POÉSIE MAURICIENNE - LITTÉRATURE MAURICIENNE -
REVUE DE POÉSIE
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REVUE DE POÉSIE CONTEMPORAINE
Bibliographie,
extraits, analyses…
Présentation
Yusuf
Kadel : dramaturge et poète mauricien
Yusuf Kadel est né le 5 décembre 1970 à
Beau-Bassin (île Maurice). Après des études au collège du Saint-Esprit, à
Quatre-Bornes, il s’envole en 1989 pour Paris et entame à l’université de Paris
I un DEUG d’administration économique et sociale (AES.) Très vite, l’ambiance
du Quartier latin lui semble moins inspiratrice que celle de Montmartre et des
Halles. Ces escapades le mèneront très souvent dans les cafés et buvettes de
ces quartiers, où il cultivera sa soif de création à travers les clins d’œil
des peintres et la lecture d’auteurs comme Boris Vian et Henry Miller. C’est
tout naturellement qu’il est accueilli au sein d’un cercle littéraire, le
Cénacle, à son retour à Maurice ; c’est également dans une anthologie
réunissant les œuvres du Cénacle que paraîtront ses poèmes de jeunesse :
« Bribes », suite poétique, dans la Moisson de Cristal, 1993. Il devient vite un des animateurs
incontournables de la nouvelle génération littéraire de l’Ile. Il collabore à
la revue Tracés, fondée par Shenaz
Patel, puis rejoint l’équipe du magazine littéraire et culturel Nouvel Essor. Depuis 2006, il coordonne
la revue de poésie Point barre. Outre
divers poèmes publiés dans des revues, Yusuf Kadel a à son actif deux
livres : Un septembre noir et Surenchairs.
C’est donc à Paris, en arpentant les pavés de Montmartre,
que Yusuf Kadel sent de manière impérieuse l’appel de l’écriture. La poésie est
déjà en lui, certes, avec cette force inéluctable de désirs mus par la liberté
d’exister. Briser les contraintes et les tabous, laisser sa plume entrer au
plus profond de la chair des mots et donner ainsi la substantifique moelle de
ses émotions, en les mettant à portée de tous. Entrer en littérature pour Yusuf
Kadel signifie également devenir particulier dans un univers de création
littéraire qui est « la littérature
mauricienne partagée », c’est s’imbriquer « dans un enchevêtrement d’influences linguistiques et culturelles, entre
des références à la créolitude originale, un bilinguisme très présent et des
mythologies littéraires régionales… », comme le précise Christophe
Cassiau, du Centre Charles Baudelaire, dans sa préface au premier numéro de la
revue Point barre. Il est manifeste
que la génération de Yusuf Kadel insuffle une nouvelle dynamique à la
littérature mauricienne.
Paradoxalement, c’est par le théâtre que s’affiche en
premier sa plume. Un septembre noir,
prix Jean Fanchette -1994, pièce coup de poing écrite entre 1990 et 1991 à
Paris, évoque l’homosexualité d’une religieuse. Confession relatée à partir
d’un couvent, ultime parole d’un être en quête de rédemption autant que de
compréhension face à un monde sans cesse changeant. « Un septembre noir, précise l’éditeur, ne se cantonne pas au
cadre stricte du drame passionnel et comporte une dimension psychologique
certaine. La pièce, en effet, s’efforce d’évaluer l’importance de l’influence
du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages
qu’elle implique et, par extension, des êtres humains en général. » La
critique ne s’est pas trompée en saluant de manière élogieuse la sortie de Un septembre noir. Dans sa préface, le
Dr Issa Asgarally précise : « Un septembre noir est, certes, un théâtre de l’audace. Car il n’hésite pas à aborder les
rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu’à
Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s’inscrive sur la voie audacieuse
tracée dans les années 1970 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition
qui remonte très loin dans l’histoire du théâtre. » Shenaz Patel
confirme : « Un septembre noir… est
une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur
psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et
haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une
pièce qui sait ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs. Un
septembre noir met en scène l’ambivalence et le doute. Pour une pièce de théâtre, ce
n’est pas là un moindre mérite. » Cependant, ce qui frappe dans
l’écriture dramaturgique de Yusuf Kadel, c’est la mise en perspective de
l’histoire contemporaine d’un monde en transformation avec un destin
individuel, celui de Lisa. La pièce se déroule avec en écho les bruits de fond
de la Seconde Guerre mondiale. À travers ce cheminement historique, l’on
assiste au changement fondamental de la face du monde, ainsi qu’aux destins de
Marie et Lisa. Là, se joue la redistribution des pouvoirs.
La langue de Yusuf Kadel, héritière d’une île de Génie, celle de Malcolm de
Chazal, est humaniste et éminemment poétique, à l’instar d’un Édouard Maunick.
Dans Surenchairs, le recueil qui le
révèle au grand public, le poète installe une mystique du regard intérieur,
entre chair et terre. Là aussi, les critiques vont saluer chaleureusement le
nouveau poète, pour qui la poésie est une langue à part entière qui s’efforce
de contourner l’esprit afin de créer un espace d’imagination. La parole
révélatrice de l’écrivain qui ausculte ses semblables pour mieux se reconnaître
trouve son prolongement dans la défense de la poésie.
Ainsi, comme toute œuvre qui puise sa vitalité dans la
cruauté, selon le sens où l’entendait Antonin Artaud, celle de Yusuf Kadel
refuse toute étroitesse culturelle pour parler de l’être humain en général,
face à la responsabilité individuelle. L’écriture est pour Yusuf Kadel une
expérience individuelle et collective à la fois, qui pousse l’exigence
structurelle à son paroxysme. Individuelle dans l’épure et la capacité du
renoncement de soi, collective dans la captation d’un héritage émotionnel. Il
est le poète dont la grande silhouette hantera désormais, et pour longtemps,
les mots qui irriguent et donnent chair au plaisir littéraire.
Caya MAKHÉLÉ,
Cultures Sud No. 170
Caya Makhélé
est actuellement directeur des éditions Acoria, directeur des Rencontres du
livre Afrique - Caraïbes - Maghreb de Châtenay-Malabry, et responsable de la
rubrique littéraire du magazine panafricain Continental. Dernier livre paru : Ces jours qui dansent avec la nuit, roman, 2008, éd. Acoria.
Théâtre

Éditions
Le Printemps, 1998
In L’Atelier d’écriture No. 2,
août 2009
* Prix Jean Fanchette * Sélection, prix SACD de la dramaturgie de langue
française
Poésie

« Bribes
» : suite poétique Surenchairs
In Moisson de Cristal (Anthologie
collective) Éditions Le Printemps, 1999
Le Cénacle,
1993
* Sélection, prix Radio France du Livre de
l’océan Indien

« Le Vers
est dans le fruit » « En Marge des messes » : suite poétique -
Extrait
In Tracés No. 5, novembre 2001 In Poèmes
d'amour du monde (Anthologie
collective)
MSM, 2003
« When… » « En Marge des messes » : suite poétique -
Extraits
In Point barre No. 1, octobre 2006 In
Point barre No. 2, avril 2007

«
Soluble dans l’œil » : suite poétique – Extraits « Soluble dans l’œil » : suite
poétique
In Le Moulin de
poésie No. 34, France, juin 2007
In Brèves Littéraires No. 76, Québec,
printemps 2007

« Soluble dans l’œil » : suite poétique
« En Marge des messes » : suite poétique - Extraits
In Carnavalesques
2007 (Anthologie collective) In Point
barre No. 3, octobre 2007
Éditions Aspect,
France, 2007

Poèmes divers
« Soluble dans l’œil » : suite poétique - Extraits
In Nouveaux Délits No. 26, France, novembre 2007 In Le Moulin de poésie No. 35, France, décembre 2007

« Soluble dans l’œil » : suite
poétique – Extraits « Entre
autres »
In Contre jour No.
14, Québec, hiver 2007-2008 In
Point barre No. 4, avril 2008

Poèmes divers « Soluble dans l’œil » : suite poétique - Extraits
In Casse-pieds No. 7, Québec, mai 2008 In Cultures Sud No. 170, France, septembre 2008

« En Marge des messes » : suite poétique – Extraits « Sans Titre »
In Point barre No. 5, octobre 2008 In Point barre No. 6, avril 2009

« Sans Titre » «
Another Day »
In Point barre No. 7, octobre 2009 In Riveneuve Continents No. 10, France, décembre 2009
Poèmes divers
Soluble dans
l’œil
In Poetry with Prakriti Anthology (Anthologie
collective) Éditions Acoria, France, 2010
Prakriti Foundation, Inde, 2009 * Sélection, prix Continental du jeune espoir littéraire
africain

« Sans Titre » Poèmes divers
In Point barre No. 8, avril 2010 In Carnavalesques 2010 (Anthologie
collective)
Éditions Aspect, France, 2010


« Sans Titre »
« Soluble dans l’œil » : suite poétique
- Extraits
In Poésie en liberté (Anthologie
collective) In Point barre
Nos. 9-10, octobre 2010
Les Dossiers
d’Aquitaine, France, 2010

« Another Day », traduit en
anglais par Amal Sewtohul
« Dans la Marge »
In International Journal of
Francophone Studies,
In Point barre Nos. 11-12, octobre 2011
Vol. 13, issue 3 & 4, Université de Leeds,
Angleterre, mars 2011


Poèmes divers
« Another Day » et autres poèmes
In Terres d’Afrique (Anthologie collective) In T&P No. 78
Éditions Ndzé, Cameroun, 2011 Le Chasseur
abstrait, France, 2012
Autres

« Épique »
« Tracer de nouvelles voies poétiques » (article)
In Chroniques de
l’Île Maurice (Anthologie collective) In L’Écriture
poétique dans les Mascareignes depuis
1960
Éditions
Sépia, France, 2009
L’Association des amis d’Auguste
Lacaussade, La Réunion, 2011
* Le prix Jean Fanchette, présidé par J.M.G. Le Clézio, est attribué depuis 1992.
Il est ouvert à tous les écrivains de l’océan Indien, qu’ils soient poètes,
dramaturges, conteurs ou romanciers.
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À propos de Un septembre noir :
Note des Éditions Le Printemps
L'intrigue d'Un septembre noir se situe à Paris, à quelques mois de
la Seconde Guerre mondiale. La pièce évoque les destins de deux jeunes femmes,
Marie et Lisa. Elle souligne les rapports que celles-ci vont entretenir et le drame
que cette relation va lentement amorcer. Un septembre noir, toutefois,
ne se cantonne pas au cadre strict du drame passionnel et comporte une
dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s'efforce d'évaluer
l'importance de l'influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et
le destin des personnages qu'elle implique et, par extension, des êtres humains
en général. Mais l'auteur n'entend pas imposer ici quelque point de vue,
conception ou "vérité". Il entreprend au contraire de mettre en
lumière la difficulté qu'il peut y avoir à "savoir", à répondre aux
"questions essentielles", aux "vraies questions". Cette
note volontairement ambigue, alliée aux non-dits, à un ton éminemment subtil,
confère à Un septembre noir l'essentiel de sa force.
Préface du Dr Issa Asgarally
Jean Fanchette, j'en suis convaincu, aurait aimé Un septembre noir
de Yusuf Kadel. Car cette première pièce d'un jeune auteur appartient bel et
bien au théâtre dit psychologique, qui met en scène une réalité intérieure et
qu'il a contribué à faire connaître dans ses nombreux écrits.
C'est, en effet, sous la plume de Jean Fanchette que j'ai lu pour la
première fois le nom d'Antonin Artaud. C'était dans une de ses chroniques dans
L'Express, à l'époque où les journaux mauriciens publiaient en première
page les textes d'écrivains et de gens de culture. Par ailleurs, Jean
Fanchette, élève de Jean Louis Moréno - lui-même élève de Freud - est l'auteur
d'un classique, Psychodrame et théâtre moderne, paru en 1971 aux
Editions Buchet-Chastel et repris en 1977 en livre de poche. Et où l'on trouve
cette belle définition: "La représentation (ce qui redonne à voir, ce qui
réactualise quelque chose frappé malgré tout du sceau de l'irréversibilité)
permet l'exorcisme, envoûtement et désenvoûtement ensemble… Chez l'homme de la
Préhistoire et chez nos contemporains soumis à l'accélération apparente de
l'Histoire, nous retrouvons les mêmes préoccupations essentielles, la même
tentative de domination de la situation par la représentation aussi bien
par rapport à Dieu par le biais du sacré que par rapport à la condition de
dépendance envers l'événement."
Dans Un septembre noir, un homme, Joseph, arrive dans un couvent et
demande à rencontrer Lisa, une religieuse de quarante ans. Joseph veut savoir
ce qui s'est passé réellement il y a plus de vingt ans, quand sa soeur Marie
s'est suicidée. Lisa et Marie entretenaient des relations très intimes... Mais,
comme toujours, la recherche de cette "vérité" se révèle ardue, semée
d'embûches. Lisa qui pensait que "le seul responsable, finalement, c'est
les événements, leur enchaînement" ne sait plus, n'est "plus sûre de
rien". Elle se demande si "tout ce charabia n'est pas en fait le
fruit" de sa "mauvaise foi", "une théorie bringuebalante
échafaudée de toutes pièces" dans le seul but de lui donner "bonne
conscience". Car Lisa se sent responsable de la mort de Marie, dont le
discours masque la fragilité d'un être marqué par des événements traumatisants
et tenaillé par la solitude et l'angoisse.
Quoi qu'il en soit, le fait de raconter enfin ce qui s'est passé à Joseph
ne peut qu'être bénéfique à Lisa. Ce que semblent confirmer ses paroles: "
J'attends depuis longtemps… Vous êtes enfin là…". Un septembre noir
répond donc à la belle définition de Jean Fanchette citée ci-dessus: en
redonnant à voir, la représentation "permet l'exorcisme" et constitue
une "tentative de domination de la situation".
Chaque dramaturge est appelé à résoudre un problème spatio-temporel qui
découle de l'écriture d'un texte en fonction des exigences de la scène. Etant
donné que Un septembre noir repose sur de nombreux retours en arrière
dans une tentative d'explorer le passé, à l'instar des Mains sales de
Sartre, le problème qui se pose d'emblée à l'auteur est de représenter sur scène
le découpage passé / présent. Le dispositif scénique sert bien cette intention.
Le présent, c'est le centre de la scène, une salle du couvent où se trouvent
Lisa et Joseph. Le passé, c'est à droite et à gauche, des salles qui
s'éclairent lorsqu'elles interviennent dans le déroulement de la pièce et qui
représentent le salon de Lisa, un bar, une rue de Paris ou une chambre d'hôtel.
Dans ce contexte, la "pénombre" qui précède les "scènes du
passé" semble souligner le fait que ces retours à plus de vingt ans en
arrière sont de véritables incursions dans les profondeurs obscures de la
mémoire.
En outre, le passé dont il est question ici est lui-même constitué de deux
séries d'événements. En effet, le cheminement inéluctable de l'Europe vers la
seconde guerre mondiale n'est pas ici un simple arrière-fond. Yusuf Kadel a su
faire en sorte que l'intrigue principale, celle qui lie Lisa et Marie,
s'articule avec ce cheminement historique. C'est ainsi que la première
rencontre de Lisa et de Marie a lieu alors qu'on entend un discours d'Hitler à
la radio. Et le "dénouement" est double: le suicide de Marie coïncide
avec les "rumeurs de guerre": les canons et mitraillettes qui tirent,
les explosions. Le dramaturge a su également créer des passerelles entre les
deux intrigues. Luc et Marie travaillent au "Journal" et nous suivons
à travers eux la progression des événements. Même la nationalité des
personnages revêt un certain symbolisme. Le rapprochement final entre Iossif
(Russe) et Lisa (Allemande) est en contrepoint au pacte germano-russe qui
précipitera la guerre alors que le suicide de Marie (Polonaise) semble renvoyer
à l'invasion de la Pologne.
Par ailleurs, ce qui marque Un septembre noir, ce qui constitue sa
force, c'est bien le non-dit. Le ton est tout en nuance. Le théâtre est le lieu
où l'on parle. Mais paradoxalement, c'est également le lieu où l'on suggère, où
l'on se tait parfois, où l'on tait certains faits. C'est l'équilibre délicat
entre ces deux exigences qui font la qualité d'une pièce. Qu'on songe, par
exemple, à la valeur du silence dans le théâtre de Tchekov, de Beckett et de
Ionesco. Comme l'illustre cet extrait d'Un septembre noir, où la densité
découle de ce qui est évoqué entre les lignes et du silence : Lisa - La route
jusqu'ici a dû vous sembler bien longue. (un temps. Elle continue de
regarder par la fenêtre) Mais c'est beau quand même, hein ? Toute cette
blancheur... C'est apaisant. Ça recouvre tout, enveloppe tout… C'est propice à
1'oubli. Mais ce n'est pas si simple... Vous voyez ces forêts, là-bas ? A ce
qu'on raconte, tout un régiment ennemi y a péri à la fin de la guerre. Il
neigeait ... comme aujourd'hui. (un temps) Les bourreaux d'un jour, les
victimes d'un autre. Justice… non-sens … (p.6)
Un point qu'il importe de souligner à un moment où plusieurs écrivains
mauriciens nous présentent des personnages sans épaisseur, qui courent les
rues: les personnages de Un septembre noir ne sont nullement
stéréotypés. Du serveur de bar, qui, blessé par un obus en 1914, n'a pu
réaliser son rêve de devenir marin au long cours, à Iossif, qui prend à temoins
la mère décédée de Lisa et les "anges" sur les planètes lointaines
pour passer un pacte de bonne entente, même les personnages secondaires sont
bien croqués et ont une certaine originalité.
Un septembre noir est, certes, un théâtre de l'audace. Car, elle n'hésite pas à aborder les
rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu'à Maurice le
jeune dramaturge Yusuf Kadel s'inscrive dans la voie audacieuse tracée dans les
années 70 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy
(Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin
dans l'histoire du théâtre. En effet, les dramaturges authentiques ont toujours
eu le courage et la volonté d'oser. L'un des chefs-d'oeuvre de Molière - comme
le rappelle la fabuleuse mise en scène de Tartuffe par le Théâtre du
Soleil d'Arianne Mnouchkine - cloue au pilori les intégrismes de tous bords. Le
joyau du théâtre de Racine parle quand même d'inceste ! Et Tennessee Williams (Suddenly
last summer) et Edward Albee (Who's afraid of Virginia Woolf ?) aux
Etats-Unis, Jean-Paul Sartre (Huis clos) et Jean Genet (Les bonnes)
en France, John Osborne (Look back in anger) et Edward Bond (Saved)
en Grande-Bretagne, pour ne citer que deux dramaturges modernes par pays, ne
sont nullement en reste.
Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation
inutile. Il ne s'agit pas de s'arrêter sur ce qu'on entend et ce qu'on voit sur
scène, mais d'examiner la pièce dans sa globalité. Et de prendre, par exemple,
la pleine mesure de cette phrase de Lisa à la fin de la pièce : "… et
m'étreignit alors le remords, le vrai, celui qui vous plante ses serres dans
l'âme et la met en pièces, oui, c'était ainsi… et sans mes prières, auxquelles
je m'accrochais, j'aurais sans doute, tôt ou tard, fini par imiter Marie dans
son geste désespéré".(p.122) Le remords et les prières ne suffisent-ils
pas à racheter le "péché de chair" de Lisa ? Peut-on lui reprocher de
choisir le couvent plutôt que le revolver ?
Il me reste, pour terminer, à formuler un voeu. Et je ne saurais mieux
faire que de citer le rapport du Jury du Prix Jean Fanchette 1994 : "Le
texte de théâtre est un prétexte à la scène. Une aventure commence qui verra la
confrontation d'une oeuvre avec les impératifs du plateau, sa rencontre
indispensable avec un metteur en scène, des acteurs, un public". Il me
tarde de voir Un septembre noir sur la scène du Plaza.
Critique de Shenaz Patel, Week-End

â
|
" Un septembre noir est
certes un théâtre de l'audace (…) Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre
de la provocation inutile ". Ces
mots de préface signés Issa Asgarally
résument parfaitement ce que l'on pourrait dire de cette pièce de théâtre de
Yusuf Kadel, Prix Jean Fanchette en 1994, qui vient finalement d'être publiée
par les Editions le Printemps. Théâtre de l'audace, oui, car c'est bel et bien une histoire
d'homosexualité féminine que l'auteur met en scène dans sa pièce. Une histoire évoquée dans un couvent, par une
de ses protagonistes devenue religieuse.
Un sujet évoqué sans détours.
Mais sans esprit de provocation gratuite. Car c'est un drame psychologique exploré
avec une réelle sensibilité que nous propose Yusuf Kadel. A l'annonce du gagnant en 1994, certains, qui avaient pu se procurer le texte de la pièce, s'étaient
émus du fait qu'elle ait pour cadre un couvent. D'autres étaient allés plus loin en tirant
un parallèle entre le titre de la pièce et le mouvement palestinien Septembre
Noir, nom adopté, pour rappeler l'expulsion des Palestiniens de Jordanie en
septembre 1970, par un commando connu notamment pour être responsable du
massacre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et du détournement d'un Airbus
d'Air France sur Entebbe, Ouganda, fin juin 1976. Autant d'imputations et d'interprétations
qui devaient amener certains à tenter, dans les coulisses, de s'opposer à la
publication de la pièce. Le bon sens semble cependant avoir
prévalu. Car la lecture d'Un septembre noir ne permet pas, en
toute objectivité, d'y déceler une quelconque visée ethnique ou
religieuse. La relation homosexuelle
ne se passe pas dans un couvent. Elle
est seulement racontée, a posteriori, à partir d'un couvent où l'une des
protagonistes a cru pouvoir, dans la foi, retrouver la paix d'âme et
d'esprit. Au fond, Un septembre noir ne
devrait pas avoir besoin de se justifier.
Car elle est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages
ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le
style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus
fouillées, une pièce qui sait se ménager des silences, des pénombres
succédant aux éclairs. Un septembre noir met en scène
l'ambivalence et le doute. Pour une
pièce de théâtre, ce n'est pas là un moindre mérite. Pièce de théâtre, Un septembre noir
l'est à part entière. Et les
indications scéniques vont dans le sens d'une mise en scène qui symbolise
justement cette ambivalence entre divers niveaux de conscience, diverses
interprétations dépendant du moment et du point de vue où l'on se trouve. Se passant principalement à Paris, avec pour toile de fond historique le
cheminement inéluctable de l'Europe vers la Seconde Guerre mondiale qui
accompagne le cheminement personnel des deux jeunes femmes. Un
septembre noir sera peut-être
décriée par certains comme étant une pièce bien peu " mauricienne "
. Sans doute. A condition
d'accepter qu'une écriture locale
doive forcément faire dans la couleur locale.
Dans sa pièce, Yusuf Kadel nous parle de l'être humain. De nous, ici, d'autres, ailleurs. De la difficulté d'évaluer le poids de la
responsabilité personnelle par rapport à celui de l'enchaînement des
événements. De l'impalpable audace de
tenter de répondre à cette provocante interrogation. |
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Note de Jean-Michel Espitallier,
fondateur de la revue Java
Yusuf Kadel : incontestablement un ton, une façon
très personnelle de ciseler le vers, la ligne, les blocs de texte. Il y a là un
talent indéniable, un souffle, une attention à la langue toute particulière.
Jamais de métaphores « poétisantes », jamais de facilités et, le plus
important, une véritable nécessité formelle ; c’est réussi, surtout pour
un premier recueil.
Préface du Dr Norbert Louis,
de l'Université de Maurice
Après quelques pièces de théâtre (Un septembre noir, 1990, Bagdad
Blues, 1995, Mort d'un Paillard, 1996), Surenchairs, ouvrage
réunissant des poèmes rédigés entre 1992 et 1997, est probablement le recueil
qui marque une étape décisive dans le parcours poétique de Yusuf Kadel. Le
surgissement de ce jeune dramaturge et poète dans la littérature mauricienne
permet de dégager des accents particuliers. Sa pratique poétique revêt un
caractère très spirituel. Surenchairs évoque tant la difficulté que le
désir de vivre malgré une mort apparente : " Accrochée / à chaque
battement / de paupières / la mort / nous fait de l'oeil ". De
l'exaltation des sens à la recherche éperdue d'instants de fuite heureuse,
l'œuvre poétique de Y. Kadel a connu une évolution douloureuse.
Le point de départ de cette œuvre est le constat de la nuit de l'être :
" Le soleil / au lever / brille de bien sombres promesses / A l'aube
trouble / préférons le zénith irradiant / ou la franche nostalgie du couchant ".
La lumière et l'ombre se répondent dans la douleur d'un manque, d'une faute :
" Heureux / Qui ne connaissant / Son Forfait / Ignore de même / Sa bien
triste / Raison d'être ". Dès qu'il commence, il y a chez ce poète un
dire qui traduit l'incertitude d'être. Si le poème de Yusuf Kadel ne parvient
pas à masquer le déchirement qu'entraîne la recherche de son être, sa voix ne
cessera d'évoquer une possible réparation : " - Naissez Et expiez !
-". L'expiation ou la conversion résident dans le dépassement de la chair.
Cette chair qui habite de manière audacieuse les premiers vers du recueil et
dont il ne faut pas occulter le poids spécifique : " Paris en juin /
Est une grâce en émoi / Et je la contemple extasié / Du haut du mamelon / En
érection de son sein droit ", " Mamelon naissant me tétant les
dents ". Les audaces lexicales et prosodiques du poète ne sont
cependant pas gratuites. Elles contribuent à l'harmonie poétique et à stimuler
l'imaginaire du lecteur. Pour Kadel, l'important c'est la mise en perspective
des émotions ; Paris est une femme qu'il révère. Il appelle constamment à une
poésie dont les effets passent par les sens et les sons et entend aller
jusqu'au bout de sa conception.
Le vers de Yusuf Kadel frappe par sa puissance. L'absence des rimes dans
certains poèmes favorise l'énergie des images. Le poète fuit les rimes
artificielles et préfère stimuler l'imaginaire du lecteur par les sonorités
(ses premières émotions poétiques se rattachent à la mémoire des sourates
récitées). D'où un vers dense et concis qui traduit nerveusement la sensation.
Les assonances constituent la substance de sa poésie : " Horizon
convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés … / Univers
grimacé de ma douleur ". A mesure qu'il progresse, le langage de Kadel
se resserre vers l'aphorisme, les petites phrases traduisant un vécu.
Yusuf Kadel médite volontiers sur la chair, la mort, sur l'infini, sur le
temps. Ses images appartiennent aux espaces cosmiques et à la féminité.
Sa parentèle, il la situe du côté des surréalistes français. Il avoue
également ce qui le rattache aux formes de pensée chères à Robert-Edward Hart
et Malcom de Chazal (en particulier dans l'ironie incisive de ses aphorismes).
Cependant, ce jeune poète dédaigne les influences et manifeste une grande
indépendance vis-à-vis des courants littéraires en cherchant une voie
personnelle. Le langage poétique de Kadel cherche à mettre à nu le mystère de
l'être et du monde. Ce mystère où lui-même se heurte constamment. Mais pour qui
veut exhausser la chair et faire émerger l'espoir, l'exercice de la poésie est
nécessaire.
Surenchairs demeure le lieu d'achoppement d'une recherche esthétique et
existentielle.
Compte-rendu de Surenchairs
par le Professeur Bernard Cerquiglini,
directeur de l’Institut national de la langue française (France)
Dans Un Septembre noir une voix s'élève de la solitude du couvent, du
remords, de 1'oubli, pour énoncer l'imprononçable, le tabou du désir enfreint
jusqu'à la mort. Récit dramatique, par lequel resurgissent 1'histoire, le
conflit familial, la guerre.
Dans le recueil Surenchairs, la parole est solitaire, prise au seul
dialogue de soi avec soi, elle est poème.
Qu'est-ce que 1'homme,
pour Yusuf Kadel ? Une verticalité précaire.
Les pieds enracinés
dans la glèbe du désir, un désir d'abord joyeux…
(…) La rosée
De ton sexe
A l'aube du cœur
… devenu passions
sauvages
Racines férocement fichées
Dans l'écorce du talon
Les lianes intestines
S'infiltrent parmi les fibres musculaires (…)
… glèbe des
passions animalisant l'homme pris à son désir…
Quand la chair
Me monte à la tête
Engorgeant
mes élans
Je tourne
Vers les astres arrogants
Des yeux
Chargés de nostalgie (…)
Mais les astres sont
trompeurs, et le ciel est vide…
Le ciel est un voile jeté
sur les yeux du monde
Il ne faut se fier
ni au soleil ni aux étoiles
Le Très-Haut est Pudique
… misère
pascalienne de la verticalité vaine, aspirant au néant, pesanteur et grâce…
Je suis la pierre
et le parfum de la rose
Je suis l'or entre les dents
Je suis signe terre
ascendant air
Olympe et poussière
désespérément
La rédemption, sinon la plénitude de l'Etre, du moins l'équilibre fragile
d'un moi qui trébuche, viennent du poème. C'est la parole poétique qui donne à
ce demi-dieu, à ce Dieu imparfait, la maîtrise passagère d'un univers chaotique
et contradictoire.
Miracle du poème, qui fait une Olympe de toute cette poussière. La langue
de Yusuf Kadel puise par suite naturellement à la source poétique.
Par le travail du
rythme, tout d'abord. Le vers improprement dit "libre" est structure
de sonorités, de répétitions, d'échos…
Horizon
convulsé
Ciel révulsé
Astres vacillés
Reflets
hallucinés…
Univers
grimacé
de ma douleur
… par le travail de
la négativité, ensuite. La poésie de Yusuf Kadel renoue avec la tradition de
l'oxymore…
Le soleil
au lever
brille
de bien sombres promesses (…)
… de l'adunation…
Après
midi
la journée
avance
à rebours
Travail de la négativité, qui fait du manque même…
L'homme est la seule faille de Dieu (…)
… l'énonciation
souveraine, qui déplace les lignes anciennes de la langue, dérange la monotonie
minérale du dire…
S'essouffle le vent
A m'en moisir les ailes
Et toujours me harcelle
La lourde puanteur des heures (…)
Cette poésie
oxymorique confine à l'ironie grinçante, politesse tragique du mal-être…
Le cœur qui suppure
Vaut
Le cœur qui soupire
Peu importe le verbe
Pourvu que le cœur y soit
(…) Il est des fois
- Faut-il croire -
On ne peut même pas
Se fier au désespoir
Ce qui sauve la verticalité précaire de l'homme du chaos c'est la parole
poétique. Celle-ci donne au monde son désordre souverain. Puissance du rythme,
pouvoir antagoniste.
(…) La dérision est transcendante, dit le poète, afin de nous rappeler
qu'hors du poème, toute transcendance est dérision.
Critique
de Shenaz Patel, Week-end

