI

 

Je suis en train d’étudier les meilleures options de vols pour Fès. On en parle tout à l’heure. Je me damnerais pour qu’il nous soit permis d’intégrer notre suite dès ce soir.

 

 

ELLE

 

Je paierais également très cher pour être à tes côtés, de préférence très

 

 

LUI

 

Oups ! Je n’ai pas reçu la fin de ton message.

 

 

ELLE

 

… de préférence très loin d’ici. J’ai été surprise par le métro. Jai dû descendre précipitamment pour ne pas rater ma station. Mon amour, je dois ressortir pour traduire un conference call. Je devrais être rentrée vers 23H00. Attends-moi.

 

 

LUI

 

Je t’attendrai. Bon courage.

 

 

ELLE

 

I came for nothing. The American guy never came, claiming a computer problem. Je rentre. À tout de suite !

 

 

LUI

 

Je ferme les yeux… et je te vois étendue, lascive, en travers de notre couche mauresque, vêtue de tes seules boucles d’oreilles (celles que je t’ai promises). Je m’approche. Tu as les cuisses entr’ouvertes… et les mains entre les cuisses. Le spectacle de tes doigts sur fond de sexe me fige sur place. Tu étends le bras et me saisis la verge… Avec tendresse et application, tu entreprends de me masturber. Mon érection est à présent totale, une invitation à ta bouche. Tu te redresses et de tes lèvres m’effleures le membre. Sa fermeté te flatte et t’encourage : tu le lèches sur toute sa longueur. Je me penche et te caresse… Tu écartes les jambes. Je comprends le message et, lentement, t’introduis une phalange. Tu réagis par un mouvement rotatif du bassin… et en accentuant l’emprise de ta bouche sur mon sexe. Ton regard cherche le mien, le trouve. Je n’y tiens plus… me laisse aller. Je jouis longuement. Abondamment. Le goût de ma semence parachève ton émoi et tu jouis à ton tour, en serrant les cuisses tel un succube.

 

[…]

 

 

 

 

ELLE, de mémoire

 

Je suis en train de boucler mes comptes… Je me dis que dans une semaine, très exactement, c’est ma valise que je serai en train de boucler. Bon courage pour cette longue journée.

 

***

 

Je n’ai fait que mon devoir. Devoir accompli avec un plaisir certain. A très vite.

 

***

 

Valise trouvée. Ça, c’est fait. Je continue…

 

***

 

Tout va bien ? Je suis sans nouvelles depuis un bout de temps. J’ai essayé de t’appeler, mais ça ne passe pas. Je m’inquiète…

 

***

 

Je t’ai pourtant écrit plusieurs fois. Je t’envoie de nouveau mon dernier message. Dis-moi si cette fois tu le reçois. Le voici : bonjour, chérie. Je suis très heureux que tu aies réservé les billets pour Fès. Je procède à la réservation de notre suite dès que ma connexion internet est rétablie. Si tu as un moment, essaie d’appeler la mairie pour voir si l’attestation est prête… L’imminence de nos retrouvailles provoque en moi des sentiments mêlés et contradictoires : excitation, bonheur extrême, frustration ineffable... Écris-moi aussi souvent que tu le souhaites. 

 

***

 

Je fais les boutiques, mon amour. Je t’écris plus longuement aussitôt que je rentre.

 

***

 

Trente degrés à Fès ? Bien ! Je vais sortir ma collection de chemises et corsaires en lin. Et toi, tu sortiras ce que tu as de plus sexy…

 

***

 

Merci, chérie. Je t’imagine dans le métro bondé. J’aimerais me coller contre toi et te caresser discrètement le sexe sous ta jupe. Ce soir, sur Skype, soyons fous ! Je te veux entièrement nue face à la caméra. Nue et délurée.

 

***

 

Oui, je me caresserai. Aimerais-tu me regarder ?...

 

***

 

Je vais me rendre à un concert dans quelques instants. Mais continue à m’écrire et à me donner de tes nouvelles.

 

***

 

J’espère que tu as bien dormi. Moi, j’ai passé une nuit  sublime : tu ne m’as pas quitté… et je me réveille le cœur en apesanteur. Samedi prochain, à la même heure, tu seras en train de te faire (encore plus) belle pour le vernissage… et je serai là pour te flatter.

 

***

 

Excellente journée à toi aussi. Je pense à toi. Je sors faire les boutiques… Je t’embrasse très, très fort.

 

***

 

J’ai fait le plein de cadeaux pour toi et ton fiston. Continue à me donner de tes nouvelles.

 

***

 

Je me réveille à l’instant. Dimanche : pas de femme de ménage, ni de cuisinière, ni de chauffeur... Je donne quelques coups de plumeau et je sors me trouver quelque chose à manger. Ces corvées, cependant, ne m’empêchent pas de penser à toi. Et dans mes pensées, ce matin, tu es très peu vêtue… Je te désire à en crever. Dis-moi des choses douces et coquines. Parle-moi d’amour… parle-moi de ton sexe et de mes mains.

 

***

 

Merci infiniment pour ces paroles. Je suis comblé et t’étreins corps et âme. On se connecte quand tu veux. Je suis à la maison toute la journée.

 

[…]

 

 

 

 

ELLE

 

Où es-tu ? Écris-moi, please !

 

 

LUI

 

Je faisais la sieste. Là, je suis en train de polir les vers que je t’ai composés, hier. J’espère te les envoyer très bientôt, dès que ma connexion internet sera rétablie…

 

 

ELLE

 

Oh ! chéri. Je t’en conjure, dis m’en quelques mots…

 

 

LUI

 

Ce poème-ci est plus long que les autres. Il fait quelque 80 vers. Je t’y invite à rêver avec moi : un rêve de voyage… un voyage de rêve…

 

 

ELLE

 

Un rêve sorti des Mille et une Nuits, mon amour ?

 

 

LUI

 

Des Mille et une Nuits et de bien au-delà.

 

 

ELLE

 

Dis m’en juste un tout petit bout…

 

 

LUI

 

Le début ? Voilà :

 

Toi et moi

Et quelque alcôve

Au royaume des Maures […]

 

 

 

 

ELLE, de mémoire

 

Toi et moi

Et quelque alcôve

Au royaume des Maures… Toi

Et moi… en terre

De Bhârat

Remontant les foules

Vers nous-mêmes

Une boucle ou deux : Jaipur

La ville rose

Khyber Pass

Si redouté de l’Anglais

Et nous voilà franchissant le Karakoram

Attentifs à l’obsédante autant

Que fuyante Shangri-La

Bond de génie…

Toi et moi

Aux anciennes

Indes bataves

Arpentant le temple de Borobudur

En territoire Austral

Méditant au pied d’Uluru

À Rapa Nui

Faisant l’amour sous les yeux calcaires

Des Moais indéchiffrables… Nous effacerons

Le Pacifique

Accosterons au Nouveau Monde

Nous parcourrons la cordillère des Andes

Marcherons dans les pas d’Hiram Bingham

En empruntant d’antiques chemins

Nous passerons Cuzco 

Investirons le pays Maya

Redécouvrirons Tenochtitlán

Teotihuacán Palenque Tikal

Chichen-Itzá

Nous interrogerons le Ciel

Du haut de la Pyramide du Soleil

Nous choirons

Comme par magie

Au fin fond de la Vallée des Rois face

Aux portes d’Hatshepsout

Nous fouillerons les Montagnes de la Lune

En quête des sources du Nil

Nous chercherons et trouverons

Sous les murailles du Grand Zimbabwe

Les mines fabuleuses de Sulaiman :

Saphirs rubis aigues-marines… pour donner le change

À l’émeraude de ton regard

Notre route

Telle celle de Roxanne et d’Alexandre

Sera jalonnée de cités nouvelles

Bâties – toutefois

Non de pierres mais de vent

Cités d’éther

Où les amants des temps à venir

Pourront dans leurs rêves

Trouver refuge

Oui

Ma folie

Faisons ce voyage

Dès demain

Dès ce soir

Faisons ce voyage faisons

Ce voyage !…

Un de ceux

 

Dont on ne revient pas

 

 

28 mars 2010 – 26 mai 2010

 

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Point barre, revue de poésie contemporaine

 

La revue Point barre, publiée par les Éditions Vilaz Métiss, avec le concours de l’Institut français, est la première revue mauricienne entièrement dédiée à la poésie. Elle est ouverte à tous les poètes, locaux et étrangers, quelles que soient leur sensibilité et langue d’expression ; les textes proposés, obligatoirement inédits, sont jugés uniquement sur leurs qualités littéraires et leur conformité aux thèmes définis. Point barre compte parmi ses collaborateurs réguliers la plupart des poètes mauriciens.

 

VIDÉOS

 

Lancement du No. 6 de Point barre (au CCB) :

http://youtu.be/amsZ3ED4wdg

 

Éric Triton, répétition pour le lancement des Nos. 9-10 de Point barre :

http://youtu.be/Z3EHxglviCM

           

Lancement des Nos. 9-10 de Point barre (à l’IFM) :

http://youtu.be/wrF3URKYUJE

 

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 No. 1                                         No. 2                                            No. 3

 

COVER PB6 OUTSIDE 2 cover pb4 600dpi                      

 No. 4                                     No. 5                                         No. 6

 

 POINT BARRE No. 7 FEB10.jpg          

 No. 7                                      No. 8                                          Nos. 9-10

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Nos. 11-12

 

 

Point barre 11-12« Court toujours » : sur les rayons depuis le 20 octobre 2011.

 

Consacré aux poèmes courts, ce numéro double rassemble trente-trois textes proposés par des poètes issus des quatre coins du monde : Maurice, Réunion, Cameroun, Tunisie, France, Belgique, Italie, Grèce, Iran, Inde, Martinique, Guadeloupe et Québec. Il comporte également un recueil inédit de Malcolm de Chazal, Humour rose, offert par la Fondation Chazal et introduit par un article de Robert Furlong. Les poèmes sont agrémentés de quatre illustrations originales de Laval Ng. La préface est signée Daniel Picouly.

