POÉSIE MAURICIENNE    -    LITTÉRATURE MAURICIENNE    -    REVUES DE POÉSIE

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                                                   POINT BARRE

                                                                                                                                            revue de poésie contemporaine

 

Yusuf Kadel                                               

dramaturge et poète mauricien

                                                                            

 

Courriel : yhkadel@yahoo.com

Présentation

Yusuf Kadel est né le 5 décembre 1970 à Beau-Bassin (île Maurice). Après des études au collège du Saint-Esprit, à Quatre-Bornes, il s’envole en 1989 pour Paris et entame à l’université de Paris I un DEUG d’administration économique et sociale (AES.) Très vite, l’ambiance du Quartier latin lui semble moins inspiratrice que celle de Montmartre et des Halles. Ces escapades le mèneront très souvent dans les cafés et buvettes de ces quartiers, où il cultivera sa soif de création à travers les clins d’œil des peintres et la lecture d’auteurs comme Boris Vian et Henry Miller. C’est tout naturellement qu’il est accueilli au sein d’un cercle littéraire, le Cénacle, à son retour à Maurice ; c’est également dans une anthologie réunissant les œuvres du Cénacle que paraîtront ses poèmes de jeunesse : « Bribes », suite poétique, dans la Moisson de Cristal, 1993. Il devient vite un des animateurs incontournables de la nouvelle génération littéraire de l’Ile. Il collabore à la revue Tracés, fondée par Shenaz Patel, puis rejoint l’équipe du magazine littéraire et culturel Nouvel Essor. Depuis 2006, il coordonne la revue de poésie Point barre. Outre divers poèmes publiés dans des revues, Yusuf Kadel a à son actif deux livres : Un septembre noir et Surenchairs.

 

C’est donc à Paris, en arpentant les pavés de Montmartre, que Yusuf Kadel sent de manière impérieuse l’appel de l’écriture. La poésie est déjà en lui, certes, avec cette force inéluctable de désirs mus par la liberté d’exister. Briser les contraintes et les tabous, laisser sa plume entrer au plus profond de la chair des mots et donner ainsi la substantifique moelle de ses émotions, en les mettant à portée de tous. Entrer en littérature pour Yusuf Kadel signifie également devenir particulier dans un univers de création littéraire qui est « la littérature mauricienne partagée », c’est s’imbriquer « dans un enchevêtrement d’influences linguistiques et culturelles, entre des références à la créolitude originale, un bilinguisme très présent et des mythologies littéraires régionales… », comme le précise Christophe Cassiau, du Centre Charles Baudelaire, dans sa préface au premier numéro de la revue Point barre. Il est manifeste que la génération de Yusuf Kadel insuffle une nouvelle dynamique à la littérature mauricienne.

 

Paradoxalement, c’est par le théâtre que s’affiche en premier sa plume. Un septembre noir, prix Jean Fanchette -1994, pièce coup de poing écrite entre 1990 et 1991 à Paris, évoque l’homosexualité d’une religieuse. Confession relatée à partir d’un couvent, ultime parole d’un être en quête de rédemption autant que de compréhension face à un monde sans cesse changeant. « Un septembre noir, précise l’éditeur, ne se cantonne pas au cadre stricte du drame passionnel et comporte une dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s’efforce d’évaluer l’importance de l’influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages qu’elle implique et, par extension, des êtres humains en général. » La critique ne s’est pas trompée en saluant de manière élogieuse la sortie de Un septembre noir. Dans sa préface, le Dr Issa Asgarally précise : «  Un septembre noir est, certes, un théâtre de l’audace. Car il n’hésite pas à aborder les rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu’à Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s’inscrive sur la voie audacieuse tracée dans les années 1970 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin dans l’histoire du théâtre. » Shenaz Patel confirme : « Un septembre noir… est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une pièce qui sait ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs. Un septembre noir  met en scène l’ambivalence et le doute. Pour une pièce de théâtre, ce n’est pas là un moindre mérite. » Cependant, ce qui frappe dans l’écriture dramaturgique de Yusuf Kadel, c’est la mise en perspective de l’histoire contemporaine d’un monde en transformation avec un destin individuel, celui de Lisa. La pièce se déroule avec en écho les bruits de fond de la Seconde Guerre mondiale. À travers ce cheminement historique, l’on assiste au changement fondamental de la face du monde, ainsi qu’aux destins de Marie et Lisa. Là, se joue la redistribution des pouvoirs.

 

La langue de Yusuf Kadel, héritière d’une île de Génie, celle de Malcolm de Chazal, est humaniste et éminemment poétique, à l’instar d’un Édouard Maunick. Dans Surenchairs, le recueil qui le révèle au grand public, le poète installe une mystique du regard intérieur, entre chair et terre. Là aussi, les critiques vont saluer chaleureusement le nouveau poète, pour qui la poésie est une langue à part entière qui s’efforce de contourner l’esprit afin de créer un espace d’imagination. La parole révélatrice de l’écrivain qui ausculte ses semblables pour mieux se reconnaître trouve son prolongement dans la défense de la poésie.

 

Ainsi, comme toute œuvre qui puise sa vitalité dans la cruauté, selon le sens où l’entendait Antonin Artaud, celle de Yusuf Kadel refuse toute étroitesse culturelle pour parler de l’être humain en général, face à la responsabilité individuelle. L’écriture est pour Yusuf Kadel une expérience individuelle et collective à la fois, qui pousse l’exigence structurelle à son paroxysme. Individuelle dans l’épure et la capacité du renoncement de soi, collective dans la captation d’un héritage émotionnel. Il est le poète dont la grande silhouette hantera désormais, et pour longtemps, les mots qui irriguent et donnent chair au plaisir littéraire.

 

 

Caya MAKHÉLÉ,

Cultures Sud No. 170

 

Caya Makhélé est actuellement directeur des éditions Acoria, directeur des Rencontres du livre Afrique - Caraïbes - Maghreb de Châtenay-Malabry, et responsable de la rubrique littéraire du magazine panafricain Continental. Dernier livre paru : Ces jours qui dansent avec la nuit, roman, 2008, éd. Acoria.

 

 

 

Théâtre

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Un septembre noir                                                           «Minuit»

 

Éditions Le Printemps, 1998                                                                  In L’Atelier d’écriture No. 2, août 2009

* Prix Jean Fanchette

 

 

Poésie

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 «Bribes» : suite poétique                                                 Surenchairs

In Moisson de Cristal (Anthologie collective)                                         Éditions Le Printemps, 1999

Le Cénacle, 1993                                                                                  * Sélection, prix Radio France du Livre de l’océan Indien

 

 

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 «Le Vers est dans le fruit»                                              «En Marge des messes» : suite poétique - Extrait

 In Tracés No. 5, novembre 2001                                                         In Poèmes d'amour du monde (Anthologie collective)

                                                                                                             MSM, 2003

 

 

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 «When…»                                                                       «En Marge des messes» : suite poétique - Extraits                          

 In Point barre No. 1, octobre 2006                                                      In Point barre No. 2, avril 2007                       

 

 

 le moulin                                                                      breve lit

 «Soluble dans l’oeil» : suite poétique – Extraits             «Soluble dans l’oeil» : suite poétique

 In Le Moulin de poésie No. 34, France, juin 2007                               In Brèves Littéraires No. 76, Québec, printemps 2007

 

 

 PHOTO41                                       POINT BARRE No

«Soluble dans l’oeil» : suite poétique                             «En Marge des messes» : suite poétique - Extraits

In Carnavalesques 2007 (Anthologie collective)                                  In Point barre No. 3, octobre 2007

Éditions Aspect, France, 2007

 

 

 

 

 NOUVEAUX DELITS No                                                                      LE MOULIN DE POESIE No

Poèmes divers                                                                «Soluble dans l’oeil» : suite poétique - Extraits

In Nouveaux Délits No. 26, France, novembre 2007                          In Le Moulin de poésie No. 35, France, décembre 2007

 

 

 CONTRE JOUR No                                  ab cover point barre 4

 «Soluble dans l’oeil» : suite poétique – Extraits             «Entre autres»

 In Contre jour No. 14, Québec, hiver 2007-2008                              In Point barre No. 4, avril 2008

 

 

 CASSE-PIEDS No                                                                      CULTURES SUD

Poèmes divers                                                                «Soluble dans l’oeil» : suite poétique - Extraits

 

In Casse-pieds No. 7, Québec, mai 2008                                            In Cultures Sud No. 170, France, septembre 2008

 

 

 

 POINT BARRE No                                                                      POINT BARRE No

«En Marge des messes» : suite poétique – Extraits         «Sans Titre»

In Point barre No. 5, octobre 2008                                                    In Point barre No. 6, avril 2009

 

 

POINT BARRE No                                                                       RIVENEUVE CONTINENTS No

«Sans Titre»                                                                   «Another Day»

In Point barre No. 7, octobre 2009                                                    In Riveneuve Continents No. 10, France, décembre 2009

 

 

                                                                           SOLUBLE DANS L'OEIL                                                             

Poèmes divers                                                                 Soluble dans l’œil                                                                                                        

In Poetry with Prakriti Anthology (Anthologie collective)                    Éditions Acoria, France, 2010                                                            

Prakriti Foundation, Inde, 2009                                                                                 * Sélection, prix Continental du jeune espoir littéraire africain

 

 

                                                                        

 «Sans Titre»                                                                   Poèmes divers                                

 In Point barre No. 8, avril 2010                                                          In Carnavalesques 2010 (Anthologie collective)                          

 Éditions Aspect, France, 2010

 

Récit

 CHRONIQUES DE L'ILE MAURICE

«Épique»

 

In Chroniques de l’Île Maurice (Anthologie collective)

 

Éditions Sépia, France, 2009

 

 

 

Le prix Jean Fanchette, présidé par J.M.G. Le Clézio, est attribué depuis 1992. Il est ouvert à tous les écrivains de l’océan Indien, qu’ils soient poètes, dramaturges, conteurs ou romanciers.

 

À propos de Un septembre noir :

 

Note des Éditions Le Printemps

L'intrigue d'Un septembre noir se situe à Paris, à quelques mois de la Seconde Guerre mondiale. La pièce évoque les destins de deux jeunes femmes, Marie et Lisa. Elle souligne les rapports que celles-ci vont entretenir et le drame que cette relation va lentement amorcer. Un septembre noir, toutefois, ne se cantonne pas au cadre strict du drame passionnel et comporte une dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s'efforce d'évaluer l'importance de l'influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages qu'elle implique et, par extension, des êtres humains en général. Mais l'auteur n'entend pas imposer ici quelque point de vue, conception ou "vérité". Il entreprend au contraire de mettre en lumière la difficulté qu'il peut y avoir à "savoir", à répondre aux "questions essentielles", aux "vraies questions". Cette note volontairement ambigue, alliée aux non-dits, à un ton éminemment subtil, confère à Un septembre noir l'essentiel de sa force.


Préface du Dr Issa Asgarally

Jean Fanchette, j'en suis convaincu, aurait aimé Un septembre noir de Yusuf Kadel. Car cette première pièce d'un jeune auteur appartient bel et bien au théâtre dit psychologique, qui met en scène une réalité intérieure et qu'il a contribué à faire connaître dans ses nombreux écrits.

C'est, en effet, sous la plume de Jean Fanchette que j'ai lu pour la première fois le nom d'Antonin Artaud. C'était dans une de ses chroniques dans L'Express, à l'époque où les journaux mauriciens publiaient en première page les textes d'écrivains et de gens de culture. Par ailleurs, Jean Fanchette, élève de Jean Louis Moréno - lui-même élève de Freud - est l'auteur d'un classique, Psychodrame et théâtre moderne, paru en 1971 aux Editions Buchet-Chastel et repris en 1977 en livre de poche. Et où l'on trouve cette belle définition: "La représentation (ce qui redonne à voir, ce qui réactualise quelque chose frappé malgré tout du sceau de l'irréversibilité) permet l'exorcisme, envoûtement et désenvoûtement ensemble… Chez l'homme de la Préhistoire et chez nos contemporains soumis à l'accélération apparente de l'Histoire, nous retrouvons les mêmes préoccupations essentielles, la même tentative de domination de la situation par la représentation aussi bien par rapport à Dieu par le biais du sacré que par rapport à la condition de dépendance envers l'événement."