â
|
" Seul le fou / ou le sot / mesure avec sérénité / le parcours en
attente ", écrit Yusuf Kadel dans Surenchairs,
son premier recueil qui vient de paraître aux Editions le Printemps. De toute évidence, celui qui s'était
signalé en remportant le Prix Jean Fanchette 1994 pour sa pièce de théâtre Un septembre noir n'est ni l'un ni
l'autre. Et c'est avec une grande lucidité
douloureuse mais ô combien porteuse qu'il nous livre, dans ce recueil, une
épure poétique qui nous parle, avec une rare puissance, de la difficulté de
la condition humaine. A travers une cinquantaine de petits poèmes, serrés et tendus comme un
poing, comme une rage, comme un désir et qui explosent sur la page blanche,
il fait la part de cette enveloppe charnelle qui nous retient, parfois
prisonniers volontaires, et de cette volonté ascensionnelle qui n'en acquiert que plus de force qu'elle
est sans cesse contrariée. " Quand la chair / Me monte à la tête /
Engorgeant / Mes élans ", écrit
le poète. Pour Kadel, nous sommes des demi-dieux déchus, et l'expiation est notre
raison d'être sur cette terre. Etre qui oscille sans cesse entre les
extrêmes, entre lumière et ombre, entre banquise et équateur, entre Olympe et
poussière. Omniprésent, toujours,
l'esprit " Au moment / De m'encharner / Ils ont oublié / De me boucher /
Les pores de la cervelle ". Cette
cervelle, parfois " fondue jusqu'aux nerfs ", lieu de tous les
combats, qui explose souvent dans des déflagrations cataclysmiques. "
Des lambeaux abasourdis / Gisent englués au plafond / Et n'iront pas plus
loin / Les muscles de l'esprit / Tendus à feu / Ont fait leur œuvre ". Loin des romantiques, plus proche du style baudelairien, Kadel n'est pas
de ceux qui se lamentent complaisamment sur leur sort. " Le cœur qui suppure vaut le cœur qui
soupire ", dit-il. Et sa quête,
empreinte d'une lucidité tranchante, explose dans une poésie d'une rare
âpreté, à la fois charnelle et mystique, où la mort cligne de l'œil pendant
que la vie éjacule, où le Très-Haut s'avère pudique. Où la séduction de la mort est
omniprésente. Surenchairs, au fond, peut sembler un titre
paradoxal. Ici, pas d'inutile
inflation langagière, de métaphores filées ou de surenchère verbale. C'est avec une remarquable économie que
s'exprime le poète. A travers de courts passages, voire quelques aphorismes,
qui dédaignent toute banale joliesse, c'est une véritable épure d'une rare
puissance qu'il nous offre. D'autant
plus puissant que chaque lecture semble permettre d'y trouver davantage. Plus fort, plus loin. Plus profond. Plus haut. Surenchairs, oui. |
Critique de Linley Raynal, Le Mauricien
Vient de paraître, Surenchairs
de Yusuf Kadel, une plaquette d’une cinquantaine de pages publiée aux Éditions
le Printemps. L’ouvrage de l’auteur a été lancé officiellement le lundi 26
avril dernier en présence du Conseiller culturel de l’Ambassade de France,
Alain Rossignol, et de Bernard Cerquiglini, directeur de l’Institut national de
la langue française, dans les locaux d’ELP à Vacoas. Kadel s’était jusqu’ici
montré surtout attiré par l’écriture théâtrale, à travers notamment Un septembre noir qui avait obtenu le
prix Jean Fanchette en 1994. Il signe ici une entrée dans l’univers de la
poésie qui, par le mode particulier de même que le ton employés, vaut le
détour.
Concision, mots épurés et vers libres ciselés avec sens
travaillé de l’économie et de l’effet caractérisent ce livret. Une construction méticuleuse aussi. Où une
apparente impersonnalité et une insolence parfaitement maîtrisée rejoignent une
quête tourmentée de l’être de trop de chair (sur-en-chair ?) dans ses
« surenchères » de désirs vides et d’angoisses tangibles vers le Dieu
de la transcendance et de la libération de cette même chair pourrissable.
On a beau ne pas aimer les néologismes façon surréaliste
et ces puns dont les Anglais
raffolent – et Kadel aussi, Surenchairs
nous ramène à certaines interrogations métaphysiques et cosmiques intemporelles
de la poésie.
« Ce
monde est une prison et nous sommes les prisonniers / (…) À l’instant où
tu es venu au monde, une échelle est devant toi. / (…) Cette ascension n’est
pas celle d’un homme vers la lune / Mais celle de la canne à sucre jusqu’au
sucre. » dit Djalâl-ud-Dîn Rûmi, poète persan du XIIIe siècle, fondateur de la
confrérie religieuse des derviches tourneurs, dans l’épigraphe au poème de
Kadel. Un choix qui n’a sans doute rien d’anodin. Entre sourate, haïku,
aphorisme (avec le charme énigmatique du meilleur Chazal, même son
irrévérence), il fait preuve de construction, manie l’ellipse et maîtrise son
discours sans effusions rhétoriques.
Lucide, grave, torturé et à la recherche d’un verbe ardu,
il ne cède pas, malgré ce qu’on pourrait dire de cette première œuvre poétique,
à l’intellectualisme et encore moins à la facilité. Il est ambitieux, rigoureux
et semble placer très haut la place de la « culture » dans la poésie.
Quelque chose qu’on a entendu chez Pound, Eliot, Yeats ou Char. Comme dans
d’autres traditions orientales. Avec en plus une fantaisie inquiète et
exigeante qui donne lieu à un beau lyrisme :
« Sacré Cœur
Paris en juin
Est une grâce en émoi
Et je la contemple extasié
Du haut du mamelon
En érection de son sein droit »
Ou
de beaux accents de colère :
« Racines férocement fichées
Dans l’écorce du talon
Les lianes intestines (…)
S’insinuent dans les artères (…)
Et se terminent
En nœud coulant
Autour de la cervelle »
Un
talent plus que prometteur.
Critique de Caya
Makhélé, Notre
Librairie/Cultures Sud
Au commencement, il y eut la chair qui monte à la tête,
engorgeant les élans du poète, avec comme assertion : « le vice a du génie ». Le poète
devint ainsi prisonnier, enlacé par le piège de la parole solitaire, tel un
vigil veillant sur ses propres émois. Le supplice énonciateur est lourd de
sens. La faute est à la merci de chacun de nous. Le poète s’installe au creux
de nos doutes, bien qu’il nous indique constamment la voie, ou plutôt nous
éveille face à nos sens assoupis. Le parcours est un slalom entre ombre et
lumière, à travers une sorte de labyrinthe aux issues en constante mutation.
Afin de contenir cette inflation de lumière et d’obscurité, le poète, qui
entrevoit de « bien sombres promesses » d’un soleil qui
avance à rebours, ruse. Ne rien donner en pâture. Rester précis, concis et
acquérir une densité qui s’articule sur la profondeur de l’être. Viendra alors
le temps de la rédemption, de
l’expiation, comme une énonciation souveraine enracinée dans le désir. Surenchairs, en touches précises, évoque
un univers chaotique et contradictoire : « Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés
/ Univers grimacé de ma douleur. » Le manque y est un supplice
constant, un « Mamelon naissant »
à portée de dents. Comment combler un vide qui au fond de l’être humain est de
l’ordre du déchirement, alors même (qu’) « il ne faut se fier / ni au soleil ni aux étoiles » et que
« le Très-Haut est pudique » ?
Par la réparation, certes, l’expiation. Il faut donc une plongée au cœur de la
chair, et de la mort, surfer sur l’infini, et le temps. Aller vers la
réconciliation avec la mémoire. Explorer le moindre recoin de son espace vital.
Si l’ignorance peut nous préserver un instant de notre « bien triste raison d’être », la lucidité commande de ne point
se fier au désespoir. L’espoir vient de la chair. Une chair qui se doit d’être
audacieuse au-delà des interdits, des tabous et des politesses convenues. Une
chair comprise et incarnée par la poésie comme un champ infini de possibles
inimaginables. L’empreinte de la féminité nous y aide, car elle révèle en
chacun de nous le sens réel de l’Univers. Elle doit s’imprégner en rythme vital
comme une explosion spirituelle : «
Dansent les derviches / au fond de mes pupilles / Vertige à cœur ouvert entre
ciel et terre / Vertige / vertige / vertige implacable / qui emporte tout /
L’instant et la date / mon univers et ma substance. » Nous sommes des
demi-dieux déchus et, surtout, « la
seule faille de Dieu », aussi notre salut passe par l’acquisition
d’une lucidité tranchante. Nous avons inventé le diable pour justifier notre
humanité. Grande faille ontologique. Cette faille est une chance inestimable de
reconquête de soi, dans l’adversité quotidienne. Le poète pour affronter ses
propres désirs use d’ironie : « Ne
dites pas que je suis heureux / C’est le malheur qui m’a proscrit. »
Face au tragique, surgit donc l’espoir, un espoir qui nous dit que la poésie
est avant tout équilibre existentiel dans une parfaite dualité : « Je suis signe terre / ascendant air / Olympe
et poussière / désespérément. » Survient l’apaisement. Sans jamais se
voiler la face, car si « la mort
meurt avec la vie », c’est que chacune d’elles renaît également par la
force de l’autre.
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Critique de
Dominique Bellier, Le
Mauricien
Avec la publication de « Minuit » dans le
nouveau numéro de L’Atelier d’écriture, Yusuf
Kadel invite à s’intéresser à différentes formes de violence, à travers des
dialogues éclatants de réalisme et de sobriété.
Les personnages sont adultes. Un tueur en prison, une
épouse qui semble distante, une femme qui pose beaucoup de questions et puis un
homme qui a pu introduire une arme dans le parloir où chacune des trois scènes
se déroule. La pièce « Minuit » intrigue et retient l’attention par
le caractère énigmatique de ses dialogues, ce qui n’enlève rien à leur grand
réalisme ; grâce aussi à l’apparente intimité du parloir face auquel le
lecteur, et, espérons-le, le futur spectateur, fait figure d’intrus ou de
voyeur.
Il serait étonnant qu’une telle parution ne suscite pas
de désirs de mise en scène, ou pire qu’elle soit bloquée, comme l’a été dans le
passé Un septembre noir, autre pièce
du même auteur, par la difficulté à trouver quelqu’un pour interpréter le rôle
principal, celui de l’adolescente…
À défaut de le voir jouer, on ne se privera pas de lire
ce texte, et même de le relire, à l’envers par exemple, pour en explorer les
différents ressorts. « Minuit » interroge chacun sur la violence,
celle que l’on lit dans les journaux ou que l’on voit dans certains films, et
aussi celle que nous produisons intérieurement et vivons quotidiennement. « Minuit exhume ce que midi enfouit.
Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils. » Si
l’auteur semble délivrer dans la bouche d’un des quatre personnages une clé
pour entendre le titre de cette pièce, son texte en recèle bien d’autres, qui
révèlent petit à petit d’étranges destinées et laissent imaginer des
personnages tout droit sortis de quelque roman policier ! Ce n’est
pourtant pas l’action qui retient l’attention, mais la pertinence des mots et
la suggestion omniprésente sur laquelle l’auteur travaille avec jubilation. Le
décalage induit par la forme théâtrale fait aussi de ce texte un outil de
réflexion sur les méandres du comportement et la psychologie, et ne laisse pas
son lecteur tranquille.
Le détenu et son épouse dialoguent à demi-mot dans la
première partie, procédant par allusion à tel ou tel autre, avec parfois des
accents ironiques, un soupçon de mépris ou de crainte. Il est aussi question de
banalités du quotidien dans lesquelles chaque couple peut se reconnaître. Le
personnage principal, père de deux enfants, qui n’a jamais aimé que sa femme
depuis le plus jeune âge, est amateur de littérature… et en attendrirait
presque le lecteur, tout inoffensif qu’il paraît dans la réclusion.
La femme demande au détenu « L’essentiel… va savoir ce qui l’est ». L’auteur invite
aussi son lecteur à comprendre ce qui est essentiel pour chacun dans ce texte.
Quelles questions sur l’existence la relation à l’autre, les aspects de la
violence peuvent susciter ? Ce qui est avoué dans l’entretien de la
deuxième partie – la révélation de procédés criminels – ne retient peut-être
pas autant l’attention que les questionnements, la suggestion, les énigmes du
comportement humain, les intentions ou ce que cache des paroles apparemment
anodines.
Analyse de
Guillemette de Grissac,
de l’Institut universitaire de Formation des Maîtres (La
Réunion)
Minuit : noir. Cf un autre titre de YK : Un
septembre noir ; cf dernière didascalie : « obscurité
totale ».
Minuit : minuit découpe la nuit en
deux ; heure du partage ; heure de la bascule entre la nuit/ le jour.
Sur quel versant se trouve-t-on ? Va-t-on du noir vers le jour ? de
la vie vers la mort ? ou l’inverse ?
Minuit : un instant ; un point ;
l’éphémère. À saisir.
Minuit : heure du crime. Des meurtres de sang froid,
comme on dit. Une liste, une litanie. L’activité du « tueur à
gages », personnage traditionnel du roman noir, une sorte de
fonctionnariat, avec des « instructions » à suivre, des
« contrats », des « requêtes de la clientèle ».
« Lors
d’un entretien, un de vos confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime
constituait une véritable épreuve… » (p77).
Ces crimes mentionnés (mais non décrits) comment le
lecteur les reçoit-il ? Frisson d’horreur ? Effet de
saturation ? Peu de complaisance : rien de « gore » dans le
texte. Le lecteur est renvoyé à ses propres fantasmes, s’il en a. L’horreur est
convoquée, pas racontée. Les clichés sont refusés. « Non. Il n’y avait
pas de tronçonneuse » (p77). Homme 1 mentionne ce refus : « j’ai
stoppé l’enregistrement » (p79).
« MINUIT » : PORTRAIT D’UN
TUEUR EN HOMME ORDINAIRE ?
Enfance d’un tueur : il torturait les chats. Profil
d’un tueur : enfant battu ? Non, enfance « ni agréable ni
désagréable… Comme la plupart des gens ». Absence totale d’empathie.
« Il m’est arrivé de faire une pause pour aller casser la croûte… et
puis de revenir pour finir le boulot. Sans aucun problème. » (p77).
Ce portrait donné à la séquence 2 renvoie a posteriori à l’érotisme de la
séquence 1 : « Homme 1 : juste te toucher… (continuant
à la caresser…) » et il semble en contradiction avec cette expression
du désir. De même le chantage exercé par Homme 2 à la fin prend appui sur les
sentiments amoureux de Homme 1. Perplexité. Déstabilisation.
S’il y a portrait, c’est celui d’une
« incohérence ». La prendre comme telle. Surtout ne pas faire de
« psychologie ».
« MINUIT » : BÉANCE ET
NON-DITS
Le texte se construit sur des implicites et des non-dits
qui tendent à déstabiliser le lecteur : « Dis-moi pourquoi tu es là ?… »… « Avec
un jour d’avance… » (séquence 1). La réponse reste en suspend :
dernier mot de la séquence : « C’est… ». Sur quoi peut
bien ouvrir cette béance du texte ? ce « blanc » ? Si l’on
cherche une clé, on peut se rapprocher de la parole ultime de la séquence 2 : « la
balle est dans mon camp ».
« MINUIT » : DÉCOUPAGE
Trois séquences. On imagine qu’un « noir » les
sépare si on met en scène les dialogues. C’est à dessein qu’on ne les appelle
pas « actes ». Aspect
implacable du découpage ternaire qui renvoie cependant aux structures anciennes
et permanentes du théâtre.
Trois séquences, brèves, équilibrées. Sans bavure, sans
adhérence, sans digression, saignant comme un découpage au couteau, et les
dialogues au scalpel. Rien de trop, une forme minimale. Découpage formel qui
épouse le « découpage » sémantique : la forme est cyniquement au
service du sujet. Ne s’agit-il pas en effet de corps démembrés, et, en
implicite, de peine capitale, « découpage » ultime encore
dans nombre de pays ?
PERSONNAGES : PRÉSENCE/ABSENCE
Anonymés. Minimalistes. Absence de déterminants :
« Femme1 », « Homme1 », de référents, de repères
identitaires. On y est habitués depuis Beckett. Regroupés en couples
implacables : différentes combinaisons, habituelles dans notre vie
sociale : homme /femme ; mari /femme ;
détenu/fonctionnaire de l’état. Absence d’indications précises mais non absence
de présence charnelle.
Absence de référents « Ils » (p53, début),
« tu leur as filé un billet ? ».
Résultat de cet anonymat : toute projection est
possible. Le sujet conduit à l'introspection. Le lecteur se
sent à la fois étranger, extérieur : on rejette avec force, avec répulsion
le personnage, Homme 1, le plus loin possible de soi-même et pourtant on sait
bien qu’il est une part de notre propre humanité. Bref, où sont les « monstres » ? qui
est monstrueux ? qui est « normal » ? Notre jugement, au
préalable sur ses rails, vacille et quitte la voie, et c’est bien ainsi.
Le texte donne à revoir aussi les notions de bourreaux/victimes, les querelles
ethniques à la lumière des pulsions individuelles, incompréhensibles de l'extérieur.
***
MINUIT : éditions de
Le texte me rappelle l’univers de Jacques Serena, cf Rimmel
(1) et une rencontre avec cet auteur (enthousiaste, sombre et chaleureux)
dans le cadre d’une réflexion sur les ateliers d’écriture (2). Avec François
Bon (3), un autre écrivain de « Minuit », ils partagent l’expérience
– longue – d’atelier d’écriture avec les « détenus », dans les
prisons.
Ces deux auteurs ont d’autres points communs :
indifférence par rapport aux cloisons littéraires conventionnelles, dépassement
des catégories, engagement, tempérament généreux, écriture sans
concession. Pour moi, les références et
associations ont surgi très vite : c’est à cette famille littéraire
qu’appartient Yusuf Kadel.
(Les n° de pages correspondent à la mise en page de la
revue l’Atelier d’écriture n°2, août 2009, dir. Barlen PYAMOOTOO.)
(1)
SERENA Jacques, Rimmel,
1998, Basse Ville, 1992, etc. Voir site des éditions de Minuit, pour la
biblio et lire en entier cet entretien dont voici un passage :
« Je n’écris pas pour le
théâtre, ni pour un lecteur, ni pour qui ou quoi que ce soit. Au moment
d’écrire, si c’est vraiment le moment, je ne sais pas ce qui va se passer, en
sortir, alors la question de la destination a du mal à se poser. Des textes
seront jetés, ou laissés en plan, d’autres iront plus ou moins se faire passer
pour du roman, et d’autres sans trop de mal pour du théâtre. »
Extrait d’entretien avec Jacques
Serena (site des Éditions de Minuit)
(2)
Université d’été,
Grenoble-Stendhal et CRDP, 1998, rencontres autour des ateliers d’écriture,
organisatrice : Claudette Oriol-Boyer.
(3)
BON François : auteur de théâtre,
témoignages, récits, romans, biographies littéraires, créateur de sites (voir
les sites : remue.net et tierslivre ), passeur de littérature, animateur
d’ateliers, d’émissions de radio, etc. Sa bibliographie est tellement
vaste et variée que je renvoie aux sites
et citerai seulement l’ouvrage qui m’a le plus touchée : Daewoo,
Fayard 2004, mis ensuite en scène (Avignon 2004), écrit à partir des
témoignages des ouvrières victimes de la fermeture de l’usine Daewoo.
« Minuit »
Personnages :
Femme #1
Homme #1
Femme #2
Homme #2
Une table et deux chaises. À droite,
une porte. Une femme (femme #1) et un homme en habits de détenu (homme #1),
assis face à face.
FEMME #1
Alors ?
HOMME #1
Comme tu vois. [Un temps.] Et toi ?
FEMME #1
[Elle hausse les épaules.] C’est… c’est plus les mêmes, à l’entrée.
HOMME #1
Ils font tourner les effectifs.
FEMME #1
Bien sûr.
HOMME #1
Ça fait du zèle ?
FEMME #1
Non, non. Rien de… [Un temps. Elle sort un paquet…] Je t’ai
pris ceci. [Elle lui tend quelques
livres.] Tu connaissais ?
HOMME #1
Non…
FEMME #1
Ça te dit ?
HOMME #1 (parcourant les couvertures)
Ça devrait.
FEMME #1
Et il y a autre chose… [Elle lui tend une feuille de papier.]
Ils l’ont écrit ensemble.
HOMME #1 (parcourant la feuille)
Mmh. Pas mal… Tu leur diras.
FEMME #1
Oui.
HOMME #1
T’en font pas trop voir ?
FEMME #1
Pas plus que d’habitude.
HOMME #1
[Un temps.] Et… les autres ?
FEMME #1
Ceux-là ? Plus de nouvelles.
Ils ont dû se faire une raison.
HOMME #1
Mmh. Même ?...
FEMME #1 (l’interrompant)
Même lui. Surtout lui, en fait. Il
me l’a fait comprendre.
HOMME #1
Il t’a dit quoi ?
FEMME #1
Rien de précis. Il m’a semblé… Il ne
reviendra plus, je le sais. [L’homme
secoue légèrement la tête.] Quoi ?
HOMME #1
C’est un cas. Avec sa dégaine de
héros de série policière… et ses façons de hussard.
FEMME #1
Oui.
HOMME #1
Oui. [Un temps.]
FEMME #1 (montrant un bandage que l’homme porte au doigt)
Tu t’es fait quoi ?
HOMME #1
C’est… en raclant les murs…
FEMME #1
Les murs ?...
HOMME #1
De ma cellule. Pour enlever les
traces laissées par le précédent « locataire ».
FEMME #1
Des insanités ?
HOMME #1
Non. Des… Comment dit-on déjà ?
Fresques. En quelque sorte.
FEMME #1
Pas banal.
HOMME #1
Faudrait que tu m’apportes un ou
deux posters. Pour cacher ce que j’ai pas réussi à enlever.
FEMME #1
Quoi, comme posters ?
HOMME #1
Peu importe. Des voitures, des
paysages… des acteurs avec de gros biceps. N’importe quoi à part des femmes à
poil.
FEMME #1
Soit.
HOMME #1
Des posters d’écrivains,
tiens ! Tu pourrais en trouver ?
FEMME #1
Tu as des noms ?
HOMME #1
Pas de romanciers. Des poètes.
Étrangers, de préférence. Tu n’as qu’à voir sur… Tu sais ?...
FEMME #1
Le Net ?
HOMME #1
Voilà. Le Net. Sinon, je pourrais le
faire moi-même. Ils ont des ordinateurs, en bas. Si je file un billet à un des
gardiens, il me laissera sûrement m’en servir.
FEMME #1
Non, non… je le ferai. Il n’y a pas
de problème. Je te trouverai ça. C’est pas souvent que tu me demandes quelque
chose.
HOMME #1
Possible. Oui. [Un temps.] Donc ?
FEMME #1
Donc ?...
HOMME #1
On est le quoi aujourd’hui ?
FEMME #1
La date ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #1
J’en sais rien. [Elle regarde la date à sa montre.] Pourquoi ?
HOMME #1
Parce que. D’habitude, c’est le
dernier jour du mois… Il t’est bien arrivé de passer un jour après, mais un
jour avant…
FEMME #1
J’avais pas remarqué…
HOMME #1
Moi, si. [Un temps.] « Donc ? »
FEMME #1
Rien. Je… Non, rien…
HOMME #1
Mmh.
FEMME #1
Il n’y a rien.
HOMME #1
Pas de problème. [Un temps.] Aucun problème. [Un temps. La femme enlève sa veste.]
Oui, fait pas frisquet.
FEMME #1 (déposant sa veste sur la table)
Oui.
HOMME #1
On croirait celle de ma mère.
FEMME #1
On a les mêmes goûts…
HOMME #1
Tu la vois ?
FEMME #1
On s’est rencontrées, il n’y a pas
longtemps, par hasard.
HOMME #1
Vous vous êtes parlé ?
FEMME #1
Bien sûr.
HOMME #1
Elle était comment ?
FEMME #1
Comme tu l’imagines. Très gentille.
Souriante. Elle m’a embrassée sur quatre joues, m’a demandé de transmettre aux
enfants. Elle a une nouvelle bonne, qui lui donne du fil à retordre.
HOMME #1
Rien d’autre ?
FEMME #1
Pourquoi on ne l’entend plus ? Non.
HOMME #1
Tu lui as rien demandé ?
FEMME #1
Je voulais pas m’embarquer
là-dedans. Et puis, j’étais pressée, j’avais de l’adhésif à prendre : un
ennui avec le tuyau de l’évier.
HOMME #1
Mmh. Embêtant, ça.
FEMME #1
Assez.
HOMME #1
Tu t’en es sortie, je suppose.
FEMME #1
Oui, oui. C’est pas sorcier, après
tout.
HOMME #1
D’autres pépins ?
FEMME #1
Non. Si… Le pied de la table s’est
détaché, avant-hier.
HOMME #1
Moins méchant qu’une fuite.
FEMME #1
J’ai réparé avec de la colle forte.
Mais je ne sais pas si ça va tenir ; j’ai pas retrouvé les vis. Ça ne
tiendra sans doute pas. Foutues vis. Ils les font de plus en plus petites,
aussi.
HOMME #1
Et… pour l’essentiel ?
FEMME #1
L’essentiel… Va savoir ce qui l’est.
HOMME #1
Fais pour le mieux.
FEMME #1
C’est ce que je fais. C’est ce que
j’ai toujours fait.
HOMME #1
Mmh.
FEMME #1
Mais toi, tu ?...
HOMME #1
Moi, je suis ici. Et pour un bout de
temps.
FEMME #1
Et… ceux à qui je pense ?...
HOMME #1
Oui. Va donc les voir.
FEMME #1
Je leur dis quoi ?
HOMME #1
Que ça y est. Que c’est maintenant
qu’on en a besoin.
FEMME #1
C’est tout ?
HOMME #1
C’est largement suffisant.
FEMME #1
Et s’ils m’envoient paître ?
HOMME #1
C’est pas exclu.
FEMME #1
Pourrais-tu y faire quelque
chose ?
HOMME #1
J’en doute.
FEMME #1
Il n’y a rien d’autre ? Nulle
part ?
HOMME #1
Il est encore trop tôt.
FEMME #1
Je comprends.
HOMME #1
Tu… leur as filé un billet… pour ne pas
être dérangée ?
FEMME #1
Comment ?
HOMME #1
À l’entrée.
FEMME #1
Oui… Bien sûr. [Un temps.] Tu veux ? Maintenant ?
HOMME #1
C’est toi qui vois.
FEMME #1
Je me rapproche… [Elle s’assied sur un coin de la table.]
Je te montre ? [Elle écarte légèrement
les jambes. Il la caresse…] Tu veux
jouir ?
HOMME #1
Juste te toucher.
FEMME #1
Je n’ai pas mis de dessous…
HOMME #1 (continuant à la caresser)
Oui…
FEMME #1
[Elle soupire.] Embrasse-moi… [L’homme l’embrasse… lui baise le cou, la poitrine… Un léger bruit,
provenant de l’extérieur, les interrompt brièvement. Elle sourit…] Comme
dans le temps… dans ta chambre… ou la mienne… toujours sur le qui-vive…
attentifs au moindre bruit de pas…
HOMME #1
Oui… [La femme soupire encore, ferme les yeux…]
FEMME #1
Tu penses à moi… quand tu as
envie ?... [L’homme acquiesce.]
Moi aussi… quand je me touche. Je pense à toi… à toi qui te fais du bien en
pensant à moi…
HOMME #1
Dis-le.
FEMME #1
Quoi ?
HOMME #1 (continuant à la caresser, à
l’embrasser)
Dis-moi pourquoi tu es là…
FEMME #1
Contre toi.
HOMME #1 (la caressant et
l’embrassant toujours)
Avec un jour d’avance. Pourquoi
es-tu là ? Ne me prends pas pour un imbécile…
FEMME #1
Non…
HOMME #1
Je ne suis pas un imbécile.
FEMME #1
Non, non…
HOMME #1
Ai-je déjà manifesté… des
signes de paranoïa ?
FEMME #1
Non.
HOMME #1
En combien d’années ?
FEMME #1
Dix… dix-sept ans…
HOMME #1
Dix-huit. Ce n’est pas maintenant
que je vais commencer.
FEMME #1
Non…
HOMME #1
Non. [La femme se détache doucement…Elle regagne sa chaise et baisse la
tête…] Si tu ne le dis pas, tu n’en fermeras plus les yeux.
FEMME #1
Probablement.
HOMME #1
Idem. [Un temps.] Donc ?
FEMME #1 (de manière à peine audible)
C’est… [Elle écrase une larme… L’homme se lève et se dirige vers la porte. Il
frappe… La porte s’ouvre… Il sort. La lumière décline jusqu’à l’obscurité
totale.]
Le même décor. Entre une femme
(femme #2). Elle dépose son sac et s’assied. Son portable sonne.
FEMME #2
Allô ? Oui…
oui… Je viens d’arriver. Oui.
Ma foi, un peu moins d’une heure.
Cela dépendra. Mmhm. Moi aussi. Oui. [Elle