 

Figurent au sommaire :

 

Muriel Carrupt (France) - Ariana Cziffra (île Maurice) - Georges Soleilhet (France) - Daniel Maximin (Guadeloupe) - Daniel Leduc (France) - Umar Timol (île Maurice) - Patricia Laranco (île Maurice / France) - Francine Minguez (Québec, Canada) - Danièle Marche (France) - Ameerah Arjanee, 17 ans (île Maurice) - Tahar Bekri (Tunisie) - Sylvestre Le Bon (île Maurice) - Lisa Ducasse, 13 ans (île Maurice) - Mandakranta Sen (Inde)Patrice Treuthardt (La Réunion) - Arnaud Delcorte (Belgique) - François Maubré (France) - Michel Ducasse (île Maurice) - Reza Shirmarz (Iran) traduction de Babak Sadegh Khandjani - Nikos Bazianas (Grèce) traduction de Babak Sadegh Khandjani - Rita Malhotra (Inde) - Fabrizio Caramagna (Italie) traduction d’Elena Aschieri - Alex Jacquin-Ng (île Maurice) - Marcel Zang (Cameroun) - Judex Viramalay (île Maurice) - Vinod Rughoonundun (île Maurice) - Quraishiyah Durbarry (île Maurice) - Damien Gabriels (France) - José Le Moigne (Martinique)Anil Rajendra Gopal (île Maurice) - Yusuf Kadel (île Maurice) - Pamela Cooper (Québec, Canada) - Khal Torabully (île Maurice).

 

SOMMAIRE – No. 1, octobre 2006

 

Pg 3

DIRECTION

Roger Vilmont, Cri

Ming Chen

Pg 4

 

Yusuf Kadel, When… 

COORDINATION

Pg 7

Yusuf Kadel

Lindsey Collen, Lalang grefe 

 

Pg 10

COMITÉ DE LECTURE

Michel Ducasse, Le mot retrouvé

Gillian Geneviève

Pg 12

Alex Jacquin-Ng

Gillian Geneviève, Le mot, libre 

Umar Timol

Pg 14

 

Sedley Assonne,  Eluard’s Walls et autres poèmes

CONCEPTION  GRAPHIQUE

Pg 18

Azna Kadel

Rattan Gujadhur, Ode to Ms Rice

 

Pg 20

IMPRESSION

Sylvestre Le Bon, Liberté

Cygnature publications

Pg 22

Magic Lantern Complex

Umar Timol, Que faites-vous monsieur ?

route Royale, Rose-Hill

Pg 25

 

Irfaan Manjoo, Cage…

CONTACT

Pg 26

Yusuf Kadel

Jean Claud Andou, Graffitis

yhkadel@yahoo.com

Pg 28

 

Alex Jacquin-Ng, Libellules et Sale Vu  

RÉCEPTION DE TEXTES

Pg 29

Umar Timol

Yoonoos Peerbocus, Slummite

barre.point@gmail.com

Pg 30

 

Jocelyn Siou, Thérapie soft

 

 

MORCEAU CHOISI

Umar Timol (île Maurice), Que faites-vous monsieur ?

Que faites-vous

monsieur

après avoir décapité un enfant 

 

est-ce que vous retournez chez vous

l'âme sereine

le cœur tranquille

content d'avoir fait du bon boulot

 

est-ce que vous lisez votre journal

monsieur

en buvant votre café

 

est-ce que

monsieur

vous regardez les infos à la télé

en vous disant

que les politiciens c'est de la merde 

 

est-ce que vous pensez

monsieur

à votre association 

qui aide les pauvres du quartier

 

est-ce que vous vous dites

monsieur

 

que vous méritez une promotion

que vous en avez marre

d'en être toujours là

après de si longues années de carrière

 

est-ce que vous pensez

monsieur

à l'emprunt bancaire qu'il faudra rembourser

ou aux études des enfants

ou à l'inflation qui ne cesse d'augmenter

 

que faites-vous

monsieur

après avoir décapité un enfant

 

est-ce que vous racontez un conte

à votre fille

ou à votre fils avant

qu'il ne s'endorme

est-ce que vous leur faites des câlins

en rêvant

de leur glorieux avenir

 

est-ce que

monsieur

vous téléphonez à votre meilleur ami

pour lui parler de vos petits soucis

ou vous téléphonez

à votre vieille maman

pour avoir de ses nouvelles

 

que faites-vous

monsieur

après avoir décapité un enfant

 

est-ce que vous allez au restaurant

est-ce que vous aimez la cuisine exotique

ou vous préférez dîner à la maison

 

que faites-vous

monsieur

 

est-ce que

vous faites les mots-croisés

ou le sudoku

ou vous lisez un bon livre

ou peut-être que vous regardez un film

 

monsieur

 

que faites-vous

monsieur

après avoir décapité un enfant

 

est-ce que tard la nuit

vous baisez gentiment votre petite épouse

 

ou vous préférez vous branler

 

que faites-vous monsieur

 

est-ce que vous pensez

monsieur

parfois

à l'enfant que vous avez décapité

 

est-ce que vous pensez

à cette petite tête

qui gît à des mètres du corps

 

est-ce que vous pensez

monsieur

à la souffrance

à sa souffrance

chair innocente qui se brise

déchire

éclate

qui se répand

 

que faites-vous

monsieur

après avoir décapité

un enfant

 

que faites-vous 

 

monsieur

 

 

Né en 1970, Umar Timol a publié trois recueils chez L’Harmattan : La Parole testament (2003 ; mention, prix Grand Océan), Sang (2004) et Vagabondages (2009). Il a participé à de nombreux ouvrages collectifs parus à Maurice et à l’étranger.

 

SOMMAIRE – No. 2, avril 2007

 

Pg 2

DIRECTION

Khal Torabully, Préface

Ming Chen

Pg 7

 

Marie-Françoise Juste, Hommage à Emmanuel Juste

 

Pg 8

COORDINATION

Emmanuel Juste, Pour une résurrection

Yusuf Kadel

Pg 9

 

Umar Timol, On ne pourra jamais

 

Pg 10

COMITÉ DE LECTURE

Ananda Devi, Trois notes

Gillian Geneviève

Pg 16

Alex Jacquin-Ng

Abdellatif Laâbi, Les fruits du corps

Umar Timol

Pg 19

 

Jocelyn Siou, R18+ pour détabouisés

 

Pg 19

IMPRESSION

Arnaud Delcorte, Trois poèmes courts

Cygnature publications

Pg 20

Magic Lantern Complex

Yusuf Kadel, En marge des messes (extraits)

route Royale, Rose-Hill

Pg 21

 

Gillian Geneviève, Ce soir je t’ai aimée 

 

Pg 22

CONTACT

Odile Le Chartier, Cléo 

Yusuf Kadel

Pg 23

yhkadel@yahoo.com

Catherine Boudet, Écriture-Limbes

 

Pg 24

 

Sylvestre Le Bon, Belle créole

RÉCEPTION DE TEXTES

Pg 25

Umar Timol

Vinod Rughoonundun, Tu as écrit

barre.point@gmail.com

Pg 27

 

Alex Jacquin-Ng, Jeux naïfs 

 

Pg 27

 

Shawkat Toorawa, Layla

 

Pg 28

 

Jean Claud Andou, Sadisme fleur bleue 

 

Pg 29

 

Michel Ducasse, Caresses buissonnières

 

Pg 30

 

Jean Claude Abada Medjo, Hâte-toi lentement 

 

Pg 31

 

Anil Rajendra Gopal, À toi compagnon

 

Pg 33

 

Rattan Gujadhur, A very casual meeting

 

Pg 34

 

Vincent Pellegrin, Voyage

 

Pg 36

 

Marie-Françoise Juste, Au temps de l’eau

 

           

 

MORCEAU CHOISI

Abdellatif Laâbi (Maroc), Les Fruits du corps

 

Dans les fruits du corps

tout est bon

La peau

le jus

la chair

Même les noyaux

sont délicieux

 

 

 

Celui qui n’a jamais

goûté à l’interdit

qu’il me jette

la première pomme

 

 

 

Misérables hypocrites

qui montez au lit

du pied droit

et invoquez le nom de Dieu

avant de copuler

De la porte

donnant sur le plaisir

vous ne connaîtrez

que le trou aveugle

de la serrure

 

 

 

Quand les théologiens

enturbannés ou non

se mêlent de sexe

cela

me coupe l’appétit

 

 

 

Je peine à lire

les traités d’érotologie

La gymnastique m’ennuie

Si l’amour

n’était pas

création

œuvre personnelle

j’aurais déserté son école

 

 

 

Portrait de femme

avec enfant

Il a six ans

peut-être sept

Et il lui va

à merveille

 

 

 

Mes enfants

croient peut-être

que je n’ai pas de sexe

Moi

je n’ai jamais douté du leur

 

 

 

L’iris a fondu dans l’iris

Que nous arrive-t-il ?

La faim

n’est plus la faim

La soif

n’est plus la soif

Graine de cannibales

nous faisons mine

de dresser la table

Juste pour se manger des yeux ?

 

 

 

Tu me donnes la main

ce qui s’appelle donner

Et tu sais jusqu’où

ira la mienne

Elle entreprendra d’abord

la nuque satinée

Descendra pour s’égarer

entre monts et vaux

Puis mettra le cap

sur la perle flottante

bivouac de tes délices

 

 

 

Quand je prends

l’initiative

je ne fais que t’obéir

Alors dicte-moi

Tu sais que je suis

un bon scribe

 

 

 

Me lasser

moi

Rechigner à la divine besogne ?