Dans Un septembre noir, un homme, Joseph, arrive dans un couvent et demande à rencontrer Lisa, une religieuse de quarante ans. Joseph veut savoir ce qui s'est passé réellement il y a plus de vingt ans, quand sa soeur Marie s'est suicidée. Lisa et Marie entretenaient des relations très intimes... Mais, comme toujours, la recherche de cette "vérité" se révèle ardue, semée d'embûches. Lisa qui pensait que "le seul responsable, finalement, c'est les événements, leur enchaînement" ne sait plus, n'est "plus sûre de rien". Elle se demande si "tout ce charabia n'est pas en fait le fruit" de sa "mauvaise foi", "une théorie bringuebalante échafaudée de toutes pièces" dans le seul but de lui donner "bonne conscience". Car Lisa se sent responsable de la mort de Marie, dont le discours masque la fragilité d'un être marqué par des événements traumatisants et tenaillé par la solitude et l'angoisse.

Quoi qu'il en soit, le fait de raconter enfin ce qui s'est passé à Joseph ne peut qu'être bénéfique à Lisa. Ce que semblent confirmer ses paroles: " J'attends depuis longtemps… Vous êtes enfin là…". Un septembre noir répond donc à la belle définition de Jean Fanchette citée ci-dessus: en redonnant à voir, la représentation "permet l'exorcisme" et constitue une "tentative de domination de la situation".

Chaque dramaturge est appelé à résoudre un problème spatio-temporel qui découle de l'écriture d'un texte en fonction des exigences de la scène. Etant donné que Un septembre noir repose sur de nombreux retours en arrière dans une tentative d'explorer le passé, à l'instar des Mains sales de Sartre, le problème qui se pose d'emblée à l'auteur est de représenter sur scène le découpage passé / présent. Le dispositif scénique sert bien cette intention. Le présent, c'est le centre de la scène, une salle du couvent où se trouvent Lisa et Joseph. Le passé, c'est à droite et à gauche, des salles qui s'éclairent lorsqu'elles interviennent dans le déroulement de la pièce et qui représentent le salon de Lisa, un bar, une rue de Paris ou une chambre d'hôtel. Dans ce contexte, la "pénombre" qui précède les "scènes du passé" semble souligner le fait que ces retours à plus de vingt ans en arrière sont de véritables incursions dans les profondeurs obscures de la mémoire.

En outre, le passé dont il est question ici est lui-même constitué de deux séries d'événements. En effet, le cheminement inéluctable de l'Europe vers la seconde guerre mondiale n'est pas ici un simple arrière-fond. Yusuf Kadel a su faire en sorte que l'intrigue principale, celle qui lie Lisa et Marie, s'articule avec ce cheminement historique. C'est ainsi que la première rencontre de Lisa et de Marie a lieu alors qu'on entend un discours d'Hitler à la radio. Et le "dénouement" est double: le suicide de Marie coïncide avec les "rumeurs de guerre": les canons et mitraillettes qui tirent, les explosions. Le dramaturge a su également créer des passerelles entre les deux intrigues. Luc et Marie travaillent au "Journal" et nous suivons à travers eux la progression des événements. Même la nationalité des personnages revêt un certain symbolisme. Le rapprochement final entre Iossif (Russe) et Lisa (Allemande) est en contrepoint au pacte germano-russe qui précipitera la guerre alors que le suicide de Marie (Polonaise) semble renvoyer à l'invasion de la Pologne.

Par ailleurs, ce qui marque Un septembre noir, ce qui constitue sa force, c'est bien le non-dit. Le ton est tout en nuance. Le théâtre est le lieu où l'on parle. Mais paradoxalement, c'est également le lieu où l'on suggère, où l'on se tait parfois, où l'on tait certains faits. C'est l'équilibre délicat entre ces deux exigences qui font la qualité d'une pièce. Qu'on songe, par exemple, à la valeur du silence dans le théâtre de Tchekov, de Beckett et de Ionesco. Comme l'illustre cet extrait d'Un septembre noir, où la densité découle de ce qui est évoqué entre les lignes et du silence : Lisa - La route jusqu'ici a dû vous sembler bien longue. (un temps. Elle continue de regarder par la fenêtre) Mais c'est beau quand même, hein ? Toute cette blancheur... C'est apaisant. Ça recouvre tout, enveloppe tout… C'est propice à 1'oubli. Mais ce n'est pas si simple... Vous voyez ces forêts, là-bas ? A ce qu'on raconte, tout un régiment ennemi y a péri à la fin de la guerre. Il neigeait ... comme aujourd'hui. (un temps) Les bourreaux d'un jour, les victimes d'un autre. Justice… non-sens … (p.6)

Un point qu'il importe de souligner à un moment où plusieurs écrivains mauriciens nous présentent des personnages sans épaisseur, qui courent les rues: les personnages de Un septembre noir ne sont nullement stéréotypés. Du serveur de bar, qui, blessé par un obus en 1914, n'a pu réaliser son rêve de devenir marin au long cours, à Iossif, qui prend à temoins la mère décédée de Lisa et les "anges" sur les planètes lointaines pour passer un pacte de bonne entente, même les personnages secondaires sont bien croqués et ont une certaine originalité.

Un septembre noir est, certes, un théâtre de l'audace. Car, elle n'hésite pas à aborder les rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu'à Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s'inscrive dans la voie audacieuse tracée dans les années 70 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin dans l'histoire du théâtre. En effet, les dramaturges authentiques ont toujours eu le courage et la volonté d'oser. L'un des chefs-d'oeuvre de Molière - comme le rappelle la fabuleuse mise en scène de Tartuffe par le Théâtre du Soleil d'Arianne Mnouchkine - cloue au pilori les intégrismes de tous bords. Le joyau du théâtre de Racine parle quand même d'inceste ! Et Tennessee Williams (Suddenly last summer) et Edward Albee (Who's afraid of Virginia Woolf ?) aux Etats-Unis, Jean-Paul Sartre (Huis clos) et Jean Genet (Les bonnes) en France, John Osborne (Look back in anger) et Edward Bond (Saved) en Grande-Bretagne, pour ne citer que deux dramaturges modernes par pays, ne sont nullement en reste.

Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation inutile. Il ne s'agit pas de s'arrêter sur ce qu'on entend et ce qu'on voit sur scène, mais d'examiner la pièce dans sa globalité. Et de prendre, par exemple, la pleine mesure de cette phrase de Lisa à la fin de la pièce : "… et m'étreignit alors le remords, le vrai, celui qui vous plante ses serres dans l'âme et la met en pièces, oui, c'était ainsi… et sans mes prières, auxquelles je m'accrochais, j'aurais sans doute, tôt ou tard, fini par imiter Marie dans son geste désespéré".(p.122) Le remords et les prières ne suffisent-ils pas à racheter le "péché de chair" de Lisa ? Peut-on lui reprocher de choisir le couvent plutôt que le revolver ?

Il me reste, pour terminer, à formuler un voeu. Et je ne saurais mieux faire que de citer le rapport du Jury du Prix Jean Fanchette 1994 : "Le texte de théâtre est un prétexte à la scène. Une aventure commence qui verra la confrontation d'une oeuvre avec les impératifs du plateau, sa rencontre indispensable avec un metteur en scène, des acteurs, un public". Il me tarde de voir Un septembre noir sur la scène du Plaza.

 

Critique de Shenaz Patel, Week-End

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" Un septembre noir est certes un théâtre de l'audace (…) Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation inutile ".  Ces mots de préface signés  Issa Asgarally résument parfaitement ce que l'on pourrait dire de cette pièce de théâtre de Yusuf Kadel, Prix Jean Fanchette en 1994, qui vient finalement d'être publiée par les Editions le Printemps.

 

Théâtre de l'audace, oui, car c'est bel et bien une histoire d'homosexualité féminine que l'auteur met en scène dans sa pièce.  Une histoire évoquée dans un couvent, par une de ses protagonistes devenue religieuse.  Un sujet évoqué sans détours.  Mais sans esprit de provocation gratuite.  Car c'est un drame psychologique exploré avec une réelle sensibilité que nous propose Yusuf Kadel.

 

A l'annonce du gagnant en 1994, certains, qui avaient pu se  procurer le texte de la pièce, s'étaient émus du fait qu'elle ait pour cadre un couvent.  D'autres étaient allés plus loin en tirant un parallèle entre le titre de la pièce et le mouvement palestinien Septembre Noir, nom adopté, pour rappeler l'expulsion des Palestiniens de Jordanie en septembre 1970, par un commando connu notamment pour être responsable du massacre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et du détournement d'un Airbus d'Air France sur Entebbe, Ouganda, fin juin 1976.  Autant d'imputations et d'interprétations qui devaient amener certains à tenter, dans les coulisses, de s'opposer à la publication de la pièce.

 

 Le bon sens semble cependant avoir prévalu.  Car la lecture d'Un septembre noir ne permet pas, en toute objectivité, d'y déceler une quelconque visée ethnique ou religieuse.  La relation homosexuelle ne se passe pas dans un couvent.  Elle est seulement racontée, a posteriori, à partir d'un couvent où l'une des protagonistes a cru pouvoir, dans la foi, retrouver la paix d'âme et d'esprit.

 

Au fond, Un septembre noir ne devrait pas avoir besoin de se justifier.  Car elle est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une pièce qui sait se ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs.  Un septembre noir met en scène l'ambivalence et le doute.  Pour une pièce de théâtre, ce n'est pas là un moindre mérite.

 

Pièce de théâtre, Un septembre noir l'est à part entière.  Et les indications scéniques vont dans le sens d'une mise en scène qui symbolise justement cette ambivalence entre divers niveaux de conscience, diverses interprétations dépendant du moment et du point de vue où l'on se trouve.

 

Se passant principalement à Paris, avec pour toile de fond historique le cheminement inéluctable de l'Europe vers la Seconde Guerre mondiale qui accompagne le cheminement personnel des deux jeunes femmes.  Un septembre noir sera  peut-être décriée par certains comme étant une pièce bien peu " mauricienne " . Sans doute.  A condition d'accepter  qu'une écriture locale doive forcément faire dans la couleur locale.  Dans sa pièce, Yusuf Kadel nous parle de l'être humain.  De nous, ici, d'autres, ailleurs.  De la difficulté d'évaluer le poids de la responsabilité personnelle par rapport à celui de l'enchaînement des événements.  De l'impalpable audace de tenter de répondre à cette provocante interrogation.

 

 

À propos de Surenchairs :

 

Note de Jean-Michel Espitallier,
fondateur de la revue Java

Yusuf Kadel : incontestablement un ton, une façon très personnelle de ciseler le vers, la ligne, les blocs de texte. Il y a là un talent indéniable, un souffle, une attention à la langue toute particulière. Jamais de métaphores « poétisantes », jamais de facilités et, le plus important, une véritable nécessité formelle ; c’est réussi, surtout pour un premier recueil.

 

Préface du Dr Norbert Louis,
de l'Université de Maurice

Après quelques pièces de théâtre (Un septembre noir, 1990, Bagdad Blues, 1995, Mort d'un Paillard, 1996), Surenchairs, ouvrage réunissant des poèmes rédigés entre 1992 et 1997, est probablement le recueil qui marque une étape décisive dans le parcours poétique de Yusuf Kadel. Le surgissement de ce jeune dramaturge et poète dans la littérature mauricienne permet de dégager des accents particuliers. Sa pratique poétique revêt un caractère très spirituel. Surenchairs évoque tant la difficulté que le désir de vivre malgré une mort apparente : " Accrochée / à chaque battement /  de paupières /  la mort / nous fait de l'oeil ". De l'exaltation des sens à la recherche éperdue d'instants de fuite heureuse, l'oeuvre poétique de Y. Kadel a connu une évolution douloureuse.