sort quelques affaires : calepin, stylo, dictaphone… La porte s’ouvre.
Entre l’homme #1 – cheveux plus courts
que dans l’autre scène. Elle se lève et lui tend la main.] Bonjour. [Il lui répond par un signe de tête… lui
serre la main et s’installe. Elle se rassied.] Tout d’abord, merci… d’avoir
accepté cette entrevue. [Elle active le
dictaphone.] Vous permettez ? [Il
acquiesce.] Je vous explique comment cela va se passer : je vais vous
poser un certain nombre de questions… auxquelles vous essaierez de répondre le
plus sincèrement possible. Ensuite, ce sera à vous de m’interroger sur ce qui vous
semblera pertinent. Avant que je ne vous pose une seconde série de questions.
Cela vous convient-il ?
HOMME #1
[Un temps.] Oui.
FEMME #2
Bien. Voulez-vous vous
présenter ?
HOMME #1
Mon nom… vous le connaissez déjà. Je
suis né dans une banlieue aisée de la capitale… il y a quarante-deux ans. Je
suis marié et père de deux enfants : une fille et un petit garçon.
FEMME #2
De quel âge ?
HOMME #1
Quatorze ans pour la fille et neuf
pour le garçon.
FEMME #2
Vous avez été condamné, il y a trois
mois, à la réclusion perpétuelle…
HOMME #1
Oui, Madame.
FEMME #2
Peine assortie d’une période de
sûreté de vingt-cinq ans…
HOMME #1
En effet.
FEMME #2
Pour une succession de crimes de
sang.
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Combien de fois avez-vous tué ?
HOMME #1
Franchement, je l’ignore. Trop de
fois, sans doute. Pour de l’argent… ou pour un rien : un regard, un
sourire équivoque… Au couteau, par balles… et à mains nues. Oui.
FEMME #2
[Un temps.] Tuiez-vous le plus souvent de près ou de loin ?
HOMME #1
De près.
FEMME #2
Même quand vous tuiez au
pistolet ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Pour mieux voir ?
HOMME #1
Je voulais… « qu’eux » me
voient. Au moment de partir. Qu’ils me sentent. Qu’ils entendent ma
respiration. Qu’ils m’emportent avec eux vers le néant. Faire partie d’eux pour
l’éternité.
FEMME #2 (prenant des notes)
Les regardiez-vous ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Vous distinguiez quoi ?
HOMME #1
De l’incrédulité. Ils n’arrivent pas
à y croire. Ils se disent qu’ils vont se réveiller… qu’ils font un mauvais
rêve. Et puis, le néant. C’est tout.
FEMME #2
Y’a-t-il certaines parties du corps
que vous preniez plus volontiers pour cible ?
HOMME #1
Non. Ça dépendait. De la
situation : de ce que j’avais en tête. Une fois, j’ai tiré sur quelqu’un
dans la mâchoire. Je voulais voir combien de temps il mettrait à mourir.
FEMME #2 (prenant des notes)
Alors ?
HOMME #1
Ça a duré très longtemps. Il est
mort étouffé.
FEMME #2
Par son propre sang ?
HOMME #1
Non. Par une de ses dents… ou un
bout d’os, je ne saurais dire au juste… qu’il avait fini par avaler. De
travers, bien sûr.
FEMME #2
Pareil spectacle vous
stimulait-il ?
HOMME #1
Non.
FEMME #2
Qu’est-ce qui vous stimule ?
HOMME #1
Le sexe. C’est la seule chose qui me
fasse… Comment dit-on ? Planer. Oui. Tuer… ça ne me fait rien.
FEMME #2
Aviez-vous des rapports avec
d’autres femmes que la vôtre ?
HOMME #1
Non. En fait… je peux vous l’avouer,
je n’ai jamais connu d’autres femmes que ma femme. Quand je l’ai rencontrée,
j’avais seize ans. Ma première fois, ce fut avec elle. Par la suite, je n’ai
jamais été voir ailleurs. Je n’en ai jamais éprouvé le besoin. Quand je dis
« le sexe », comprenez « le sexe avec ma femme ». Oui… [Un temps.] Tuer quelqu’un… lui tirer dessus, le tabasser… le mettre en pièces… ça ne me fait rien.
FEMME #2 (prenant des notes)
Vous ne ressentiez jamais
rien ?
HOMME #1
Non. Jamais.
FEMME #2
Vous est-il arrivé de vous en
prendre à des animaux ?
HOMME #1
Étant enfant, oui.
FEMME #2
De quels types d’animaux
s’agissait-il ?
HOMME #1
De chats, la plupart du temps.
FEMME #2
Pourquoi les chats, en
particulier ?
HOMME #1
C’étaient les plus… démonstratifs.
FEMME #2
Que leur faisiez-vous ?
HOMME #1
Il m’arrivait, par exemple, d’en
attraper un et de lui glisser un pétard dans l’oreille…
FEMME #2
En mourait-il ?
HOMME #1
Non. En tout cas,
pas sur le moment.
FEMME #2
Quoi d’autre ?
HOMME #1
Je leur allumais la
queue. J’y attachais un chiffon imbibé d’essence… et j’y mettais le feu.
FEMME #2
Que se
passait-il ?
HOMME #1
Vous imaginez bien.
Ils bondissaient, couraient dans tous les sens…
FEMME #2
Cela devait faire
du raffut.
HOMME #1
Ça, oui.
FEMME #2
Est-ce qu’ils en
mouraient ?
HOMME #1
Parfois. Quand le
feu s’étendait. Ils mouraient carbonisés.
FEMME #2
Qu’en
retenez-vous ?
HOMME #1
L’odeur.
FEMME #2
Cela sentait
mauvais ?
HOMME #1
Non. Pas vraiment.
C’était très particulier. Très entêtant. L’odeur… de poils brûlés, c’est… oui.
Très particulier.
FEMME #2
Ressentiez-vous
quelque chose ?
HOMME #1
De la curiosité.
C’est tout. J’étais curieux du dénouement… de voir comment ça se terminerait.
FEMME #2
Cela trompait votre
ennui ?
HOMME #1
En effet.
FEMME #2
Étiez-vous bien
traité ?
HOMME #1
[Il inspire longuement.] Vous me
demandez si j’étais un enfant battu ?
FEMME #2
L’étiez-vous ?
HOMME #1
Mon père… n’était
pas du genre bavard. Le son de sa voix est longtemps demeuré pour moi un
mystère. Mais il ne me battait pas. Non. Il ne m’a jamais frappé.
FEMME #2
Et votre
mère ?
HOMME #1
Non plus.
FEMME #2
Diriez-vous que
vous avez eu une enfance agréable ?
HOMME #1
Je ne me suis
jamais sérieusement posé la question. Ni agréable ni désagréable, je suppose.
Comme la plupart des gens.
FEMME #2 (prenant
des notes)
Jusqu’à quel âge
êtes-vous resté chez vos parents ?
HOMME #1
Dix-huit… dix-neuf
ans. Je me suis fait embaucher comme croupier dans une maison de jeu. Et j’ai
pris une chambre.
FEMME #2
Aviez-vous déjà
tué, à cette époque ?
HOMME #1
Non. Pas encore.
FEMME #2
Quel âge
aviez-vous, la première fois ?
HOMME #1
Vingt-cinq ans… un
peu moins.
FEMME #2
Que fallait-il pour
que vous passiez à l’acte ?
HOMME #1
Difficile de
répondre. C’était en fonction de mon humeur. Si j’étais mal, fallait pas
grand-chose. Si je me sentais bien, ça allait. [La femme prend des notes.] Une nuit… il devait être vers les dix,
onze heures, je circulais en voiture… et j’ai avisé un type sur le bord du
trottoir… en train de déféquer. Il était là, accroupi, gauchement, le pantalon
sur les genoux, occupé à se soulager. Il devait être souffrant, probablement…
FEMME #2
Mmhm ?
HOMME #1
J’ai poursuivi mon
chemin sur deux ou trois cents mètres. Puis, j’ai fait demi-tour… et je l’ai
écrasé. Je suis descendu de voiture… Il n’était pas encore mort. Je l’ai
étranglé. Et j’ai repris ma route.
FEMME #2
Vous êtes-vous aidé
d’un objet ?...
HOMME #1
Ce n’était pas la
peine. Mes mains faisaient l’affaire.
FEMME #2
Qu’est-ce qui vous
a motivé, selon vous ?
HOMME #1
Précisément, je ne
saurais dire. Il m’avait fichu en rogne. C’est tout. Ça devait être
suffisamment grave. Puisque j’ai fait demi-tour.
FEMME #2
Vous rappelez-vous
ses réactions, alors que vous l’étrangliez ?
HOMME #1
Aucune réaction. Il
était déjà presque parti. Il a bavé, je crois, à un certain moment. Peut-être
pas. C’est loin.
FEMME #2
Aviez-vous une arme
sur vous ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Quoi ?
HOMME #1
Un pistolet.
FEMME #2
Le coup de grâce par étranglement
était plus discret ?
HOMME #1
C’était… plus intime.
FEMME #2
Cela vous a plu ?
HOMME #1
Ça ne m’a rien fait. Même lorsque
son corps s’est relâché.
FEMME #2
Avez-vous éprouvé une sorte de
soulagement ?
HOMME #1 (hésitant)
Oui. On peut dire ça. Je me suis
senti comme… soulagé, oui… C’est comme après une migraine ou une rage de dents.
Vous n’éprouvez aucun plaisir particulier, mais vous vous sentez bien. Vous êtes
bien. Détendu. [La femme prend des
notes.] Une autre fois, j’étais avec ma femme… On se baladait. C’était
l’été. On flânait. Et on est tombés sur un groupe de jeunes. Ils se sont fourré
en tête de s’amuser à nos dépens. Ils nous ont suivis… nous ont fait des
remarques, bousculés, même, un peu. Ça m’a mis hors de moi. J’ai raccompagné ma
femme. J’ai pris une arme. Et je suis parti à leur recherche…
FEMME #2
Vous les avez retrouvés ?
HOMME #1
Ils n’ont pas eu de chance. À mon
tour, je les ai suivis… pendant près d’une heure. Puis, quand le moment m’a
semblé propice, je les ai abordés... Ils ont été d’une bêtise inimaginable. Ils
sont tous morts.
FEMME #2
Ils étaient combien ?
HOMME #1
Je ne sais pas exactement. J’ai dû
recharger.
FEMME #2
Vous les avez tous tués ?
HOMME #1
Jusqu’au dernier.
FEMME #2
Ce qu’ils avaient fait méritait-il
la peine capitale ?
HOMME #1
Ce… qu’ils avaient fait ?
FEMME #2
Oui.
HOMME #1
J’étais avec ma femme. C’étaient les
premiers jours de l’été. On voulait juste profiter du soleil, être tranquilles…
Ils nous ont bousculés, ils ont fait des remarques déplacées à ma femme. En ma
présence !
FEMME #2
Ils se sont mal conduits,
indéniablement. Ils vous ont manqué de respect, à vous-même ainsi qu’à votre
épouse. Mais est-ce qu’ils méritaient de mourir pour autant ?
HOMME #1
Apparemment. Puisque je les ai tués.
Que pouvais-je faire d’autre ? Je ne pouvais pas les laisser s’en tirer.
Ils se sont trompés de jouet. Ils n’ont pas eu de chance. Ce sont des choses
qui arrivent. [Un temps. Il soupire.]
Vous avez failli m’irriter, là.
FEMME #2
Je sais. [Un temps.] Qu’est-ce qui vous a irrité ?
HOMME #1
Je ne sais pas. Mais vous avez
failli… là.
FEMME #2
Vous n’en avez aucune idée ?
HOMME #1
Non.
FEMME #2
Essayez d’y penser.
HOMME #1
C’est sans doute ce que vous avez
dit. Entre les lignes de ce que vous avez dit. Mais je ne vois pas quoi
exactement.
FEMME #2
Ne serait-ce pas parce que je me
suis opposée à votre façon de voir, parce que je me suis opposée à vous, tout
court ?
HOMME #1
Non. Mais vous avez bel et bien
appuyé sur un truc.
FEMME #2
À quel point êtes-vous
remonté ?
HOMME #1
Passablement.
FEMME #2
Que voudriez-vous faire ?
HOMME #1
Je ne le suis pas jusqu’à vouloir
faire quelque chose. Mais passablement quand même. Au fond, ça tombe bien.
Ainsi vous ne m’aurez pas seulement entendu, vous m’aurez « vu ».
FEMME #2
À trente ans, vous passez de tueur
impulsif à tueur professionnel. Comment cela s’est-il fait ?
HOMME #1
Le plus naturellement du monde.
Plusieurs caïds détenaient des parts dans la maison de jeu où je travaillais.
Ayant eu vent de mon… potentiel, ils m’ont offert du galon.
FEMME #2
Vous souvenez-vous de votre premier
contrat ?
HOMME #1
Oui. C’était sur un petit voyou… qui
tournait autour de la fille d’un notable. Fallait qu’il se pousse. On m’a donné
sa photo. Au dos, étaient indiqués les coins où il traînait d’habitude –
il n’avait pas de domicile fixe. Je me suis mis au boulot. Pendant près d’une
semaine, rien. Et voilà qu’un beau soir, à la sortie d’une boîte, on se
retrouve nez à nez. Je le suis jusqu’à sa voiture… le laisse s’installer,
boucler sa ceinture… baisser la vitre… Alors, je sors mon arme et je fais feu.
FEMME #2
Le fait de tirer sur quelqu’un à
bout portant, à la tête ou au visage, provoquait-il une réaction dans vos
tripes ? Oui, une réaction… viscérale ?
HOMME #1
Pas vraiment…
FEMME #2
Nausée ?… malaise ?...
HOMME #1
Non. De la surprise, parfois :
il n’y a pas deux blessures par balles qui se ressemblent.
FEMME #2
Faire disparaître la victime d’un
meurtre en la démembrant est une pratique courante dans les milieux
mafieux ?...
HOMME #1
En effet.
FEMME #2
Y avez-vous déjà eu recours ?
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
Et même là, aucune réaction ?
HOMME #1
Il m’est arrivé de faire une pause
pour aller casser la croûte… et puis de revenir pour finir le boulot. Sans
aucun problème.
FEMME #2
De la fourchette à la tronçonneuse.
HOMME #1
Non. Il n’y avait pas de
tronçonneuse. Voilà un autre fantasme par rapport à la pègre. Personne ne s’est
jamais servi d’une tronçonneuse pour découper qui que ce soit. Et pour une
bonne raison. Personne n’a envie de retrouver sa femme et ses enfants avec des
petits bouts de chair accrochés à ses vêtements. Avec une tronçonneuse, c’est
ce qui se passerait.
FEMME #2
Comment procédiez-vous ?
HOMME #1
À l’aide d’un simple couteau. Un
couteau de boucher. On découpe autour de l’os, et voilà.
FEMME #2
Lors d’un entretien, un de vos
confrères m’a avoué que le démembrement d’une victime constituait pour lui une
véritable épreuve, qu’à chaque fois il devait se soûler pour tenir le coup… et
que, malgré l’alcool, il était toujours au bord de l’évanouissement…
HOMME #1
Pour certains, c’est une épreuve.
Sans aucun doute.
FEMME #2
Mais pas pour vous.
HOMME #1
Non. Ce qui veut pas dire que je
n’étais pas incommodé. Par l’odeur, notamment.
FEMME #2
Comment faisiez-vous ? Contre
l’odeur ?
HOMME #1
Je vaporisais de l’eau de Cologne.
Mais au bout du compte, le remède se révélait pire que le mal. Le parfum et
l’odeur de la mort ne font pas très bon ménage.
FEMME #2
Pour ce qui est des exécutions, aviez-vous
le choix des armes ?
HOMME #1
Ça dépendait.
FEMME #2
De quoi ?
HOMME #1
Des requêtes de la clientèle. Si
rien n’était précisé, je faisais comme bon me semblait. Dans le cas contraire,
je suivais les instructions.
FEMME #2
Vous ne ressentiez rien, vous l’avez
bien souligné, mais vous admettez qu’il pouvait vous arriver d’être
« incommodé »…
HOMME #1
Oui.
FEMME #2
L’avez-vous déjà été au point de ne
pouvoir accomplir votre tâche jusqu’au bout. Certaines requêtes de vos commanditaires
vous ont-elles déjà posé des problèmes… insolubles ?
HOMME #1 (faisant un effort de
mémoire)
On m’a demandé, il y a trois ou
quatre ans… d’éliminer un bougre en le faisant dévorer par des rats. Et… ce
n’est pas tout. Le… client… avait insisté pour que la scène soit filmée… et que
la bande lui soit remise… [Il hésite.]
FEMME #2
Oui ?
HOMME #1
Je connaissais un endroit : la
cave d’une bâtisse à l’abandon. Ça grouillait littéralement. Des rats gros comme
des écureuils. J’y ai amené mon type… Je l’ai attaché bien solidement… l’ai
recouvert de détritus… Les rats ont immédiatement réagi. Mais ils ne faisaient
que s’exciter les uns les autres. Ça a duré un certain temps. Et puis, tout à
coup… la curée. J’ai installé une caméra et j’ai laissé tourner. Ses…
hurlements : insupportables. Ses hurlements… continus. Ils me
transperçaient le crâne, me mettaient la cervelle en bouillie… Au bout de dix
minutes, j’ai stoppé l’enregistrement… J’ai fait ce que j’avais à faire…
Ensuite, j’ai remis la caméra en marche et je suis sorti m’aérer l’esprit. Au
visionnage, l’illusion était parfaite. Le client ne s’est jamais douté de rien.
FEMME #2
D’autres expériences
comparables ?
HOMME #1
Non.
FEMME #2
Y repensez-vous souvent ?
HOMME #1
À cette fois-là ?
FEMME #2
Mmh ?
HOMME #1
Oui. Très souvent.
FEMME #2
Avez-vous une idée pourquoi ?
HOMME #1
Sans doute que, dans cette cave…
pour la première fois, j’ai été très près de… même si je n’ai rien ressenti à proprement
parler…
FEMME #2
Très près de… quelque chose ?
HOMME #1
Oui…
FEMME #2
Par rapport à la violence… et à
l’horreur.
HOMME #1
Oui… Je crois.
FEMME #2
[Un temps.] Estimez-vous avoir été bon envers certaines
personnes ?
HOMME #1
Pas souvent. Enfin, tout dépend de
ce que l’on entend par là. Votre conception de la bonté se distingue peut-être
de la mienne. Allez savoir.
FEMME #2
[Elle rebouche son stylo. Un temps.] Et… en tant que
père ?
HOMME #1
En voilà une sacrée question. [Un temps.] J’aurais fait n’importe quoi
pour mes enfants. [Léger sourire.]
Dire que j’aurais tué pour eux ne signifierait rien. Vu que j’ai tué… pour tout
et n’importe quoi. Je dirais plutôt… que pour eux je n’aurais pas tué. Si
j’avais voulu effacer quelqu’un, pour quelque raison que ce soit, et que mes
enfants m’avaient demandé de ne pas le faire, j’aurais probablement trouvé la
force de ne pas le faire. Même la pire des ordures, je l’aurais épargnée. Vous
me suivez ?
FEMME #2
Oui.
HOMME #1
Mais en fin de compte, c’est à eux
que j’ai fait le plus de mal.
FEMME #2
Comment cela ?
HOMME #1
J’existe. Non ?
FEMME #2
Si. [Elle referme son calepin…]
HOMME #1
[Un temps.] La balle est dans mon camp… [La femme éteint le dictaphone. La lumière décline très graduellement
jusqu’à l’obscurité totale.]
Le même décor. Debout au fond, le
dos appuyé au mur, l’homme #1 – cheveux aussi courts que précédemment. Assis
sur un coin de la table, un autre homme (homme #2). Il sort un paquet de
cigarettes… se sert… et lance le paquet au premier, qui se sert à son tour. Ils
allument leurs cigarettes. Un temps.
HOMME #1
T’as changé de marque.
HOMME #2
Ouais. J’essaie de diminuer. C’est
les plus dégueulasses que j’ai trouvées.
HOMME #1
T’as raison, c’est ignoble. [Il éteint sa cigarette.]
HOMME #2 (tirant une longue bouffée)
Tes potes te filent des
Monte-Cristo, peut-être ! T’en es-tu seulement fait, des potes ?
HOMME #1
Faut me laisser le temps.
HOMME #2
Quoi, ils n’aiment pas la poésie
dans le coin ? Ou alors, tu leur fiches la trouille.
HOMME #1
On va dire ça. [Il s’assied.]
HOMME #2 (s’asseyant en face et sortant
une arme)
Ils nous ont collé de nouveaux
pétards à la brigade. Mate-moi l’engin.
HOMME #1
Nouvelles clopes… nouvelle arme…
HOMME #2
Ça fait combien de siècles que t’en
as pas tenu une ? [Il lui tend
l’arme.] Vas-y. Fais-toi plaisir. Vas-y, je te dis, ça mord pas.
HOMME #1 (prenant l’arme)
Elle est chargée ?
HOMME #2
Bien sûr. Tu me vois trimbaler un
flingue vide !? Neuf millimètres, semi-automatique… douze balles dans le
chargeur.
HOMME #1
Pas mal.
HOMME #2
Tu rigoles ? C’est un bazooka,
un lance-roquettes… Si je l’avais eu quand je t’ai chopé, tu serais plus là.
HOMME #1 (lui rendant l’arme)
Tu m’as quand même fait très mal,
rassure-toi.
HOMME #2
Et je m’en excuse. Je te jure. Je te
dois tout : ma tronche dans les canards, une promo que j’attendais depuis
huit piges… une cote d’enfer auprès des greluches. Qui dit mieux ?
HOMME #1
Ça, je t’ai gâté, c’est vrai. [Ils échangent un sourire.]
HOMME #2
Ah, mon salaud. Donc, s’il y a quoi
que ce soit qui te brancherait, ne te gêne surtout pas. Sérieux.
HOMME #1
C’est bon.
HOMME #2
Sois pas timide.
HOMME #1
Arrête, ça va.
HOMME #2
Donnant donnant. Non ? C’était
pas comme ça, autrefois, dans le quartier ? Et tout le monde était
content.
HOMME #1
Qu’est-ce que tu racontes ?...
HOMME #2
Quoi ? Je t’en avais jamais
parlé ? Ben, ouais… on a grandi dans le même quartier. Pratiquement. À
quelques pâtés de maisons l’un de l’autre.
HOMME #1
D’où tu sors ça ?
HOMME #2
T’oublies que j’ai ton dossier dans
mon tiroir.
HOMME #1
Mon dossier, c’est vrai.
HOMME #2
Eh oui. Si ça se trouve, on a joué
ensemble.
HOMME #1
Possible.
HOMME #2
Remarque, je dis ça… je t’imagine
vraiment pas un ballon entre les guibolles.
HOMME #1
Au ballon rond, je préférais les
petits rectangles de carton, effectivement. La dame de cœur, tu connais ?
HOMME #2
La dame de pique !
HOMME #1
Non. La dame de cœur.
HOMME #2
Jamais entendu parler. Tu te fous de
ma gueule.
HOMME #1
Y’a pas plus simple.
HOMME #2
Cause toujours.
HOMME #1
Ça se joue en bande. On se contente de
retourner les cartes, une à une, à tour de rôle. À chaque carte retournée, on
mise une pièce… ou un billet. Celui qui trouve la dame de cœur ramasse le pot.
HOMME #2
Connaissais pas du tout.
HOMME #1
Peu de monde connaît.
HOMME #2
Et t’étais bon ?
HOMME #1
Excellent. Je crois que j’ai jamais
perdu une partie.
HOMME #2
Verni !
HOMME #1
Prudent. La… dame ne quittait jamais
ma manche.
HOMME #2
[Il rit.] Pas mal, pas mal. Ouais, le monde se divise en deux :
les tricheurs… et les autres. Toi… et moi.
HOMME #1
Pour ça, on serait plutôt du même
bord, je crois.
HOMME #2
Je serais un tricheur ?
HOMME #1
[Un temps.] Le pire.
Non ?
HOMME #2
Développe.
HOMME #1
Harceler… ma femme, lui pourrir la vie,
franchement, c’est pas très fair-play.
HOMME #2
Question… d’appréciation.
HOMME #1
Tu voulais savoir ce qui me
brancherait ? Eh bien, si tu levais le pied, ça serait un bon début.
HOMME #2
T’es gourmand. Ouais, j’aimerais
bien te faire plaisir… en te faisant passer quelques cartouches de sèches, un
petit lot de bouquins… une petite bouteille, voire. Et toi : « lève
le pied ». Carrément. Je fais comment, si je lève le pied, dis-moi, pour
t’amener à la barre ? Comment je fais ? De quel autre moyen je
dispose ?
HOMME #1
Tu perds ton temps. Je le ferai
jamais. Cela équivaudrait à me passer moi-même la corde au cou.
HOMME #2 (moqueur)
Peut-être. Mais tu ferais une bonne
action.
HOMME #1
T’as plus qu’à me dégoter mon
costume de boy-scout, et je te suis.
HOMME #2
Non, on n’a jamais joué ensemble,
c’est certain. Je me souviendrais de toi…
HOMME #1
C’est ça.
HOMME #2
T’es impayable ! Im-payable. Au
poste, tu serais une vedette. T’as un humour de flic, mon vieux ! Tu ferais
un de ces tabacs autour de notre machine à café.
HOMME #1
J’imagine.
HOMME #2
Ouais, c’est rageant. Patauger dans
la rimaille… et se découvrir un esprit de poulet !
HOMME #1
Un esprit de poulet, ça me dérange
pas.
HOMME #2
À la bonne heure ! Manquerait
plus que tu te prennes pour Victor Hugo.
HOMME #1
Et alors ? Tu m’imposerais de
composer quelque chose à ta gloire…
HOMME #2
Non, merci. Très peu pour moi. Mais
que je ne passe pas pour une sorte d’analphabète, il m’arrive bien de bouquiner !
HOMME #1
Vraiment ?
HOMME #2
Allons, on ne va tout de même pas se
mettre à papoter littérature…
HOMME #1
Bien sûr que non.
HOMME #2
Tes victimes s’en retourneraient
dans leurs tombes. Leur bourreau et le flic qui l’a serré en train de causer
belles lettres. Non… Sérieux. Il… il faut que tu viennes.
HOMME #1
Non.
HOMME #2
Il le faut. Faut m’aider à les
foutre au trou. Sans déconner.
HOMME #1
Pourquoi je ferais ça ?
HOMME #2
Ne serait-ce que pour te venger.
Non ? Ils ont fait quoi pour toi ? Du jour au lendemain, tu
n’existais plus.
HOMME #1
Ça, c’est le jeu.
HOMME #2
Tu parles !
HOMME #1
C’est le jeu.
HOMME #2
La farce ! Et toi, t’es le
dindon de la farce, mon con ! Ouais, ils doivent vraiment se fendre la
gueule… dans leurs villas, bien calés entre le marbre et l’acajou !
HOMME #1
Pas mal trouvé.
HOMME #2
Pendant que tu moisis ici !
Hein !?
HOMME #1
Mmh.
HOMME #2
J’ai pas raison !?
HOMME #1
Sans doute. Mais…
HOMME #2
Mais !?
HOMME #1
C’est toujours non.
HOMME #2
Va te faire foutre !
HOMME #1
Sois pas vulgaire.
HOMME #2
Je t’emmerde !
HOMME #1
Oui.
HOMME #2
Quoi ? Je devrais prendre des gants ? [Un temps.] Vaudrait peut-être mieux, remarque. Avec une bouse
comme toi. Hein ? Qui… arrive à buter un père… sous les yeux de son fils… [Il allume une nouvelle cigarette.]
Vois-tu, ça… ça !… j’ai jamais pu le digérer. [Un temps.] Le reste, toutes tes autres saloperies :
franchement… anecdotiques. Rien du tout. Mais ça… ça, c’est un truc.
HOMME #1 (désignant son arme)
Eh bien, vas-y. Soulage-toi. Moi
quand j’ai envie de pisser, je pisse.
HOMME #2
Ça me soulagera pas.
HOMME #1
Alors, je te plains.
HOMME #2
[Un temps.] Écoute…
HOMME #1
Accroché à tes lèvres.
HOMME #2
Voilà ce qu’on va faire… [Un temps.]
HOMME #1
J’écoute.
HOMME #2
On oublie le tribunal, la barre… ton
témoignage. On oublie que tu peux contribuer à faire boucler quelques uns des
pires foutus salopards de ce pays. On oublie toute cette merde.
HOMME #1
Oublions.
HOMME #2
Quand je serai à la retraite, bien
pénard dans mes charentaises… c’est certainement pas d’avoir échoué à coffrer
trois ou quatre fumiers de plus qui m’empêchera de dormir. Le noir, y’a pas
plus bizarre. Minuit exhume ce que midi enfouit.
Ouais. C’est là que s’agitent les spectres de tous poils… Ils existent bel et
bien. Sauf qu’ils n’ont aucun drap sur
la tête. On voit parfaitement leurs tronches…
HOMME #1
C’est le père que j’ai buté… sous
les yeux de son môme.
HOMME #2
C’est… le grand chef qui, sans
sourciller, fait rayer de la carte tout un bled… C’est le macaque qui débite à la machette tout ce qui a le nez un peu
trop effilé ou l’oreille un peu trop large à son goût… Et… oui, c’est le père…
qui arrive à en bousiller un autre sous les yeux de son môme. Entre autres.
Comment… fait-on ? Y se passe quoi ?... On éprouve quoi ? Que
dalle ? Comment ça ? [Un
temps.] Si tu me donnes ne serait-ce que le plus petit indice, je te fous
la paix… ainsi qu’à ta pute. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Fini.
HOMME #1
Mmh.
HOMME #2
Comment ?
HOMME #1
« Comment ? »
HOMME #2
Réponds. Et je te fous la paix.
Juré. Une paix tellement royale que t’auras du mal à t’y faire.
HOMME #1
« Comment ? »
HOMME #2
Ouais.
HOMME #1
Tu veux savoir…
HOMME #2
Ouais.
HOMME #1
… comment.
HOMME #2
Com-ment ?
HOMME #1
Eh bien… ouvre grand tes oreilles.
HOMME #2
Elles sont béantes.
HOMME #1
Ce-sont-des-choses-qui-ar-rivent.
HOMME #2
Ben voyons.
HOMME #1
Des choses qui arrivent.
HOMME #2
[Un temps.] C’est ta réponse ?
HOMME #1
C’est tout ce que tu auras.
HOMME #2
Mmh.
HOMME #1
C’est tout ce que je sais.
HOMME #2
[Un temps.] Joli bras d’honneur.
HOMME #1
Question… Comment disais-tu ?
D’appréciation.
HOMME #2
J’apprécie.
HOMME #1
C’est tout ce que tu auras.
HOMME #2
Alors… soyons clairs…
HOMME #1
Oui ?
HOMME #2
Ta femme… ne connaîtra plus de
répit…
HOMME #1
Vraiment ?
HOMME #2
Sur ma tête. On va prendre nos aises...
Qu’il lui prenne de cracher sur le trottoir, et on sera là ; qu’elle se
permette d’allumer la radio après vingt-deux heures, et on sera là ;
qu’elle fasse seulement mine de traverser en dehors des passages cloutés, et on
sera là... Un meurtre dans un rayon de dix kilomètres autour de ses fesses, et
c’est la première qu’on embarquera…
HOMME #1
D’accord.
HOMME #2
Ouais. Je vais lui faire la totale…
lui servir les enfers au petit-déjeuner, chaque matin, entre les croissants et
le jus d’orange ; elle maudira le hasard qui l’a mise sur ton chemin…
HOMME #1
Je vois.
HOMME #2
Et finira par venir le jour… [Il allume une autre cigarette.] …
dans pas
très longtemps, compte
sur moi… où, en te laissant,
après une de ses visites, ici même, dans cette pièce, elle te dira… que c’était
la der.
HOMME #1
Mmh.
HOMME #2