Je suis un forçat

qui en redemande

 

 

 

Je ne me suis jamais incliné

devant quelque puissant que ce soit

Devant toi

si

ô ma souveraine

 

 

 

Nous avons tout le temps

pour peindre cette toile

et nous en revêtir

Sculpter cette idole

et la manger

Ecrire ce poème

et le brûler

 

 

 

Sans ablutions

je fais ma prière

tout nu

Et m’est avis

que le ciel apprécie

 

 

 

À n’importe quel âge

en amour

on est tous

des débutants

 

 

Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès (Maroc). Il fonde en 1966 la revue Souffles, qui joue un rôle considérable dans le renouvellement de la culture au Maghreb. Son combat d’intellectuel et d’opposant lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Il vit en France depuis 1985. En plus d’une production poétique constante, il a publié des romans, des pièces de théâtre, ainsi que des ouvrages pour la jeunesse. Par ailleurs, il a traduit en français de nombreux poètes arabes contemporains. Il a obtenu en 2006 le prix Alain Bosquet pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

 

SOMMAIRE – No. 3, octobre 2007

 

Pg 4

DIRECTION

Edouard J. Maunick, Géographie d’un exil

Ming Chen

Pg 8

 

Alex Jacquin-Ng, Les Paradis paradoxaux

 

Pg 9

COORDINATION

James Noël (Haïti), Fleur de Sang

Yusuf Kadel

Pg 10

 

Michel Ducasse, Beau Délire

 

Pg 12

COMITÉ DE LECTURE

Arnaud Delcorte (Belgique), Partir

(Ile Maurice)

Pg 13

Gillian Geneviève

Ananda Devi, Le Chant de Radha

Alex Jacquin-Ng

Pg 18

Umar Timol

Catherine Boudet (La Réunion), Anamnèse

(La Réunion)

Pg 19

Catherine Boudet

Claude Pierre (HaÏti), Magnétiseur et Somnambule

 

Pg 21

 

Yusuf Kadel, En Marge des messes (extraits)

RÉVISION ET CORRECTIONS

Pg 22

Michel Ducasse

Daniel Maximin (Guadeloupe), Portrait du canal Saint-Martin

 

Pg 25

 

Gillian Geneviève, Ode au chaos

IMPRESSION

Pg 26

Cygnature Publications

Denis Heudré (France), Un Arbre noir

Magic Lantern Complex

Pg 26

route Royale, Rose-Hill

Jean Claud Andou, La Route du mal

 

Pg 27

 

Jocelyn Siou, Temps retrouvé

CONTACT

Pg 28

Yusuf Kadel

Emmanuel Richon (France), Mo donn twa

yhkadel@yahoo.com

Pg 29

 

Jeanne Gerval-Arouff, Sur l’Autel de feu et d’eau

 

Pg 31

RÉCEPTION DE TEXTES

Ernest Moutoussamy (Guadeloupe), La Chevelure du passé   et du présent

Umar Timol

barre.point@gmail.com

Pg 32

 

Judex Viramalay, Antichambre

      

Pg 33

 

Rattan Gujadhur, Marché Central, Port-Louis

 

Pg 34

 

Josaphat-R. Large (Haïti), L’Impossible et Immortel  Amour

 

Pg 35

 

Sylvestre Le Bon, Les Vases clos

 

Pg 36

 

Tahar Bekri (Tunisie), Tombeau de Baudelaire

 

Pg 37

 

Umar Timol, Ou ene passante

 

Pg 39

 

Anil Rajendra Gopal, Les Pleurs du mâle

 

 

MORCEAUX CHOISIS

Daniel Maximin (Guadeloupe), Portrait du canal Saint-Martin

Ton siècle avait deux ans. Toi, tu as eu dès le départ un destin calibré : l'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie… prisonnier d'une tranchée. Avec ta discrétion de travailleur mâle fondu dans la brume du matin, marchant droit vers ton utilité, en bordure d'ateliers, d'usines et d'entrepôts, blanchi aux sables et aux moulins, noirci de fours et de charbon. Sur le dos de tes eaux, on t'a fait colporter des lourdeurs de farines, de sucres, de barriques et de matériaux. Transitaire de péniches harassées de flottaison basse, traînées en laisse comme des bœufs lourds, ce que le négoce a inventé de plus adéquat pour manifester sa haine de la grâce et du superflu, sa confiance petite en la pesanteur, sa laideur satisfaite de l'utile et du bien rempli. Transporteur de vivres en lieu de soif de vivre, tu savais dès l'origine que tu n'aurais pas de destin marin d'écumes et de tempêtes, figé dedans Paris comme un grand sexe raide couché sans sentiments, docile à ton écoulement régulé pour la dégustation des rassasiés, les sueurs éjaculées en sucres, le blé battu léger pour les faims riches de pains blancs. Et tu fus privé même de pénétrer la Seine en sa féminité par le préservatif d'une dernière écluse prise à la Bastille à ton débouché vers son lit. Et d'Apollinaire à Toulet, une hiérarchie d'images étalonne ta peine prosaïque venue après sa joie : sous le pont Mirabeau coule la Seine/ et nos amours… qui se traduit pour toi : Sur le canal Saint-Martin glisse/ lisse et peinte comme un joujou/ une péniche en acajou. Sans la taille requise pour le tragique ou le romantique, ton modeste fleuve du mal n'a pas droit au sérieux des crues et des débordements.

 

Tu n'es d'ailleurs pas de naissance un Parisien. Cadeau de Noël grandiose qu'a voulu faire l'Empereur aux Parisiens : donnez-leur de l'eau, avait suggéré Chaptal ! Grenier à eau pour éteindre les soifs en rébellion, exhiber un jaillissement de fontaines publiques en superflu offert aux yeux nécessiteux. Puis tu es devenu le raccourci commode pour s'économiser les détours de la Seine, la capricieuse qui s'est offerte une capitale docile au ralenti de ses méandres, la féminine qui se décore d'un palmarès de monuments et de poèmes, et se la coule douce, et s'en va vers la mer, en passant comme un rêve... Paris ne t'a naturalisé qu'en fin de siècle, après avoir colonisé ta Villette natale saoulée de vin guinguet, à l'époque du naturalisme, la littérature putride que Zola l'émigré encore italien avait conçue en surveillant aux douanes le trafic de tes docks.

 

Tu n'as pas su impressionner les peintres, par absence de mouvements vifs de l'onde ni moirures de soleil levant, car tu coules si lentement qu'on dirait à la moindre brise que tu remontes ton courant. Au mieux peux-tu être fier d'avoir accueilli un temps sur tes berges le Salon des Refusés

Ta lenteur trop plane et ton eau décolorée ne t'ont servi à retenir que ton fidèle Sisley, lui qui t'a rendu beau grâce à ton peu de ciels et ton peu d'eaux, sans nostalgie de bords de Marne, de berges d'Oise et de Fontainebleau. La rigueur de tes berges a encadré son souci de structure, sans laisser aucun flot outrepasser la toile.  Le peintre irréaliste a eu un siècle d'avance sur ta réalité présente. Ses chefs-d'œuvre : Vues du canal, trônent  pourtant loin de toi  avec vue sur la Seine depuis la gare d'Orsay, ou alors seulement en posters dans les livings de standing avec vue imprenable sur ton bassin de Villette, mais c'est ton paysage réel qui a rejoint sa vision, et colore aujourd'hui les dimanches piétonniers de reflets d'aquarelles et de loisirs sereins, sans spleen ni orages désirés.

 

A son tour, Baudelaire, le poète au grand cœur des Tableaux parisiens, a peint les personnages de ton décor sans jamais cesser de tourner autour de ton image et de ton âme passante, malgré quarante déménagements pour fuir le lyrisme du Carrousel, les cafés des véfour, l'aumône en fausse monnaie : Voilà un paysage selon ton goût; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir! Le commerce et l'industrie ont gagné le terrain, la nature n'est plus symbole de romantisme, les orages ne se sont pas levés pour la jouissance des bateaux ivres, la bourgeoisie classe ses idées reçues, relègue ses Goriot à hauteur des mansardes. La ville subit la loi des bourses et du marché, le beau envahi par la marchandise cherche refuge sur les quais du vieux Paris. On classe les monuments des quartiers déclassés.

 

Alors le minéral et les pavés, le gaz des réverbères et l'électricité intègrent la poétique pour éclairer les merveilleux nuages et les étoiles perdues. Le Paris des poètes résiste en les faisant dandys buveurs de quintessence, flâneurs indifférents à l'empire des rentiers. Tes berges entre deux eaux deviennent le meilleur décor de la mélancolie pour le passant-poète heurté de vers rêvés, trébuchant sur les mots, peignant les matins blêmes de rimes crépusculaires. Le Baudelaire parisien porté par l'horreur du domicile, quitte les quais de Seine pour les lits hasardeux de tes berges de canal, du Marais du Temple rue Toudic et de la rue d'Angoulême au faubourg Saint-Denis. Pour finir par rêver à l'hôtel du Chemin de fer du Nord : aux ports de Rotterdam, de Batavia et de Tornéo, chercheur de voie lactée au raz des voies ferrées. Il jette alors son encre au fond de ton spleen, pour décrire ta miséreuse muse citadine,  la prostitution fraternitaire, les veuves pauvres, les chiens marrons, les âmes flagellées de chagrins de ménage en guise de mal d'amour, les   contagieux noyés dans ton Dixième entre deux cimetières et trois hospices, toute une humanité sœur de sa compassion, dont les pleurs salent ton eau et dont les sueurs fanées d'absinthe ne grimpent au ciel qu'à cheval sur l'ivresse enfumée.

 

Tu lui es resté longtemps fidèle toujours prêt à cueillir ses cauchemars entre tes canaux assez noirs pour héberger le cortège de ses spectres, des bohémiennes et des chiffonniers de la nécessité. Comme aujourd'hui encore cette Antillaise amaigrie debout entre ses deux valises près de la gare de l'Est juste au coin du faubourg Saint-Martin, tremblante de folie douce entre départ et arrivée d'on ne sait quel cauchemar ferroviaire. 