Le point de départ de cette oeuvre est le constat de la nuit de l'être : " Le soleil / au lever / brille de bien sombres promesses / A l'aube trouble / préférons le zénith irradiant / ou la franche nostalgie du couchant ". La lumière et l'ombre se répondent dans la douleur d'un manque, d'une faute : " Heureux / Qui ne connaissant / Son Forfait / Ignore de même / Sa bien triste / Raison d'être ". Dès qu'il commence, il y a chez ce poète un dire qui traduit l'incertitude d'être. Si le poème de Yusuf Kadel ne parvient pas à masquer le déchirement qu'entraîne la recherche de son être, sa voix ne cessera d'évoquer une possible réparation : " - Naissez Et expiez ! -". L'expiation ou la conversion résident dans le dépassement de la chair. Cette chair qui habite de manière audacieuse les premiers vers du recueil et dont il ne faut pas occulter le poids spécifique : " Paris en juin / Est une grâce en émoi / Et je la contemple extasié / Du haut du mamelon / En érection de son sein droit ", " Mamelon naissant me tétant les dents ". Les audaces lexicales et prosodiques du poète ne sont cependant pas gratuites. Elles contribuent à l'harmonie poétique et à stimuler l'imaginaire du lecteur. Pour Kadel, l'important c'est la mise en perspective des émotions ; Paris est une femme qu'il révère. Il appelle constamment à une poésie dont les effets passent par les sens et les sons et entend aller jusqu'au bout de sa conception.

Le vers de Yusuf Kadel frappe par sa puissance. L'absence des rimes dans certains poèmes favorise l'énergie des images. Le poète fuit les rimes artificielles et préfère stimuler l'imaginaire du lecteur par les sonorités (ses premières émotions poétiques se rattachent à la mémoire des sourates récitées). D'où un vers dense et concis qui traduit nerveusement la sensation. Les assonances constituent la substance de sa poésie : " Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés … / Univers grimacé de ma douleur ". A mesure qu'il progresse, le langage de Kadel se resserre vers l'aphorisme, les petites phrases traduisant un vécu.

Yusuf Kadel médite volontiers sur la chair, la mort, sur l'infini, sur le temps. Ses images appartiennent aux espaces cosmiques et à la féminité.

Sa parentèle, il la situe du côté des surréalistes français. Il avoue également ce qui le rattache aux formes de pensée chères à Robert-Edward Hart et Malcom de Chazal (en particulier dans l'ironie incisive de ses aphorismes). Cependant, ce jeune poète dédaigne les influences et manifeste une grande indépendance vis-à-vis des courants littéraires en cherchant une voie personnelle. Le langage poétique de Kadel cherche à mettre à nu le mystère de l'être et du monde. Ce mystère où lui-même se heurte constamment. Mais pour qui veut exhausser la chair et faire émerger l'espoir, l'exercice de la poésie est nécessaire.
Surenchairs demeure le lieu d'achoppement d'une recherche esthétique et existentielle.

  

Compte-rendu de Surenchairs par le Professeur Bernard Cerquiglini,
directeur de l’Institut national de la langue française (France)

Dans Un Septembre noir une voix s'élève de la solitude du couvent, du remords, de 1'oubli, pour énoncer l'imprononçable, le tabou du désir enfreint jusqu'à la mort. Récit dramatique, par lequel resurgissent 1'histoire, le conflit familial, la guerre.

Dans le recueil Surenchairs, la parole est solitaire, prise au seul dialogue de soi avec soi, elle est poème.

Ou'est-ce que 1'homme, pour Yusuf Kadel ? Une verticalité précaire.

Les pieds enracinés dans la glèbe du désir, un désir d'abord joyeux.

(…) La rosée
De ton sexe
A l'aube du coeur

devenu passions sauvages

Racines férocement fichées
Dans l'écorce du talon
Les lianes intestines
S'infiltrent parmi les fibres musculaires (…)

 

Glèbe des passions animalisant l'homme pris à son désir

Quand la chair
Me monte à la tête
Engorgeant
mes élans
Je tourne
Vers les astres arrogants
Des yeux
Chargés de nostalgie (…)

Mais les astres sont trompeurs, et le ciel est vide

Le ciel est un voile jeté
sur les yeux du monde

Il ne faut se fier
ni au soleil ni aux étoiles

Le Très-Haut est Pudique

Misère pascalienne de la verticalité vaine, aspirant au néant, pesanteur et grâce

Je suis la pierre
et le parfum de la rose
Je suis l'or entre les dents
Je suis signe terre
ascendant air
Olympe et poussière
désespérément

La rédemption, sinon la plénitude de l'Etre, du moins l'équilibre fragile d'un moi qui trébuche, viennent du poème. C'est la parole poétique qui donne à ce demi-dieu, à ce Dieu imparfait, la maîtrise passagère d'un univers chaotique et contradictoire.

Miracle du poème, qui fait une Olympe de toute cette poussière. La langue de Yusuf Kadel puise par suite naturellement à la source poétique.

Par le travail du rythme, tout d'abord. Le vers improprement dit "libre" est structure de sonorités, de répétitions, d'échos

Horizon
convulsé
Ciel révulsé
Astres vacillés
Reflets
hallucinés…

Univers
grimacé
de ma douleur

Par le travail de la négativité, ensuite. La poésie de Yusuf Kadel renoue avec la tradition de l'oxymore

Le soleil
au lever
brille
de bien sombres promesses (…)

De d'adunation

Après
midi
la journée
avance
à rebours


Travail de la négativité, qui fait du manque même

L'homme est la seule faille de Dieu (…)

l'énonciation souveraine, qui déplace les lignes anciennes de la langue, dérange la monotonie minérale du dire

S'essouffle le vent
A m'en moisir les ailes
Et toujours me harcelle
La lourde puanteur des heures (…)

Cette poésie oxymorique confine à l'ironie grinçante, politesse tragique du mal-être

Le coeur qui suppure
Vaut
Le coeur qui soupire

Peu importe le verbe
Pourvu que le coeur y soit


(…) Il est des fois
- Faut-il croire -
On ne peut même pas
Se fier au désespoir

Ce qui sauve la verticalité précaire de l'homme du chaos c'est la parole poétique. Celle-ci donne au monde son désordre souverain. Puissance du rythme, pouvoir antagoniste.

(…) La dérision est transcendante

dit le poète, afin de nous rappeler qu'hors du poème, toute transcendance est dérision.

  

Critique de Shenaz Patel, Week-end

CRITIQUE SURENCHAIRS 2

                                  â

 

" Seul le fou / ou le sot / mesure avec sérénité / le parcours en attente ", écrit Yusuf Kadel dans Surenchairs, son premier recueil qui vient de paraître aux Editions le Printemps.  De toute évidence, celui qui s'était signalé en remportant le Prix Jean Fanchette 1994 pour sa pièce de théâtre Un septembre noir n'est ni l'un ni l'autre.  Et c'est avec une grande lucidité douloureuse mais ô combien porteuse qu'il nous livre, dans ce recueil, une épure poétique qui nous parle, avec une rare puissance, de la difficulté de la condition humaine.

 

A travers une cinquantaine de petits poèmes, serrés et tendus comme un poing, comme une rage, comme un désir et qui explosent sur la page blanche, il fait la part de cette enveloppe charnelle qui nous retient, parfois prisonniers volontaires, et de cette volonté ascensionnelle  qui n'en acquiert que plus de force qu'elle est sans cesse contrariée. " Quand la chair / Me monte à la tête / Engorgeant  / Mes élans ", écrit le poète.

 

Pour Kadel, nous sommes des demi-dieux déchus, et l'expiation est notre raison d'être sur cette terre. Etre qui oscille sans cesse entre les extrêmes, entre lumière et ombre, entre banquise et équateur, entre Olympe et poussière.  Omniprésent, toujours, l'esprit " Au moment / De m'encharner / Ils ont oublié / De me boucher / Les pores de la cervelle ".  Cette cervelle, parfois " fondue jusqu'aux nerfs ", lieu de tous les combats, qui explose souvent dans des déflagrations cataclysmiques. " Des lambeaux abasourdis / Gisent englués au plafond / Et n'iront pas plus loin / Les muscles de l'esprit / Tendus à feu / Ont fait leur œuvre ".

 

Loin des romantiques, plus proche du style baudelairien, Kadel n'est pas de ceux qui se lamentent complaisamment sur leur sort.  " Le cœur qui suppure vaut le cœur qui soupire ", dit-il.  Et sa quête, empreinte d'une lucidité tranchante, explose dans une poésie d'une rare âpreté, à la fois charnelle et mystique, où la mort cligne de l'œil pendant que la vie éjacule, où le Très-Haut s'avère pudique.  Où la séduction de la mort est omniprésente. 

 

Surenchairs, au fond, peut sembler un titre paradoxal.  Ici, pas d'inutile inflation langagière, de métaphores filées ou de surenchère verbale.  C'est avec une remarquable économie que s'exprime le poète. A travers de courts passages, voire quelques aphorismes, qui dédaignent toute banale joliesse, c'est une véritable épure d'une rare puissance qu'il nous offre.  D'autant plus puissant que chaque lecture semble permettre d'y trouver davantage.  Plus fort, plus loin.  Plus profond.  Plus haut. Surenchairs, oui.

 

 

Critique de Linley Raynal, Le Mauricien

Vient de paraître, Surenchairs de Yusuf Kadel, une plaquette d’une cinquantaine de pages publiée aux Éditions le Printemps. L’ouvrage de l’auteur a été lancé officiellement le lundi 26 avril dernier en présence du Conseiller culturel de l’Ambassade de France, Alain Rossignol, et de Bernard Cerquiglini, directeur de l’Institut national de la langue française, dans les locaux d’ELP à Vacoas. Kadel s’était jusqu’ici montré surtout attiré par l’écriture théâtrale, à travers notamment Un septembre noir qui avait obtenu le prix Jean Fanchette en 1994. Il signe ici une entrée dans l’univers de la poésie qui, par le mode particulier de même que le ton employés, vaut le détour.

 

Concision, mots épurés et vers libres ciselés avec sens travaillé de l’économie et de l’effet caractérisent ce livret.  Une construction méticuleuse aussi. Où une apparente impersonnalité et une insolence parfaitement maîtrisée rejoignent une quête tourmentée de l’être de trop de chair (sur-en-chair ?) dans ses « surenchères » de désirs vides et d’angoisses tangibles vers le Dieu de la transcendance et de la libération de cette même chair pourrissable.

 

On a beau ne pas aimer les néologismes façon surréaliste et ces puns dont les Anglais raffolent – et Kadel aussi, Surenchairs nous ramène à certaines interrogations métaphysiques et cosmiques intemporelles de la poésie.

 

« Ce monde est une prison et nous sommes les prisonniers / (…) À l’instant où tu es venu au monde, une échelle est devant toi. / (…) Cette ascension n’est pas celle d’un homme vers la lune / Mais celle de la canne à sucre jusqu’au sucre. » dit Djalâl-ud-Dîn Rûmi, poète persan du XIIIe siècle, fondateur de la confrérie religieuse des derviches tourneurs, dans l’épigraphe au poème de Kadel. Un choix qui n’a sans doute rien d’anodin. Entre sourate, haïku, aphorisme (avec le charme énigmatique du meilleur Chazal, même son irrévérence), il fait preuve de construction, manie l’ellipse et maîtrise son discours sans effusions rhétoriques.