Et tu resteras là… comme un con. [Il écrase sa cigarette.] Alors… je
laisserai les choses se tasser. J’attendrai. Cinq, dix, quinze ans… je m’en
fous, j’ai le temps. J’attendrai. Qu’elle ait oublié ma bonne bouille. Et je
m’arrangerai pour la revoir. Au supermarché, à la laverie… peu importe. Je la
séduirai. Et je lui monterai dessus. [Un
temps.] Même à soixante ans, ce sera encore une belle chienne, je m’en fais
pas. [Un temps.] Pas le moins du
monde.
HOMME #1
Mmh.
HOMME #2
Non, pas le moins du monde.
HOMME #1
Quelle… violence, inspecteur. [Un temps.]
HOMME #2
Tu en baves ?
HOMME #1
Oui. [Un temps. Le fixant :] Des choses qui arrivent. [Il continue à le fixer… Sort celui-ci… Obscurité totale.]
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À propos de Soluble dans l’œil :
Préface de Shenaz Patel
Lire ce recueil de Yusuf Kadel, c’est s’immerger dans une
expérience sensorielle particulière. Au fil des pages, comme venu de très loin,
de l’autre versant de soi-même, l’écho d’une sensation, diffuse, étrange,
approchée lorsqu’on en vient à poser, doucement, ses mains sur ses paupières.
Un monde, alors, se réveille.
Dans ce calme apparent, ténèbres fragmentées de lumières,
qui brouillent les contours, implosent les formes, confondent ombres et lueurs,
redessinent courbes, paysages.
Comme un cachet effervescent jeté dans un verre d’eau.
Comme si, oui, tout devenait soluble dans l’œil…
Dix ans exactement après son remarqué premier recueil, Surenchairs, publié à l’île Maurice en 1999, Yusuf Kadel, (qui a entre
temps nourri le lien à travers la revue de création contemporaine Point Barre qu’il anime avec d’autres
poètes mauriciens) nous offre ce nouvel ouvrage.
On l’y reconnaît.
On l’y découvre.
La brièveté est toujours là, fidèle, efficace.
Dans une forme qui n’est pas sans rappeler ici les haïkus
japonais, là les aphorismes chers à Chazal, le poète livre de petites pièces
ciselées, rythmes et sonorités soigneusement polis, galets dont la scansion
ricoche, accroche, retient. La densité des images notée dans Surenchairs a ici laissé place à quelque
chose d’à la fois plus pointu et plus aéré. Dans l’espace ainsi ouvert, chaque
caillou lancé laisse derrière lui de larges ondes concentriques, suscitant, au
creux du lecteur, des vibrations contemplatives (de réminiscences et
d’étonnement mêlés). De l’art de condenser, non pour figer mais au contraire
révéler. Comme du bonheur la transparence.
Et si le je, dans sa maturation, est passé à un nous plus
global, c’est peut-être pour mieux dire un monde à hauteur d’homme. Un monde où
la verticalité du regard délaisse la tension de l’ascendance vers le divin,
(omniprésente dans Surenchairs mais
aussi dans Un septembre noir, prix
Jean Fanchette du Théâtre en 1994) pour épouser la courbe, descendante, vers le
profond de soi. Paupières relâchées, nerfs de l’œil débandés, regard assez
détendu pour tenter de voir, enfin, voir vraiment, voir, autrement.
Voir, de la condition humaine, l’implacable étroitesse.
Parce que regard qui fige et fait rougir, jusqu’au sang.
Parce qu’étau de la mémoire, des souvenirs.
Parce que mirages, même, ont « sourire exigu ».
Parce que l’incontournable géométrie régissant le
triangle de la vie jusqu’à la tombe.
Pas de pathos ou de pesante gravité, toutefois. Chez
Yusuf Kadel aujourd’hui, l’œil intérieur n’est pas, comme chez Caïn, vecteur de
jugement et de culpabilité. Loth aura beau dissuader de se retourner. Bienvenu
le grain de sel qui fait cligner l’œil, l’ouvre sur le désert en lieu et place
d’un tiède paradis où l’on « se
cuite au tilleul ».
Avec cet autre regard, par lui, estomper les balises des
chemins tout tracés, débusquer les arbres qui se cachent dans la forêt, avancer
à contre-courant, à contre-soi, redécouvrir notre part liquide, mouvante.
«Désériger » le monde pour mieux le reconstruire, à sa fantaisie. De la
fumée retrouver la légèreté.
Alors le vent, qui traîne partout ses reins, au risque
d’être laissé dehors.
Alors la mer, parce qu’en mer « nos yeux ne nous reviennent pas ».
Alors le feu et ses dents, l’été son « cou de girafe ».
Ultime fantaisie de l’auteur : c’est dans la
deuxième partie de son recueil, fort à propos surnommée « En Marge des
messes », qu’il fait pleinement ressortir l’enfermement de la condition
humaine. Comme pour mieux nous renvoyer au début, là où se délivrent le monde
et ses images.
De l’œil dessillé au regard cerné et inversement.
Dans ce mouvement, c’est la nécessité, le poids, la force
du ressenti et de la parole poétiques pour recréer et animer la vie, que
réaffirme Yusuf Kadel. Avec l’originalité d’une écriture qui confirme la
richesse de son économie, étend sa puissance d’évocation.
Alors comme le poète, avec le poète, qui « se relit, comme d’autres retournent
leurs morts », on se laisse gagner par la tentation de revenir, encore
et encore, sur les pages parcourues, et des vers, sans cesse, exhumer la dense
moelle.
Ce recueil de Yusuf Kadel est une expérience sensorielle
d’exception. Pour la partager, attendre que la lune se vide, que la nuit soit
pleine, car « la lumière écorche ce
qu’elle touche ».
Puis, parce que « rien
n’est vaste comme l’immobile », se caler dans un fauteuil, et sans
hâte, longuement, lire comme on poserait ses mains sur ses paupières. Pour
mieux se dévoiler la face. La nôtre. Celle du monde qui nous fait de l’oeil…
Compte-rendu de Patricia Laranco, Paperblog
Une
centaine de pages. Une présentation harmonieuse, qui attire l'œil (c'est le cas
de dire).
Pour commencer, le plaisir de lire la préface de Shenaz Patel,
compatriote du Mauricien Yusuf Kadel, laquelle se révèle un petit joyau
d'intuition, de sensibilité poétique. Parlant d'immersion "sensorielle
particulière", Shenaz Patel convoque l'image d'un "cachet
effervescent jeté dans un verre d'eau" et nous exhorte à "lire comme
on poserait ses mains sur ses paupières. Pour mieux se dévoiler la face",
pour "voir autrement".
Et, en effet, nous sommes aussitôt frappés, en entrant
dans le livre, par le caractère "spécial", si ce n'est déconcertant,
de cette écriture. Que ce soit dans la première partie, intitulée "Soluble
dans l'œil" ou dans la seconde qui porte le titre de "En marge des
messes", son économie, son extrême resserrement nous sautent aux yeux.
Nous avons affaire à une recherche d'acuité percutante (aux résonnances parfois
"géométriques"), mise au service d'une profonde originalité du
regard, des mots et des associations d'idées. Yusuf Kadel a le sens de
l'inattendu, c'est le moins qu'on puisse dire :
"Les larmes / traversent le visage à gué"
;
"L'os / a la peau dure" ;
"Le vent / [...] on le reçoit plus volontiers / sur
le palier qu'au salon" ;
" « rivière » est le nom que porte l'eau
lorsque / tenue en laisse".
Cette audace, si vivifiante, si à même de surprendre,
fait, bien sûr, penser (comme le montre, déjà, Shenaz Patel) à Chazal, son
illustre prédécesseur et l'un des géants de l'histoire de la poésie
mauricienne.
Au confluent de l'aphorisme chazalien et du haïku
japonais, il y a donc... Yusuf Kadel.
Cependant, aussi vrai que "le tout est toujours plus
que la somme de ses parties", Kadel parvient à faire siennes, puis à
dépasser, ces influences. La subtilité, le côté allusif de son verbe sont à
lui, et rien qu'à lui.
On a quelquefois un peu la sensation qu'il joue à
cache-cache et/ou qu'il aime, au fond, à demeurer dissimulé derrière ses mots.
Pour lui, la lumière nous dépouille de notre protection,
qui est l'ombre. Et Kadel, on le sent bien, n'aime pas mettre ce qu'il a à
exprimer dans la crudité de la lumière. Crainte typique d'un habitant de pays
de trop grande lumière ? Sans doute.
Mais, sans doute aussi, réaction d'homme pudique qui
se protège afin de garder le recul, garant de la bonne distance nécessaire (en
particulier, par l'humour).
Yusuf Kadel possède la grâce, la classe, qui va toujours
de pair avec la discrétion.
Ce qui le préoccupe ? Les limites de la perception
humaine ("ce qu'il [le soleil] ne voit nous ne le / voyons pas non
plus").
La maîtrise du verbe est totale, tout en parvenant à
rester lyrique. Le mystère est là, qui nous cerne, qui ne se dévoile ici et là
que par lambeaux, par touches brèves, aussi fulgurantes que fuyantes.
Certaines trouvailles de la première partie nous
ravissent littéralement :
"Les montagnes / nous préservent de l'horizon"
;
"Le givre / envie l'eau comme / l'angle envie la
courbe / et quand il en a marre... / il craque".
Dans la deuxième partie de l'ouvrage, "En marge des
messes", l'écriture s'infléchit nettement vers le surréalisme tandis que
la disposition des poèmes, toujours aussi courts, devient plus axée sur la
forme, sur la sollicitation de l'œil : la calligraphie n'est pas loin. Kadel
coupe des mots, comme pris dans une démarche de fragmentation radicale.
L'humour est toujours présent ("Y'a de l'homme dans la bête"), la fantaisie
qui dicte "au paradis [...] / on reprend / sa langue / au chat", joue
au jeu de balancier avec la gravité qui, un peu plus loin, énonce "Seul le
suaire nous tient chaud / des orteils aux cheveux". Pourtant, le groupe de
poèmes reste marqué par un esprit d'enfance ; une indéniable forme de légèreté,
d'amusement le parcourt :
"L'hiver ne prend guère de / gants sous hautes /
latitudes / Ailleurs / c'est le soleil / qui se croit tout permis ! / Et
l'homme / que l'on crée / sans chapka / ni chapeau de paille".
Yusuf Kadel, on le voit, ne renonce jamais à la malice,
ni au recul.
De temps à autre, une sorte d'apothéose fuse, qui nous
laisse rêveurs :
"S'il n'est pas permis / de fouler / son ombre /
c'est qu'elle souffre / déjà / bien assez / étalée ravalée écar / telée / de
soleil en soleil" ;
"Notre peau par moments / nous dépasse" ;
"Ombre et clarté / cohabitent / à la frontière des
silhouettes" ;
"…et suivons / sereins / nos traces / laissées /
demain".
Kadel continue à récuser "l'hégémonie" de la lumière.
Cette dernière fixe, montre trop pour être honnête, alors que ce qui est
véritablement important est à chercher ailleurs, dans l'ombre, dans les
caprices de la mobilité en fuite, aux marges, aux périphéries du regard, dans
ses réflexivités. Au royaume de la poésie qui, au fond, est une espèce de
"troisième œil".
Mine de rien, sans tambours ni trompettes, c'est avec le
réel voilé, ultime, que Kadel flirte. À sa façon.
Tout n'est-il pas "soluble dans l'œil" ?
Critique de Norbert Louis, Week-End
Les poèmes contenus dans Surenchairs furent synonymes d’un nouveau souffle dans le parcours
de Yusuf Kadel. Son travail en poésie s’est poursuivi au cours des années
suivantes sous le signe d’une modernité déconstruisant le sens du poème, le
lieu de l’écriture devenant l’espace d’un questionnement et d’une constante
remise en cause. L’essentiel de son œuvre, Kadel le construit en revenant sur
ses propres écrits, questionnant chaque mot, chaque thème. Les livres
successifs, loin d’être isolés, forment un tout. On retiendra un point
important dans la démarche de ce jeune poète : la réalité de l’homme (sa
différence) est toute entière dans la parole. L’emploi du mot, son caractère
parfois outrancier participent de ce travail de construction/déconstruction que
Yusuf Kadel entreprend pour s’acheminer à un constat.
Dans Soluble dans
l’œil, l’univers devient soluble dans l’œil du poète. On observe le jeu des
phrases courtes, filantes et l’utilisation de la ponctuation. La langue traduit
l’expérience de la fluctuation, évitant toute solidité. Yusuf Kadel pose son
regard sur l’environnement pour l’interroger en le déconstruisant. Cette
recherche formelle tourne parfois à la surenchère, au minimalisme. Ce
bouleversement s’accompagne d’une vision du monde qui s’éloigne de la
figuration pour participer au travail de déconstruction. De cette expérience
fragmentée de la langue, que voit-on sur la page ? Des morceaux de réel,
une façon d’appréhender le monde par captation d’images instantanées,
éclatées : « L’eau / nous bouscule de l’intérieur / l’eau / est plus
pointue qu’on ne pense / l’homme ! / est une idée de l’eau », « Le
sang / rougit dès qu’il s’expose le sang
/ n’est guère fait pour l’œil ! / mais notre peau n’a / pas
d’oreilles »,
« La couleur / jamais n’a posé
bagage la couleur / ne connaît que le
pavé ! / la couleur se retient / seulement dans nos rêves »,
« Le rire / se décline jaune et chrome
le rire / s’entend jusqu’au fond de l’œil / le rire est kitsch mais le
sanglot / l’est également ».
Yusuf Kadel use dans ces
derniers segments des variations d’une gamme chromatique (jaune, chrome) qu’il
mêle au langage, et pas seulement aux impressions visuelles. Surgissent alors
des variations autour d’un thème, le fluide, par exemple, où sonorités,
couleurs, répétitions font corps. Le travail de brouillage se poursuit par le
jeu des associations, oppositions, juxtapositions d’idées, textes liés ou
déliés : « Les arbres / se cachent dans la forêt comme on se cache /
parmi la foule / l’arbre qui cache la forêt est un / héros », « La
nuit / est pleine lorsque la lune est vide / la lune s’ingère et la nuit / s’en
félicite / le noir… se gorge du / blanc », « L’été / a un cou de
girafe et des lèvres mobiles qui / se faufilent partout / l’été ronge les frusques
et ral / longe le sexe ».
Cette structure poétique pourrait se ramener à un
processus musical : murmure, parole fluctuante ou interrompue, rythme
dilaté, ramassé…
Pour Yusuf Kadel, écriture poétique et discours théorique
participent d’une même approche du monde. On ne peut qu’être frappé par cette
œuvre centrée sur des questions liées au chaos de l’univers et à la force de la
parole poétique. Le paysage décrit évoque la quête de l’horizon qu’il faut
aller chercher : « Les montagnes / campent sur leur tâche les montagnes / nous préservent de l’horizon
/ en mer nos yeux ne nous / reviennent pas », « L’horizon / tranche /
dans la lumière / et l’infini presse / de tout son poids ».
Lier l’écriture au paysage, questionner les lieux, diluer
la réalité pour la reconstituer :
tel est le projet énoncé dans ce recueil. Son originalité et sa force résident
dans un certain climat, où la lumière transforme l’obscur… Alors, la parole et
l’univers entrent en résonance. Kadel semble dire que le poète ne peut
s’accommoder du monde tel qu’il apparaît. Le travail pour re-figurer ce monde
est un travail sur soi et sur la langue. Le poète recherche une émotion neuve à
travers les mots et la matière du monde… un monde qu’il ramène à hauteur
d’homme.
Critique
d’Aline Groëme-Harmon, L’Express
Ses mots nous parlent intimement. Quand ils ne nous parlent pas d’intimité.
Ses mots sonnent vivement. Résonnant (raisonnant) d’une plume résolument
vivante. Yusuf Kadel choisit de nous taper dans l’œil. « Dans une forme qui
n’est pas sans rappeler, ici les haïkus japonais, là les aphorismes chers à
Chazal », comme l’écrit Shenaz Patel en préface. Mots d’introduction pour Soluble dans l’œil, recueil de poésie
signé Yusuf Kadel, publié aux Éditions Acoria.
Pas juste des sentences, plus qu’une observation minutieuse de la vie. De
petits morceaux d’éternité. C’est tout cela Yusuf Kadel. Ses mots sont rivière,
eau, sang et vent. La rivière pour la liberté. L’eau pour dire la fragilité. Le
sang pour notre émotivité. Le vent pour nos contradictions : « (…) rivière
est le nom que porte l’eau lorsque / tenue en laisse. », « L’homme ! / est une
idée de l’eau », « Le vent (…) on le reçoit plus volontiers / sur le palier
qu’au salon », « Le givre / envie l’eau comme / l’angle envie la courbe / et
quand il en a marre… / il craque ». Les vers de Yusuf Kadel donnent à maintes
reprises au lecteur l’envie de s’exclamer « fallait y penser ». Le poète l’a
fait, donnant un sens aux bourrasques qui nous ébouriffent.
Chez
lui, l’essence est au sens premier. Avant de couler en nous, de se dissoudre
dans l’œil, pour révéler une profondeur insoupçonnée, une sensibilité aux
petites comme aux grandes choses. Pour « voir, de la condition humaine,
l’implacable étroitesse », ainsi que le note Shenaz Patel, car lire « ce
recueil de Yusuf Kadel, c’est s’immerger dans une expérience sensorielle
particulière. Au fil des pages, comme venu de très loin, de l’autre versant de
soi-même, l’écho d’une sensation diffuse, étrange, approchée lorsqu’on en vient
à poser, doucement, ses mains sur ses paupières ». Shenaz Patel nous rappelle
ensuite que le poète revient avec ce présent recueil « dix ans exactement après
son remarqué premier recueil, Surenchairs,
publié à l’île Maurice en 1999 ». Fleuron d’un auteur qui est aussi dramaturge.
Lui qui, en 1994, remporta le prix Jean Fanchette pour Un septembre noir.
Extraits de Soluble dans l’œil
« Soluble dans l’œil »
La rivière
ne se retourne pas
la rivière
ignore d’où elle vient
«rivière» est le nom que porte l’eau lorsque
tenue en laisse
L’eau
nous bouscule de
l’intérieur l’eau
est plus pointue
qu’on ne pense
l’homme !
est une idée de
l’eau
La sueur
est payée
d’avance la sueur
jamais ne
rembourse…
la sueur tire des
poches
aussi amples que
les nôtres
Le sang
rougit dès qu’il
s’expose le sang
n’est guère fait
pour l’œil !
mais notre peau n’a
pas d’oreilles
Le vent
ne sait où logent ses reins le vent
a trop traîné pour être sobre
on le reçoit plus volontiers
sur le palier qu’au salon
Le ciel
nous dit non le ciel
dénie sa légende
le ciel est bleu comme
la glace
La mer
jamais ne ferme la mer
n’a du ciel que l’allure
la mer… se
souvient
Les montagnes
campent sur leur tâche les montagnes
nous préservent de
l’horizon
en mer nos yeux ne
nous
reviennent pas
L’horizon
tranche
dans la lumière
et l’infini presse
de tout son poids
Le feu
par charité
jettera-t-il un
jour les dents ?
L’hiver
nous scrute jusqu’au souffle…
au printemps il y a plein de fantômes
à racheter
L’été
a un cou de girafe et des lèvres mobiles qui
se
faufilent partout
l’été ronge les frusques et ral
longe le sexe
Le soleil
va sous voile le soleil
est pudique mais curieux au soleil rien
n’échappe –
ou presque
mais ce qu’il ne voit nous ne le
voyons pas non plus
La couleur
jamais n’a posé bagage la couleur
ne connaît que le pavé !
la couleur se retient
seulement dans nos rêves
Le verre
est frêle car tracé de regards le verre
volontiers regagnerait l’sable
il fait moins sûr sous nos yeux
que sous nos pas
La page
sied à la parole comme la tombe sied
au souffle
on se relit comme d’autres retournent
leurs morts
Le désert
a cerné le soleil le désert
affiche le front large des
vainqueurs
le désert n’a
d’épaule pour personne !
La terre
nous salue bien bas
la terre
a trop tâté de nos charrues la terre a oublié
jusqu’à son nom
la pierre n’en veut plus
dans la famille
Le fer
nous bat
quand il est froid…
Les arbres
se cachent dans la forêt comme on se cache
parmi la foule
l’arbre qui cache la forêt est un
héros
Les animaux
ne s’attachent guère à leur viande les animaux
savent leur place !
les animaux ne sont bêtes
que par courtoisie
L’os
a la peau dure
l’os
n’a rien à envier à l’âme…
on ne trouve point de chimères
au muséum
La nuit
est pleine lorsque
la lune est vide la lune
s’ingère et la nuit
s’en félicite
le noir… se gorge
du
blanc
La lune
déteint sur le regard la lune
nous parcourt sans façon
vingt mille ans il est vrai qu’on lui dit
«tu»
La lumière
écorche ce qu’elle touche
nous appelons «ombres» nos
enveloppes
déposées
Les larmes
traversent le visage à gué les larmes
ne se mouillent pas vraiment
les larmes n’avancent
rien que l’on ne sache
Le rire
se décline jaune et chrome le rire
s’entend jusqu’au fond de l’œil
le rire est kitsch mais le sanglot
l’est également
Le silence
car l’histoire sait dire pantoufles
sait rester au coin du feu un cigare entre
les dents
le silence… ou l’histoire laissant
couler
Le bonheur
n’a pas d’histoire
le bonheur
est transparent
dans le bonheur
nul ne se voit
Le givre
envie l’eau comme
l’angle envie la courbe
et quand il en a marre…
il craque
La neige
retrousserait bien sa nature il n’est
guère de danses pour la neige ni de prières
sous la neige nous plions mais ne
nous prosternons pas
Les chemins depuis
le goudron
ne sentent plus les pieds
« En Marge des messes »
croix
Bandons
les nerfs de
l’œil en face
***
Astres
fondus fer trêves
tondues net
tête avalée cannibale
ne plus s’entêter
Après
peut-être
***
pas
pierres :
moins tangibles
qu’utopie
mais le talon est sans fantaisie
***
Moules
en forme de hanches muscles
coulés à blanc et les mois
les mois en lots de neuf
pour forcer
l’Errance
…
***
Bagages
ne pèsent point
lorsque assortis de billets simples
direction le bout
de l’univers ou le bout de la rue
qu’importe
Se recouvrer !
voilà
***
d’oreilles
Silence comme vacuité
n’est pas de ce monde
«Absence d’absence»
n’est pas
qu’acrobatie de mots
***
***
Œuvre au blanc voire au
rouge Plomb
véritable hissé or ou pur
argent ?
Ne tirerons jamais du vil
que balles de fusil et lest en barre
***
Tant
d’âmes
tombées
sous les coups
de ce discours im
monde au figuré :
Nul ne peut
fixer le soleil…
***
Sourire jocondien
d’Univers
d’infini
en éternité…
Par trop restreints les cadres
algébriques
***
Babel
la cacophone
Dispersion par le teint
du verbe
Tout ce qui fut
désérigé
depuis
***
L’or ignore
la légèreté la
beauté n’remplit
que les yeux
l’amour l’amour ! perd
à la traduction
et c’est dans
l’désert que pousse
le sel
***
Nuit
ployée
que seuls
supportent les
rameaux
et les astres au verso
que l’on dirait
embusqués…
et les regards
tous
ces
regards
jetés sur le
goudron
des chemins !
***
S’il n’est pas permis
de fouler
son ombre
c’est qu’elle souffre
déjà
bien assez
étalée ravalée écar
telée
de soleil en soleil
***
À peine
on l’envisage
se replie l’horizon
si elle est ronde
c’est pour annoncer la couleur…
qui jamais ne
seront vus
***
Soupirs
pour de faux
pirouettes pour de bon
Coup de foudre n’est pas coup de cœur
Notre peau par moments
nous dépasse
***
Sphère anémiée
des matrices
Triangle camisole
des maîtresses
Rectangle crucifié
de silence
en marge des
messes Trisse
tesse est toujours
géométrique !
***
ramenés sur nos
têtes
lèsent
nos
pieds
Seul le suaire nous tient chaud
des orteils
aux cheveux
***
Gizeh
ne bouge guère
Pharos jadis
pour avoir bronché fut
traité de tas
Rien
n’est vaste – rien !
comme l’immobile
***
Ombre et clarté
cohabitent
à la frontière des silhouettes Pas
de formes :
lumière se dit
hégé
monie
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« Grand Comptoir », pièce inédite
à Bénédicte Auvard
Personnages :
ELLE
LUI
Noir.
Onirique.
VOIX FÉMININES
– Pour conduire ses passagers à bon
port, le voilier compte sur la force des vents. De même, pour combler l’être
aimé, l’amant doit suivre ses élans. Mais sans une bonne connaissance des
astres, sans une bonne carte et des calculs adéquats, sans un bon plan, aucun
navire ne parviendra à destination. L’amant connaîtra le même échec, la même
désillusion...
– Quelles paroles étranges !
– La pure vérité.
– Une vérité que tous soupçonnent… mais que nul n’admet.
– Parce qu’il est plus commode de céder à la passion que de
se forcer à la réflexion… plus aisé de se laisser porter par les éléments que
de calculer et de maintenir un cap, de rester assis à soupirer en se laissant
aller aux envolées de son cœur que de lui assigner la mesure…
– Il est des cœurs, reconnaissons-le, fort rétifs.
– Nous ne le savons
que trop bien. Il faut t’appliquer. C’est ton cœur qui t’appartient, et non
l’inverse.
– Sois sage, je t’en conjure, baisse le ton… puisque l’on
m’interdit de m’abandonner à ton refrain. Il est vrai que je le trouve de moins
en moins innocent.
– Car tu perçois de mieux en mieux, en ses intervalles, la
mise en garde qui t’est adressée.
– Qui me l’adresse ? D’où provient-elle ?
– De ce même cœur… De ce cœur, oui, qui te prend finalement
en pitié et pondère ainsi sa mélodie naturelle. Et ce qu’il avance, je le
devine, se traduirait comme suit…
– « C’est moi, ton cœur »…
– Oui. « Je suis ton cœur… je suis le trône de la
félicité : je brille comme dix mille soleils, je confère leur éclat aux
beautés où se désaltèrent tes paupières, je t’insuffle de mon ardeur et te
pousse constamment en avant… Mais, de grâce, ne te fie à moi qu’attaché à ta
raison, jamais sur elle ne me laisse prendre l’ascendant, car, sache-le, je
suis aussi bon vassal que je suis piètre suzerain ! »
Lumière sur ELLE.
[…]
ELLE, son portable à la main, lisant
les messages reçus de LUI
D’accord. Disons Porte de Versailles
entre 11H00 et midi. Je serai sur le plateau du Cinquantenaire des
Indépendances africaines, stand Culturesfrance.
***
Voici mon adresse : Hôtel
Folkestone-Opéra, 9 rue de Castellane, 8ème. Tu me confirmes à
quelle heure je t’attends ? À ce soir. Bises.
***
Je viens de terminer. C’était
mortel. La moyenne d’âge devait être de quatre-vingt-dix ans. J’ai une petite
demi-heure de métro jusqu’à Grands Boulevards…
***
Ça ne me dérange pas du tout. À plus
tard. Hâte de te revoir ;-)
***
[…]
À très bientôt... Ne m’oublie pas.
***
J’embarque dans dix minutes. Je vais
éteindre mon portable. Bon voyage de ton côté. Écris-moi quand tu arrives à
Rio. Je pense à toi.
***
Puissent-ils t’entendre, mon ange.
Je marche à tes côtés…
***
23 heures à l’île Maurice. Je
t’emmène dans mes rêves… Tu veux bien ?
***
Merci. J’étreins tes pensées et
t’embrasse très, très fort, moi aussi !
***
Tes mots m’exaltent et me déchirent
à la fois. Oui, je suis le plus heureux et le plus désespéré des hommes. Je
t’aime, chérie.
***
Poursuivant de mémoire.
Je t’adresserai bientôt, comme
promis, les quelques photos de nous prises à Paris.
Tu me diras, mais je trouve qu’on forme plutôt un joli couple ;-) Toi, en
tout cas, t’es belle comme un cœur ! Que te dire d’autre ? Je ne sais
par où commencer… Je songe sans cesse à ces baisers, échangés lundi dernier… il
y a exactement une semaine, jour pour jour, et je fonds, je me liquéfie, je