 

Tu es devenu parisien sans secours de Paris, qui n'avait pas prévu ce que tu es devenu, et ta ville est devenue amoureuse de toi. On t'a inscrit à l'Inventaire des sites pittoresques, avec un accessit au Patrimoine de l'humanité. Ni monument ni historique, tu témoignes plutôt de ce qu'il peut y avoir d'humanité préservée d'un héritage sans testament, aux yeux des Parisiens au cœur encore bohème qui saucissonnent sur tes berges avec l'argent du beurre, et se donnent rendez-vous sur tes berges aux soirs de belle saison pour un pique-nique, un verre devant chez Prune ou un dîner en terrasse aux restaurants du quai de Valmy, de Poêle deux carottes au Chaland, assis sur tes pavés sans plage ni révolte, rassurés par ton eau apparemment dormante qui ne saurait songer à noyer leurs avenirs.  

 

 

Daniel Maximin est né à Saint-Claude (Guadeloupe) le 9 avril 1947. Il est actuellement Conseiller à la Mission pour les Arts et la Culture au Ministère de l'Éducation nationale. Parmi ses nombreux ouvrages : L'Ile et une nuit (Paris: Seuil, 1995), Tu, c'est l'enfance (Paris: Gallimard, 2004) et L'Invention des Désirades (Paris: Présence Africaine, 2000).

 

***

 

Alex Jacquin-Ng (île Maurice), Les Paradis paradoxaux

 

(Rhapsodie un : Spleen blousé)

 

Roland s’est cassé à la tour sombre,

La geste des méchants héros continue,

Condamné à peindre sur les ténèbres nues

Roland n’est plus qu’une ombre

 

Le spleen l’a blousé

Chevalier pédant

Deux petits pieds sur une patte

Chablis dans une main

Canapé rance dans l’autre

Oui je sais, oui je sais

Faux cul

Vendu à la cause

 

Roland s’est barré à la tour sombre,

Et cela reste un mystère,

Il change le paradis en enfer

Roland à la mine sombre

 

(Rhapsodie deux : Spleen blues)

 

Rose prose

Baise de braise

Salope à clope

Interlope de lopettes

 

Opérette d’intellects

Pipes sélectes

Introït coïtal

Coïtus impromptu

Je suis l’héautontimorouménos

J’ai un énorme hachoir à viande

Je hache

Je tranche

Les mots

Les gens

 

Je suis l’héautontimorouménos

J’ai une bite énorme

Je baise

J’encule

La prosodie

« La poésie »

 

(Rhapsodie trois : Spleen gros bleu)

 

Alex ? Alex ! Qu’est-ce que tu fais là ?

 

Crénom !

Je suis un oxymoron

Je viens de la rue

Et je suis assis dans les salons

De l’Ouranos

 

Crénom !

Je suis le fils bâtard de Dionysos

Je viens de la rue

Et je flatte la croupe maigre

 

De Perséphone

 

Crénom !

Je suis la folie

De ne pas connaître mon rang

Je suis la rage

De vous croire

 

Je viens de la rue

Mon père est ce bâtard de cordonnier

Ma mère c’est cette conne de domestique

 

Crénom !

Je suis Roland

Et ceci est ma geste

Je suis Roland la folie

Et je coupe

Et je hache

Les gens

Les mots

 

Je suis Roland la colère

Et je baise

Et j’encule

« La poésie »

La prosodie

 

Crénom !

Je suis Roland…

 

 

Alex Jacquin-Ng s’est signalé grâce à une mention au prix Jean Fanchette 2003 pour son recueil La Geste du méchant héros. Son écriture se distingue par un esprit féroce et une audace certaine. Il est unanimement considéré comme un des meilleurs espoirs de la poésie mauricienne.

 

***

James Noël (Haïti), Fleur de Sang

pour grain de poussière
démord la vie
dévie la mort
le vent galope la corde au cou
en fracas d'élégie sur étrier

temps mis à mort au fil du temps
écartelé de feuilles mortes
de parenthèses à bras ouverts
pour des oiseaux en filigrane
d'attouchements à gants blessés
pour des baisers derrière la porte

rose
effleure effleure
effleure bouquet de poing
très bien tendu du cannibale
hélant oyé et hallali

que par le bout des certitudes
ces affaires tranchées de cervelles d'hommes
la honte puisse rendre
l'exquise couleur
d'une corolle de sang

James  Noël,    en  Haïti  en  mars  1978,  est poète et comédien. Son premier recueil, Poèmes à double tranchant / Seul le baiser pour muselière (finaliste, Grand Prix des Amériques insulaires d’Ouessant - 2005) est considéré comme une œuvre majeure de la littérature haïtienne.

 

***

Édouard J. Maunick (île Maurice), Géographie d’un exil

Lieu premier :

… ce que les jours te cachent /

ce que les nuits ignorent /

organise ton exil

pour le compte du hasard

qui ne mande ni n’accorde /

le temps est temps qui passe

sans savoir où tu es /

sans savoir où tu vas /

n’ayant pour seule boussole

que ton sang vagabond /

il coule de mille sources

et jamais ne sommeille /

il irrigue l’unique terre

de ton arbre ancestral /

il ensemence les mers

de tes plus fous départs /

ton vrai nom est Métis…

Nous ne sommes de nulle part

Arrivés de partout /

avec ou sans passeport…

 

Lieu deuxième :

…L’ÎLE était quelque part /

éclat du Gondwana

ou bris de Lémurie /

peu importe la légende /

terre non appartenue

du côté de l’austral /

baptisée sans baptême

– la Croix viendra plus tard –

de noms de traversée

arabo-swahili

de Dina moraze

ou de Dina mashriq /

depuis près de dix siècles /

comme Cirné ou Cerné /

autre baptême / autres fables /

prélude incantatoire /

rumeurs avant-coureuses

d’une saga insulaire…

 

Lieu troisième :

… aux portes de la parole

une solitude-ébène /

une paresse-dodo. /

L’ébénier abattu

pour coque imputrescible /

assurance hollandaise

de naviguer indemne

pour la gloire de Nassau. /

Le dodo expulsé

de la présence de drontes

à grands coups de pagaie /

triste frasque de marins

en relâche dans un port

sans tavernes ni bordels /

vengeance d’autant gratuite

que la chair de l’oiseau

s’inscrivait interdite

aux nuits déjà frugales

de matelots empêchés

de tirer une bordée…

 

Lieu quatrième :

… à quelles portes frapper /

quel vocable emprunter

pour la géoprésence

d’une terre sans terroir /

de rivières anonymes /

chutes / vaisseau souterrain

resurgi grand bassin

loin / très loin de quel Gange /

secrète errance de source

soudain parmi les pierres. /

À quel saint se vouer

pour qu’une terre s’appelle

et s’installe souveraine

sans couronne ni diadème /

de quoi forcer le sort

de quelle folie flibuste

que seule la mer gouverne

noyée de solitude. /

Et voilà un naufrage

qui entre dans l’histoire

 

Lieu cinquième :

… à ne jouer qu’au jeu

d’un tagdir* de mystère

où les jours s’entremêlent

pour un oui pour un non /

n’ajoute rien à dieu

ni au diable / ni à toi

dont le sort déambule

en vagues d’incertitude /

tant tu sembles cloué

au poteau des douleurs /

– pas celui des couleurs

arc-en-ciel de Rimbaud –

mais à la place / une croix

d’ébène de circonstance /

décor tragi-comique

d’un calvaire insulaire. /
L’exil n’est ni question

l’exil n’est ni réponse /

il te faut lire ailleurs                             

ta fraction de genèse.                       

 

Né à Flack, île Maurice, en 1931, Edouard J. Maunick, d'abord instituteur puis bibliothécaire, a collaboré, pendant de nombreuses années, à l'ORTF. Il a été conférencier dans le monde entier.  En 1978, il devient rédacteur en chef de Demain l'Afrique. Il a dirigé, à L'Unesco, le service des éditions et des publications puis a été nommé ambassadeur de l'île Maurice auprès de la République d'Afrique du Sud. Ami personnel de Léopold Sédar Senghor et de Nelson Mandela, Maunick est l'auteur d'une œuvre importante en poésie et en prose, parmi laquelle on peut noter Mascaret ou le Livre de la mer et de la mort (1966), Ensoleillé vif (1976) qui a obtenu le prix Apollinaire, En mémoire du mémorable (1979), Saut dans l'arc-en-ciel (1985). Il est chevalier de la Légion d'honneur.

 

 

SOMMAIRE – No. 4, avril 2008

 

Pg 3

DIRECTION

Catherine Servan-Schreiber, Préface

Ming Chen

 

 

Pg 7

COORDINATION

Richard Rognet (France), Matin d’automne…

Yusuf Kadel

 

 

Pg 8

COMITÉ DE LECTURE

James Noël (Haïti), Contre Poème

(Île Maurice)

 

Gillian Geneviève

Pg 9

Alex Jacquin-Ng

Jean Claud Andou (Île Maurice), Poubelles

(La Réunion)

 

Catherine Boudet

Pg 10

 

Cathy Garcia (France), Pour durer

ILLUSTRATIONS ORIGINALES

 

David Constantin

Pg 11

 

V. K. Valev (Belgique), Deux Anti-poèmes

RÉVISION ET CORRECTIONS

 

Michel Ducasse

Pg 12

 

Daniel Leduc (France), Le Monde appartient…

IMPRESSION

 

Cygnature Publications

Pg 13

Magic Lantern Complex

Yusuf Kadel (Île Maurice), Entre autres

Route Royale, Rose-Hill

 

 

Pg 15

CONTACT

Catherine Boudet (La Réunion), 10 Haïkons (anti-haïkus)

Yusuf Kadel

 

yhkadel@yahoo.com

Pg 16

 

Ile Eniger (France), Oui, aux Mots…

RÉCEPTION DE TEXTES

 

Catherine Boudet

Pg 17

barre.point@gmail.com

Andrianjaka Rakotomanana (Madagascar), Nihilo

 

 

 

Pg 20

 

Umar Timol (Île Maurice), Un Enfant…

 

 

 

Pg 21

 

Jean-Marc La Frenière (Québec), Du Sel sur la peau

 