 

Lucide, grave, torturé et à la recherche d’un verbe ardu, il ne cède pas, malgré ce qu’on pourrait dire de cette première œuvre poétique, à l’intellectualisme et encore moins à la facilité. Il est ambitieux, rigoureux et semble placer très haut la place de la « culture » dans la poésie. Quelque chose qu’on a entendu chez Pound, Eliot, Yeats ou Char. Comme dans d’autres traditions orientales. Avec en plus une fantaisie inquiète et exigeante qui donne lieu à un beau lyrisme :

 

« Sacré Cœur

Paris en juin

Est une grâce en émoi

Et je la contemple extasié

Du haut du mamelon

En érection de son sein droit »

 

Ou de beaux accents de colère :

 

« Racines férocement fichées

Dans l’écorce du talon

Les lianes intestines (…)

S’insinuent dans les artères (…)

Et se terminent

En nœud coulant

Autour de la cervelle »

 

Un talent plus que prometteur.

 

Critique de Caya Makhélé, Notre Librairie/Cultures Sud

 

Au commencement, il y eut la chair qui monte à la tête, engorgeant les élans du poète, avec comme assertion : « le vice a du génie ». Le poète devint ainsi prisonnier, enlacé par le piège de la parole solitaire, tel un vigil veillant sur ses propres émois. Le supplice énonciateur est lourd de sens. La faute est à la merci de chacun de nous. Le poète s’installe au creux de nos doutes, bien qu’il nous indique constamment la voie, ou plutôt nous éveille face à nos sens assoupis. Le parcours est un slalom entre ombre et lumière, à travers une sorte de labyrinthe aux issues en constante mutation. Afin de contenir cette inflation de lumière et d’obscurité, le poète, qui entrevoit de « bien sombres promesses » d’un soleil qui avance à rebours, ruse. Ne rien donner en pâture. Rester précis, concis et acquérir une densité qui s’articule sur la profondeur de l’être. Viendra alors le temps de  la rédemption, de l’expiation, comme une énonciation souveraine enracinée dans le désir. Surenchairs, en touches précises, évoque un univers chaotique et contradictoire : « Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés / Univers grimacé de ma douleur. » Le manque y est un supplice constant, un « Mamelon naissant » à portée de dents. Comment combler un vide qui au fond de l’être humain est de l’ordre du déchirement, alors même (qu’) « il ne faut se fier / ni au soleil ni aux étoiles » et que « le Très-Haut est pudique » ? Par la réparation, certes, l’expiation. Il faut donc une plongée au cœur de la chair, et de la mort, surfer sur l’infini, et le temps. Aller vers la réconciliation avec la mémoire. Explorer le moindre recoin de son espace vital. Si l’ignorance peut nous préserver un instant de notre « bien triste raison d’être », la lucidité commande de ne point se fier au désespoir. L’espoir vient de la chair. Une chair qui se doit d’être audacieuse au-delà des interdits, des tabous et des politesses convenues. Une chair comprise et incarnée par la poésie comme un champ infini de possibles inimaginables. L’empreinte de la féminité nous y aide, car elle révèle en chacun de nous le sens réel de l’Univers. Elle doit s’imprégner en rythme vital comme une explosion spirituelle : «  Dansent les derviches / au fond de mes pupilles / Vertige à cœur ouvert entre ciel et terre / Vertige / vertige / vertige implacable / qui emporte tout / L’instant et la date / mon univers et ma substance. » Nous sommes des demi-dieux déchus et, surtout, « la seule faille de Dieu », aussi notre salut passe par l’acquisition d’une lucidité tranchante. Nous avons inventé le diable pour justifier notre humanité. Grande faille ontologique. Cette faille est une chance inestimable de reconquête de soi, dans l’adversité quotidienne. Le poète pour affronter ses propres désirs use d’ironie : «  Ne dites pas que je suis heureux / C’est le malheur qui m’a proscrit. » Face au tragique, surgit donc l’espoir, un espoir qui nous dit que la poésie est avant tout équilibre existentiel dans une parfaite dualité : «  Je suis signe terre / ascendant air / Olympe et poussière / désespérément. » Survient l’apaisement. Sans jamais se voiler la face, car si « la mort meurt avec la vie », c’est que chacune d’elles renaît également par la force de l’autre.

 

À propos de «Minuit» :

 

Critique de Dominique Bellier, Le Mauricien

Avec la publication de « Minuit » dans le nouveau numéro de L’Atelier d’écriture, Yusuf Kadel invite à s’intéresser à différentes formes de violence, à travers des dialogues éclatants de réalisme et de sobriété.

 

Les personnages sont adultes. Un tueur en prison, une épouse qui semble distante, une femme qui pose beaucoup de questions et puis un homme qui a pu introduire une arme dans le parloir où chacune des trois scènes se déroule. La pièce « Minuit » intrigue et retient l’attention par le caractère énigmatique de ses dialogues, ce qui n’enlève rien à leur grand réalisme ; grâce aussi à l’apparente intimité du parloir face auquel le lecteur, et, espérons-le, le futur spectateur, fait figure d’intrus ou de voyeur.

 

Il serait étonnant qu’une telle parution ne suscite pas de désirs de mise en scène, ou pire qu’elle soit bloquée, comme l’a été dans le passé Un septembre noir, autre pièce du même auteur, par la difficulté à trouver quelqu’un pour interpréter le rôle principal, celui de l’adolescente…

 

À défaut de le voir jouer, on ne se privera pas de lire ce texte, et même de le relire, à l’envers par exemple, pour en explorer les différents ressorts. « Minuit » interroge chacun sur la violence, celle que l’on lit dans les journaux ou que l’on voit dans certains films, et aussi celle que nous produisons intérieurement et vivons quotidiennement. « Minuit exhume ce que midi enfouit. Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils. » Si l’auteur semble délivrer dans la bouche d’un des quatre personnages une clé pour entendre le titre de cette pièce, son texte en recèle bien d’autres, qui révèlent petit à petit d’étranges destinées et laissent imaginer des personnages tout droit sortis de quelque roman policier ! Ce n’est pourtant pas l’action qui retient l’attention, mais la pertinence des mots et la suggestion omniprésente sur laquelle l’auteur travaille avec jubilation. Le décalage induit par la forme théâtrale fait aussi de ce texte un outil de réflexion sur les méandres du comportement et la psychologie, et ne laisse pas son lecteur tranquille.

 

Le détenu et son épouse dialoguent à demi-mot dans la première partie, procédant par allusion à tel ou tel autre, avec parfois des accents ironiques, un soupçon de mépris ou de crainte. Il est aussi question de banalités du quotidien dans lesquelles chaque couple peut se reconnaître. Le personnage principal, père de deux enfants, qui n’a jamais aimé que sa femme depuis le plus jeune âge, est amateur de littérature… et en attendrirait presque le lecteur, tout inoffensif qu’il paraît dans la réclusion.

 

La femme demande au détenu « L’essentiel… va savoir ce qui l’est ». L’auteur invite aussi son lecteur à comprendre ce qui est essentiel pour chacun dans ce texte. Quelles questions sur l’existence la relation à l’autre, les aspects de la violence peuvent susciter ? Ce qui est avoué dans l’entretien de la deuxième partie – la révélation de procédés criminels – ne retient peut-être pas autant l’attention que les questionnements, la suggestion, les énigmes du comportement humain, les intentions ou ce que cache des paroles apparemment anodines.

 

 

Analyse de Guillemette de Grissac,

de l’Institut universitaire de Formation des Maîtres (La Réunion)

 

 

Minuit : noir. Cf un autre titre de YK : Un septembre noir ; cf dernière didascalie : « obscurité totale ».

 

Minuit : minuit découpe la nuit en deux ; heure du partage ; heure de la bascule entre la nuit/ le jour. Sur quel versant se trouve-t-on ? Va-t-on du noir vers le jour ? de la vie vers la mort ? ou l’inverse ?

 

Minuit : un instant ; un point ; l’éphémère. À saisir.

 

Minuit : heure du crime. Des meurtres de sang froid, comme on dit. Une liste, une litanie. L’activité du « tueur à gages », personnage traditionnel du roman noir, une sorte de fonctionnariat, avec des « instructions » à suivre, des « contrats », des « requêtes de la clientèle ».

 

 « Lors d’un entretien, un de vos confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime constituait une véritable épreuve… » (p77).

 

Ces crimes mentionnés (mais non décrits) comment le lecteur les reçoit-il ? Frisson d’horreur ? Effet de saturation ? Peu de complaisance : rien de « gore » dans le texte. Le lecteur est renvoyé à ses propres fantasmes, s’il en a. L’horreur est convoquée, pas racontée. Les clichés sont refusés. « Non. Il n’y avait pas de tronçonneuse » (p77). Homme 1 mentionne ce refus : « j’ai stoppé l’enregistrement » (p79).

 

« MINUIT » : PORTRAIT D’UN TUEUR EN HOMME ORDINAIRE ?

 

Enfance d’un tueur : il torturait les chats. Profil d’un tueur : enfant battu ? Non, enfance « ni agréable ni désagréable… Comme la plupart des gens ». Absence totale d’empathie. « Il m’est arrivé de faire une pause pour aller casser la croûte… et puis de revenir pour finir le boulot. Sans aucun problème. » (p77).

 

Ce portrait donné à la séquence 2  renvoie a posteriori à l’érotisme de la séquence 1 : « Homme 1 : juste te toucher… (continuant à la caresser…) » et il semble en contradiction avec cette expression du désir. De même le chantage exercé par Homme 2 à la fin prend appui sur les sentiments amoureux de Homme 1. Perplexité. Déstabilisation.

S’il y a portrait, c’est celui d’une « incohérence ». La prendre comme telle. Surtout ne pas faire de « psychologie ».

 

« MINUIT » : BÉANCE ET NON-DITS 

 

Le texte se construit sur des implicites et des non-dits qui tendent à déstabiliser le lecteur : « Dis-moi pourquoi tu es là ?… »… « Avec un jour d’avance… » (séquence 1). La réponse reste en suspend : dernier mot de la séquence : « C’est… ». Sur quoi peut bien ouvrir cette béance du texte ? ce « blanc » ? Si l’on cherche une clé, on peut se rapprocher de la parole ultime de la séquence 2 : « la balle est dans mon camp ».

 

« MINUIT » : DÉCOUPAGE 

 

Trois séquences. On imagine qu’un « noir » les sépare si on met en scène les dialogues. C’est à dessein qu’on ne les appelle pas « actes ».  Aspect implacable du découpage ternaire qui renvoie cependant aux structures anciennes et permanentes du théâtre.

 

Trois séquences, brèves, équilibrées. Sans bavure, sans adhérence, sans digression, saignant comme un découpage au couteau, et les dialogues au scalpel. Rien de trop, une forme minimale. Découpage formel qui épouse le « découpage » sémantique : la forme est cyniquement au service du sujet. Ne s’agit-il pas en effet de corps démembrés, et, en implicite, de  peine capitale, « découpage » ultime  encore dans nombre de pays ?

 

PERSONNAGES : PRÉSENCE/ABSENCE

 

Anonymés. Minimalistes. Absence de déterminants : « Femme1 », « Homme1 », de référents, de repères identitaires. On y est habitués depuis Beckett. Regroupés en couples implacables : différentes combinaisons, habituelles dans notre vie sociale : homme /femme ; mari /femme ; détenu/fonctionnaire de l’état. Absence d’indications précises mais non absence de présence charnelle.

 

Absence de référents « Ils » (p53, début), « tu leur as filé un billet ? ».