coule… je deviens rivière cherchant désespérément à remonter son cours !
Te revoir, te caresser, te serrer de nouveau contre mon âme !... Je ne
m’étais jamais épris aussi fort de quelqu’un en si peu de temps (et je te jure
bien que ce n’est pas dit juste pour faire de l’effet), va comprendre. Ou
plutôt non, ne cherchons surtout pas à comprendre, que l’on n’y comprenne rien…
et soyons heureux de n’y rien comprendre : aimons, c’est tout ! Et je
t’aime ! Et tu m’aimes, je le sais, je le veux. Désespérément ! Tu
m’as rajeuni de vingt ans. Oui, j’ai l’âge de ton fils, désormais… Je passe mes
journées à contempler ta photo en soupirant. Tu résonnes en moi. Tu es MA
petite Parisienne ! Et je t’aime, oui ! Ne m’oublie pas. J’ai sans
doute un physique de guerrier, avec mon mètre quatre-vingt-trois, mes larges
épaules et mon crâne rasé (légèrement défoncé par un Boeing
d’Air France), mais à l’intérieur, mon aimée,
c’est « handle with care ».
Ne m’oublie pas.
***
Je vais m’endormir dans un instant.
Mon amour commande à l’espace et l’abolit. Oui, ce soir tu dors à mes côtés…
***
Bonne journée, mon cœur. Es-tu
passée à ton temple, hier ? Tes dieux t’ont-ils dit de bonnes choses
nous concernant ? Sois prudente à Rio. Mille baisers !
***
Mon amour, j’étais sans nouvelles,
je me suis fait un sang d’encre ! Tiens-moi au courant. Dis-moi que tu vas
bien. Je t’aime et t’embrasse fort !
***
Ça me fait froid dans le dos !
À la lumière de ce que tu me dis, je comprends mieux mon malaise pendant toute
la journée d’hier. J’ai bien senti que quelque chose n’allait pas. Mais te
voilà enfin de retour à Paris : l’écrin, le berceau de notre
amour… ;-) Je respire mieux. Je ne respire que pour toi, désormais. Je te
serre très, très fort !
***
Je n’en doute nullement ! Nous
nous reverrons très prochainement, j’en suis convaincu ! À Paris ou ici.
Je ne vis que pour ce jour. Prends soin de toi… en attendant que je sois là
pour le faire à ta place.
***
Bien dormi ? As-tu rêvé de
moi ? Non, ne réponds pas, tu étais sans doute trop épuisée pour rêver de
qui que ce soit. Je veux te dire que je suis particulièrement heureux qu’on se soit
mis d’accord sur quand et où on se retrouvera. Je vais compter les jours
jusqu’au 27 mai. Hâte de te toucher, de serrer ton corps, de te humer…
***
Bon réveil, mon amour. You’re
on my mind. French kisses ! Je te souhaite une excellente
journée !
***
Je n’ai jamais été aussi heureux
d’être « dérangé », ne t’excuse surtout pas ! Je me glisse à tes
côtés et t’enlace. Je ferme les yeux et peux sentir ta peau contre la mienne…
Je suis un homme heureux. Par tes soins.
***
Cette nuit, ma chérie, dans mes
rêves (mais tu le sais déjà), je te faisais l’amour… Je me réveille avec des
étoiles plein le cœur. Je te les transmets entre ces lignes. Excellente journée
à toi.
***
Il me tarde de donner corps à mes
rêves... Mais n’aie aucun regret de ne pas m’avoir suivi à mon hôtel. Ton
étreinte, tes caresses valaient bien toute une nuit d’amour… Quoi qu’il en
soit, nos retrouvailles n’en seront que plus ardentes ! En attendant, je
te couvre de baisers, des cheveux de ta tête aux ongles de tes pieds, en passant
par toutes les merveilles contenues entre ces pôles. Je n’oublie aucune courbe,
aucune parcelle, aucun recoin de ton paysage. Tu es un monde à toi seule, MON
monde ! Et j’y finirai mes jours, avec ta permission.
***
Merci, ma chérie, pour le
compliment. J’y suis très sensible… Je me réveille à l’instant et ma première
pensée est pour toi. Je te souhaite un excellent dimanche. À plus tard.
***
En effet. Il y a deux semaines, on
s’était donné rendez-vous à la Porte de Versailles et on est allés dîner sur les
Champs Élysées. J’y pense, moi aussi. Je n’ai pas les mots pour te dire à quel
point tu me manques. Toi, si proche et si inaccessible à la fois… C’est le
supplice de Tantale revisité ! Je suis rentré de Paris avec un livre de
plus et mon cœur en moins. Il est entre tes jolies mains, chérie. Veilles-y
bien.
***
Reprendre, c’est voler. Je ne te le
reprendrai jamais, ce cœur. Il est à toi aussi longtemps que tu en voudras.
Notre séparation m’est certes douloureuse, mais la douleur ne ment pas.
N’est-elle pas la preuve mordante de mon amour ? Ne doute jamais de mon
amour, ma chérie ! Ne me tiens jamais pour un beau parleur. Bonne soirée.
Tu m’écris quand tu veux, tu ne m’importunes jamais.
***
Voilà : tu étais étendue sur l’herbe,
nue et offerte. Resplendissante. C’est toi qui illuminais le soleil…
LUI, voix off
… qui illuminais le soleil, et non
l’inverse. J’étais penché sur toi et je t’embrassais. Sur tout le corps. Sans
me presser. En soupirant, tu guidais mes lèvres… ma langue. Je te laisse
imaginer la suite. C’est hot, hot,
hot ! Je t’aime et te désire plus que jamais.
***
Voici la suite : je suis
descendu jusqu’à ton sexe, que j’ai embrassé, religieusement. En signe de
soumission. Tu m’as demandé d’y mettre la langue. Je ne me suis pas fait prier…
Tu n’as pas tardé à venir, en serrant très fort les jambes autour de ma nuque.
Je me suis réveillé sur un petit nuage. Je pouvais encore sentir sur ma bouche
et mon visage l’humide témoignage de ta jouissance. Je suis fou de toi !
***
Et toi, mon amour, te caresses-tu en
ce moment ?
***
J’étais dur comme la pierre, ma
chérie. Tout mon corps était en feu. Je me suis repassé le rêve en boucle, me
suis caressé longuement… J’avais le goût de ton sexe sur la langue. J’ai joui
intensément.
***
Ma journée est enfin derrière moi.
Je suis dans mon lit avec une petite mousse. Et je rêve. À tes si beaux yeux
verts. À nos étreintes. Passées et à venir. Je suis à toi corps et âme.
***
J’espère que ce message te trouve
dans ton lit, ma chérie, enfin au repos… Je l’espère de tout cœur. Si c’est le
cas, permets-moi de me défaire de mes vêtements et de me glisser à tes côtés.
Je ne t’importunerai pas… me contenterai de te serrer, de te réchauffer de mon
amour. Jusqu’à ce que tu t’endormes.
***
Merci, mon amour ! Le concert
est génial. Tu me manques atrocement. Je t’adore.
***
Ton cours s’est-il bien passé ?
T’imaginer en train de danser m’émoustille... Tu danseras pour moi quand on se
reverra ? ;-)
***
Puis-je t’appeler ? Je veux
t’entendre avant de m’endormir…
***
Oui. Je me focalise sur le 27 mai et
nos retrouvailles. Je ne pense qu’à cela.
***
En effet. Je regrette fort de ne pas
être à tes côtés. Le beau-frère dont tu me parles, est-ce celui qui t’avait
invitée à la fête de Culturesfrance ? Si c’est lui, je le serre dans mes
bras. Je lui dois tant : je lui dois TOI.
***
Bonjour, mon aimée. Je te fais un
gros, gros câlin, un câlin spécial dimanche matin. Tu m’écris quand tu veux, je
ne bouge pas de la maison.
***
Bonjour ! Je te souhaite un
excellent réveil. Tu me manques plus que jamais. Je t’adore.
***
Je ne te quitte pas de la journée.
Quel bonheur de t’avoir revue, hier, sur mon écran ! Je t’embrasse très,
très fort.
***
Et je n’aurai pas à me forcer. Lorsque
je suis réellement épris d’une femme (ce qui ne m’arrive pas souvent), il me
plaît de la faire jouir de ma bouche : un acte de foi… d’allégeance. Je
lui dis ainsi que je lui appartiens, qu’elle peut disposer de moi. Et c’est
très précisément ce que j’ai à cœur de te dire. Oui, soyons sans ambages, je
meurs d’envie de me pencher entre tes cuisses ouvertes… d’embrasser ton sexe,
de le titiller, de le lécher, de m’y abreuver… non pas en conquérant, mais
humblement, comme le ferait un dévot. Je sentirais tes hanches se soulever, tes
reins se cambrer, tes ongles s’enfoncer dans ma nuque, ton pubis se frotter
contre mon visage, rageusement, sans retenue… et je serais, ma chérie, le plus
heureux des hommes !
***
Je te serre contre mon cœur… et mon
sexe. Toutes mes pensées et tous mes désirs sont pour toi. Je t’aime.
***
OK pour Fès…
ELLE, de mémoire
… on fera l’amour dans les dunes, et
bien plus. En attendant, je vais essayer de me procurer des écouteurs afin de
te parler dans des conditions décentes ce soir. Bonne journée à toi.
***
Quels sont ces nuages que j’ai vu
passer dans tes yeux ? « Nous ne faisons plus qu’un, désormais »,
certes. Mais cette entité nouvelle est un être distendu. Dix mille kilomètres
de terre et d’eau nous espacent : une mer, un continent, un océan ! Ces réalités te questionneraient-elles ?
***
Ta peau, je l’écoute ; tes
yeux, je les hume ; ton sourire, je l’étreins ; ta voix, je
l’absorbe… Tu chavires mes sens ! Continue !
***
Je compte les nuits qui nous séparent.
Une de moins. Le premier matin où je me réveillerai à tes côtés, je me
réveillerai au paradis. Je t’embrasse et te caresse partout.
***
Ce petit message, entre deux
sommeils, pour te dire que je pense à toi. Bon courage, si tu travailles encore.
À très vite…
***
Les miennes de mains sont
dissertes ! Elles parlent la langue de l’extase… et telles que je les
vois, elles tiendraient volontiers discours à tes seins, tes beaux seins !
Mais voilà que ma bouche prend la mouche : ces merveilles sont à elle, à elle
seule ! Elle botte le cul à mes mains… Celles-ci, cependant, ne
l’entendent pas de cette oreille. Elles me sautent à la bouche en tenant à peu
près ce langage : « cette enfant est épuisée, éreintée… désossée, ne
l’as-tu point entendue ? Laisse-la donc goûter à un repos bien mérité.
Rentre la langue et remets-la aux bons soins de Morphée…
***
Coucou, ma belle ! Je me
réveille tout juste. Je te laisse imaginer dans quel état : chaud comme un
volcan islandais ! Et je me sens entrer en éruption, mon amour. Ma lave
s’écoule déjà. Elle se fraie un chemin jusqu’à toi… jusqu’à ta poitrine (eh
oui !), qu’elle inonde copieusement. Je t’adore.
***
Je traîne au lit, ce matin…
J’imagine ton corps nu étendu à mes côtés. Je le détaille, passe en revue chaque
recoin de ton anatomie. J’enfouis mon visage entre tes cuisses… entre tes
fesses… Je me perds en toi, mon ange. Puisse nul ne jamais me retrouver !
***
Oui, chérie, j’imagine tes belles
mains parcourant mon corps, s’attardant ici et là… s’arrêtant sur mon sexe,
qu’elles caressent longuement, avec volupté. Je le sens grandir entre tes
doigts, se hérisser de plus en plus. Tu te mets à cheval sur mon ventre tout en
continuant à me travailler… Je suis en toi, chérie. Avalé. Incendié. Je me
retiens. Te laisse prendre l’initiative… donner le premier coup de reins. Tu
m’imprimes ton rythme… que je suis, en amant soumis. Je te caresse les seins,
la croupe… J’accompagne le mouvement de tes hanches, te flatte, t’encourage. Tu
vas jouir… Je me lâche et jouis en même temps que toi, en toi. Tu t’écroules
sur ma poitrine et je t’enlace… tandis que ma semence s’écoule de ton sexe
comblé.
***
Bonjour, chérie ! Je me
réveille à peine. Je me suis couché à près de six heures du matin. Je n’ai
cessé de penser à toi… aux choses que je t’ai dites, à ton émoi. Je te revoyais
te mouiller les lèvres, te caresser… J’imaginais tes doigts… Et je me suis
caressé à mon tour. J’ai joui comme jamais. Tu me manques atrocement en ce
dimanche matin. À tout à l’heure.
***
Je suis en train de songer à nos
retrouvailles… à ton corps nu frémissant sous le mien… et je suis bien, si
bien !
***
La jalousie est à l’amour ce que la
fumée est au feu ! Ta jalousie est donc the most welcome. Mais, par pitié… pas de paranoïa !
***
Nous avions prévu de nous connecter
à 22H00. Il est presque 23H00, heure de France (01H00 à Maurice), et tu ne t’es
toujours pas manifestée. Je t’ai passé plusieurs coups de fil, mais ça ne
répond pas. Demain, je me réveille aux aurores : je vais me coucher.
***
Un vernissage qui se prolonge, cela
arrive. Tu n’as pas entendu mes appels, c’est possible. Mais tu aurais quand
même pu m’avertir de ton retard. Je me suis fait un sang d’encre, me suis
imaginé le pire… sachant ta santé quelque peu vacillante ces derniers temps…
Ne me refais plus jamais ça.
***
Non, je ne suis pas sous les draps,
mais dans ma bibliothèque… J’écoute Liebestraum No. 3 de Liszt... Je te veux à
mes côtés !
***
Je viens de terminer pour
aujourd’hui. Je me suis remis au lit… et passerai l’heure qui suit à penser à
toi. À ce que je te ferais si tu étais à mes côtés. Mon IMAGINATION est à
l’ouvrage…
***
Promis, je n’oublierai pas mes
cachets. Quoi qu’il en soit, n’aie aucune crainte, il ne m’arrivera rien. Je ne
le permettrai pas. Il me reste tant à refaire, tant de lettres à retracer, de
sons à ajuster… de mots à endurer.
Dans trois ans et treize jours, j’en
aurai fini.
***
Justice, connais pas. On est élevé
dans l’idée que l’on récolte ce que l’on sème, qu’on est rétribué en fonction
de son mérite, que la probité est toujours récompensée : l’école du père
Noël ! Il m’arrive d’être tenté de mettre une balle dans le premier venu
(comme Meursault dans L’Étranger).
Mais je n’en fais rien. J’ai trop peur qu’il me remercie.
***
Bonjour, bébé. Quelle nuit ! Je
me suis pensé dans ton lit, à te faire l’amour dans toutes les positions
possibles et concevables… dont la fameuse 69. J’ai joui dans ta bouche et toi
de la mienne : divin ! Et je me suis endormi, le goût de ton sexe sur
ma langue, l’humidité de tes lèvres sur ma verge. Le parfum de ma semence
flottait dans la pièce. Oh ! chérie, je te veux ! J’en ai
physiquement mal… et j’adore ça !
***
Je vais m’endormir dans un instant.
Mes mains, mes lèvres, mon sexe, tout le reste de mon corps te réclament… te
convoquent ! Rejoins-moi dans mes rêves…
***
Mon amour, ce message arrive à point
nommé. J’ai encore la tête dans mes comptes… et le moral en miettes. Tes
paroles vont m’aider à recoller les morceaux. Mille baisers. Je t’aime au-delà
de tout.
***
Demain me fait parfois l’impression
d’une phalange de hoplites, hérissée de hargne et d’acier. En première ligne,
se tient Léonidas... Il me lance qu’aux Thermopyles il a massacré, de son seul
petit doigt, près de dix mille Perses. Et qu’il m’attend. Me rappelant Odysseus
dans la grotte de Polyphème, je lui réponds que je n’ai pas peur, qu’il ne peut
m’atteindre, car mon nom est personne.
***
Non, je ne lui réponds pas que je suis
personne, c’est de la fausse modestie. Je rétorque qu’il n’y de dieu qu’Allah…
et que Baudelaire est mon pote !
Et je lui rentre dedans.
***
Quelle coïncidence ! Je suis,
en ce moment même, en train de tout recopier sur mon ordinateur, afin de vider
ma « mémoire », qui est pleine à craquer. Tout nous réunit,
décidemment, ma moitié… ma bonne moitié.
***
Je ne sais que dire. Je suis très,
très ému. Je ferai l’impossible pour ne jamais te décevoir.
***
Que faire pour m’apaiser !?
J’aimerais m’endormir pour ne me réveiller que le 27 mai au matin…
***
J’espère que ce n’est pas pour moi
que tu te donnes autant de mal ? Tout ce qui m’importe, c’est d’être avec
toi.
***
Je prie pour une nouvelle canicule à
Paris cet été, afin que tu puisses sortir tes tenues les plus affriolantes.
Remarque, je dis ça, mais tu me ferais de l’effet même sous une burqa ! Il
me suffit d’entrevoir tes si jolis yeux verts ; il suffit que tu me lances
ce petit regard lutin dont tu as le secret… et je deviens tout dur ! Je t’aime,
mon ange. Bon réveil !
***
Ton pays est loin d’être parfait, je
te l’accorde. Je suis parfaitement conscient des tares et crasses du bon peuple
françois. Mais ne vas pas t’imaginer
qu’ailleurs ça sent la rose : tous les peuples refoulent ! Sauf que
chaque culture pue à sa façon. Tu me parlais de l’Inde, la terre de mes
ancêtres, en termes on ne peut plus élogieux. Que connais-tu de l’Inde ?
Que sais-tu de la mentalité indienne ? L’Inde !? Le plus fort y
écrase allègement le plus faible. Le faible, s’il est faible, c’est qu’il a
fauté dans une vie antérieure. Il est donc normal de s’essuyer les pieds
dessus. C’est dans l’ordre des choses : le karma et tout le
tremblement ! L’inde ? On en reparle ce soir.
***
Je viens de rentrer, sagement, comme
un bon petit garçon ;-) J’attends ton bon vouloir. Texte-moi dès que tu es
prête, on se connectera.
***
La femme chérit l’homme comme la
louve chérit l’agneau… Tu me dévores sans même montrer les dents !
***
La technologie est décidemment
fâchée avec nous. Je t’envoie de nouveau le message. Le voici : Hello, mon
amour ! Je me réveille à l’instant. J’espère que ce message te trouvera
encore dans ton lit… Je suis toujours
sous le choc de la qualité désastreuse de notre dernière communication. Quelle
frustration ! Il y’a tant de choses que je n’ai pu te dire… Je te souhaite
une excellente journée. Tu me manques atrocement ! Écris-moi vite.
***
Je les ravagerai… confisquerai
leur âme, me vautrerai dans leurs cendres… foulerai la tombe de leurs
rêves, de leurs espoirs ! Je suis l’homme qui a vu l’Homme. Personne n’est
innocent ! J’effacerai tout. Et nous recommencerons, toi et moi. Ou pas.
***
C’est le drame ! Mon forfait 3G
a explosé et ma connexion internet a été coupée. Pour Skype, c’est fichu !
J’essaie te joindre sur ton portable. Sans succès.
***
Encore ces quelques mots : je
t’appartiens et serai à toi aussi longtemps que tu voudras de moi. Ces quelques
mots, oui, mais qui sont loin, très loin, de n’être que des mots…
***
Coucou, mon adorée. J’émerge tout
juste de la couette. Je prends une douche et je file chez mon fournisseur
d’accès. Je te tiens au courant. Croise les doigts avec moi…
***
Les nouvelles sont mauvaises : ils
ne pourront m’installer un fixe que lundi. Et il me faudra attendre encore une
semaine pour la wifi. En attendant, j’ai demandé une « rallonge » sur
mon forfait 3G. Elle m’a été accordée, mais ce n’est pas folichon ! On
pourra continuer à s’appeler sur Skype, mais sans la vidéo (trop gourmande en
kilo-octets). On la branchera juste quelques minutes, le temps d’échanger un
sourire…
***
Plus que deux petites
semaines ! Ce que je ferai ? Je serai aux petits soins pour toi,
bébé... Je te murmurerai des mots doux (ah, murmurer ! et ne plus gueuler
dans un headset), je te masserai, te
caresserai… je jouerai avec ton corps et tu joueras avec le mien, en donnant
libre cours à notre imagination ! Encore deux petites semaines, deux
petites semaines : une éternité !
***
Bon courage. Ma chérie chez les
fonctionnaires : un ange au pays des gnomes ! Je suis de tout cœur
avec toi. Caresses et tendres baisers.
***
Keep cool, darling. Les gnomes sont teigneux. Ne te les mets
pas à dos. Try to win their hearts and minds ;-)
***
Ton ex, l’Amerloque, le petit génie
du jazz, le saxo à Makéba, te harcelle-t-il toujours ? Qu’il
continue ! He’ll make my day. Deux
scuds dans la mâchoire, voilà ce qui l’attend ! Après ça, il se mettra à
la flûte traversière.
***
La vie est
une côte, chérie. Nous ne la gravissons ni ne la dévalons… Nous avançons à
flanc de côte. Pour l’équilibre, nous avons donc une jambe plus courte que
l’autre. C’est pourquoi nous tombons quand nous nous retournons.
***
On aborde, cette nuit, l’avant-dernier
week-end avant nos retrouvailles. L’espace et le temps sont bel et bien
liés : chaque jour qui passe soustrait quelques longueurs à la distance
qui nous sépare. Ou est-ce le contraire ? Je ne sais plus. Je n’entends
plus rien à rien. La même minute, la même seconde, me trouve à l’une et l’autre
extrémité du spectre des ressentis. J’en deviens fou.
***
Je vais me lever d’ici peu. Je viens
de me caresser longuement… en nous imaginant dans les lits de tous ces riads mauresques qu’on a passés en revue
hier soir. J’ai joui abondamment ! N’oublie pas de te renseigner au sujet
des vols pour Fès (départ le 4 au matin et retour le 9 dans l’après-midi). On
fait le point cet après-midi. Excellente journée à toi ! Je t’embrasse le
sexe, en y mettant la langue.
***
Tu m’en vois ravi. Ta jouissance
m’est précieuse : je t’aime ! Oui. Je suis né, je mourrai un jour… et
je t’aime. Voilà mes seules certitudes.
***
Je rajoute volontiers cela à la
liste. J’espérais (désespérément) que tu me le demandes. Écris-moi aussi
souvent que tu peux. Tu me manques.
***
Avec plaisir. Tu me mets l’eau à la
bouche. Le décolleté est-il plongeant à souhait ?
***
Je faisais la sieste. Je viens de me
réveiller et comptais faire un peu de marche avant l’apéro. Mais après ça… je
crois bien que vais rester encore un peu au lit, à faire ce que tu devines. Mes
mains se décuplent.
***
C’est fait. Pour la deuxième fois de
la journée. Tu parles à ma libido comme personne avant toi. Je te vénère, mon
ange.
***
D’accord. Mais, de grâce, ne me fais
pas trop attendre. Il me tarde de te voir. Je vais patienter en te composant un
petit hommage…
***
Bonjour, ma chérie. Je me réveille à
l’instant. J’ai passé une nuit exécrable : beaucoup de mal à digérer
l’idée que je ne te reverrai pas avant demain soir. Saleté de forfait 3G !
Je te souhaite un excellent dimanche, malgré tout. À très vite.
***
Oui, d’ici peu nous serons aux
portes du Sahara.
Un matin, en te réveillant, tu me chercheras
peut-être en vain. Je serai parti dans le désert. Le désert est le seul lieu au
monde à seoir à mon cœur : pas une goutte d’eau… donc pas d’espérance.
Faut juste se méfier des oasis.
***
Je suis en train de relire les
Écritures et il y’a un truc qui me chiffonne. Voilà : Dieu crée d’abord Adam, à partir d’une motte de
terre (déjà, le Vieux, il s’est pas vraiment foulé). Ensuite, il bricole Ève en
partant d’une côte arrachée à Adam (cette côte-là, faudra bien un jour nous la
rendre). Ils font deux enfants : Abel et Caïn. Caïn, on le sait, règle son
compte à Abel, qui est remplacé par Seth, auquel s’ajouteront d’autres
rejetons, garçons et filles. Et pendant des siècles, tout ce petit monde va
niquer à couilles rabattues. Alors, ou on descend du singe… ou on descend d’une
bande de partouzeurs décrépits et incestueux ! Belle humanité !
***
Ma pensée est puissante !
T’imaginant, il m’est permis de sentir sous mes doigts les remous de ta peau,
de ton sang… autour de ma verge l’étau suave de ton sexe… Tu ne me manques pas
moins que je te manque. Ton absence m’insupporte autant que la mienne te
travaille. Mais moi, je triche. Je malmène l’espace-temps ! J’arrive,
lorsque mon esprit y consent, à te transporter jusqu’entre mes bras. Ce qui
m’apaise quelque peu. Si peu. Mais m’apaise quand même. Apaisé, oui. Mais
« épanoui… tout rose, tout beau » ? Dans tes rêves !
***
Ainsi donc tu voudrais que je te
tue. Très bien. Je t’aime assez pour ça.
Tu t’allongeras à même le sol, nue.
Je m’approcherai… me promènerai sur ton corps, ton cou, que je caresserai
tendrement… que je serrerai, de plus en plus fort, jusqu’à ce que tes yeux se
révulsent. Alors, je saisirai mon stylo… et sans la moindre hésitation m’en
planterai le bec en or dans la carotide. Mon sang jaillira, s’écoulera dans ta
bouche entr’ouverte, sur ta langue : ma vie se déversant dans ton cadavre,
les noces d’Éros et de Thanatos.
Ne t’attends pas à ce que je te
parle de nos retrouvailles au royaume des morts. Il n’y aura pas de
retrouvailles. Ta chair ira pourrir sous six pieds de terre chrétienne, la
mienne sous un monticule de terre musulmane. Quant à nos âmes, elles iront se
fondre avec le Grand Tout, le Grand Esprit… Dieu, appelle-ça comme tu veux.
Nous n’aurons plus d’identité, plus de souvenirs de quoi que ce soit :
deux parcelles, deux atomes de la Grande Âme !
Je me suis longtemps représenté la
mort sous les traits d’une femme, à la peau très blanche et aux cheveux d’un
noir abyssal. Elle s’étendait à mes côtés… me caressait le visage, la poitrine…
avant de me glisser à l’oreille : « pas encore ». Et
s’évanouissait. Fantasme. La mort, c’est juste la lumière que l’on éteint.
Oui, si tu pars, je te suivrai. Non
pour être avec toi : pour ne plus être, c’est tout. Car toi-même ne sera
plus.
***
Pour être poète, il faut apprendre à
fermer les yeux. Pour être prophète, il faut savoir quand les rouvrir.
Et je t’ai vue.
***
Depuis ce matin, un souvenir
m’obsède. Un très vieux souvenir, un de ceux que l’on ne peut, que l’on ne veut
effacer, mais dont on redoute les visites impromptues. Alors, on les range tout
au fond du dernier tiroir de sa mémoire. À mon réveil, j’ai trouvé le tiroir
grand ouvert. Je m’acharne à le refermer… Aide-moi.
***
La rage ! Aucun tiroir n’y
résiste. Oui. Dis-moi ce que je sais déjà. Ce que je ne sais que trop bien. Et
toi aussi ! Dis-moi que nous échouerons. Parce que. Parce que les amants
échouent toujours. Pour un motif ou un autre… d’une façon ou d’une autre. Parce
que le nombre deux est un nombre pair et qu’il se divise. Parce que les maths,
c’est plus fort que nous.
***
Salut, mon amour. Je ne pourrai me
connecter avant 23H00, heure de Maurice. On est vendredi et mon garçon vient
passer la nuit chez moi. On mangera ensemble avant de se regarder un petit film
ou deux… À plus tard, chérie.
***
En effet, j’apprécie
particulièrement ces soirées en tête à tête entre père et fils. Je les
apprécie… autant que je les redoute. J’ai quitté ma femme pour d’excellentes
raisons et je ne regrette absolument rien. Aucun reproche à me faire !
Mais il demeure que je n’arrive plus à soutenir le regard de mon fils… Mon fils
me fait baisser les yeux.
***
Ton petit effeuillage, hier, m’a
fait grand effet. Merci pour ça… pour tout.
Noir.
Lumière sur ELLE et LUI.
LUI, son portable à la main, lisant
les messages reçus d’ELLE
Je te confirme plus tard l’heure
exacte, mais sans doute pas avant 22H00. Bises.
***
Rendez-vous au Brebant-Grand
Comptoir, métro Grands Boulevards… Entre 21H45 et 22H00 ?
***
[…]
Ne sais plus quoi dire… Que la
parole du poète soit entendue et que les dieux président au festin de la
vie !
***
J’ai mon taxi dans 15 minutes. Comme
d’hab, valise pas prête… Gros bisous… Bon voyage !
***
Bien arrivée. Et toi ?
***
Rio, la ville merveilleuse, n’a pas
changé : Horrendous traffic ! Chaos
et moiteur sont au rendez-vous. Je t’en dirai plus au fil des jours. D’ici là,
je t’embrasse !
***
ELLE, derrière LUI, par-dessus son