 

 

Pg 22

 

Danièle Marche (France), Hors la Pierre…

 

 

 

Pg 23

 

Philippe Despeysses (Portugal), L’Anti-poème…

 

 

 

Pg 24

 

Francis Ricard (France), La Poésie m’emmerde

 

 

 

Pg 26

 

Joumana Haddad (Liban), Mon Poème

 

 

 

Pg 28

 

Alain Gnemmi (France), Slogans exotiques

 

 

 

Pg 32

 

Anil Rajendra Gopal (Île Maurice), Vol

 

 

 

Pg 33

 

Arnaud Delcorte (Belgique), A For… (anti-poème)

 

 

 

Pg 34

 

Lionel Baixas (Inde), Le Solipsiste schizophrénique

 

 

 

Pg 35

 

Muriel Carrupt (France), Les Enfants d’ailleurs

 

 

 

Pg 37

 

Alex Jacquin-Ng (Île Maurice), Le Projet terreur (extrait)

 

 

 

Pg 40

 

Lisa Zaran (USA), Take care or else

 

 

 

Pg 41

 

Lisa Despeysses (Portugal), Bleu Horizon

 

 

 

Pg 42

 

Rattan Gujadhur (Île Maurice), Le Trip

 

 

 

Pg 43

 

Gillian Geneviève (Île Maurice), Recette de l’anti-poème

 

 

 

Pg 44

 

Hadassa Raparson (Madagascar), Grossesse de père

 

 

 

Pg 45

 

Ananda Devi (Île Maurice), Ceci n’est pas un Poème…

 

 

 

Pg 48

 

Michel Ducasse (Île Maurice), En se lovant (ti-poem)

 

 

 

MORCEAUX CHOISIS

Richard Rognet (France), Matin d’automne…

 

Matin d'automne – le soleil

dans les érables, la gelée blanche,

les asters engourdis dans les jardins,

la promesse d'une journée où tes souvenirs

 

muselés laisseront ton présent te prendre

par la main. Une ancienne connaissance

t'a donné rendez-vous. Pourquoi ne dis-tu

pas que c'est ce tendre amour à qui

 

ta vie fut si longtemps soumise ? Tu

déclines cette rencontre, ton présent

la refuse, la redoute peut-être, car

 

il est dur de voir, sur le visage autrefois

tant aimé, les rides et les taches

qui malmènent le tien. Matin

 

d'automne – ton cœur est celui des érables

qui parlent d'asters à la gelée blanche.

 

 

Richard Rognet vit dans les Vosges où il est né en 1942. Depuis 1977, il publie régulièrement, cherchant à faire entendre les diverses voix souvent opposées qui constituent son univers poétique. Il a reçu, entre autres, les prix Max Jacob, Théophile Gautier, Apollinaire et, pour l'ensemble de son œuvre, le Grand Prix de Poésie 2002 de la Société des Gens de Lettres, ainsi que le prix Alain Bosquet 2005. Membre de l'Académie Mallarmé, il est traduit en italien, allemand, espagnol, bulgare, russe, serbo-croate et bengali. Auteur d’une abondante bibliographie, son dernier recueil, Le Promeneur et ses Ombres, est publié aux Éditions Gallimard.

 

***

 

Joumana Haddad (Liban), Mon Poème

 

1

Mon poème n’est pas long, ni cérébral, ni surtout romantique. Il n’est pas accablé de sentiments, ni de vertus, ni même de pensées confuses. On n’y parle pas, on n’y commence rien, on n’y embrasse jamais sur la bouche. Il n‎‎’y a pas de métaphores, ni d’oiseaux perdus, ni de vieux rêves qui s’assoient à l’ombre. Mon poème n’est pas un poème.

 

2

Mon poème est un fil de fer. Je suis son funambule, son otage. Il vibre sous moi et menace de me renverser. Je m’y accroche, je m’y pends. Il est ma peur et mon évasion. Puis soudain il devient rail, échelle, ride, chute où je ne cesse de dire adieu à toutes les montagnes qui partent sans moi.

 

3

Il fait toujours noir autour de mon poème. La lune brille de son effacement, la nuit double la nuit. Le paysage est un caillou pointu sous la plante des pieds, et chaque regard est une blessure. Les ténèbres sont le lieu et le non-lieu, et il n’y a pas d’autre rive.

 

4

Mon poème est une main. La main de l’homme que j’aime. Flèche, arc et gibier à la fois. Elle me caresse, veut me posséder. Je ne lui appartiens pas. Elle le sait. Elle me rend à moi et me porte sans m’avoir.

 

5

Je cherche mon poème et mon poème me cherche. Sept pages nous séparent, sept puits. Le même feu nous voit, le même métal nous commence. Tyran, ni patrie ni exil, il est dans chaque vice, dans chaque frisson. Nous sommes tous les deux surpeuplés d’absences et de passants. « Voici ton aventure », me dit-il chaque soir. Et je voyage.

 

6

Mon poème est la couleur bleue.   Son seuil est couvert d’algues,   son cadenas est rouillé,  et sa propre eau lui suffit. Je suis sa vagabonde, j’erre sur son asphalte liquide et dors dans ses recoins d’encre.  Je suis sa troupe de nuages,  sa mousse, sa peau chaude comme une volupté qui arrive.

Barque que pétrit une tempête, éclair qui m’emmène vers le visage qui me ressuscite et me multiplie.

 

7

Mon poème est un laps de temps. Une attente qui se prolonge à l’infini. Troublantes minutes qui s’accumulent entre deux débuts. Moment inattendu qui fait tomber les murs.

 

8

Je ne suis pas dans mon poème. Je ne suis pas sous ces ongles qui me posent des questions, dans cette douleur obstinée à chaque ligne, entre ces cils fermés sur mes cris. Car je suis dans le poème où je ne suis pas. Et il est en moi.

 

9

Mon poème est un sexe d’homme tapissé de désir. Pont tendu entre l’univers et moi. Fruit merveilleux qui vit de mon corps. Œil qui me donne à boire puis me happe dans son tourbillon. Tunnel pluvieux d’où je ne voudrais jamais sortir.

 

10

Mon poème est un chemin. Il marche, marche en moi.

Et je le suis.

 

 

Née en 1970 à Beyrouth, Liban, Joumana Haddad est poète, journaliste et traductrice. Elle est responsable des pages culturelles du quotidien libanais An Nahar. Elle est par ailleurs administratrice du Booker arabe. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes. Ses livres ont été traduits et publiés en divers pays. Parlant sept langues, elle a aussi publié plusieurs ouvrages de traduction, dont une anthologie de la poésie libanaise moderne en espagnol, parue en Espagne et dans plusieurs pays d’Amérique latine. Elle a interviewé un grand nombre d'écrivains internationaux, parmi lesquels Umberto Eco, Paul Auster, Yves Bonnefoy, Peter Handke, Elfriede Jelinek… Elle a obtenu le prix du Journalisme arabe en 2006.

 

 

 

SOMMAIRE – No. 5, octobre 2008

 

Pg 3

DIRECTION

Christophe Cassiau-Haurie, Éditorial  

Ming Chen

 

 

Pg 6

COORDINATION

Ernest Pépin (Guadeloupe), Regards de feuillage  

Yusuf Kadel

 

 

Pg 8

COMITÉ DE LECTURE

Patrick Joquel (France), Ermitage  

Catherine Boudet (La Réunion)

 

Michel Ducasse (Île Maurice)

Pg 10

Alex Jacquin-Ng (Île Maurice)

Christophe Condello (Québec), Un Pas de plus  

 

 

ILLUSTRATIONS ORIGINALES

Pg 11

Eric Koo

Ananda Devi (Île Maurice), Dans un Buisson en forme de haine  

 

 

IMPRESSION

Pg 13

Cygnature Publications

Michel Ducasse (Île Maurice), Les Vers sales  

Magic Lantern Complex

 

Route Royale, Rose-Hill

Pg 14

 

Cathy Garcia (France), À propos de Dieu un  

CONTACT

 

Yusuf Kadel

Pg 15

yhkadel@yahoo.com

Judex Viramalay (Île Maurice), Rédemption  

 

 

RÉCEPTION DE TEXTES

Pg 16

Catherine Boudet

Claude Pierre (Haïti), Fable drolatique  

barre.point@gmail.com

 

 

Pg 19

 

Anjum Hasan (Inde), God is in the details  

 

 

 

Pg 20

 

Jean Claud Andou (Île Maurice), Hé Dieu !  

 

 

 

Pg 21

 

Arnaud Delcorte (Belgique), Hotel room, Zvenigorod  

 

 

 

Pg 23

 

Sedley Richard Assonne (Île Maurice), Bondye  

 

 

 

Pg 24

 

Daniella Bastien (Île Maurice), Pou enn morso paradi  

 

 

 

Pg 25

 

Alex Jacquin-Ng (Île Maurice), Goad  

 

 

 

Pg 26

 

Ariana Cziffra (Île Maurice), Elle – Ève?  

 

 

 

Pg 28

 

Sénamé Koffi (Togo), [amà]zone  

 

 

 

Pg 29

 

Jean Awono (Cameroun), Rituel au pied de l’arbre bleu  

 

 

 

Pg 31

 

Rita Malhotra (Inde), Land-sea-land  

 

 

 

Pg 33

 

Mandakranta Sen (Inde), Kali : the dark goddess  

 

 

 

Pg 35

 

Catherine Boudet (La Réunion), Le Barattage de la mer de lait  

 

 

 

Pg 37

 

Jeanne Gerval-Arouff (Île Maurice), Abba! Père!  