 

Résultat de cet anonymat : toute projection est possible. Le sujet conduit à l'introspection. Le lecteur se sent à la fois étranger, extérieur : on rejette avec force, avec répulsion le personnage, Homme 1, le plus loin possible de soi-même et pourtant on sait bien qu’il est une part de notre propre humanité. Bref,  où sont les « monstres » ? qui est monstrueux ? qui est « normal » ? Notre jugement, au préalable sur ses rails, vacille et  quitte la voie, et c’est bien ainsi. Le texte donne à revoir aussi les notions de bourreaux/victimes, les querelles ethniques à la lumière des pulsions individuelles,  incompréhensibles de l'extérieur.

                                                                       

***

 

MINUIT : éditions de

 

Le texte me rappelle l’univers de Jacques Serena, cf Rimmel (1) et une rencontre avec cet auteur (enthousiaste, sombre et chaleureux) dans le cadre d’une réflexion sur les ateliers d’écriture (2). Avec François Bon (3), un autre écrivain de « Minuit », ils partagent l’expérience – longue – d’atelier d’écriture avec les « détenus », dans les prisons.

Ces deux auteurs ont d’autres points communs : indifférence par rapport aux cloisons littéraires conventionnelles, dépassement des catégories, engagement, tempérament généreux, écriture sans concession.   Pour moi, les références et associations ont surgi très vite : c’est à cette famille littéraire qu’appartient Yusuf Kadel.

 

(Les n° de pages correspondent à la mise en page de la revue l’Atelier d’écriture n°2, août 2009, dir. Barlen PYAMOOTOO.)

 

(1)   SERENA Jacques, Rimmel, 1998, Basse Ville, 1992, etc. Voir site des éditions de Minuit, pour la biblio et lire en entier cet entretien dont voici un passage :

« Je n’écris pas pour le théâtre, ni pour un lecteur, ni pour qui ou quoi que ce soit. Au moment d’écrire, si c’est vraiment le moment, je ne sais pas ce qui va se passer, en sortir, alors la question de la destination a du mal à se poser. Des textes seront jetés, ou laissés en plan, d’autres iront plus ou moins se faire passer pour du roman, et d’autres sans trop de mal pour du théâtre. »

 

Extrait d’entretien avec Jacques Serena (site des Éditions de Minuit)

 

(2)   Université d’été, Grenoble-Stendhal et CRDP, 1998, rencontres autour des ateliers d’écriture, organisatrice : Claudette Oriol-Boyer.

(3)   BON François : auteur de théâtre, témoignages, récits, romans, biographies littéraires, créateur de sites (voir les sites : remue.net et tierslivre ), passeur de littérature, animateur d’ateliers, d’émissions de radio, etc. Sa bibliographie est tellement vaste  et variée que je renvoie aux sites et citerai seulement l’ouvrage qui m’a le plus touchée : Daewoo, Fayard 2004, mis ensuite en scène (Avignon 2004), écrit à partir des témoignages des ouvrières victimes de la fermeture de l’usine Daewoo.

 

«Minuit»

 

 

Personnages :

 

 

Femme #1

 

Homme #1

 

Femme #2

 

Homme #2

 

 

 

 

Une table et deux chaises. À droite, une porte. Une femme (femme #1) et un homme en habits de détenu (homme #1), assis face à face.

 

 

FEMME #1

Alors ?

 

 

HOMME #1

Comme tu vois. [Un temps.] Et toi ?

 

 

FEMME #1

[Elle hausse les épaules.] C’est… c’est plus les mêmes, à l’entrée.

 

 

HOMME #1

Ils font tourner les effectifs.

 

 

FEMME #1

Bien sûr.

 

 

HOMME #1

Ça fait du zèle ?

 

 

FEMME #1

Non, non. Rien de… [Un temps. Elle sort un paquet…] Je t’ai pris ceci. [Elle lui tend quelques livres.] Tu connaissais ?

 

 

HOMME #1

Non…

 

 

FEMME #1

Ça te dit ?

 

 

HOMME #1 (parcourant les couvertures)

Ça devrait.

 

 

FEMME #1

Et il y a autre chose… [Elle lui tend une feuille de papier.] Ils l’ont écrit ensemble.

 

 

HOMME #1 (parcourant la feuille)

Mmh. Pas mal… Tu leur diras.

 

 

FEMME #1

Oui.

 

 

HOMME #1

T’en font pas trop voir ?

 

 

FEMME #1

Pas plus que d’habitude.

 

 

HOMME #1

[Un temps.] Et… les autres ?

 

 

FEMME #1

Ceux-là ? Plus de nouvelles. Ils ont dû se faire une raison.

 

 

HOMME #1

Mmh. Même ?...

 

 

FEMME #1 (l’interrompant)

Même lui. Surtout lui, en fait. Il me l’a fait comprendre.

 

 

HOMME #1

Il t’a dit quoi ?

 

 

FEMME #1

Rien de précis. Il m’a semblé… Il ne reviendra plus, je le sais. [L’homme secoue légèrement la tête.] Quoi ?

 

 

HOMME #1

C’est un cas. Avec sa dégaine de héros de série policière… et ses façons de hussard.

 

 

FEMME #1

Oui.

 

 

HOMME #1

Oui. [Un temps.]

 

 

FEMME #1 (montrant un bandage que l’homme porte au doigt)

Tu t’es fait quoi ?

 

 

HOMME #1

C’est… en raclant les murs…

 

 

FEMME #1

Les murs ?...

 

 

HOMME #1

De ma cellule. Pour enlever les traces laissées par le précédent « locataire ».

 

 

FEMME #1

Des insanités ?

 

 

HOMME #1

Non. Des… Comment dit-on déjà ? Fresques. En quelque sorte.

 

 

FEMME #1

Pas banal.

 

 

HOMME #1

Faudrait que tu m’apportes un ou deux posters. Pour cacher ce que j’ai pas réussi à enlever.

 

 

FEMME #1

Quoi, comme posters ?

 

 

HOMME #1

Peu importe. Des voitures, des paysages… des acteurs avec de gros biceps. N’importe quoi à part des femmes à poil.

 

 

FEMME #1

Soit.

 

 

HOMME #1

Des posters d’écrivains, tiens ! Tu pourrais en trouver ?

 

 

FEMME #1

Tu as des noms ?

 

 

HOMME #1

Pas de romanciers. Des poètes. Étrangers, de préférence. Tu n’as qu’à voir sur… Tu sais ?...

 

 

FEMME #1

Le Net ?

 

 

HOMME #1

Voilà. Le Net. Sinon, je pourrais le faire moi-même. Ils ont des ordinateurs, en bas. Si je file un billet à un des gardiens, il me laissera sûrement m’en servir.

 

 

FEMME #1

Non, non… je le ferai. Il n’y a pas de problème. Je te trouverai ça. C’est pas souvent que tu me demandes quelque chose.

 

 

HOMME #1

Possible. Oui. [Un temps.] Donc ?

 

 

FEMME #1

Donc ?...

 

 

HOMME #1

On est le quoi aujourd’hui ?

 

 

FEMME #1

La date ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #1

J’en sais rien. [Elle regarde la date à sa montre.] Pourquoi ?

 

 

HOMME #1

Parce que. D’habitude, c’est le dernier jour du mois… Il t’est bien arrivé de passer un jour après, mais un jour avant…

 

 

FEMME #1

J’avais pas remarqué…

 

 

HOMME #1

Moi, si. [Un temps.] « Donc ? »

 

 

FEMME #1

Rien. Je… Non, rien…

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

FEMME #1

Il n’y a rien.

 

 

HOMME #1

Pas de problème. [Un temps.] Aucun problème. [Un temps. La femme enlève sa veste.] Oui, fait pas frisquet.

 

 

FEMME #1 (déposant sa veste sur la table)

Oui.

 

 

HOMME #1

On croirait celle de ma mère.

 

 

FEMME #1

On a les mêmes goûts…

 

 

HOMME #1

Tu la vois ?

 

 

FEMME #1

On s’est rencontrées, il n’y a pas longtemps, par hasard.

 

 

HOMME #1

Vous vous êtes parlé ?

 

 

FEMME #1

Bien sûr.

 

 

HOMME #1

Elle était comment ?

 

 

FEMME #1

Comme tu l’imagines. Très gentille. Souriante. Elle m’a embrassée sur quatre joues, m’a demandé de transmettre aux enfants. Elle a une nouvelle bonne, qui lui donne du fil à retordre.

 

 

HOMME #1

Rien d’autre ?

 

 

FEMME #1

Pourquoi on ne l’entend plus ? Non.

 

 

HOMME #1

Tu lui as rien demandé ?

 

 

FEMME #1

Je voulais pas m’embarquer là-dedans. Et puis, j’étais pressée, j’avais de l’adhésif à prendre : un ennui avec le tuyau de l’évier.

 

 

HOMME #1

Mmh. Embêtant, ça.

 

 

FEMME #1

Assez.

 

 

HOMME #1

Tu t’en es sortie, je suppose.

 

 

FEMME #1

Oui, oui. C’est pas sorcier, après tout.

 

 

HOMME #1

D’autres pépins ?

 

 

FEMME #1

Non. Si… Le pied de la table s’est détaché, avant-hier.

 

 

HOMME #1

Moins méchant qu’une fuite.

 

 

FEMME #1

J’ai réparé avec de la colle forte. Mais je ne sais pas si ça va tenir ; j’ai pas retrouvé les vis. Ça ne tiendra sans doute pas. Foutues vis. Ils les font de plus en plus petites, aussi.

 

 

HOMME #1

Et… pour l’essentiel ?

 

 

FEMME #1

L’essentiel… Va savoir ce qui l’est.

 

 

HOMME #1

Fais pour le mieux.

 

 

FEMME #1

C’est ce que je fais. C’est ce que j’ai toujours fait.

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

FEMME #1

Mais toi, tu ?...

 

 

HOMME #1

Moi, je suis ici. Et pour un bout de temps.

 

 

FEMME #1

Et… ceux à qui je pense ?...

 

 

HOMME #1

Oui. Va donc les voir.

 

 

FEMME #1

Je leur dis quoi ?

 

 

HOMME #1

Que ça y est. Que c’est maintenant qu’on en a besoin.

 

 

FEMME #1

C’est tout ?

 

 

HOMME #1

C’est largement suffisant.

 

 

FEMME #1

Et s’ils m’envoient paître ?

 

 

HOMME #1

C’est pas exclu.

 

 

FEMME #1

Pourrais-tu y faire quelque chose ?

 

 

HOMME #1

J’en doute.

 

 

FEMME #1

Il n’y a rien d’autre ? Nulle part ?

 

 

HOMME #1

Il est encore trop tôt.

 

 

FEMME #1

Je comprends.

 

 

HOMME #1

Tu… leur as filé un billet… pour ne pas être dérangée ?

 

 

FEMME #1

Comment ?

 

 

HOMME #1

À l’entrée.

 

 

FEMME #1

Oui… Bien sûr. [Un temps.] Tu veux ? Maintenant ?

 

 

HOMME #1

C’est toi qui vois.

 

 

FEMME #1

Je me rapproche… [Elle s’assied sur un coin de la table.] Je te montre ? [Elle écarte légèrement les jambes.  Il la caresse…] Tu veux jouir ?

 

 

HOMME #1

Juste te toucher.

 

 

FEMME #1

Je n’ai pas mis de dessous…

 

 

HOMME #1 (continuant à la caresser)

Oui…

 

 

FEMME #1

[Elle soupire.] Embrasse-moi… [L’homme l’embrasse… lui baise le cou, la poitrine… Un léger bruit, provenant de l’extérieur, les interrompt brièvement. Elle sourit…] Comme dans le temps… dans ta chambre… ou la mienne… toujours sur le qui-vive… attentifs au moindre bruit de pas…

 

 

HOMME #1

Oui… [La femme soupire encore, ferme les yeux…]

 

 

FEMME #1

Tu penses à moi… quand tu as envie ?... [L’homme acquiesce.] Moi aussi… quand je me touche. Je pense à toi… à toi qui te fais du bien en pensant à moi…

 

 

HOMME #1

Dis-le.