épaule
Il est 09H00 dans la cidad merveillosa et mes premières
pensées vont vers toi. Je t’embrasse très fort.
***
Merci pour ces beaux messages… Notre
rencontre a sapé le trop-plein que j’avais méticuleusement accumulé… et la
béance s’est installée, creusée par l’absence. Je t’aime. Bonne journée !
***
Aujourd’hui, j’ai marché sur la
plage… et j’ai vu ton ombre lovée dans la mienne…
***
Mon amour, c’est un jour glorieux.
D’abord, la commissaire est heureuse ! Les toiles de mon artiste sont
magnifiques. J’aimerais tellement que tu sois à mes côtés pour le
vernissage ! Je pars tout à l’heure dans mon temple parler aux dieux… Je
t’aime en filigrane.
***
Je vais prier pour toi, aujourd’hui.
Pour que ton dossier soit approuvé par le CNL et que tu puisses venir en
octobre…
***
L’oracle est un invariant, tu vas
donc flairer Delphes, mais… ma divinité a dit que même si elle ne peut affirmer
que c’est pour la vie, elle voit notre relation sous de bons auspices, et qu’il
faut donc la poursuivre. Voilà, mon amour. Je t’embrasse.
***
Bonjour ! J’espère que tu vas
bien. Hier, j’étais invitée chez mon deuxième artiste. Il m’a donné des toiles
et on a fait un film sur lui pour l’expo. J’aimerais tant que tu viennes à
Paris pour le vernissage. Passe une très bonne journée.
***
Mon amour, y’a un déluge, je ne sais
pas si je vais pouvoir partir, je t’aime…
***
Je vais embarquer… J’ai eu tellement
peur… Écris-moi encore un peu, l’avion décolle dans 45 minutes…
***
LUI, de mémoire
Étrangement, il fait beau à Paris,
aujourd’hui. Voilà qui est rassurant. Tu sais, mon chéri, c’était
terrifiant : Rio s’est figé, les rues n’étaient plus que torrents de
boue ! Les gens évoquaient la colère de la nature et j’ai prié tous
mes dieux pour en réchapper. J’ai été entendue ! Je t’aime.
***
Je ne pense pas venir à Maurice
avant juillet. Il faudrait que tu viennes à Paris pour un de mes vernissages…
ou alors qu’on se rencontre à mi-chemin. Mais peut-être suis-je en train de
rêver ?
***
OK, c’est formidable, on fera comme
ça ! Maintenant, je vais pouvoir m’endormir, heureuse, en rêvant que tu es
à côté de moi. Je t’embrasse très fort !
***
Merci ! Je sens ton énergie et
ça me rend plus forte. Je t’aime.
***
Tu ne vas pas le croire, je travaille
au même endroit que le soir de notre dernier rendez-vous. Il y a eu un
désistement, et me voilà au Brebant… Quel spleen, mon chéri !!!
***
Me voilà enfin au lit, épuisée, mais
tellement heureuse de savoir que tu existes… et qu’on se soit rencontrés !
J’adore tout ce que tu m’écris. Ce soir, en travaillant, je relisais avec
jubilation tous tes messages depuis le début, ce qui rendait cet exercice de
tâcheron un peu périlleux, certes, mais tellement plus excitant ! Cet
attachement épistolaire m’interroge quelque fois… mais, comme tu l’as dit, il
n’y rien à comprendre… n’essayons surtout pas de comprendre ! Tu as dit
vrai, mon chéri. La raison n’est-elle pas la tombe de la passion ? Avec le
recul, je regrette amèrement de ne pas être retournée à l’hôtel avec toi…
Voilà, je te devais ce petit aveu. T’embrasse fort.
***
Oh ! mon amour… Tu viens de
desceller les gonds d’une sensualité bien contenue… et me voilà aux prises avec
une lascivité qui m’immobilise. Tu m’as clouée au lit ! Je ferme les yeux
et vole à cette journée qui s’avance encore quelques instants pour ne penser
qu’à toi.
***
Merci ! Les photos sont
sublimes. Et toi, tu es très sexy ! Je te fais mille bisous.
***
Chéri, je suis en train de penser
qu’il y’a deux semaines on était sur le point de se rencontrer... Passe une
très bonne journée.
***
Raconte-moi tout, n’oublie aucun
détail, please. I’m waiting…
***
J’ai dû contenir mon excitation tout
l’après-midi ! C’est très beau, comme tout ce que tu écris. Mais tu ne me dis
pas la fin… Est-ce que tu t’es perdu dans les abysses de ma jouissance… est-ce
que tu m’as possédée assez longtemps pour que s’opère la transcendance de
l’espace et du temps ?
***
Et ensuite, mon amour, quand tu t’es
réveillé, dis-moi ce que tu m’as encore fait ?
***
C’est sublime ! You’ve
reached the climax ! J’ai retenu mon souffle… mouillé mes
lèvres, pour mieux te sentir me pénétrer. Et j’ai joui de toute mon âme !
***
J’aimerais tant être avec toi pour
un baiser interminable… le temps d’un crépuscule. Je suis au fond de mon lit,
littéralement éreintée, désossée. Je t’embrasse très, très fort et me réfugie
dans la chaleur de ton aura…
***
Au Brebant, tu m’as raconté que tu
étais parti croisière avec ton ex quelques mois plus tôt. Tu m’as également
confié que pendant cette escapade vous aviez couché ensemble. « Par
accident ». D’accord, tu as glissé et tu es tombé dedans. Mais si une
telle glissade devait se reproduire,
je débarque et je te coupe en deux… mon chéri.
***
Tu m’as aussi parlé d’une fille avec
laquelle tu as « un peu flirté » après t’être séparé de ton épouse.
Cela n’aurait toutefois débouché sur rien, vous ne vous seriez pas
trouvés... Je m’en félicite. Vois-tu toujours cette fille ? Est-elle
Mauricienne ou Française ?
***
Comment vas-tu, ce matin ? Tu
ne m’as pas encore écrit. Je suis à la maison toute la journée. Écris-moi, please !
***
Oh ! je viens de tout recevoir en même temps. Je
ne peux plus quitter mon lit sans un message de toi. Tes mots me rassurent,
dans l’attente de tes caresses. J’ai beaucoup aimé.
***
Je t’adore, j’ai hâte de re-trinquer
avec toi, de fumer… et de faire tout ce que la morale réprouve.
***
Mon amour, réponds-moi, please !
***
J’étais si inquiète !!! J’ai cru
que tu ne voulais plus vivre dans cet état second… et j’en souffrais déjà…
***
Ce matin, sur mon écran, tu avais
l’air de péter la santé. Tu étais là, affalé sur ta couche de nabab, épanoui…
tout beau, tout rose ! Tandis que moi je me dessèche à vue d’œil. Je ne
supporte plus ton absence. Elle me vampirise ! Comment fais-tu pour
t’accommoder cette relation en pointillé !? Pourquoi a-t-il fallu que je
te rencontre ! Écris-moi.
***
Bonjour ! Je voulais te faire
la surprise de te réveiller, mais tu m’as devancée de quelques secondes. Je
t’adore, mon amour !
***
Je suis dans le métro. Je suis
écrasée de fatigue, mais c’est ma dernière semaine de formation. Écris-moi un
truc sexy…
***
J’ai une furieuse envie de
m’enfermer dans une chambre d’hôtel avec toi. On serait seuls… le temps ne
serait plus compté. On n’arrêterait de faire l’amour que pour reprendre notre
souffle… Ce que tu écris est magnifique.
***
Cet été, partons à Fès !
***
Mes sens aussi chavirent,
crois-moi ! Et c’est extrêmement rare. En amour, je suis d’un naturel
plutôt froid… mais tu as su me faire entrevoir un autre monde. Merci. Tu me
rends très, très heureuse !
***
OK, amuse-toi bien ! Depuis ce
matin, je traduis des cartels de tableaux à partir du portugais et je m’arrache
les cheveux !
***
Coucou, mon amour. C’est presque
fini. Ça a été un succès. Je suis tellement heureuse ! Je t’aime, mon
amour !
***
C’est sublime ! Je reste clouée
au lit à te lire et à te relire… Tu m’as conquise !
***
Merci ! Je pense que ça devrait
aller. Après l’entretien avec le cameraman, c’est assez clair dans ma tête.
Mais je t’en dirai plus ce soir, de vive voix. Je te fais des tonnes de bisous…
pour que tu croules sous le poids de mon amour. À jamais. Je sens la béance de
mon sexe… que toi seul, je le sais maintenant, pourra combler.
***
Lorsque j’étais enfant, en Afrique
du nord, je voulais attraper les étoiles. Le ciel en débordait littéralement.
Je bondissais, étirais les bras… en vain ! Ce qui me frustrait au-delà de
tout. Si j’étais née ici, j’aurais été tranquille : pas une seule étoile
dans le ciel de Paname. Aussi noir et profond qu’un tombeau. Lorsque je serai
morte, tu m’enterreras dans le ciel. Je ne veux laisser à cette planète ni mon
âme ni mes os.
***
Oh ! mon ange. Je t’aime et
t’attends. Puissent ces mots t’apaiser et puisses-tu trouver le sommeil !
***
Bonjour. Tout va bien. Écris-moi
encore un peu…
***
Oui, tu es mon volcan
islandais ! Ta lave vient réchauffer mon petit cœur glacé chaque matin. Et
rien que pour ça, je t’adore.
***
Coucou, mon volcan islandais !
Je pars travailler. Je te fais mille bisous. Merci pour les poèmes. Ils sont
magnifiques. Je les garde contre ma peau.
***
J’espère que tout se passe bien pour
toi. J’ai failli rater mon train, je flânais sur les Champs Élysées et j’ai
oublié l’heure. Je rêvais à tous les endroits où l’on pourrait s’arrêter quand
tu seras là. Mon sexe brûle d’impatience…
***
Je commence à peine cette journée.
Si tu es au lit, puis-je t’appeler deux minutes, juste pour t’entendre ?
Je t’imagine en train d’écouter la pluie…
***
Il est plus de 11H00. Je n’ai pas encore réussi à me lever. Le
monde derrière la couette est si hostile : la grisaille, mon fils qui me
bat froid… l’ombre de ma mère… Lui emboiter le pas ? Même pas la peine d’y
penser, j’habite au premier. Je n’y gagnerais que trois mois dans le plâtre. Et
toi, mon homme, qui te fais toujours attendre…
À qui puis-je demander de me serrer
le cou ?
***
Je suis à la galerie tout
l’après-midi. Natacha, malade. Tu peux m’écrire, m’appeler… et faire tout ce
que tu veux de mon corps.
***
Bonjour, chéri. J’aimerais tant me réveiller
contre toi, me serrer contre ton sexe, m’en emparer… et faire toutes ces choses
que tu évoques si bien. Je te souhaite une très bonne journée et te couvre de
baisers.
***
J’ai joui. Et mon corps reste en
émoi bien au-delà de la jouissance. Je n’en peux plus d’attendre. Ton absence
m’enrage !
***
Tu ranimes mes sens... Je ne m’étais
jamais sentie aussi sensuelle, tu m’as réconciliée avec ma féminité. Oxum doit
être comblée. Je t’aime, mon chéri. Je t’adore. Écris-moi dès que tu peux.
***
Je suis à la Nation, dans un bar. Je
rentre bientôt. Pourra-t-on se connecter ?
***
J’arrive, chéri, je me glisse entre
tes cuisses et tu m’enlaces. Je te souhaite une très bonne nuit. Je t’aime.
***
J’ai rêvé que je gravissais un
rocher immense. Il me semble que c’était Uluru, en Australie. Je ne disposais
d’aucun matériel, n’avais que mes ongles pour m’accrocher à la paroi. Une jeune
aborigène me précédait… Subitement, elle a basculé dans le vide… et s’est mise
à flotter. Je me suis dit que si elle pouvait le faire, je le pouvais aussi.
Y’a pas de raisons ! À mon tour, j’ai donc lâché prise. Et ça a été la
chute… une chute vertigineuse, qui n’en finissait pas. Impossible de me
réveiller. Alors, j’ai sorti mon portable et je t’ai écrit ce message.
***
Je suis en train de refaire mon
salon. Il y’a un bordel incommensurable. Ça va être l’horreur jusqu’à ton
arrivée. Écris-moi autant que tu peux.
***
Il fallait le faire. La moquette en
fibre de coco a cassé trois aspirateurs, je n’en pouvais plus. Tout devrait
être prêt pour ton arrivée !
***
Merci ! Ton amour m’aide à
transcender la laideur ambiante. Et je n’en demande pas plus, si ce n’est ta
présence (physique). Cela viendra, n’est-ce pas, chéri ? Pour l’instant,
il me faut boire le poison de l’attente jusqu’à la lie. Et j’enrage de devoir
composer avec le temps pour pouvoir t’aimer !
***
Je suis toujours dans Césaire et
autres. Donne-moi une petite heure. Y’a-t-il eu des tentations, mon
amour ?
***
Mon amour, je me suis réfugiée chez
un Chinois. Il tombe des cordes et il fait un froid de canard. Tu n’as pas idée
comme tu me manques !
***
Je suis dans le métro et je relis
tes messages en m’arrêtant sur les plus hot.
Je suis émerveillée par tes chutes, elles sont grandioses. Encore trois
stations ! Tu vas être aspiré par ma jouissance. Je ne réponds de rien.
Mon sexe suinte déjà…
***
Te caresseras-tu ?
***
Je resserre les cuisses sur mes
mains… Je geins à la pensée que tu prendras bientôt possession de moi. Je m’abandonnerai,
mon amour, éperdument… à tes doigts, à ta langue, à ton sexe. Ma jouissance
sera inouïe. À notre démesure.
***
Oui, plus que deux petites semaines
avant de se retrouver. Pour être ensemble une vingtaine de jours, à tout
casser. Et après ? Encore deux à trois mois d’attente. Combien de temps
tiendrons-nous ? Les amants échouent toujours, disais-tu. Je n’en sais
rien. Je sais juste que ton absence est un gouffre hideux… insondable. Tôt ou
tard, il m’aura avalée. La fenêtre est ouverte. Je contemple l’immeuble d’en
face, l’appartement d’en face… Il est occupé par des musulmans. Ils sont assis
à la table de la cuisine, c’est l’heure du petit-déjeuner…
La fenêtre est ouverte.
Guérir le vide par le vide.
***
Nous avons mené notre vie comme nous
l’entendions, n’avons jamais rien cédé et en payons le prix, chaque jour. Mais
pas de regrets. Nous sommes ce que nous sommes. Des héros, à notre manière.
Sauf que les héros ne se font pas de cadeau. Tout est dans L’Iliade, nous le savons bien : Pâris enlève Hélène… Hector
tue Patrocle, Achille tue Hector, Pâris tue Achille, Philoctète tue Pâris…
Agamemnon survit au carnage, mais se fait occire dans son bain par Égisthe.
C’est écrit.
***
Assez d’enfantillages, pitié !
Que vas-tu faire, te venger ? Œil pour œil, dent pour dent ? Je ne
t’ai pas répondu car je n’ai pas eu une minute à moi de la journée !
Contrairement à toi, je mène une existence de chien !
***
Coucou ! Je me suis laissé
entraîner dans un super resto thaï par mon amie… Je t’y emmènerai. Tu vas
adorer !
***
« Vous m’énervez. J’ai hâte de
vous voir ! », Liliette. P.S : C’est mon amie, qui devient frantic parce que je n’arrête pas de
parler de toi. À tout à l’heure, mon amour.
***
Chéri, tu viens de me faire
jouir. Je t’adore. OK pour les vols, je
vais me renseigner. Écris-moi. Je t’embrasse très, très fort.
***
Mon ange, je t’aime aussi !
Ajoute cela à ta liste de certitudes !
***
Je viens d’acheter ma robe pour le
vernissage et nos soirées à Fès. Elle devrait te plaire. Je te la montre ce
soir ?
***
Elle est longue et moulante… et
prend très bien les seins. Voilà,
mon ange.
***
This is chemistry,
darling ! Ma libido était retombée au plus bas. Ce qui n’était pas
pour me contrarier, car je ne voulais plus m’attacher. Mais tu as fait voler en
éclats ces « belles » résolutions.
***
Je suis rentrée de Nice, mais je
n’arrive pas à me connecter. C’est même pas Skype qui fait des siennes, c’est
carrément internet ! Près d’une heure que je lutte avec cette box de malheur, ça me rend
hystérique ! J’ai tout envoyé valdinguer ! De plus, l’appart est dans
un état indescriptible. Les couverts en argent de ma mère sont éparpillés
partout ! Dieu seul sait ce que mon fils a fichu pendant mon
absence ! Là, il est sorti. Dès qu’il se ramène, je le vire !
***
Mon miroir est mon pire ennemi. À
partir d’un certain âge, ce qui a été le meilleur ami d’une femme se mue en
adversaire implacable. Chaque matin, en me coiffant, je redoute la première
ride, le premier cheveu gris qui me rappellera que je suis engagée dans un
combat perdu d’avance. Dorénavant, je ne me mirerai que dans tes yeux. Dans tes
yeux, j’ai toujours vingt ans. Mais pour combien de temps encore ? Lorsque
même tes yeux ne me mentiront plus, je saurai que tout est perdu.
Alors… Alors, ma foi, bien des
choses.
Mais ceci est une autre histoire.
***
C’est « la Nuit des
musées », je rentre vers 23H00, my
time. Please wait for me. Please !
***
Je viens de rentrer. Pardon pour le
retard ! Peut-on encore se connecter ?
***
Je n’arrive pas à dormir… J’espère
qu’ils consentiront à te « rallonger » une nouvelle fois ton
forfait.
***
Pour aujourd’hui, je vais t’appeler
de Skype sur ton cell. Ce sera
payant, mais nettement moins cher qu’un appel de portable à portable. Si tu ne
peux me promettre qu’on pourra un jour vivre ensemble, du moins promets-moi
qu’on ne se quittera jamais plus aussi longtemps. Je t’aime, chéri !
***
Je suis à la terrasse du Falstaff,
place de la Bastille, devant un expresso. Le soleil est sur le point de se
coucher. Je n’arrive pas à savoir si je prends du sucre ou non... Mon
pèse-personne me conseillerait plutôt de m’en passer. Et toi, qu’en
penses-tu ?
***
Merci, mon ange. Il fait nuit,
maintenant. À quelques mètres de moi, quelques touristes nippons. Ils semblent
complètement paumés, ne cessent de retourner leur plan de la ville dans tous
les sens. Je pourrais les aider, mais ça ne me dit rien. Un peu plus loin,
devant l’opéra, des sans-papiers se sont établis. Ils sont là depuis au moins
une semaine... Hier, à la même heure, je serais allée leur parler. Pas ce soir.
Ce soir, je veux juste être une sale teigne de Parisienne. Qui se fout de la
Terre entière. Qui ne pense qu’à sa bouille. Ce soir, tu me manques.
***
J’ai reçu la confirmation des
réservations. Écris-moi.
***
Ton message m’est bien parvenu. But I want more…
***
OK, alors c’est moi qui t’écrirai.
Je suis chez ma coiffeuse et j’ai tout mon temps. Elle est Marocaine : il ferait
trente degrés à Fès ! Si tu tapes « Riad Damia » sur Google, tu peux faire une visite virtuelle de
notre suite…
***
Encore une journée de merde ! À
courir du four au moulin et vice versa. J’en finis pas de tirer sur
l’élastique. Le point de rupture a été atteint depuis longtemps… mais,
miraculeusement, ça résiste toujours. Miraculeusement. Bâtir sur moi, chéri,
c’est bâtir sur du vent. Je ne te promets rien. Sauf que je tiens à toi. Plus
qu’à ma vie ! Mais ma vie, en même temps, tu l’auras entendu, je n’y tiens
que très modérément.
Enfin, bref, je tiens à toi, voilà.
Et c’est grâce à toi que je tiens.
Noir
Lumière sur ELLE et LUI.
LUI
Tout va bien ?
ELLE
Ça va. J’achève de remplir mon rôle de
mater familias. Dis-moi quand tu veux que je me connecte.
LUI
Maintenant, si tu es prête.
ELLE
D’accord, juste le temps de prendre
une douche.
LUI
Ne mets rien sous le peignoir…
[…]
LUI
J’émerge de ma sieste quotidienne
avec une furieuse envie de toi. Je peux sentir tes mains, tes lèvres sur mon
sexe. Fais-moi jouir, mon ange…
ELLE
Tu seras bientôt là… Je te ferai
tout ce que tu me demanderas, et bien plus.
LUI
Quel programme, chérie ! Mais sois
sans crainte, je n’abuserai point de tes bonnes grâces. À très vite.
ELLE
Mon amour, tu auras toute autorité
pour user… et abuser de tout ce que tu voudras !
LUI
Je suis ton obligé. J’abuserai donc,
puisque tu insistes. Permets-moi toutefois de te rappeler que la nature m’a
pourvu d’une imagination des plus fertiles…
[…]
LUI
Je suis en train d’étudier les
meilleures options de vols pour Fès. On en parle tout à l’heure. Je me
damnerais pour qu’il nous soit permis d’intégrer notre suite dès ce soir.
ELLE
Je paierais également très cher pour
être à tes côtés, de préférence très
LUI
Oups ! Je n’ai pas reçu la fin
de ton message.
ELLE
… de préférence très loin d’ici. J’ai
été surprise par le métro. Jai dû descendre précipitamment pour ne pas rater ma
station. Mon amour, je dois ressortir pour traduire un conference call. Je devrais être rentrée vers 23H00. Attends-moi.
LUI
Je t’attendrai. Bon courage.
ELLE
I came for nothing. The
American guy never came, claiming a computer problem. Je rentre. À tout de suite !
LUI
Je ferme les yeux… et je te vois
étendue, lascive, en travers de notre couche mauresque, vêtue de tes seules
boucles d’oreilles (celles que je t’ai promises). Je m’approche. Tu as les
cuisses entr’ouvertes… et les mains entre les cuisses. Le spectacle de tes
doigts sur fond de sexe me fige sur place. Tu étends le bras et me saisis la
verge… Avec tendresse et application, tu entreprends de me masturber. Mon
érection est à présent totale, une invitation à ta bouche. Tu te redresses et
de tes lèvres m’effleures le membre. Sa fermeté te flatte et t’encourage :
tu le lèches sur toute sa longueur. Je me penche et te caresse… Tu écartes les
jambes. Je comprends le message et, lentement, t’introduis une phalange. Tu
réagis par un mouvement rotatif du bassin… et en accentuant l’emprise de ta
bouche sur mon sexe. Ton regard cherche le mien, le trouve. Je n’y tiens plus…
me laisse aller. Je jouis longuement. Abondamment. Le goût de ma semence
parachève ton émoi et tu jouis à ton tour, en serrant les cuisses tel un
succube.
[…]
ELLE, de mémoire
Je suis en train de boucler mes
comptes… Je me dis que dans une semaine, très exactement, c’est ma valise que je
serai en train de boucler. Bon courage pour cette longue journée.
***
Je n’ai fait que mon devoir. Devoir
accompli avec un plaisir certain. A très vite.
***
Valise trouvée. Ça, c’est fait. Je
continue…
***
Tout va bien ? Je suis sans
nouvelles depuis un bout de temps. J’ai essayé de t’appeler, mais ça ne passe
pas. Je m’inquiète…
***
Je t’ai pourtant écrit plusieurs
fois. Je t’envoie de nouveau mon dernier message. Dis-moi si cette fois tu le
reçois. Le voici : bonjour, chérie. Je suis très heureux que tu aies
réservé les billets pour Fès. Je procède à la réservation de notre suite dès
que ma connexion internet est rétablie. Si tu as un moment, essaie d’appeler la
mairie pour voir si l’attestation est prête… L’imminence de nos retrouvailles
provoque en moi des sentiments mêlés et contradictoires : excitation,
bonheur extrême, frustration ineffable... Écris-moi aussi souvent que tu le
souhaites.
***
Je fais les boutiques, mon amour. Je
t’écris plus longuement aussitôt que je rentre.
***
Trente degrés à Fès ? Bien ! Je
vais sortir ma collection de chemises et corsaires en lin. Et toi, tu sortiras
ce que tu as de plus sexy…
***
Merci, chérie. Je t’imagine dans le
métro bondé. J’aimerais me coller contre toi et te caresser discrètement le sexe
sous ta jupe. Ce soir, sur Skype, soyons fous ! Je te veux entièrement nue
face à la caméra. Nue et délurée.
***
Oui, je me caresserai. Aimerais-tu
me regarder ?...
***
Je vais me rendre à un concert dans
quelques instants. Mais continue à m’écrire et à me donner de tes nouvelles.
***
J’espère que tu as bien dormi. Moi,
j’ai passé une nuit sublime : tu ne m’as pas quitté… et je me réveille le
cœur en apesanteur. Samedi prochain, à la même heure, tu seras en train de te
faire (encore plus) belle pour le vernissage… et je serai là pour te flatter.
***
Excellente journée à toi aussi. Je
pense à toi. Je sors faire les boutiques… Je t’embrasse très, très fort.
***
J’ai fait le plein de cadeaux pour
toi et ton fiston. Continue à me donner de tes nouvelles.
***
Je me réveille à l’instant.
Dimanche : pas de femme de ménage, ni de cuisinière, ni de chauffeur... Je
donne quelques coups de plumeau et je sors me trouver quelque chose à manger. Ces
corvées, cependant, ne m’empêchent pas de penser à toi. Et dans mes pensées, ce
matin, tu es très peu vêtue… Je te désire à en crever. Dis-moi des choses
douces et coquines. Parle-moi d’amour… parle-moi de ton sexe et de mes mains.
***
Merci infiniment pour ces paroles.
Je suis comblé et t’étreins corps et âme. On se connecte quand tu veux. Je suis
à la maison toute la journée.
[…]
ELLE
Où es-tu ? Écris-moi, please !
LUI
Je faisais la sieste. Là, je suis en
train de polir les vers que je t’ai composés, hier. J’espère te les envoyer
très bientôt, dès que ma connexion internet sera rétablie…
ELLE
Oh ! chéri. Je t’en conjure,
dis m’en quelques mots…
LUI
Ce poème-ci est plus long que les autres.
Il fait quelque 80 vers. Je t’y invite à rêver avec moi : un rêve de
voyage… un voyage de rêve…
ELLE
Un rêve sorti des Mille et une Nuits, mon amour ?
LUI
Des Mille et une Nuits et de bien au-delà.
ELLE
Dis m’en juste un tout petit bout…
LUI
Le début ? Voilà :
Toi et moi
Et quelque alcôve
Au royaume des Maures […]
ELLE, de mémoire
Toi et moi
Et quelque alcôve
Au royaume des Maures… Toi
Et moi… en terre
De Bhârat
Remontant les foules
Vers nous-mêmes
Une boucle ou deux : Jaipur
La ville rose
Khyber Pass
Si redouté de l’Anglais
Et nous voilà franchissant le
Karakoram
Attentifs à l’obsédante autant
Que fuyante Shangri-La
Bond de génie…
Toi et moi
Aux anciennes
Indes bataves
Arpentant le temple de Borobudur
En territoire Austral
Méditant au pied d’Uluru
À Rapa Nui
Faisant l’amour sous les yeux
calcaires
Des Moais indéchiffrables… Nous
effacerons
Le Pacifique
Accosterons au Nouveau Monde
Nous parcourrons la cordillère des
Andes
Marcherons dans les pas d’Hiram
Bingham
En empruntant d’antiques chemins
Nous passerons Cuzco
Investirons le pays Maya
Redécouvrirons Tenochtitlán
Teotihuacán Palenque Tikal
Chichen-Itzá
Nous interrogerons le Ciel
Du haut de la Pyramide du Soleil
Nous choirons
Comme par magie
Au fin fond de la Vallée des Rois
face
Aux portes d’Hatshepsout
Nous fouillerons les Montagnes de la
Lune
En quête des sources du Nil
Nous chercherons et trouverons
Sous les murailles du Grand Zimbabwe
Les mines fabuleuses de
Sulaiman :
Saphirs rubis aigues-marines… pour
donner le change
À l’émeraude de ton regard
Notre route
Telle celle de Roxanne et
d’Alexandre
Sera jalonnée de cités nouvelles
Bâties – toutefois
Non de pierres mais de vent
Cités d’éther
Où les amants des temps à venir
Pourront dans leurs rêves
Trouver refuge
Oui
Ma folie
Faisons ce voyage
Dès demain
Dès ce soir
Faisons ce voyage faisons
Ce voyage !…
Un de ceux
Dont on ne revient pas
28 mars 2010 – 26 mai 2010
--------------------------------------------------------------------------------------------------
Point barre, revue de poésie
contemporaine
La revue Point barre, publiée par les Éditions Vilaz Métiss, avec le concours de l’Institut
français, est la première revue mauricienne entièrement dédiée à la poésie.
Elle est ouverte à tous les poètes, locaux et étrangers, quelles que soient
leur sensibilité et langue d’expression ; les textes proposés,
obligatoirement inédits, sont jugés uniquement sur leurs qualités littéraires
et leur conformité aux thèmes définis. Point barre compte parmi
ses collaborateurs réguliers la plupart des poètes mauriciens.
VIDÉOS
Lancement du No. 6 de Point
barre (au CCB) :
Éric Triton, répétition pour le lancement des Nos. 9-10
de Point barre :
Lancement des Nos. 9-10 de Point barre (à l’IFM) :