 

 

 

Pg 38

 

John Tranter (Australie), Backyard  

 

 

 

Pg 39

 

Zafirr Golamaully (Île Maurice), I am : my pupil  

 

 

 

Pg 40

 

Vinod Rughoonundun (Île Maurice), Le Balayeur  

 

 

 

Pg 43

 

Yusuf Kadel (Île Maurice), En Marge des messes (extraits)  

 

 

 

Pg 44

 

Sylvestre Le Bon (Île Maurice), Le Bêtisier tic-tac  

______________________________________________

 

___________________________

 

MORCEAUX CHOISIS

Ananda Devi (île Maurice), Dans un Buisson en forme de haine

Dans un buisson en forme de haine

Moïse vit s’embraser Dieu

De sa robe inhumaine

Il voulut l’éteindre

Mais sa barbe prit feu

                   

Seul dans l’opiniâtreté

S’écria Moïse pourpre et incendié

J’habitais un panier d’osier

Et vous me prîtes pour un prophète

Donnez-moi de quoi le prouver !

 

Furieux de son suicide raté

Dieu lui jeta à la tête

Les dix tablettes de la loi

Mais il ne fit que lui donner

– ainsi qu’à un homme sur deux –

une sacrée crise de foi

et le visage de Charlton Heston

 

Over my dead body !

Cria Moïse brandissant son arme

Puis il s’endormit en rêvant

Aux charmes des croisades inutiles

 

 

Romancière unanimement reconnue, Ananda Devi est également une poétesse de talent. Le Long Désir, publié en 2003 aux éditions Gallimard, se situe au carrefour de la prose et de la poésie. « Dans un buisson en forme de haine » est un inédit qu’elle nous a confié.

***

Ernest Pépin (Guadeloupe), Regards de feuillage  

Regard des semences intérieures au bord des paupières

Regard des pluies tissées d’absence

Qui tend le fil de l’horizon

Regard des mangroves sur les eaux du métissage

Apprends-nous à aimer la solitude des îles

 

Regard qui récolte le coton des nuages

Regard d’herbe tendre sur la courbe des femmes

Donne-nous la vérité des larmes du matin

 

Regard des peuples dont la guerre se souvient

Regard des histoires mortes sous l’écorce des défaites

Qu’un pont de mémoire rassemble leurs vignes

Et leurs vagues aux crêtes du sang humain

 

Regard de vive vallée où la rivière déplie son rêve

Regard fertile des peuples du désert

Quand le vent lève l’ondulation des femmes

Regard d’un outremonde à la croisée des couleurs

Délivre-nous des murailles et des digues

Contre les racines de l’arc-en-ciel

 

Regard des antilopes et des gazelles

Où l’amour prend sa source et sa gorgée de bleu

Où le poème prélève son huile et le feu de son rhum

Regard des découvreurs, des prophètes et des fous

Faisant du monde un seul troupeau

Un seul vaisseau luisant d’étoiles

Habille les terres de voiles multicolores

Et de courants fraternels

 

Poète de la vigie, du minaret, de la tour de Babel

Tressant les langues au fleuve de toute vie

Sache que même la haine a besoin du regard

Regard du vertige de l’autre et du graffiti des miroirs

Regard du mensonge de la sève pure

Regard des cavaliers tenant la bride de l’éclair

Ouvre la terre aux rayons de l’amour

Comme un soleil à partager.

 

 

Né à Lamentin (Guadeloupe) en 1950, Ernest Pépin, après des études de lettres à Bordeaux, enseigne à la Martinique de 1974 à 1982. Il est à la fois professeur au lycée et Chargé de cours à l'Université des Antilles et de la Guyane. Durant cette période, il s'investit pleinement dans la vie artistique et culturelle de la Martinique comme membre du P.P.M d'Aimé Césaire et producteur d'émissions littéraires. C'est ainsi qu'il entretient des contacts positifs avec Aimé Césaire, Édouard Glissant, Joseph Zobel, Vincent Placoly, etc. Ernest Pépin est aujourd'hui considéré comme un des écrivains majeurs des Antilles françaises et de la Caraïbe. De nombreux prix littéraires ont distingué une œuvre, poétique et romanesque, imprégnée des valeurs de la négritude et de la créolité.

 

***

 

Anjum Hasan (Inde), God is in the details 

 

On Sunday, a lorry with ‘Agro-Plast Drip Irrigation’ written

on its side brought the goddess Chaudeshwari all the way

from Tiptur. The thunderous drumming made the dogs frantic

and almost gave Mrs Bhatt a heart-attack. But the goddess

was no exaggeration (unlike Mrs Bhatt’s heart-attack) –

the neighbours perform loud yajnas and burst Diwali crackers

simply because they’re realists and God is in the noise.

 

Mr Rao though is soundless: a couple of years ago

he tore down his front gate and shifted it four feet

to the left because his daughter-in-law had disappeared

with the baby in tow. But she never saw the new gate,

painted silver like a present, and she never got the vibrations

it was meant to eject. God is in gesture is what Mr. Rao tried

saying, though now he wants to fight to have the baby back.

 

Joel James’ mother says – Joel you must give twenty-five

percent of your salary to God. Joel hates the God channel,

has a turtle named Turtle, wears a nylon suit in which he puffs

around the hotel grounds to show you the tree in whose

weird embrace of roots and branches there’s something

all the gardeners see. Joel knows God’s in keeping

Mum happy, but he cannot, from whatever angle

he looks at it, find that Ganesh profile in the banyan tree.

 

And when I’m sitting in the rickshaw, dry-mouthed with panic,

searching for the hospital while it pours outside, I unlearn

in one desperate minute the lesson Greene tried teaching

in End of the Affair: God is in the absolutes, ask for everything

or nothing, and never offer trade-offs to the great unseen.

 

 

Anjum Hasan est née en 1972. Diplômée en philosophie de la North-Eastern Hill University de Shillong, elle habite à Bangalore (Karnataka) où elle est responsable de la communication à la India Foundation for the Arts, une ONG qui soutient le monde de l’art. Elle a publié dans plusieurs anthologies dont Reasons for Belonging : Fourteen Contemporary Indian Poets (Penguin, 2002) et Language for a New Century : Contemporary Poetry from the Middle East, Asia, & Beyond (WW Norton, 2008). Elle est l’auteur d’un roman, Lunatic in my Head (Penguin-Zubaan, 2007) et d’un recueil de poèmes, Street on the Hill (Sahitya Akademi, 2006).

 

SOMMAIRE – No. 6, avril 2009

 

Pg 3

 

Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, Préface

DIRECTION

 

Ming Chen

Pg 7

 

Gabriel Okoundji (RDC), Au Matin de la parole 

COORDINATION

 

Yusuf Kadel

Pg 10

 

Han Dong (Chine), In White-Tiled Brightness

COMITÉ DE LECTURE

 

Catherine Boudet (La Réunion)

Pg 13

Michel Ducasse (Île Maurice)

Valérie Fontalirant (France), Complainte urbaine

Alex Jacquin-Ng (Île Maurice)

 

 

Pg 16

ILLUSTRATIONS ORIGINALES

Jean Claud Andou (Île Maurice), Aurore, grisaille et blues

Gabrielle Wiehe

 

 

Pg 18

IMPRESSION

Sénamé Koffi (Togo), Hors[je], extrait de « [Je]sus »

Cygnature Publications

 

Magic Lantern Complex

Pg 20

Route Royale, Rose-Hill

Toussaint Kafarhire Murhula (RDC), Agony

 

 

CONTACT

Pg 22

Yusuf Kadel

Pierre Le Pillouër (France), Vie de                                   

yhkadel@yahoo.com

 

 

Pg 24

RÉCEPTION DE TEXTES

Daniel Aranjo (France), Et une Bouteille ou deux, pas même vides…

barre.point@gmail.com

 

 

Pg 27

 

Arnaud Delcorte (Belgique), Aux Autres…                                   

 

 

 

Pg 29

 

Muriel Carrupt (France), Partout…

 

 

 

Pg 30

 

Kenzy Dib (Algérie), Nous voyageons…

 

 

 

Pg 31

 

Alain Gordon-Gentil (Île Maurice), L’Âme glauque

 

 

 

Pg 32                                    

 

Jean-Marc Thévenin (France), Vie de m…

 

 

 

Pg 33

 

Umar Timol (Île Maurice), Sac d’os

 

 

 

Pg 34

 

Catherine Boudet (La Réunion), Une Petite Vie de mots

 

 

 

Pg 35

 

Michel Ducasse (Île Maurice), Droit de cité…

 

 

 

Pg 37

 

Sylvestre Le Bon (Île Maurice), À l’Ordre du jour

 

 

 

Pg 38

 

Gillian Geneviève (Île Maurice), Legs paternel

 

 

 

Pg 40

 

Zaffir Golamaully (Île Maurice), Effet-mère

 

 

 

Pg 41

 

Catherine Andrieu (France), Il fait beau…

 

 

 

Pg 42

 

Cathy Garcia (France), Je suis une Merde

 

 

 

Pg 43

 

Jean Joseph Sony (Haïti), Almanach posthume

 

 

 

Pg 45

 

Alex Jacquin-Ng (Île Maurice), Roland boit le Tanin…

 

 

 

Pg 46

 

Éric Brogniet (Belgique), Nudité ! Pauvreté !...

 

 

 

Pg 48

 

Daniella Bastien (Île Maurice), Zis rev dan lizye

 

 

 

Pg 49

 

Richard Beaugendre (Île Maurice), Bliye mwa

 

 

 

Pg 50

 

Yusuf Kadel (Île Maurice), Sans Titre

 

 

 

Pg 51

 

Hery Mahavanona (Madagascar), Terminus

 

 

 

Pg 54

 

Tahir Hussen Pirbhay (Île Maurice), La-noze

 

 

 

Pg 55

 

Josaphat-Robert large (Haïti), Yon Lavi k ap degrengole

 

 

 

Pg 56

 

Dominique Casimir (La Réunion), Soleil la i fouette

 

 

MORCEAUX CHOISIS

Gabriel Okoundji (RDC), Au Matin de la parole 

Elle lui dit :

Ce flamant qui pose une seule patte sur le lac sait que toute racine n'a qu'un tronc.

 

Il lui dit :

Ce flamant possède le cœur de l'équilibre, mais il œuvre sans se l'attribuer.