 

 

FEMME #1

Quoi ?

 

 

HOMME #1 (continuant à la caresser, à l’embrasser)

Dis-moi pourquoi tu es là…

 

 

FEMME #1

Contre toi.

 

 

HOMME #1 (la caressant et l’embrassant toujours)

Avec un jour d’avance. Pourquoi es-tu là ? Ne me prends pas pour un imbécile…

 

 

FEMME #1

Non…

 

 

HOMME #1

Je ne suis pas un imbécile.

 

 

FEMME #1

Non, non…

 

 

HOMME #1

Ai-je déjà  manifesté… des signes de paranoïa ?

 

 

 

FEMME #1

Non.

 

 

HOMME #1

En combien d’années ?

 

 

FEMME #1

Dix… dix-sept ans…

 

 

HOMME #1

Dix-huit. Ce n’est pas maintenant que je vais commencer.

 

 

FEMME #1

Non…

 

 

HOMME #1

Non. [La femme se détache doucement…Elle regagne sa chaise et baisse la tête…] Si tu ne le dis pas, tu n’en fermeras plus les yeux.

 

 

FEMME #1

Probablement.

 

 

HOMME #1

Idem. [Un temps.] Donc ?

 

 

FEMME #1 (de manière à peine audible)

C’est… [Elle écrase une larme… L’homme se lève et se dirige vers la porte. Il frappe… La porte s’ouvre… Il sort. La lumière décline jusqu’à l’obscurité totale.]

 

 

 

 

 

Le même décor. Entre une femme (femme #2). Elle dépose son sac et s’assied. Son portable sonne.

 

 

FEMME #2

Allô ?  Oui…  oui…  Je viens d’arriver.  Oui.  Ma foi, un peu moins d’une heure.  Cela dépendra. Mmhm. Moi aussi. Oui. [Elle sort quelques affaires : calepin, stylo, dictaphone… La porte s’ouvre. Entre l’homme #1 – cheveux  plus courts que dans l’autre scène. Elle se lève et lui tend la main.] Bonjour. [Il lui répond par un signe de tête… lui serre la main et s’installe. Elle se rassied.] Tout d’abord, merci… d’avoir accepté cette entrevue. [Elle active le dictaphone.] Vous permettez ? [Il acquiesce.] Je vous explique comment cela va se passer : je vais vous poser un certain nombre de questions… auxquelles vous essaierez de répondre le plus sincèrement possible. Ensuite, ce sera à vous de m’interroger sur ce qui vous semblera pertinent. Avant que je ne vous pose une seconde série de questions. Cela vous convient-il ?

 

 

HOMME #1

[Un temps.] Oui.

 

 

FEMME #2

Bien. Voulez-vous vous présenter ?

 

 

HOMME #1

Mon nom… vous le connaissez déjà. Je suis né dans une banlieue aisée de la capitale… il y a quarante-deux ans. Je suis marié et père de deux enfants : une fille et un petit garçon.

 

 

FEMME #2

De quel âge ?

 

 

HOMME #1

Quatorze ans pour la fille et neuf pour le garçon.

 

 

FEMME #2

Vous avez été condamné, il y a trois mois, à la réclusion perpétuelle…

 

 

HOMME #1

Oui, Madame.

 

 

FEMME #2

Peine assortie d’une période de sûreté de vingt-cinq ans…

 

 

HOMME #1

En effet.

 

 

FEMME #2

Pour une succession de crimes de sang.

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Combien de fois avez-vous tué ?

 

 

HOMME #1

Franchement, je l’ignore. Trop de fois, sans doute. Pour de l’argent… ou pour un rien : un regard, un sourire équivoque… Au couteau, par balles… et à mains nues. Oui.

 

 

FEMME #2

[Un temps.] Tuiez-vous le plus souvent de près ou de loin ?

 

 

HOMME #1

De près.

 

 

FEMME #2

Même quand vous tuiez au pistolet ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Pour mieux voir ?

 

 

HOMME #1

Je voulais… « qu’eux » me voient. Au moment de partir. Qu’ils me sentent. Qu’ils entendent ma respiration. Qu’ils m’emportent avec eux vers le néant. Faire partie d’eux pour l’éternité.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Les regardiez-vous ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Vous distinguiez quoi ?

 

 

HOMME #1

De l’incrédulité. Ils n’arrivent pas à y croire. Ils se disent qu’ils vont se réveiller… qu’ils font un mauvais rêve. Et puis, le néant. C’est tout.

 

 

FEMME #2

Y’a-t-il certaines parties du corps que vous preniez plus volontiers pour cible ?

 

 

HOMME #1

Non. Ça dépendait. De la situation : de ce que j’avais en tête. Une fois, j’ai tiré sur quelqu’un dans la mâchoire. Je voulais voir combien de temps il mettrait à mourir.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Alors ?

 

 

HOMME #1

Ça a duré très longtemps. Il est mort étouffé.

 

 

FEMME #2

Par son propre sang ?

 

 

HOMME #1

Non. Par une de ses dents… ou un bout d’os, je ne saurais dire au juste… qu’il avait fini par avaler. De travers, bien sûr.

 

 

FEMME #2

Pareil spectacle vous stimulait-il ?

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

FEMME #2

Qu’est-ce qui vous stimule ?

 

 

HOMME #1

Le sexe. C’est la seule chose qui me fasse… Comment dit-on ? Planer. Oui. Tuer… ça ne me fait rien.

 

 

FEMME #2

Aviez-vous des rapports avec d’autres femmes que la vôtre ?

 

 

HOMME #1

Non. En fait… je peux vous l’avouer, je n’ai jamais connu d’autres femmes que ma femme. Quand je l’ai rencontrée, j’avais seize ans. Ma première fois, ce fut avec elle. Par la suite, je n’ai jamais été voir ailleurs. Je n’en ai jamais éprouvé le besoin. Quand je dis « le sexe », comprenez « le sexe avec ma femme ». Oui… [Un temps.] Tuer quelqu’un…  lui tirer dessus, le tabasser…  le mettre en pièces…  ça ne me fait rien.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Vous ne ressentiez jamais rien ?

 

 

HOMME #1

Non. Jamais.

 

 

FEMME #2

Vous est-il arrivé de vous en prendre à des animaux ?

 

 

HOMME #1

Étant enfant, oui.

 

 

FEMME #2

De quels types d’animaux s’agissait-il ?

 

 

HOMME #1

De chats, la plupart du temps.

 

 

FEMME #2

Pourquoi les chats, en particulier ?

 

 

HOMME #1

C’étaient les plus… démonstratifs.

 

 

FEMME #2

Que leur faisiez-vous ?

 

 

HOMME #1

Il m’arrivait, par exemple, d’en attraper un et de lui glisser un pétard dans l’oreille…

 

 

FEMME #2

En mourait-il ?

 

 

HOMME #1

Non. En tout cas, pas sur le moment.

 

 

FEMME #2

Quoi d’autre ?

 

 

HOMME #1

Je leur allumais la queue. J’y attachais un chiffon imbibé d’essence… et j’y mettais le feu.

 

 

FEMME #2

Que se passait-il ?

 

 

HOMME #1

Vous imaginez bien. Ils bondissaient, couraient dans tous les sens…

 

 

FEMME #2

Cela devait faire du raffut.

 

 

HOMME #1

Ça, oui.

 

 

FEMME #2

Est-ce qu’ils en mouraient ?

 

 

HOMME #1

Parfois. Quand le feu s’étendait. Ils mouraient carbonisés.

 

 

FEMME #2

Qu’en retenez-vous ?

 

 

HOMME #1

L’odeur.

 

 

FEMME #2

Cela sentait mauvais ?

 

 

HOMME #1

Non. Pas vraiment. C’était très particulier. Très entêtant. L’odeur… de poils brûlés, c’est… oui. Très particulier.

 

 

FEMME #2

Ressentiez-vous quelque chose ?

 

 

HOMME #1

De la curiosité. C’est tout. J’étais curieux du dénouement… de voir comment ça se terminerait.

 

 

FEMME #2

Cela trompait votre ennui ?

 

 

HOMME #1

En effet.

 

 

FEMME #2

Étiez-vous bien traité ?

 

 

HOMME #1

[Il inspire longuement.] Vous me demandez si j’étais un enfant battu ?

 

 

FEMME #2

L’étiez-vous ?

 

 

HOMME #1

Mon père… n’était pas du genre bavard. Le son de sa voix est longtemps demeuré pour moi un mystère. Mais il ne me battait pas. Non. Il ne m’a jamais frappé.

 

 

FEMME #2

Et votre mère ?

 

 

HOMME #1

Non plus.

 

 

FEMME #2

Diriez-vous que vous avez eu une enfance agréable ?

 

 

HOMME #1

Je ne me suis jamais sérieusement posé la question. Ni agréable ni désagréable, je suppose. Comme la plupart des gens.

 

 

FEMME #2 (prenant des notes)

Jusqu’à quel âge êtes-vous resté chez vos parents ?

 

 

HOMME #1

Dix-huit… dix-neuf ans. Je me suis fait embaucher comme croupier dans une maison de jeu. Et j’ai pris une chambre.

 

 

FEMME #2

Aviez-vous déjà tué, à cette époque ?

 

 

HOMME #1

Non. Pas encore.

 

 

FEMME #2

Quel âge aviez-vous, la première fois ?

 

 

HOMME #1

Vingt-cinq ans… un peu moins.

 

 

FEMME #2

Que fallait-il pour que vous passiez à l’acte ?

 

 

HOMME #1

Difficile de répondre. C’était en fonction de mon humeur. Si j’étais mal, fallait pas grand-chose. Si je me sentais bien, ça allait. [La femme prend des notes.] Une nuit… il devait être vers les dix, onze heures, je circulais en voiture… et j’ai avisé un type sur le bord du trottoir… en train de déféquer. Il était là, accroupi, gauchement, le pantalon sur les genoux, occupé à se soulager. Il devait être souffrant, probablement…

 

 

FEMME #2

Mmhm ?

 

 

HOMME #1

J’ai poursuivi mon chemin sur deux ou trois cents mètres. Puis, j’ai fait demi-tour… et je l’ai écrasé. Je suis descendu de voiture… Il n’était pas encore mort. Je l’ai étranglé. Et j’ai repris ma route.

 

 

FEMME #2

Vous êtes-vous aidé d’un objet ?...

 

 

HOMME #1

Ce n’était pas la peine. Mes mains faisaient l’affaire.

 

 

FEMME #2

Qu’est-ce qui vous a motivé, selon vous ?

 

 

HOMME #1

Précisément, je ne saurais dire. Il m’avait fichu en rogne. C’est tout. Ça devait être suffisamment grave. Puisque j’ai fait demi-tour.

 

 

FEMME #2

Vous rappelez-vous ses réactions, alors que vous l’étrangliez ?

 

 

HOMME #1

Aucune réaction. Il était déjà presque parti. Il a bavé, je crois, à un certain moment. Peut-être pas. C’est loin.

 

 

FEMME #2

Aviez-vous une arme sur vous ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Quoi ?

 

 

HOMME #1

Un pistolet.

 

 

FEMME #2

Le coup de grâce par étranglement était plus discret ?

 

 

HOMME #1

C’était… plus intime.

 

 

FEMME #2

Cela vous a plu ?

 

 

HOMME #1

Ça ne m’a rien fait. Même lorsque son corps s’est relâché.

 

 

FEMME #2

Avez-vous éprouvé une sorte de soulagement ?