Nos. 11-12
Point barre 11-12, « Court toujours » : sur les rayons depuis le 20 octobre 2011.
Consacré aux poèmes
courts, ce numéro double rassemble trente-trois textes proposés par des poètes
issus des quatre coins du monde : Maurice, Réunion, Cameroun, Tunisie,
France, Belgique, Italie, Grèce, Iran, Inde, Martinique, Guadeloupe et Québec.
Il comporte également un recueil inédit de Malcolm de Chazal, Humour
rose, offert par la Fondation Chazal et introduit par un article de Robert Furlong. Les poèmes sont
agrémentés de quatre illustrations originales de Laval Ng. La préface est signée Daniel Picouly.
Figurent au sommaire :
Muriel Carrupt (France) - Ariana Cziffra (île Maurice) - Georges Soleilhet (France) - Daniel Maximin (Guadeloupe) - Daniel
Leduc (France) - Umar Timol (île Maurice) - Patricia Laranco (île Maurice /
France)Francine Minguez (Québec, Canada) - Danièle Marche (France) - Ameerah Arjanee,
17 ans (île Maurice) - Tahar Bekri (Tunisie) - Sylvestre
Le Bon (île Maurice) - Lisa Ducasse, 13 ans (île Maurice) - Mandakranta Sen
(Inde) - Patrice Treuthardt (La Réunion) - Arnaud Delcorte
(Belgique) - François Maubré (France) - Michel Ducasse (île Maurice) - Reza
Shirmarz (Iran) traduction de Babak
Sadegh Khandjani - Nikos Bazianas (Grèce) traduction de Babak Sadegh Khandjani - Rita Malhotra (Inde) - Fabrizio Caramagna (Italie) traduction d’Elena Aschieri - Alex Jacquin-Ng (île Maurice) - Marcel
Zang (Cameroun) - Judex Viramalay (île Maurice) - Vinod Rughoonundun (île
Maurice) - Quraishiyah Durbarry (île Maurice) - Damien Gabriels (France) - José
Le Moigne (Martinique) - Anil Rajendra Gopal (île
Maurice) - Yusuf Kadel (île Maurice) - Khal Torabully
(île Maurice).
|
SOMMAIRE – No.
1, octobre 2006 |
|
|
Pg 3 |
DIRECTION |
|
Roger Vilmont, Cri |
Ming Chen |
|
Pg 4 |
|
|
Yusuf Kadel, When… |
COORDINATION |
|
Pg 7 |
Yusuf Kadel |
|
Lindsey Collen, Lalang grefe |
|
|
Pg 10 |
COMITÉ
DE LECTURE |
|
Michel
Ducasse, Le mot retrouvé |
Gillian Geneviève |
|
Pg 12 |
Alex Jacquin-Ng |
|
Gillian
Geneviève, Le mot, libre |
Umar Timol |
|
Pg 14 |
|
|
Sedley Assonne,
Eluard’s Walls
et autres poèmes |
CONCEPTION GRAPHIQUE |
|
Pg 18 |
|
|
Rattan Gujadhur, Ode to Ms Rice |
|
|
Pg 20 |
IMPRESSION |
|
Sylvestre Le Bon, Liberté |
Cygnature publications |
|
Pg 22 |
Magic Lantern Complex |
|
Umar Timol, Que faites-vous
monsieur ? |
route Royale, Rose-Hill |
|
Pg 25 |
|
|
Irfaan Manjoo, Cage… |
CONTACT |
|
Pg 26 |
Yusuf Kadel |
|
Jean Claud Andou, Graffitis |
|
|
Pg 28 |
|
|
Alex
Jacquin-Ng, Libellules et Sale Vu
|
RÉCEPTION
DE TEXTES |
|
Pg 29 |
Umar Timol |
|
Yoonoos Peerbocus, Slummite |
|
|
Pg 30 |
|
|
Jocelyn Siou, Thérapie soft |
|
MORCEAU CHOISI
Umar Timol (île
Maurice), Que faites-vous monsieur ?
Que faites-vous
monsieur
après avoir décapité un
enfant
est-ce que vous retournez chez
vous
l'âme sereine
le cœur tranquille
content d'avoir fait du bon
boulot
est-ce que vous lisez votre
journal
monsieur
en buvant votre café
est-ce que
monsieur
vous regardez les infos à la
télé
en vous disant
que les politiciens c'est de la
merde
est-ce que vous pensez
monsieur
à votre association
qui aide les pauvres du
quartier
est-ce que vous vous dites
monsieur
que vous méritez une promotion
que vous en avez marre
d'en être toujours là
après de si longues années de
carrière
est-ce que vous pensez
monsieur
à l'emprunt bancaire qu'il faudra
rembourser
ou aux études des enfants
ou à l'inflation qui ne cesse
d'augmenter
que faites-vous
monsieur
après avoir décapité un enfant
est-ce que vous racontez un
conte
à votre fille
ou à votre fils avant
qu'il ne s'endorme
est-ce que vous leur faites des
câlins
en rêvant
de leur glorieux avenir
est-ce que
monsieur
vous téléphonez à votre meilleur ami
pour lui parler de vos petits
soucis
ou vous téléphonez
à votre vieille maman
pour avoir de ses nouvelles
que faites-vous
monsieur
après avoir décapité un enfant
est-ce que vous allez au
restaurant
est-ce que vous aimez la
cuisine exotique
ou vous préférez dîner à la
maison
que faites-vous
monsieur
est-ce que
vous faites les mots-croisés
ou le sudoku
ou vous lisez un bon livre
ou peut-être que vous regardez
un film
monsieur
que faites-vous
monsieur
après avoir décapité un enfant
est-ce que tard la nuit
vous baisez gentiment votre
petite épouse
ou vous préférez vous branler
que faites-vous monsieur
est-ce que vous pensez
monsieur
parfois
à l'enfant que vous avez
décapité
est-ce que vous pensez
à cette petite tête
qui gît à des mètres du corps
est-ce que vous pensez
monsieur
à la souffrance
à sa souffrance
chair innocente qui se brise
déchire
éclate
qui se répand
que faites-vous
monsieur
après avoir décapité
un enfant
que faites-vous
monsieur
Né en 1970,
Umar Timol a publié trois recueils chez L’Harmattan : La Parole testament (2003 ; mention, prix Grand Océan), Sang (2004) et Vagabondages (2009). Il a participé à de nombreux
ouvrages collectifs parus à Maurice et à l’étranger.
|
SOMMAIRE
– No. 2, avril
2007 |
|
|
Pg 2 |
DIRECTION |
|
Khal Torabully, Préface |
Ming Chen |
|
Pg 7 |
|
|
Marie-Françoise Juste, Hommage à Emmanuel
Juste |
|
|
Pg 8 |
COORDINATION |
|
Emmanuel Juste, Pour une
résurrection |
Yusuf Kadel |
|
Pg 9 |
|
|
Umar Timol, On ne pourra
jamais |
|
|
Pg 10 |
COMITÉ DE LECTURE |
|
Ananda Devi, Trois notes |
Gillian Geneviève |
|
Pg 16 |
Alex Jacquin-Ng |
|
Abdellatif Laâbi, Les fruits du
corps |
Umar Timol |
|
Pg 19 |
|
|
Jocelyn Siou, R18+ pour
détabouisés |
|
|
Pg 19 |
IMPRESSION |
|
Arnaud Delcorte, Trois poèmes
courts |
Cygnature publications |
|
Pg 20 |
Magic Lantern Complex |
|
Yusuf Kadel, En marge des
messes (extraits) |
route Royale, Rose-Hill |
|
Pg 21 |
|
|
Gillian Geneviève, Ce soir je t’ai
aimée |
|
|
Pg 22 |
CONTACT |
|
Odile Le Chartier, Cléo |
Yusuf Kadel |
|
Pg 23 |
|
|
Catherine Boudet, Écriture-Limbes |
|
|
Pg 24 |
|
|
Sylvestre Le Bon, Belle créole |
RÉCEPTION DE TEXTES |
|
Pg 25 |
Umar Timol |
|
Vinod Rughoonundun, Tu as écrit |
|
|
Pg 27 |
|
|
Alex Jacquin-Ng, Jeux naïfs |
|
|
Pg 27 |
|
|
Shawkat Toorawa, Layla |
|
|
Pg 28 |
|
|
Jean Claud Andou, Sadisme fleur
bleue |
|
|
Pg 29 |
|
|
Michel Ducasse, Caresses buissonnières |
|
|
Pg 30 |
|
|
Jean Claude Abada Medjo, Hâte-toi lentement |
|
|
Pg 31 |
|
|
Anil Rajendra Gopal, À toi compagnon |
|
|
Pg 33 |
|
|
Rattan Gujadhur, A very casual meeting |
|
|
Pg 34 |
|
|
Vincent Pellegrin, Voyage |
|
|
Pg 36 |
|
|
Marie-Françoise Juste, Au temps de l’eau |
|
MORCEAU
CHOISI
Abdellatif Laâbi (Maroc), Les Fruits du corps
Dans les fruits du corps
tout est bon
La peau
le jus
la chair
Même les noyaux
sont délicieux
Celui qui n’a
jamais
goûté à
l’interdit
qu’il me jette
la première
pomme
Misérables hypocrites
qui montez au lit
du pied droit
et invoquez le nom de Dieu
avant de copuler
De la porte
donnant sur le plaisir
vous ne connaîtrez
que le trou aveugle
de la serrure
Quand les théologiens
enturbannés ou non
se mêlent de sexe
cela
me coupe l’appétit
Je peine à lire
les traités d’érotologie
La gymnastique m’ennuie
Si l’amour
n’était pas
création
œuvre personnelle
j’aurais déserté son école
Portrait de femme
avec enfant
Il a six ans
peut-être sept
Et il lui va
à merveille
Mes enfants
croient peut-être
que je n’ai pas de sexe
Moi
je n’ai jamais douté du leur
L’iris a fondu dans l’iris
Que nous arrive-t-il ?
La faim
n’est plus la faim
La soif
n’est plus la soif
Graine de cannibales
nous faisons mine
de dresser la table
Juste pour se manger des yeux ?
Tu me donnes la main
ce qui s’appelle donner
Et tu sais jusqu’où
ira la mienne
Elle entreprendra d’abord
la nuque satinée
Descendra pour s’égarer
entre monts et vaux
Puis mettra le cap
sur la perle flottante
bivouac de tes délices
Quand je prends
l’initiative
je ne fais que t’obéir
Alors dicte-moi
Tu sais que je suis
un bon scribe
Me lasser
moi
Rechigner à la divine besogne ?
Je suis un forçat
qui en redemande
Je ne me suis jamais incliné
devant quelque puissant que ce soit
Devant toi
si
ô ma souveraine
Nous avons tout le temps
pour peindre cette toile
et nous en revêtir
Sculpter cette idole
et la manger
Ecrire ce poème
et le brûler
Sans ablutions
je fais ma prière
tout nu
Et m’est avis
que le ciel apprécie
À n’importe quel âge
en amour
on est tous
des débutants
Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès (Maroc). Il fonde
en 1966 la revue Souffles, qui joue un rôle considérable dans le renouvellement de la culture au
Maghreb. Son combat d’intellectuel et d’opposant lui vaut d’être emprisonné de
1972 à 1980. Il vit en France depuis 1985. En plus d’une production poétique
constante, il a publié des romans, des pièces de théâtre, ainsi que des
ouvrages pour la jeunesse. Par ailleurs, il a traduit en français de nombreux
poètes arabes contemporains. Il a obtenu en 2006 le prix Alain Bosquet pour
l’ensemble de son œuvre.
|
SOMMAIRE – No. 3, octobre 2007 |
|
|
Pg 4 |
DIRECTION |
|
Edouard J. Maunick, Géographie d’un
exil |
Ming Chen |
|
Pg 8 |
|
|
Alex Jacquin-Ng, Les Paradis paradoxaux |
|
|
Pg 9 |
COORDINATION |
|
James Noël (Haïti), Fleur de Sang |
Yusuf Kadel |
|
Pg 10 |
|
|
Michel Ducasse, Beau Délire |
|
|
Pg 12 |
COMITÉ DE LECTURE |
|
Arnaud Delcorte
(Belgique), Partir |
(Ile Maurice) |
|
Pg 13 |
Gillian Geneviève |
|
Ananda Devi, Le Chant de Radha |
Alex Jacquin-Ng |
|
Pg 18 |
Umar Timol |
|
Catherine Boudet (La Réunion), Anamnèse |
(La Réunion) |
|
Pg 19 |
Catherine Boudet |
|
Claude Pierre (HaÏti), Magnétiseur et Somnambule |
|
|
Pg 21 |
|
|
Yusuf Kadel, En Marge des messes
(extraits) |
RÉVISION ET
CORRECTIONS |
|
Pg 22 |
Michel Ducasse |
|
Daniel Maximin (Guadeloupe), Portrait
du canal Saint-Martin |
|
|
Pg 25 |
|
|
Gillian Geneviève, Ode au chaos |
IMPRESSION |
|
Pg 26 |
Cygnature Publications |
|
Denis Heudré (France), Un Arbre noir |
Magic Lantern Complex |
|
Pg 26 |
route Royale, Rose-Hill |
|
Jean Claud Andou, La Route du mal |
|
|
Pg 27 |
|
|
Jocelyn Siou, Temps retrouvé |
CONTACT |
|
Pg 28 |
Yusuf Kadel |
|
Emmanuel Richon (France), Mo donn twa |
|
|
Pg 29 |
|
|
Jeanne Gerval-Arouff, Sur l’Autel de feu et d’eau |
|
|
Pg 31 |
RÉCEPTION DE TEXTES |
|
Ernest Moutoussamy (Guadeloupe), La Chevelure du passé et du
présent |
Umar Timol |
|
Pg 32 |
|
|
Judex Viramalay, Antichambre |
|
|
Pg 33 |
|
|
Rattan Gujadhur, Marché Central, Port-Louis |
|
|
Pg 34 |
|
|
Josaphat-R. Large (Haïti), L’Impossible et
Immortel Amour |
|
|
Pg 35 |
|
|
Sylvestre Le Bon, Les Vases clos |
|
|
Pg 36 |
|
|
Tahar Bekri (Tunisie), Tombeau de Baudelaire |
|
|
Pg 37 |
|
|
Umar Timol, Ou ene passante |
|
|
Pg 39 |
|
|
Anil Rajendra Gopal, Les Pleurs du mâle |
|
MORCEAUX
CHOISIS
Daniel Maximin (Guadeloupe), Portrait du canal Saint-Martin
Ton siècle
avait deux ans. Toi, tu as eu dès le départ un destin calibré : l'onde qui fuit,
par l'onde incessamment suivie… prisonnier d'une tranchée. Avec ta
discrétion de travailleur mâle fondu dans la brume du matin, marchant droit
vers ton utilité, en bordure d'ateliers, d'usines et d'entrepôts, blanchi aux
sables et aux moulins, noirci de fours et de charbon. Sur le dos de tes eaux,
on t'a fait colporter des lourdeurs de farines, de sucres, de barriques et de
matériaux. Transitaire de péniches harassées de flottaison basse, traînées en
laisse comme des bœufs lourds, ce que le négoce a inventé de plus adéquat pour
manifester sa haine de la grâce et du superflu, sa confiance petite en la
pesanteur, sa laideur satisfaite de l'utile et du bien rempli. Transporteur de
vivres en lieu de soif de vivre, tu savais dès l'origine que tu n'aurais pas de
destin marin d'écumes et de tempêtes, figé dedans Paris comme un grand sexe
raide couché sans sentiments, docile à ton écoulement régulé pour la
dégustation des rassasiés, les sueurs éjaculées en sucres, le blé battu léger
pour les faims riches de pains blancs. Et tu fus privé même de pénétrer la
Seine en sa féminité par le préservatif d'une dernière écluse prise à la
Bastille à ton débouché vers son lit. Et d'Apollinaire à Toulet, une hiérarchie
d'images étalonne ta peine prosaïque venue après sa joie : sous le pont
Mirabeau coule la Seine/ et nos amours… qui se traduit pour toi :
Sur le canal Saint-Martin glisse/ lisse et peinte comme un joujou/ une
péniche en acajou. Sans la taille requise pour le tragique ou le
romantique, ton modeste fleuve du mal n'a pas droit au sérieux des crues
et des débordements.
Tu n'es
d'ailleurs pas de naissance un Parisien. Cadeau de Noël grandiose qu'a voulu
faire l'Empereur aux Parisiens : donnez-leur de l'eau, avait suggéré
Chaptal ! Grenier à eau pour éteindre les soifs en rébellion, exhiber un
jaillissement de fontaines publiques en superflu offert aux yeux nécessiteux.
Puis tu es devenu le raccourci commode pour s'économiser les détours de la
Seine, la capricieuse qui s'est offerte une capitale docile au ralenti de ses
méandres, la féminine qui se décore d'un palmarès de monuments et de poèmes, et
se la coule douce, et s'en va vers la mer, en passant comme un rêve...
Paris ne t'a naturalisé qu'en fin de siècle, après avoir colonisé ta Villette
natale saoulée de vin guinguet, à l'époque du naturalisme, la littérature
putride que Zola l'émigré encore italien avait conçue en surveillant aux
douanes le trafic de tes docks.
Tu n'as pas su
impressionner les peintres, par absence de mouvements vifs de l'onde ni
moirures de soleil levant, car tu coules si lentement qu'on dirait à la moindre
brise que tu remontes ton courant. Au mieux peux-tu être fier d'avoir accueilli
un temps sur tes berges le Salon des Refusés.
Ta lenteur trop
plane et ton eau décolorée ne t'ont servi à retenir que ton fidèle Sisley, lui
qui t'a rendu beau grâce à ton peu de ciels et ton peu d'eaux, sans nostalgie
de bords de Marne, de berges d'Oise et de Fontainebleau. La rigueur de tes
berges a encadré son souci de structure, sans laisser aucun flot outrepasser la
toile. Le peintre irréaliste a eu un siècle d'avance sur ta réalité
présente. Ses chefs-d'œuvre : Vues du canal, trônent pourtant loin
de toi avec vue sur la Seine depuis la gare d'Orsay, ou alors seulement
en posters dans les livings de standing avec vue imprenable sur ton bassin de
Villette, mais c'est ton paysage réel qui a rejoint sa vision, et colore
aujourd'hui les dimanches piétonniers de reflets d'aquarelles et de loisirs
sereins, sans spleen ni orages désirés.
A son tour,
Baudelaire, le poète au grand cœur des Tableaux parisiens, a peint les
personnages de ton décor sans jamais cesser de tourner autour de ton image et
de ton âme passante, malgré quarante déménagements pour fuir le lyrisme du
Carrousel, les cafés des véfour, l'aumône en fausse monnaie : Voilà un
paysage selon ton goût; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le
liquide pour les réfléchir! Le commerce et l'industrie ont gagné le
terrain, la nature n'est plus symbole de romantisme, les orages ne se sont pas
levés pour la jouissance des bateaux ivres, la bourgeoisie classe ses idées
reçues, relègue ses Goriot à hauteur des mansardes. La ville subit la loi des
bourses et du marché, le beau envahi par la marchandise cherche refuge sur les
quais du vieux Paris. On classe les monuments des quartiers déclassés.
Alors le
minéral et les pavés, le gaz des réverbères et l'électricité intègrent la
poétique pour éclairer les merveilleux nuages et les étoiles perdues. Le Paris
des poètes résiste en les faisant dandys buveurs de quintessence, flâneurs
indifférents à l'empire des rentiers. Tes berges entre deux eaux deviennent le
meilleur décor de la mélancolie pour le passant-poète heurté de vers rêvés,
trébuchant sur les mots, peignant les matins blêmes de rimes crépusculaires. Le
Baudelaire parisien porté par l'horreur du domicile, quitte les quais de Seine
pour les lits hasardeux de tes berges de canal, du Marais du Temple rue Toudic
et de la rue d'Angoulême au faubourg Saint-Denis. Pour finir par rêver à
l'hôtel du Chemin de fer du Nord : aux ports de Rotterdam, de Batavia et de
Tornéo, chercheur de voie lactée au raz des voies ferrées. Il jette alors
son encre au fond de ton spleen, pour décrire ta miséreuse muse citadine,
la prostitution fraternitaire, les veuves pauvres, les chiens marrons, les âmes
flagellées de chagrins de ménage en guise de mal d'amour, les contagieux noyés dans ton Dixième entre deux
cimetières et trois hospices, toute une humanité sœur de sa compassion, dont les
pleurs salent ton eau et dont les sueurs fanées d'absinthe ne grimpent au ciel
qu'à cheval sur l'ivresse enfumée.
Tu lui es resté
longtemps fidèle toujours prêt à cueillir ses cauchemars entre tes canaux assez
noirs pour héberger le cortège de ses spectres, des bohémiennes et des
chiffonniers de la nécessité. Comme aujourd'hui encore cette Antillaise
amaigrie debout entre ses deux valises près de la gare de l'Est juste au coin
du faubourg Saint-Martin, tremblante de folie douce entre départ et arrivée
d'on ne sait quel cauchemar ferroviaire.
Tu es devenu
parisien sans secours de Paris, qui n'avait pas prévu ce que tu es devenu, et
ta ville est devenue amoureuse de toi. On t'a inscrit à l'Inventaire des
sites pittoresques, avec un accessit au Patrimoine de l'humanité. Ni
monument ni historique, tu témoignes plutôt de ce qu'il peut y avoir d'humanité
préservée d'un héritage sans testament, aux yeux des Parisiens au cœur
encore bohème qui saucissonnent sur tes berges avec l'argent du beurre, et se
donnent rendez-vous sur tes berges aux soirs de belle saison pour un
pique-nique, un verre devant chez Prune ou un dîner en terrasse aux
restaurants du quai de Valmy, de Poêle deux carottes au Chaland,
assis sur tes pavés sans plage ni révolte, rassurés par ton eau apparemment
dormante qui ne saurait songer à noyer leurs avenirs.
Daniel Maximin est né à Saint-Claude (Guadeloupe) le 9
avril 1947. Il est actuellement Conseiller à la Mission pour les Arts et la
Culture au Ministère de l'Éducation nationale. Parmi ses nombreux
ouvrages : L'Ile
et une nuit (Paris: Seuil, 1995), Tu, c'est l'enfance (Paris: Gallimard, 2004) et L'Invention des Désirades (Paris: Présence
Africaine, 2000).
***
Alex Jacquin-Ng (île Maurice), Les Paradis paradoxaux
(Rhapsodie un : Spleen blousé)
Roland s’est cassé à la tour sombre,
La geste des méchants héros continue,
Condamné à peindre sur les ténèbres nues
Roland n’est plus qu’une ombre
Le spleen l’a blousé
Chevalier pédant
Deux petits pieds sur une patte
Chablis dans une main
Canapé rance dans l’autre
Oui je sais, oui je sais
Faux cul
Vendu à la cause
Roland s’est barré à la tour sombre,
Et cela reste un mystère,
Il change le paradis en enfer
Roland à la mine sombre
(Rhapsodie deux : Spleen blues)
Rose prose
Baise de braise
Salope à clope
Interlope de lopettes
Opérette d’intellects
Pipes sélectes
Introït coïtal
Coïtus impromptu
Je suis l’héautontimorouménos
J’ai un énorme hachoir à viande
Je hache
Je tranche
Les mots
Les gens
Je suis l’héautontimorouménos
J’ai une bite énorme
Je baise
J’encule
La prosodie
« La poésie »
(Rhapsodie trois : Spleen gros bleu)
Alex ? Alex ! Qu’est-ce que tu
fais là ?
Crénom !
Je suis un oxymoron
Je viens de la rue
Et je suis assis dans les salons
De l’Ouranos
Crénom !
Je suis le fils bâtard de Dionysos
Je viens de la rue
Et je flatte la croupe maigre
De Perséphone
Crénom !
Je suis la folie
De ne pas connaître mon rang
Je suis la rage
De vous croire
Je viens de la rue
Mon père est ce bâtard de cordonnier
Ma mère c’est cette conne de domestique
Crénom !
Je suis Roland
Et ceci est ma geste
Je suis Roland la folie
Et je coupe
Et je hache
Les gens
Les mots
Je suis Roland la colère
Et je baise
Et j’encule
« La poésie »
La prosodie
Crénom !
Je suis Roland…
Alex Jacquin-Ng
s’est signalé grâce à une mention au prix Jean Fanchette 2003 pour son recueil La Geste du méchant héros. Son écriture se distingue par un esprit féroce et une audace
certaine. Il est unanimement considéré comme un des meilleurs espoirs de la poésie
mauricienne.
***
James Noël (Haïti), Fleur de Sang
pour grain de poussière
démord la vie
dévie la mort
le vent galope la corde au cou
en fracas d'élégie sur étrier
temps mis à mort au fil du temps
écartelé de feuilles mortes
de parenthèses à bras ouverts
pour des oiseaux en filigrane
d'attouchements à gants blessés
pour des baisers derrière la porte
rose
effleure effleure
effleure bouquet de poing
très bien tendu du cannibale
hélant oyé et hallali
que par le bout des certitudes
ces affaires tranchées de cervelles d'hommes
la honte puisse rendre
l'exquise couleur
d'une corolle de sang
James Noël,
né en Haïti
en mars 1978,
est poète et comédien. Son premier recueil, Poèmes
à double tranchant / Seul le baiser pour muselière (finaliste, Grand Prix des Amériques insulaires d’Ouessant - 2005) est
considéré comme une œuvre majeure de la littérature haïtienne.
***
Édouard J. Maunick
(île Maurice), Géographie d’un exil
Lieu premier :
… ce que les jours te cachent /
ce que les nuits ignorent /
organise ton exil
pour le compte du hasard
qui ne mande ni n’accorde /
le temps est temps qui passe
sans savoir où tu es /
sans savoir où tu vas /
n’ayant pour seule boussole
que ton sang vagabond /
il coule de mille sources
et jamais ne sommeille /
il irrigue l’unique terre
de ton arbre ancestral /
il ensemence les mers
de tes plus fous départs /
ton vrai nom est Métis…
Nous ne sommes de nulle part
Arrivés de partout /
avec ou sans passeport…
Lieu deuxième :
…L’ÎLE était quelque part /
éclat du Gondwana
ou bris de Lémurie /
peu importe la légende /
terre non appartenue
du côté de l’austral /
baptisée sans baptême
– la Croix viendra plus tard –
de noms de traversée
arabo-swahili
de Dina moraze
ou de Dina mashriq /
depuis près de dix siècles /
comme Cirné ou Cerné /
autre baptême / autres fables /
prélude incantatoire /
rumeurs avant-coureuses
d’une saga insulaire…
Lieu troisième :