 

Elle lui dit :

Cela lui vient de sa parfaite harmonie : qui connaît l'harmonie méconnaît l'arrogance.

 

Il lui dit :

Qu'est-ce donc l'harmonie ? Où est sa demeure ?

 

Elle lui dit :

L'harmonie est la source qui se révèle à la racine de l'être ; elle ne se découvre dans aucun mot de la langue ; les initiés le savent.

 

Il lui dit :

Nul ne peut s'abreuver dans la marmite de l'initiation : seule suffit la vapeur qui mouille la tête de l'initié.

 

Elle lui dit :

La trace minuscule de cette vapeur contient l'harmonie.

 

Il lui dit :

Ce qui s'élève comme la vapeur vers les sommets peut perdre l'empreinte de ses racines.

 

Elle lui dit :

Peu importe l'étendue des sommets : si la racine est profonde et fermement fécondée, l'accomplissement se réalisera.

 

Elle lui dit :

Celui qui observe tout ce qui lui arrive s'appelle : Mamonomé.

 

Eèh da !

La terre est mère de toute chose ; cependant, à chaque chose sa source.

Eèh da !

Qui n'ignore pas le chemin de la source saura laver son visage.

Eèh da !

L'eau nettoie le corps de l'Homme, la parole éclaire son chemin.

Eèh da !

À celui qui ne dissimule pas ses empreintes, beaucoup apparaît.

Eèh da !

 

Il lui dit :

Le nom est l'autre visage de l'être : il crée l'Homme, le révèle et détient ses secrets.

Qui osera l'objecter ?

Quand le nom convient à celui qui le porte, il entrouvre le chemin de toutes les âmes.

Qui osera l'objecter ?

Que s'oublie le nom : le vide en soi et autour de soi se réalise.

Qui osera l'objecter ?

Tout chemin ici-bas commence avec la dénomination; qui désire vivre ne peut s'en affranchir.

 

Elle lui dit :

- J'entends la plainte du singe qui retourne les branches depuis la forêt Bouyou.

- Parle, Ampili ! Que dit ce singe ?

- Il dit qu'il ne manque pas d'hommes pour le tuer.

- Eh bien, que personne ne s'y oppose, il ne manquera pas d'hommes pour le manger.

- Par les Dieux ! Par les Ancêtres ! Le singe affirme qu'il perd son sang et son âme !

- Hélas, à cela se ramène la vie de tous les jours : la mort n'existe pas, l’âme du singe non plus.

 

Ainsi lui répondit-il.

 

Elle lui dit :

Le silence de la montagne Amaya provient du cœur de toutes les montagnes.

Il lui dit :

Qui atteint le silence a atteint la parole : le monde est tout entier parole.

 

Elle lui dit :

À chaque silence sa parole : qui trouve le père reconnaît la fille.

 

Il lui dit :

La terre est grande et nombreuses sont les montagnes !

 

Elle lui dit :

La terre est grande au pied d'un seul arbre pour qui connaît l'humilité.

 

 

Gabriel Mwènè Okoundji est né au Congo. Il est poète, psychologue clinicien titulaire et chargé d'enseignements à l'université. Ses dernières publications : Prière aux Ancêtres (Fédérop), prix Poésyvelynes 2008 ; Souffle de l'horizon Tégué (poèmes audio), prix « Coup de Cœur 2008 » de l'Académie Charles Cros ; Vent fou me frappe (Fédérop) ; L'Âme blessée d'un éléphant noir (William Blake & Co.).

 

***

 

Michel Ducasse (île Maurice), Droit de cité…

 

Il vit dans un pays où l’on triche impunément, où l’on ment comme on reste pire

La caste des puissants joue la carte de la fidélité aux non-dits qui les rassurent

Inventant des mots bidon qu’elle accroche à l’arc-en-ciel d’un pluriel désaccordé

Se goinfrant de palabres et de paroles creuses qu’elle ânonne sans vergogne

 

Il vit dans une cité que des communicants obscènes ont rebaptisée résidence

Comme si on pouvait changer son quotidien crasseux par leur mot plus classieux

Il regarde autour de lui et se demande pourquoi le ridicule n’envoie pas ces cons en enfer

Il ne cesse de penser à son frère overdosé et sa cousine qui racole à l’école de la vie

 

Il scrute sa rue vide de poubelles et qu’on rafistole avant chaque scrutin

Pour trois croix d’une vie de politicien véreux combien de seringues de la mort

Dans les terrains vagues où les jeunes ne shootent pas dans un ballon de foot ?

Pour de vagues promesses combien de processions jusqu’au cimetière du coin ?

 

Il lit les journaux qui ne cessent de consacrer à sa cité les pages des faits divers

Une bagarre qui finit mal Un jeune qui se suicide Un dealer arrêté par la police

La routine, quoi, la routine… Lui, ça le déroute qu’on s’arrête à ces clichés

Comme si on avait choisi de tagger la fatalité sur les murs de la bonne conscience

 

Il se souvient de sa mère morte de fatigue et qui lui serinait le même refrain

Si to pa aprann, to pou res dan sité. Il a appris ses leçons et vit toujours dans la cité

Il revoit son père mort de chagrin et qui lui criait dessus lorsqu’il était ivre de fatigue

To enn fénéan é to pa pou sanzé. Il a bossé dur mais n’a pas de résidence secondaire…

 

Il vit dans ce pays de faussaires où l’on ment comme on respire

Les faux airs de tolérance le font rire ou vomir – ça dépend des jours des journaux

On lui dit souvent que loin des clans et des castes tu crèves en clandestin

On lui dit toujours que son nom n’est pas inscrit au registre des vainqueurs

 

Il survit dans un pays où on lui interdit d’avoir droit de cité

Dans le regard de ses mômes, il lit une révolte dure Si dure à interdire…

 

 

Michel Ducasse est né à l’île Maurice en 1962 et a passé toute son enfance dans le village de Goodlands. Depuis Alphabet, publié en 2001 (sélection, prix Radio France du Livre de l’océan Indien), jusqu’à son quatrième recueil, Calindromes, sorti en mars 2008, il offre en partage une poésie de saveur tendre et de révolte qu’il décline en deux langues – français et créole mauricien. Il a reçu le prix de Poésie de l’Alliance française de Lyon en 2003.

 

  

 

SOMMAIRE – No. 7, octobre 2009

 

Pg 3

DIRECTION

Christophe Cassiau-Haurie, Éditorial

Ming Chen

 

 

Pg 5

 

Carte blanche… à Kenzy Dib, L’Aigle sur la lune

COORDINATION

 

Yusuf Kadel

Pg 6

 

Hommage à… Mahmoud Darwich, par T. Bekri, Épopée du thym de Palestine…

 

 

COMITÉ DE LECTURE

Pg 8

Christophe Cassiau-Haurie

Saint-John Kauss, Sentinelles

Michel Ducasse

 

Alex Jacquin-Ng

Pg 10   

 

Fred Johnston, Sous les Étoiles de la maladie

 

 

ILLUSTRATIONS ORIGINALES

Pg 11

Alex Jacquin-Ng

Michel Ducasse, Les Mots que tu aimais

 

 

 

Pg 13

IMPRESSION

Laurent Fels, Arcendrile

Cygnature publications

 

Magic Lantern Complex

Pg 15

Route Royale, Rose-Hill

Catherine Andrieu, Les Yeux verts de Monsieur X

 

 

 

Pg 18

CONTACT

Alex Jacquin-Ng, Sans Titre

yhkadel@yahoo.com

 

 

Pg 19

 

Pierre Le Pillouër, S’épier sous Terre

RÉCEPTION DE TEXTES

 

barre.point@gmail.com

Pg 21

 

Dominique Gaucher, Sans Titre

 

 

 

Pg 22

 

José Le Moigne, Montfaucon 

 

 

 

Pg 23

 

Teddy Iafare-Gangama, Avan

 

 

 

Pg 25

 

Muriel Carrupt, Extrait de « Dernier Fil »

 

 

 

Pg 26

 

Yusuf Kadel, Sans Titre

 

 

 

Pg 29

 

Arnaud Delcorte, Mes Funérailles

 

 

 

Pg 31

 

Jalel El Gharbi, Les Grappes nocturnes

 

 

 

Pg 32

 

Umar Timol, Sans Titre

 

 

 

Pg 35

 

Fednel Alexandre, Dix-neuf mai quatre-vingt-quinze

 

 

 

Pg 36

 

Gérard Larnac, La Nuit émonde

 

 

 

Pg 37

 

Dev Virahsawmy, Lavi apre lamor

 

 

 

Pg 38

 

Nathalie Philippe, Salomé Groove

 

 

 

Pg 41

 

Patricia Laranco, Sans Titre

 

 

 

Pg 42

 

Catherine C. Laurent, Un Soir de corps brûlé

 

 

 

Pg 43

 

Tahir Hussen Pirbhay, Zarden zanfan

 

 

 

Pg 44

 

Sylvestre Le Bon, L’Ombre

 

 

 

Pg 45

 

Catherine Boudet, De ce qu’il reste

 

 

 

Pg 47

 

Robert D’Argent, Ce Soir il fera nuit

 

 

 

Pg 48

 

Jean-François Cocteau, Une Larme

 

 

 

 

MORCEAU CHOISI

Tahar Bekri (Tunisie), Épopée du thym de Palestine…

 

J’embaumais collines et plaines
Nourri de l’éclat de la lumière
Et tenais compagnie aux pas des errants
Dans le sacre de la terre
Tous ces dômes clochers et temples
Offrandes pour mille prières

 

Cette pluie soudaine pour mêler
Mes fragrances à l’endurance des pierres
Toujours aux aguets des fissures béantes
Les roches retenant mes chutes
Au crépuscule des siècles qui se couchent
Dans la fosse de l’Histoire

 

Je t’aimais rumeur de la mer si près
Qui consolais mes frémissements
Alliés aux flûtes bercées par les oliviers solaires
Ils sont venus de nuit avec leurs chars
Reptiles aux chenilles aiguisées raser mes brins
Piliers du songe bâti comme une rivière