 

 

HOMME #1 (hésitant)

Oui. On peut dire ça. Je me suis senti comme… soulagé, oui… C’est comme après une migraine ou une rage de dents. Vous n’éprouvez aucun plaisir particulier, mais vous vous sentez bien. Vous êtes bien. Détendu. [La femme prend des notes.] Une autre fois, j’étais avec ma femme… On se baladait. C’était l’été. On flânait. Et on est tombés sur un groupe de jeunes. Ils se sont fourré en tête de s’amuser à nos dépens. Ils nous ont suivis… nous ont fait des remarques, bousculés, même, un peu. Ça m’a mis hors de moi. J’ai raccompagné ma femme. J’ai pris une arme. Et je suis parti à leur recherche…

 

 

FEMME #2

Vous les avez retrouvés ?

 

 

HOMME #1

Ils n’ont pas eu de chance. À mon tour, je les ai suivis… pendant près d’une heure. Puis, quand le moment m’a semblé propice, je les ai abordés... Ils ont été d’une bêtise inimaginable. Ils sont tous morts.

 

 

FEMME #2

Ils étaient combien ?

 

 

HOMME #1

Je ne sais pas exactement. J’ai dû recharger.

 

 

FEMME #2

Vous les avez tous tués ?

 

 

HOMME #1

Jusqu’au dernier.

 

 

FEMME #2

Ce qu’ils avaient fait méritait-il la peine capitale ?

 

 

HOMME #1

Ce… qu’ils avaient fait ?

 

 

FEMME #2

Oui.

 

 

HOMME #1

J’étais avec ma femme. C’étaient les premiers jours de l’été. On voulait juste profiter du soleil, être tranquilles… Ils nous ont bousculés, ils ont fait des remarques déplacées à ma femme. En ma présence !

 

 

FEMME #2

Ils se sont mal conduits, indéniablement. Ils vous ont manqué de respect, à vous-même ainsi qu’à votre épouse. Mais est-ce qu’ils méritaient de mourir pour autant ?

 

 

HOMME #1

Apparemment. Puisque je les ai tués. Que pouvais-je faire d’autre ? Je ne pouvais pas les laisser s’en tirer. Ils se sont trompés de jouet. Ils n’ont pas eu de chance. Ce sont des choses qui arrivent. [Un temps. Il soupire.] Vous avez failli m’irriter, là.

 

 

FEMME #2

Je sais. [Un temps.] Qu’est-ce qui vous a irrité ?

 

 

HOMME #1

Je ne sais pas. Mais vous avez failli… là.

 

 

FEMME #2

Vous n’en avez aucune idée ?

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

FEMME #2

Essayez d’y penser.

 

 

HOMME #1

C’est sans doute ce que vous avez dit. Entre les lignes de ce que vous avez dit. Mais je ne vois pas quoi exactement.

 

 

FEMME #2

Ne serait-ce pas parce que je me suis opposée à votre façon de voir, parce que je me suis opposée à vous, tout court ?

 

 

HOMME #1

Non. Mais vous avez bel et bien appuyé sur un truc.

 

 

FEMME #2

À quel point êtes-vous remonté ?

 

 

HOMME #1

Passablement.

 

 

FEMME #2

Que voudriez-vous faire ?

 

 

HOMME #1

Je ne le suis pas jusqu’à vouloir faire quelque chose. Mais passablement quand même. Au fond, ça tombe bien. Ainsi vous ne m’aurez pas seulement entendu, vous m’aurez « vu ».

 

 

FEMME #2

À trente ans, vous passez de tueur impulsif à tueur professionnel. Comment cela s’est-il fait ?

 

 

HOMME #1

Le plus naturellement du monde. Plusieurs caïds détenaient des parts dans la maison de jeu où je travaillais. Ayant eu vent de mon… potentiel, ils m’ont offert du galon.

 

 

FEMME #2

Vous souvenez-vous de votre premier contrat ?

 

 

HOMME #1

Oui. C’était sur un petit voyou… qui tournait autour de la fille d’un notable. Fallait qu’il se pousse. On m’a donné sa photo. Au dos, étaient indiqués les coins où il traînait d’habitude – il n’avait pas de domicile fixe. Je me suis mis au boulot. Pendant près d’une semaine, rien. Et voilà qu’un beau soir, à la sortie d’une boîte, on se retrouve nez à nez. Je le suis jusqu’à sa voiture… le laisse s’installer, boucler sa ceinture… baisser la vitre… Alors, je sors mon arme et je fais feu. 

 

 

FEMME #2

Le fait de tirer sur quelqu’un à bout portant, à la tête ou au visage, provoquait-il une réaction dans vos tripes ? Oui, une réaction… viscérale ?

 

 

HOMME #1

Pas vraiment…

 

 

FEMME #2

Nausée ?… malaise ?...

 

 

HOMME #1

Non. De la surprise, parfois : il n’y a pas deux blessures par balles qui se ressemblent.

 

 

FEMME #2

Faire disparaître la victime d’un meurtre en la démembrant est une pratique courante dans les milieux mafieux ?...

 

 

HOMME #1

En effet.

 

 

FEMME #2

Y avez-vous déjà eu recours ?

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

Et même là, aucune réaction ?

 

 

HOMME #1

Il m’est arrivé de faire une pause pour aller casser la croûte… et puis de revenir pour finir le boulot. Sans aucun problème.

 

 

FEMME #2

De la fourchette à la tronçonneuse.

 

 

HOMME #1

Non. Il n’y avait pas de tronçonneuse. Voilà un autre fantasme par rapport à la pègre. Personne ne s’est jamais servi d’une tronçonneuse pour découper qui que ce soit. Et pour une bonne raison. Personne n’a envie de retrouver sa femme et ses enfants avec des petits bouts de chair accrochés à ses vêtements. Avec une tronçonneuse, c’est ce qui se passerait.

 

 

FEMME #2

Comment procédiez-vous ?

 

 

HOMME #1

À l’aide d’un simple couteau. Un couteau de boucher. On découpe autour de l’os, et voilà.

 

 

FEMME #2

Lors d’un entretien, un de vos confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime constituait pour lui une véritable épreuve, qu’à chaque fois il devait se soûler pour tenir le coup… et que, malgré l’alcool, il était toujours au bord de l’évanouissement…

 

 

HOMME #1

Pour certains, c’est une épreuve. Sans aucun doute.

 

 

FEMME #2

Mais pas pour vous.

 

 

HOMME #1

Non. Ce qui veut pas dire que je n’étais pas incommodé. Par l’odeur, notamment.

 

 

FEMME #2

Comment faisiez-vous ? Contre l’odeur ?

 

 

HOMME #1

Je vaporisais de l’eau de Cologne. Mais au bout du compte, le remède se révélait pire que le mal. Le parfum et l’odeur de la mort ne font pas très bon ménage.

 

 

FEMME #2

Pour ce qui est des exécutions, aviez-vous le choix des armes ?

 

 

HOMME #1

Ça dépendait.

 

 

FEMME #2

De quoi ?

 

 

HOMME #1

Des requêtes de la clientèle. Si rien n’était précisé, je faisais comme bon me semblait. Dans le cas contraire, je suivais les instructions.

 

 

FEMME #2

Vous ne ressentiez rien, vous l’avez bien souligné, mais vous admettez qu’il pouvait vous arriver d’être « incommodé »…

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

FEMME #2

L’avez-vous déjà été au point de ne pouvoir accomplir votre tâche jusqu’au bout. Certaines requêtes de vos commanditaires vous ont-elles déjà posé des problèmes… insolubles ?

 

 

HOMME #1 (faisant un effort de mémoire)

On m’a demandé, il y a trois ou quatre ans… d’éliminer un bougre en le faisant dévorer par des rats. Et… ce n’est pas tout. Le… client… avait insisté pour que la scène soit filmée… et que la bande lui soit remise… [Il hésite.]

 

 

FEMME #2

Oui ?

 

 

HOMME #1

Je connaissais un endroit : la cave d’une bâtisse à l’abandon. Ça grouillait littéralement. Des rats gros comme des écureuils. J’y ai amené mon type… Je l’ai attaché bien solidement… l’ai recouvert de détritus… Les rats ont immédiatement réagi. Mais ils ne faisaient que s’exciter les uns les autres. Ça a duré un certain temps. Et puis, tout à coup… la curée. J’ai installé une caméra et j’ai laissé tourner. Ses… hurlements : insupportables. Ses hurlements… continus. Ils me transperçaient le crâne, me mettaient la cervelle en bouillie… Au bout de dix minutes, j’ai stoppé l’enregistrement… J’ai fait ce que j’avais à faire… Ensuite, j’ai remis la caméra en marche et je suis sorti m’aérer l’esprit. Au visionnage, l’illusion était parfaite. Le client ne s’est jamais douté de rien.

 

 

FEMME #2

D’autres expériences comparables ?

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

FEMME #2

Y repensez-vous souvent ?

 

 

HOMME #1

À cette fois-là ?

 

 

FEMME #2

Mmh ?

 

 

HOMME #1

Oui. Très souvent.

 

 

FEMME #2

Avez-vous une idée pourquoi ?

 

 

HOMME #1

Sans doute que, dans cette cave… pour la première fois, j’ai été très près de… même si je n’ai rien ressenti à proprement parler…

 

 

FEMME #2

Très près de… quelque chose ?

 

 

HOMME #1

Oui…

 

 

FEMME #2

Par rapport à la violence… et à l’horreur.

 

 

HOMME #1

Oui… Je crois.

 

 

FEMME #2

[Un temps.] Estimez-vous avoir été bon envers certaines personnes ?

 

 

HOMME #1

Pas souvent. Enfin, tout dépend de ce que l’on entend par là. Votre conception de la bonté se distingue peut-être de la mienne. Allez savoir.

 

 

FEMME #2

[Elle rebouche son stylo. Un temps.] Et… en tant que père ?

 

 

HOMME #1

En voilà une sacrée question. [Un temps.] J’aurais fait n’importe quoi pour mes enfants. [Léger sourire.] Dire que j’aurais tué pour eux ne signifierait rien. Vu que j’ai tué… pour tout et n’importe quoi. Je dirais plutôt… que pour eux je n’aurais pas tué. Si j’avais voulu effacer quelqu’un, pour quelque raison que ce soit, et que mes enfants m’avaient demandé de ne pas le faire, j’aurais probablement trouvé la force de ne pas le faire. Même la pire des ordures, je l’aurais épargnée. Vous me suivez ?

 

 

FEMME #2

Oui.

 

 

HOMME #1

Mais en fin de compte, c’est à eux que j’ai fait le plus de mal.

 

 

FEMME #2

Comment cela ?

 

 

HOMME #1

J’existe. Non ?

 

 

FEMME #2

Si. [Elle referme son calepin…]

 

 

HOMME #1

[Un temps.] La balle est dans mon camp… [La femme éteint le dictaphone. La lumière décline très graduellement jusqu’à l’obscurité totale.]

 

 

 

 

 

Le même décor. Debout au fond, le dos appuyé au mur, l’homme #1 – cheveux aussi courts que précédemment. Assis sur un coin de la table, un autre homme (homme #2). Il sort un paquet de cigarettes… se sert… et lance le paquet au premier, qui se sert à son tour. Ils allument leurs cigarettes. Un temps.

 

 

HOMME #1

T’as changé de marque.

 

 

HOMME #2

Ouais. J’essaie de diminuer. C’est les plus dégueulasses que j’ai trouvées.

 

 

HOMME #1

T’as raison, c’est ignoble. [Il éteint sa cigarette.]

 

 

HOMME #2 (tirant une longue bouffée)

Tes potes te filent des Monte-Cristo, peut-être ! T’en es-tu seulement fait, des potes ?

 

 

HOMME #1

Faut me laisser le temps.

 

 

HOMME #2

Quoi, ils n’aiment pas la poésie dans le coin ? Ou alors, tu leur fiches la trouille.

 

 

HOMME #1

On va dire ça. [Il s’assied.]

 

 

HOMME #2 (s’asseyant en face et sortant une arme)

Ils nous ont collé de nouveaux pétards à la brigade. Mate-moi l’engin.