 

Et je vous revois enfants brûlés au phosphore
Les cendres noircies par les nuages blanchis
De sang et de lâche poussière
Sous les ciels blessés par le plomb durci
Les hôpitaux saignés par cent obus
Les écoles comme des cimetières

 

Et je n’oublie la course du vent
Pour éteindre vos torches sans génie
Comment prétendre que le fusil se cache
Dans la farine les fusées dans la cuisine

Quand les lits sont éventrés sur les corps
Endormis les seuils souillés par l’infamie

 

Comment ne pas vous voir chauves-souris
Dans la cécité de la nuit

Bottes conquérantes qui marchez sur mes étés
Lavés de citronniers séculaires
Comment ne pas vous reconnaître corbeaux
Dans les drones sans cerveaux

 

Et l’hiver couvert par les pleurs des sirènes
Les maisons comme des tombes sans sépultures
Parmi les cris sombres parmi les décombres
Je consolais les étoiles réveillées en sursaut
Affolées par les traînées de vos poudres
Mes feuilles tendres martyres de vos incendiaires

 

Je vous le dis le thym c’est pour parfumer
Le pain à l’huile d’olive pétri de mes feux
Non pour allumer les brasiers
Ni le romarin compagnon de mes cyprès
Ni l’eau détournée de sa source
Ne pardonneront à votre mémoire ses trous

 

Je vous le dis le thym c’est pour les chemins
Augustes et fiers non pour les vautours
Le thym c’est pour le repos des oiseaux
Libérés de leur peur et de leur détresse
Non pour affamer les arbres et les nids
Non pour punir les mères et leurs berceaux

 

Je vous défie hyènes et vous casques
Le thym même cerné par le Mur
Percera la mer le ciel et la terre
Tant d’armées pour une herbe
Ne pourront empêcher mes arômes
D’être dédiés aux humains à bras ouverts

 

Né en 1951 à Gabès (Tunisie), Tahar Bekri écrit en français et en arabe. Maître de conférences à l'Université de Paris X, il a publié une quinzaine d'ouvrages (poésie, essais, livres d'art). Saluée par la critique, sa poésie est traduite dans plusieurs langues (anglais, russe, italien, espagnol, turc...).  Si la Musique doit mourir, sorti à Paris en 2006, est un de ses derniers recueils.

 

 

SOMMAIRE – No. 8, avril 2010

 

Pg 3        

DIRECTION

Magali Nirina Marson, Préface

Ming Chen

 

 

Pg 7

COORDINATION

Dev Virahsawmy, Froder konferans

Yusuf Kadel

 

Jean-Louis Boully

Pg 8

 

Cathy Garcia, Cartons cartons cartons

COMITÉ DE LECTURE

 

Christophe Cassiau-Haurie

Pg 11

Michel Ducasse

Nashreen Bundhun, Poème de quatre sous

Alex Jacquin-Ng

 

Umar Timol

Pg 13 

 

Denis Heudré, Départements

ILLUSTRATIONS ORIGINALES

 

Delphine Leila Roux

Pg 14

 

Arnaud Delcorte, Histoire belge

IMPRESSION

 

Cygnature publications

Pg 16

Magic Lantern Complex

Nicolas Grenier, Départ

Route Royale, Rose-Hill

 

 

Pg 17

CONTACT

Catherine Boudet, Kaf na 7 po

yhkadel@yahoo.com

 

 

Pg 18

RÉCEPTION DE TEXTES

Soeuf Elbadawi, Kula Kabiha Masama

barre.point@gmail.com

 

 

Pg 22

 

Eduardo Galhos, Le Lac aux nénuphars 

 

 

 

Pg 24

 

Anil Rajendra Gopal, Les mo dir twa

 

 

 

Pg 25

 

Jean-Bernard Papi, Burqa

 

 

 

Pg 27

 

Francine Minguez, Trois Poèmes

 

 

 

Pg 28

 

Daniel Dubé, La Fin du monde

 

 

 

Pg 30

 

Patrick Joquel, Sans titre 

 

 

 

Pg 31

 

Giulio-Enrico Pisani, Maurice et Pernette

 

 

 

Pg 33

 

Tahir Hussen Pirbhay, Mari sovaz muvman

 

 

 

Pg 34

 

Shawkat Toorawa, A limerick pair on a central asian adventure

 

 

 

Pg 35  

 

Éric Brogniet, Sans titre 

 

 

 

Pg 36

 

Vinod Rughoonundun, Tamarinades

 

 

 

Pg 37

 

Alex Jacquin-Ng, L’Amour… et patati ! et patata !

 

 

 

Pg 38

 

Fred Johnston, La Fille Roumaine

 

 

 

Pg 40

 

Yusuf Kadel, Sans titre

 

 

 

Pg 42

 

Michel Ducasse, Rigolez tôt !

 

 

 

Pg 44

 

Jean-Michel Marche, Sans titre

 

 

 

Pg 45

 

Jean Claud Andou, Conversation avec mon cœur

 

 

 

Pg 47

 

Patricia Laranco, Le Pire et le meilleur

 

 

 

Pg 48

 

Umar Timol, Épitaphe

 

 

MORCEAUX CHOISIS

Soeuf Elbadawi (Comores), Kula Kabiha Masama

celui qui n’a point applaudi

par soir d’amertume

n’avalera point. ce bol de rêves endormi

 

                                                et cette tonne de riz livrée

par mauvais temps

ne pourra rien contre la courbe

d’une échine d’esclave

 

kula kabiha masama

katsola matsatsa

masadza mele masadza

 

            murmure difforme de l’enfance.

que tous reprennent en chœur et en rythme

            alors que le bonhomme et sa cour nous tiennent en laisse

                        avec des rêves défaits et des rires gras. en travers de gorge

 

                                    notables. nous sommes

longtemps soumis. nous nous agitons telle une meute de chiens

                                    dans la peur de voir glisser le dernier quart de viande

                                                                        sous la toge verte

du plus habité de nos imams.

 

et nous acclamions. serviles

et nous reprenions. dociles

et nous ânonnions. habiles

le. la. ka. tso. la

                          ma tsa tsa

ma-sa-dza me-le ma-sa-dza

                                       na mtsuz’ankuhu !

                                   

l’enfance se mit alors à glousser. tête sur le sein d’une mère à l’œil gauche qui pianote

            parfum trouble d’une femme. à qui échappe des bouts d’espérance

                                   en ce pays de lune

 

kula kabiha. disions-nous

katsola matsatsa. masadza mele masadza

et alors comme ce spectateur passif

d’une complainte de deuil

            passée au badinage. et à l’ironie

depuis un matin de juillet dix neuf cent

nous célébrions la geste du soldat

sans kandzu ni sagaie. parti tel un héros de paille

au cimetière des bons vivants. par une nuit sans

lune****

 

                                                 sourires en pagaille

                                                            la bave au visage.

 

les miens disent que ce qui fonde le rire

nous surprend dans le tragique de la vie.

 

simple sentence d’enterrement

hapvo rilakinio no tseha. bo trengwe

un temps viendra. j’en suis sûr

où l’on pourra rire à gorge déployée

yuyu et clap de mains sous la lave confite

nous irons crier

[promis]

contre ceux qui ne savent pas

    ou qui ne pensent pas

 

uka kula kabiha masama

katsola matsatsa. masadza mele masadza

na mtsuzi wankuhu

 

le tout. repris

en rythme comme au premier quart de lune

                  de l’enfance égarée en ces terres.

 

 

Soeuf Elbadawi est Comorien. Il dirige la compagnie de théâtre O Mcezo* à Moroni, écrit pour la revue Africultures à Paris, après avoir collaboré à Radio France Internationale et enseigné à l’Université des Comores. Il est l’auteur de Moroni Blues / une rêverie à quatre, un texte de théâtre paru aux éditions Bilk & Soul. Il a également publié Un Poème pour ma mère / La Rose entre les dents aux éditions Komedit.

 

***

 

Vinod Rughoonundun (île Maurice), Tamarinades

 

il pleut de rire en ce pays bougainvillées

il pleut tellement de rire

que la mer

tout en faisant grise mine

se brosse les dents sur les rochers

 

si j’avais su que nous voici en mois jaune

jaune comme jaunisse

jaune comme mus zon

qui tournent autour

ou jaune

comme macaroni trop cuit

si j’avais su…

 

mais la mer sur les rochers

se brosse les dents

et dérape sur le sable jaune

elle doit être morte de rire

la mer, ivre de rire

pour danser comme une folle

se cabosser se décabosser

sans pouvoir se tenir droite

se bidonner ainsi sur le jaune

à se casser les reins

et répandre sa mauvaise haleine

sur le trémolo de ma peau

 

voyons voir amis

qui pratiquez le zen du rire jaune

de la sémantique

avec ses tournures et envols de moustiques

de moustiques tiques tiques

dame élise

dansez-vous le chikungunya

ou la dengue

 

 

Vinod Rughoonundun se fait connaître du grand public grâce à Mémoire d’étoile de mer, publié en 1993 à la Maison des mécènes. Suivent deux autres fresques poétiques, La Saison des mots et Chair de toi, qui le situeront parmi les puissantes voix poétiques de sa génération. Daïnes et autres chroniques de la mort le révèle également nouvelliste. 

 

Point barre : l’équipe rédactionnelle

 

 

 

 

 


Michel Ducasse            Alex Jacquin-Ng            

vilazmetiss@yahoo.fr            pesmetal@gmail.com             

 

 

 

 

 


Yusuf Kadel                  Umar Timol

yhkadel@yahoo.com                umartimol@gmail.com

 

Point barre

Revue créée en octobre 2006 par Ming Chen, Yusuf Kadel, Christophe Cassiau-Haurie, Jean-André Viala, Umar Timol, Alex Jacquin-Ng et Gillian Geneviève,

avec le soutien

de l’Ambassade de France et de l’Institut français de Maurice.

 

 

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