 

 

HOMME #1

Nouvelles clopes… nouvelle arme…

 

 

HOMME #2

Ça fait combien de siècles que t’en as pas tenu une ? [Il lui tend l’arme.] Vas-y. Fais-toi plaisir. Vas-y, je te dis, ça mord pas.

 

 

HOMME #1 (prenant l’arme)

Elle est chargée ?

 

 

HOMME #2

Bien sûr. Tu me vois trimbaler un flingue vide !? Neuf millimètres, semi-automatique… douze balles dans le chargeur.

 

 

HOMME #1

Pas mal.

 

 

HOMME #2

Tu rigoles ? C’est un bazooka, un lance-roquettes… Si je l’avais eu quand je t’ai chopé, tu serais plus là.

 

 

HOMME #1 (lui rendant l’arme)

Tu m’as quand même fait très mal, rassure-toi.

 

 

HOMME #2

Et je m’en excuse. Je te jure. Je te dois tout : ma tronche dans les canards, une promo que j’attendais depuis huit piges… une cote d’enfer auprès des greluches. Qui dit mieux ?

 

 

HOMME #1

Ça, je t’ai gâté, c’est vrai. [Ils échangent un sourire.]

 

 

HOMME #2

Ah, mon salaud. Donc, s’il y a quoi que ce soit qui te brancherait, ne te gêne surtout pas. Sérieux.

 

 

HOMME #1

C’est bon.

 

 

HOMME #2

Sois pas timide.

 

 

HOMME #1

Arrête, ça va.

 

 

HOMME #2

Donnant donnant. Non ? C’était pas comme ça, autrefois, dans le quartier ? Et tout le monde était content.

 

 

HOMME #1

Qu’est-ce que tu racontes ?...

 

 

HOMME #2

Quoi ? Je t’en avais jamais parlé ? Ben, ouais… on a grandi dans le même quartier. Pratiquement. À quelques pâtés de maisons l’un de l’autre.

 

 

HOMME #1

D’où tu sors ça ?

 

 

HOMME #2

T’oublies que j’ai ton dossier dans mon tiroir.

 

 

HOMME #1

Mon dossier, c’est vrai.

 

 

HOMME #2

Eh oui. Si ça se trouve, on a joué ensemble.

 

 

HOMME #1

Possible.

 

 

HOMME #2

Remarque, je dis ça… je t’imagine vraiment pas un ballon entre les guibolles.

 

 

HOMME #1

Au ballon rond, je préférais les petits rectangles de carton, effectivement. La dame de cœur, tu connais ?

 

 

HOMME #2

La dame de pique !

 

 

HOMME #1

Non. La dame de cœur.

 

 

HOMME #2

Jamais entendu parler. Tu te fous de ma gueule.

 

 

HOMME #1

Y’a pas plus simple.

 

 

HOMME #2

Cause toujours.

 

 

HOMME #1

Ça se joue en bande. On se contente de retourner les cartes, une à une, à tour de rôle. À chaque carte retournée, on mise une pièce… ou un billet. Celui qui trouve la dame de cœur ramasse le pot.

 

 

HOMME #2

Connaissais pas du tout.

 

 

HOMME #1

Peu de monde connaît.

 

 

HOMME #2

Et t’étais bon ?

 

 

HOMME #1

Excellent. Je crois que j’ai jamais perdu une partie.

 

 

HOMME #2

Verni !

 

 

HOMME #1

Prudent. La… dame ne quittait jamais ma manche.

 

 

HOMME #2

[Il rit.] Pas mal, pas mal. Ouais, le monde se divise en deux : les tricheurs… et les autres. Toi… et moi.

 

 

HOMME #1

Pour ça, on serait plutôt du même bord, je crois.

 

 

HOMME #2

Je serais un tricheur ?

 

 

HOMME #1

[Un temps.] Le pire. Non ?

 

 

HOMME #2

Développe.

 

 

HOMME #1

Harceler… ma femme, lui pourrir la vie, franchement, c’est pas très fair-play.

 

 

HOMME #2

Question… d’appréciation.

 

 

HOMME #1

Tu voulais savoir ce qui me brancherait ? Eh bien, si tu levais le pied, ça serait un bon début.

 

 

HOMME #2

T’es gourmand. Ouais, j’aimerais bien te faire plaisir… en te faisant passer quelques cartouches de sèches, un petit lot de bouquins… une petite bouteille, voire. Et toi : « lève le pied ». Carrément. Je fais comment, si je lève le pied, dis-moi, pour t’amener à la barre ? Comment je fais ? De quel autre moyen je dispose ?

 

 

HOMME #1

Tu perds ton temps. Je le ferai jamais. Cela équivaudrait à me passer moi-même la corde au cou.

 

 

HOMME #2 (moqueur)

Peut-être. Mais tu ferais une bonne action.

 

 

HOMME #1

T’as plus qu’à me dégoter mon costume de boy-scout, et je te suis.

 

 

HOMME #2

Non, on n’a jamais joué ensemble, c’est certain. Je me souviendrais de toi…

 

 

HOMME #1

C’est ça.

 

 

HOMME #2

T’es impayable ! Im-payable. Au poste, tu serais une vedette. T’as un humour de flic, mon vieux ! Tu ferais un de ces tabacs autour de notre machine à café.

 

 

HOMME #1

J’imagine.

 

 

HOMME #2

Ouais, c’est rageant. Patauger dans la rimaille… et se découvrir un esprit de poulet !

 

 

HOMME #1

Un esprit de poulet, ça me dérange pas.

 

 

HOMME #2

À la bonne heure ! Manquerait plus que tu te prennes pour Victor Hugo.

 

 

HOMME #1

Et alors ? Tu m’imposerais de composer quelque chose à ta gloire…

 

 

HOMME #2

Non, merci. Très peu pour moi. Mais que je ne passe pas pour une sorte d’analphabète, il m’arrive bien de bouquiner !

 

 

HOMME #1

Vraiment ?

 

 

HOMME #2

Allons, on ne va tout de même pas se mettre à papoter littérature…

 

 

HOMME #1

Bien sûr que non.

 

 

HOMME #2

Tes victimes s’en retourneraient dans leurs tombes. Leur bourreau et le flic qui l’a serré en train de causer belles lettres. Non… Sérieux. Il… il faut que tu viennes.

 

 

HOMME #1

Non.

 

 

HOMME #2

Il le faut. Faut m’aider à les foutre au trou. Sans déconner.

 

 

HOMME #1

Pourquoi je ferais ça ?

 

 

HOMME #2

Ne serait-ce que pour te venger. Non ? Ils ont fait quoi pour toi ? Du jour au lendemain, tu n’existais plus.

 

 

HOMME #1

Ça, cest le jeu.

 

 

HOMME #2

Tu parles !

 

 

HOMME #1

C’est le jeu.

 

 

HOMME #2

La farce ! Et toi, t’es le dindon de la farce, mon con ! Ouais, ils doivent vraiment se fendre la gueule… dans leurs villas, bien calés entre le marbre et l’acajou !

 

 

HOMME #1

Pas mal trouvé.

 

 

HOMME #2

Pendant que tu moisis ici ! Hein !?

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

HOMME #2

J’ai pas raison !?

 

 

HOMME #1

Sans doute. Mais…

 

 

HOMME #2

Mais !?

 

 

HOMME #1

C’est toujours non.

 

 

HOMME #2

Va te faire foutre !

 

 

HOMME #1

Sois pas vulgaire.

 

 

HOMME #2

Je t’emmerde !

 

 

HOMME #1

Oui.

 

 

HOMME #2

Quoi ? Je devrais prendre des gants ? [Un temps.] Vaudrait peut-être mieux, remarque. Avec une bouse comme toi. Hein ? Qui… arrive à buter un père… sous les yeux de son fils… [Il allume une nouvelle cigarette.] Vois-tu, ça… ça !… j’ai jamais pu le digérer. [Un temps.] Le reste, toutes tes autres saloperies : franchement… anecdotiques. Rien du tout. Mais ça… ça, c’est un truc.

 

 

HOMME #1 (désignant son arme)

Eh bien, vas-y. Soulage-toi. Moi quand j’ai envie de pisser, je pisse.

 

 

HOMME #2

Ça me soulagera pas.

 

 

HOMME #1

Alors, je te plains.

 

 

HOMME #2

[Un temps.] Écoute…

 

 

HOMME #1

Accroché à tes lèvres.

 

 

HOMME #2

Voilà ce qu’on va faire… [Un temps.]

 

 

HOMME #1

J’écoute.

 

 

HOMME #2

On oublie le tribunal, la barre… ton témoignage. On oublie que tu peux contribuer à faire boucler quelques uns des pires foutus salopards de ce pays. On oublie toute cette merde.

 

 

HOMME #1

Oublions.

 

 

HOMME #2

Quand je serai à la retraite, bien pénard dans mes charentaises… c’est certainement pas d’avoir échoué à coffrer trois ou quatre fumiers de plus qui m’empêchera de dormir. Le noir, y’a pas plus bizarre. Minuit exhume ce que midi enfouit. Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils… Ils existent bel et bien. Sauf qu’ils n’ont aucun drap   sur la tête. On voit parfaitement leurs tronches…

 

 

HOMME #1

C’est le père que j’ai buté… sous les yeux de son môme.

 

 

HOMME #2

C’est… le grand chef qui, sans sourciller, fait rayer de la carte tout un bled… C’est le macaque qui débite à la machette tout ce qui a le nez un peu trop effilé ou l’oreille un peu trop large à son goût… Et… oui, c’est le père… qui arrive à en bousiller un autre sous les yeux de son môme. Entre autres. Comment… fait-on ? Y se passe quoi ?... On éprouve quoi ? Que dalle ? Comment ça ? [Un temps.] Si tu me donnes ne serait-ce que le plus petit indice, je te fous la paix… ainsi qu’à ta pute. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Fini.

 

 

HOMME #1

Mmh.

 

 

HOMME #2

Comment ?

 

 

HOMME #1

« Comment ? »

 

 

HOMME #2

Réponds. Et je te fous la paix. Juré. Une paix tellement royale que t’auras du mal à t’y faire.

 

 

HOMME #1

« Comment ? »

 

 

HOMME #2

Ouais.

 

 

HOMME #1

Tu veux savoir…

 

 

HOMME #2

Ouais.

 

 

HOMME #1

… comment.

 

 

HOMME #2

Com-ment ?

 

 

HOMME #1

Eh bien… ouvre grand tes oreilles.

 

 

HOMME #2

Elles sont béantes.

 

 

HOMME #1

Ce-sont-des-choses-qui-ar-rivent.

 

 

HOMME #2

Ben voyons.

 

 

HOMME #1

Des choses qui arrivent.

 

 

HOMME #2

[Un temps.] C’est ta réponse ?

 

 

HOMME #1

C’est tout ce que tu auras.

 

 

HOMME #2

Mmh.

 

 

HOMME #1

C’est tout ce que je sais.

 

 

HOMME #2

[Un temps.] Joli bras d’honneur.

 

 

HOMME #1

Question… Comment disais-tu ? D’appréciation.

 

 

HOMME #2

J’apprécie.

 

 

HOMME #1

C’est tout ce que tu auras.

 

 

HOMME #2

Alors… soyons clairs…

 

 

HOMME #1

Oui ?

 

 

HOMME #2

Ta femme… ne connaîtra plus de répit…

 

 

HOMME #1

Vraiment ?

 

 

HOMME #2

Sur ma tête. On va prendre nos aises... Qu’il lui prenne de cracher sur le trottoir, et on sera là ; qu’elle se permette d’allumer la radio après vingt-deux heures, et on sera là ; qu’elle fasse seulement mine de traverser en dehors des passages cloutés, et on sera là... Un meurtre dans un rayon de dix kilomètres autour de ses fesses, et c’est la première qu’on embarquera…

 

 

HOMME #1

D’accord.

 

 

HOMME #2

Ouais