… aux portes de la parole
une solitude-ébène /
une paresse-dodo. /
L’ébénier abattu
pour coque imputrescible /
assurance hollandaise
de naviguer indemne
pour la gloire de Nassau. /
Le dodo expulsé
de la présence de drontes
à grands coups de pagaie /
triste frasque de marins
en relâche dans un port
sans tavernes ni bordels /
vengeance d’autant gratuite
que la chair de l’oiseau
s’inscrivait interdite
aux nuits déjà frugales
de matelots empêchés
de tirer une bordée…
Lieu quatrième :
… à quelles portes frapper /
quel vocable emprunter
pour la géoprésence
d’une terre sans terroir /
de rivières anonymes /
chutes / vaisseau souterrain
resurgi grand bassin
loin / très loin de quel Gange /
secrète errance de source
soudain parmi les pierres. /
À quel saint se vouer
pour qu’une terre s’appelle
et s’installe souveraine
sans couronne ni diadème /
de quoi forcer le sort
de quelle folie flibuste
que seule la mer gouverne
noyée de solitude. /
Et voilà un naufrage
qui entre dans l’histoire
Lieu cinquième :
… à ne jouer qu’au jeu
d’un tagdir* de mystère
où les jours s’entremêlent
pour un oui pour un non /
n’ajoute rien à dieu
ni au diable / ni à toi
dont le sort déambule
en vagues d’incertitude /
tant tu sembles cloué
au poteau des douleurs /
– pas celui des couleurs
arc-en-ciel de Rimbaud –
mais à la place / une croix
d’ébène de circonstance /
décor tragi-comique
d’un calvaire insulaire. /
L’exil n’est ni question
l’exil n’est ni réponse /
il te faut lire ailleurs
ta fraction de genèse.
Né à Flack, île Maurice, en 1931, Edouard J. Maunick, d'abord instituteur
puis bibliothécaire, a collaboré, pendant de nombreuses années, à l'ORTF. Il a
été conférencier dans le monde entier.
En 1978, il devient rédacteur en chef de Demain l'Afrique. Il a dirigé, à L'Unesco, le service des éditions et des
publications puis a été nommé ambassadeur de l'île Maurice auprès de la
République d'Afrique du Sud. Ami personnel de Léopold Sédar Senghor et de
Nelson Mandela, Maunick est l'auteur d'une œuvre importante en poésie et en
prose, parmi laquelle on peut noter Mascaret ou le Livre de la mer et de la mort (1966), Ensoleillé vif (1976) qui a obtenu le prix Apollinaire, En mémoire du mémorable (1979), Saut dans l'arc-en-ciel (1985). Il est chevalier de la
Légion d'honneur.
|
SOMMAIRE
– No. 4,
avril 2008 |
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|
Pg 3 |
DIRECTION |
|
Catherine Servan-Schreiber, Préface |
Ming Chen |
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|
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Pg 7 |
COORDINATION |
|
Richard Rognet (France), Matin d’automne… |
Yusuf Kadel |
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|
|
|
Pg 8 |
COMITÉ DE LECTURE |
|
James Noël (Haïti), Contre Poème |
(Île Maurice) |
|
|
Gillian Geneviève |
|
Pg 9 |
Alex Jacquin-Ng |
|
Jean Claud Andou (Île
Maurice), Poubelles |
(La Réunion) |
|
|
Catherine Boudet |
|
Pg 10 |
|
|
Cathy Garcia (France), Pour durer |
ILLUSTRATIONS
ORIGINALES |
|
|
David Constantin |
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Pg 11 |
|
|
V. K. Valev (Belgique), Deux Anti-poèmes |
RÉVISION ET
CORRECTIONS |
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|
Michel Ducasse |
|
Pg 12 |
|
|
Daniel Leduc (France), Le Monde
appartient… |
IMPRESSION |
|
|
Cygnature Publications |
|
Pg 13 |
Magic Lantern Complex |
|
Yusuf Kadel (Île Maurice), Entre autres |
Route Royale, Rose-Hill |
|
|
|
|
Pg 15 |
CONTACT |
|
Catherine Boudet (La
Réunion), 10 Haïkons (anti-haïkus) |
Yusuf Kadel |
|
|
|
|
Pg 16 |
|
|
Ile Eniger (France), Oui, aux Mots… |
RÉCEPTION DE TEXTES |
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|
Catherine Boudet |
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Pg 17 |
|
|
Andrianjaka
Rakotomanana ( |
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|
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|
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Pg 20 |
|
|
Umar Timol (Île Maurice), Un Enfant… |
|
|
|
|
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Pg 21 |
|
|
Jean-Marc La Frenière (Québec), Du Sel sur la peau |
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|
Pg 22 |
|
|
Danièle Marche (France), Hors la Pierre… |
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|
Pg 23 |
|
|
Philippe Despeysses
(Portugal), L’Anti-poème… |
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|
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Pg 24 |
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|
Francis Ricard (France), La Poésie m’emmerde |
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Pg 26 |
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|
Joumana Haddad (Liban), Mon Poème |
|
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|
Pg 28 |
|
|
Alain Gnemmi (France), Slogans exotiques |
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Pg 32 |
|
|
Anil Rajendra Gopal (Île Maurice), Vol |
|
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Pg 33 |
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|
Arnaud Delcorte (Belgique), A For… (anti-poème) |
|
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Pg 34 |
|
|
Lionel Baixas (Inde), Le Solipsiste
schizophrénique |
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Pg 35 |
|
|
Muriel Carrupt (France), Les Enfants
d’ailleurs |
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Pg 37 |
|
|
Alex Jacquin-Ng (Île Maurice), Le Projet terreur
(extrait) |
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|
Pg 40 |
|
|
Lisa Zaran ( |
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Pg 41 |
|
|
Lisa Despeysses (Portugal), Bleu Horizon |
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Pg 42 |
|
|
Rattan Gujadhur (Île Maurice), Le Trip |
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|
|
Pg 43 |
|
|
Gillian Geneviève (Île Maurice), Recette de
l’anti-poème |
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|
Pg 44 |
|
|
Hadassa Raparson (Madagascar), Grossesse de père |
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Pg 45 |
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|
Ananda Devi (Île Maurice), Ceci n’est pas un
Poème… |
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Pg 48 |
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|
Michel Ducasse (Île Maurice), En se lovant
(ti-poem) |
|
MORCEAUX
CHOISIS
Richard Rognet (France), Matin d’automne…
Matin d'automne
– le soleil
dans les érables,
la gelée blanche,
les asters
engourdis dans les jardins,
la promesse
d'une journée où tes souvenirs
muselés
laisseront ton présent te prendre
par la main. Une
ancienne connaissance
t'a donné
rendez-vous. Pourquoi ne dis-tu
pas que c'est ce
tendre amour à qui
ta vie fut si
longtemps soumise ? Tu
déclines cette
rencontre, ton présent
la refuse, la
redoute peut-être, car
il est dur de
voir, sur le visage autrefois
tant aimé, les
rides et les taches
qui malmènent le
tien. Matin
d'automne – ton
cœur est
celui des érables
qui parlent
d'asters à la gelée blanche.
Richard Rognet vit dans les Vosges où
il est né en 1942. Depuis 1977, il publie régulièrement, cherchant à faire
entendre les diverses voix souvent opposées qui constituent son univers
poétique. Il a reçu, entre autres, les prix Max Jacob, Théophile Gautier,
Apollinaire et, pour l'ensemble de son œuvre, le Grand Prix de Poésie 2002 de la
Société des Gens de Lettres, ainsi que le prix Alain Bosquet 2005. Membre de
l'Académie Mallarmé, il est traduit en italien, allemand, espagnol, bulgare,
russe, serbo-croate et bengali. Auteur d’une abondante bibliographie, son
dernier recueil, Le
Promeneur et ses Ombres, est publié aux
Éditions Gallimard.
***
Joumana Haddad (Liban), Mon Poème
1
Mon poème n’est pas long, ni cérébral, ni surtout
romantique. Il n’est pas accablé de sentiments, ni de vertus, ni même de
pensées confuses. On n’y parle pas, on n’y commence rien, on n’y embrasse
jamais sur la bouche. Il n’y
a pas de métaphores, ni d’oiseaux perdus, ni de vieux rêves qui s’assoient à
l’ombre. Mon poème n’est pas un poème.
2
Mon poème est un fil de fer. Je suis son funambule, son
otage. Il vibre sous moi et menace de me renverser. Je m’y accroche, je m’y
pends. Il est ma peur et mon évasion. Puis soudain il devient rail, échelle,
ride, chute où je ne cesse de dire adieu à toutes les montagnes qui partent
sans moi.
3
Il fait toujours noir autour de mon poème. La lune brille
de son effacement, la nuit double la nuit. Le paysage est un caillou pointu
sous la plante des pieds, et chaque regard est une blessure. Les ténèbres sont
le lieu et le non-lieu, et il n’y
a pas d’autre rive.
4
Mon poème est une main. La main de l’homme que j’aime.
Flèche, arc et gibier à la fois. Elle me caresse, veut me posséder. Je ne lui
appartiens pas. Elle le sait. Elle me rend à moi et me porte sans m’avoir.
5
Je cherche mon poème et mon poème me cherche. Sept pages
nous séparent, sept puits. Le même feu nous voit, le même métal nous commence.
Tyran, ni patrie ni exil, il est dans chaque vice, dans chaque frisson. Nous
sommes tous les deux surpeuplés d’absences et de passants. « Voici ton
aventure », me dit-il chaque soir. Et je voyage.
6
Mon poème est la couleur bleue. Son seuil est couvert d’algues, son cadenas est rouillé, et sa propre eau lui suffit. Je suis sa
vagabonde, j’erre sur son asphalte liquide et dors dans ses recoins
d’encre. Je suis sa troupe de
nuages, sa mousse, sa peau chaude comme
une volupté qui arrive.
Barque que pétrit une tempête, éclair qui m’emmène vers le visage qui me
ressuscite et me multiplie.
7
Mon poème est un laps de temps. Une attente qui se prolonge
à l’infini. Troublantes minutes qui s’accumulent entre deux débuts. Moment
inattendu qui fait tomber les murs.
8
Je ne suis pas dans mon poème. Je ne suis pas sous ces
ongles qui me posent des questions, dans cette douleur obstinée à chaque ligne,
entre ces cils fermés sur mes cris. Car je suis dans le poème où je ne suis
pas. Et il est en moi.
9
Mon poème est un sexe d’homme tapissé de désir. Pont
tendu entre l’univers et moi. Fruit merveilleux qui vit de mon corps. Œil qui
me donne à boire puis me happe dans son tourbillon. Tunnel pluvieux d’où je ne
voudrais jamais sortir.
10
Mon poème est un chemin. Il marche, marche en moi.
Et je le suis.
Née en 1970 à Beyrouth, Liban, Joumana
Haddad est poète, journaliste et traductrice. Elle est responsable des pages
culturelles du quotidien libanais An Nahar. Elle est par
ailleurs administratrice du Booker arabe. Elle a publié plusieurs recueils de
poèmes. Ses livres ont été traduits et publiés en divers pays. Parlant sept
langues, elle a aussi publié plusieurs ouvrages de traduction, dont une
anthologie de la poésie libanaise moderne en espagnol, parue en Espagne et dans
plusieurs pays d’Amérique latine. Elle a interviewé un grand nombre d'écrivains
internationaux, parmi lesquels Umberto Eco, Paul Auster, Yves Bonnefoy, Peter
Handke, Elfriede Jelinek… Elle a obtenu le
prix du Journalisme arabe en 2006.
|
SOMMAIRE
– No. 5,
octobre 2008 |
|
|
Pg
3 |
DIRECTION |
|
Christophe Cassiau-Haurie, Éditorial
|
Ming Chen |
|
|
|
|
Pg 6 |
COORDINATION |
|
Ernest Pépin (Guadeloupe), Regards de
feuillage |
Yusuf Kadel |
|
|
|
|
Pg 8 |
COMITÉ DE LECTURE |
|
Patrick Joquel ( |
Catherine Boudet (La Réunion) |
|
|
Michel Ducasse (Île Maurice) |
|
Pg 10 |
Alex Jacquin-Ng (Île Maurice) |
|
Christophe Condello
(Québec), Un Pas de plus |
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|
|
ILLUSTRATIONS
ORIGINALES |
|
Pg 11 |
Eric Koo |
|
Ananda Devi (Île Maurice), Dans
un Buisson en forme de haine |
|
|
|
IMPRESSION |
|
Pg 13 |
Cygnature Publications |
|
Michel Ducasse (Île
Maurice), Les Vers sales |
Magic Lantern Complex |
|
|
Route Royale, Rose-Hill |
|
Pg 14 |
|
|
Cathy Garcia (France), À propos de Dieu
un |
CONTACT |
|
|
Yusuf Kadel |
|
Pg 15 |
|
|
Judex Viramalay (Île
Maurice), Rédemption |
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|
RÉCEPTION DE TEXTES |
|
Pg 16
|
Catherine Boudet |
|
Claude Pierre (Haïti), Fable
drolatique |
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|
|
Pg 19 |
|
|
Anjum Hasan (Inde), God is in
the details |
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|
Pg 20 |
|
|
Jean
Claud Andou (Île Maurice), Hé Dieu !
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Pg 21 |
|
|
Arnaud Delcorte (Belgique), Hotel room, Zvenigorod |
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Pg 23
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|
Sedley Richard Assonne (Île Maurice), Bondye |
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Pg 24 |
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|
Daniella Bastien (Île
Maurice), Pou enn morso paradi |
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Pg 25 |
|
|
Alex Jacquin-Ng (Île
Maurice), Goad |
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Pg 26 |
|
|
Ariana Cziffra (Île
Maurice), Elle – Ève? |
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Pg 28 |
|
|
Sénamé Koffi (Togo), [amà]zone |
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Pg 29 |
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|
Jean Awono (Cameroun), Rituel au pied de
l’arbre bleu |
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Pg 31 |
|
|
Rita Malhotra (Inde), Land-sea-land
|
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Pg 33 |
|
|
Mandakranta Sen (Inde), Kali : the dark goddess |
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|
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Pg 35 |
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|
Catherine Boudet (La
Réunion), Le Barattage de la mer de
lait |
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Pg 37 |
|
|
Jeanne Gerval-Arouff (Île
Maurice), Abba! Père! |
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|
|
Pg 38 |
|
|
John Tranter (Australie), Backyard
|
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Pg 39 |
|
|
Zafirr Golamaully (Île Maurice), I am : my pupil |
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Pg 40 |
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|
Vinod Rughoonundun (Île
Maurice), Le Balayeur |
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Pg 43 |
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|
Yusuf Kadel (Île Maurice), En Marge des
messes (extraits) |
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|
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Pg 44 |
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|
Sylvestre Le Bon (Île
Maurice), Le Bêtisier tic-tac ______________________________________________ |
___________________________ |
MORCEAUX
CHOISIS
Ananda Devi (île Maurice), Dans un Buisson en forme de haine
Dans un buisson
en forme de haine
Moïse vit
s’embraser Dieu
De sa robe
inhumaine
Il voulut
l’éteindre
Mais sa barbe
prit feu
Seul dans
l’opiniâtreté
S’écria Moïse
pourpre et incendié
J’habitais un panier
d’osier
Et vous me
prîtes pour un prophète
Donnez-moi de
quoi le prouver !
Furieux de son
suicide raté
Dieu lui jeta à
la tête
Les dix
tablettes de la loi
Mais il ne fit
que lui donner
– ainsi qu’à un
homme sur deux –
une sacrée crise
de foi
et le visage de
Charlton Heston
Over my dead body !
Cria Moïse
brandissant son arme
Puis il
s’endormit en rêvant
Aux charmes des croisades inutiles
Romancière
unanimement reconnue, Ananda Devi est également une poétesse de talent. Le Long Désir, publié en 2003 aux éditions Gallimard, se
situe au carrefour de la prose et de la poésie. « Dans un buisson en forme
de haine » est un inédit qu’elle nous a confié.
***
Ernest Pépin
(Guadeloupe), Regards de feuillage
Regard des semences
intérieures au bord des paupières
Regard des
pluies tissées d’absence
Qui tend le fil
de l’horizon
Regard des
mangroves sur les eaux du métissage
Apprends-nous à
aimer la solitude des îles
Regard qui
récolte le coton des nuages
Regard d’herbe
tendre sur la courbe des femmes
Donne-nous la
vérité des larmes du matin
Regard des
peuples dont la guerre se souvient
Regard des
histoires mortes sous l’écorce des défaites
Qu’un pont de
mémoire rassemble leurs vignes
Et leurs vagues
aux crêtes du sang humain
Regard de vive
vallée où la rivière déplie son rêve
Regard fertile
des peuples du désert
Quand le vent
lève l’ondulation des femmes
Regard d’un
outremonde à la croisée des couleurs
Délivre-nous des
murailles et des digues
Contre les
racines de l’arc-en-ciel
Regard des
antilopes et des gazelles
Où l’amour prend
sa source et sa gorgée de bleu
Où le poème
prélève son huile et le feu de son rhum
Regard des
découvreurs, des prophètes et des fous
Faisant du monde
un seul troupeau
Un seul vaisseau
luisant d’étoiles
Habille les
terres de voiles multicolores
Et de courants
fraternels
Poète de la
vigie, du minaret, de la tour de Babel
Tressant les
langues au fleuve de toute vie
Sache que même
la haine a besoin du regard
Regard du vertige
de l’autre et du graffiti des miroirs
Regard du
mensonge de la sève pure
Regard des
cavaliers tenant la bride de l’éclair
Ouvre la terre
aux rayons de l’amour
Comme un soleil
à partager.
Né à Lamentin (Guadeloupe) en 1950,
Ernest Pépin, après des études de lettres à Bordeaux, enseigne à la Martinique
de 1974 à 1982. Il est à la fois professeur au lycée et Chargé de cours à
l'Université des Antilles et de la Guyane. Durant cette période, il s'investit
pleinement dans la vie artistique et culturelle de la Martinique comme membre
du P.P.M d'Aimé Césaire et producteur d'émissions littéraires. C'est ainsi
qu'il entretient des contacts positifs avec Aimé Césaire, Édouard Glissant, Joseph Zobel, Vincent Placoly, etc. Ernest Pépin est aujourd'hui considéré comme un des
écrivains majeurs des Antilles françaises et de la Caraïbe. De nombreux prix
littéraires ont distingué une œuvre, poétique et romanesque, imprégnée des
valeurs de la négritude et de la créolité.
***
Anjum
Hasan (Inde), God is in the details
On Sunday, a lorry with ‘Agro-Plast Drip Irrigation’ written
on its side brought the goddess Chaudeshwari all the way
from Tiptur. The thunderous drumming made the dogs frantic
and almost gave Mrs Bhatt a heart-attack. But the goddess
was no exaggeration (unlike Mrs Bhatt’s heart-attack) –
the neighbours perform loud yajnas and burst Diwali crackers
simply because they’re realists and God is in the noise.
Mr Rao though is soundless: a couple of years ago
he tore down his front gate and shifted it four feet
to the left because his daughter-in-law had disappeared
with the baby in tow. But she never saw the new gate,
painted silver like a present, and she never got the vibrations
it was meant to eject. God is in gesture is what Mr. Rao tried
saying, though now he wants to fight to have the baby back.
Joel James’ mother says – Joel you must give twenty-five
percent of your salary to God. Joel hates the God channel,
has a turtle named Turtle, wears a nylon suit in which he puffs
around the hotel grounds to show you the tree in whose
weird embrace of roots and branches there’s something
all the gardeners see. Joel knows God’s in keeping
Mum happy, but he cannot, from whatever angle
he looks at it, find that Ganesh profile in the banyan tree.
And when I’m sitting in the rickshaw, dry-mouthed with panic,
searching for the hospital while it pours outside, I unlearn
in one desperate minute the lesson Greene tried teaching
in End of the Affair: God is in
the absolutes, ask for everything
or nothing, and never offer trade-offs to the great unseen.
Anjum Hasan est née en 1972. Diplômée en philosophie de la North-Eastern Hill
University de Shillong, elle habite à Bangalore (Karnataka) où elle est
responsable de la communication à la India Foundation for the Arts, une ONG qui
soutient le monde de l’art. Elle a publié dans plusieurs
anthologies dont Reasons for Belonging : Fourteen
Contemporary Indian Poets (Penguin,
2002) et Language for a New
Century : Contemporary Poetry from the Middle East, Asia, & Beyond (WW Norton, 2008). Elle est l’auteur d’un roman, Lunatic in my Head (Penguin-Zubaan, 2007) et d’un recueil de poèmes, Street on the
Hill (Sahitya Akademi, 2006).
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SOMMAIRE
– No. 6,
avril 2009 |
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Pg
3 |
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Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, Préface |
DIRECTION |
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Ming Chen |
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Pg 7 |
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Gabriel Okoundji (RDC), Au Matin de la
parole |
COORDINATION |
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Yusuf Kadel |
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Pg 10 |
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|
Han Dong (Chine), In White-Tiled Brightness |
COMITÉ DE LECTURE |
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|
Catherine Boudet (La Réunion) |
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Pg 13 |
Michel Ducasse (Île Maurice) |
|
Valérie Fontalirant
(France), Complainte urbaine |
Alex Jacquin-Ng (Île Maurice) |
|
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Pg 16 |
ILLUSTRATIONS
ORIGINALES |
|
Jean Claud Andou (Île Maurice),
Aurore,
grisaille et blues |
Gabrielle Wiehe |
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|
Pg 18 |
IMPRESSION |
|
Sénamé Koffi (Togo), Hors[je], extrait
de « [Je]sus » |
Cygnature Publications |
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|
Magic Lantern Complex |
|
Pg 20 |
Route Royale, Rose-Hill |
|
Toussaint Kafarhire Murhula
(RDC),
Agony |
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|
CONTACT |
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Pg 22 |
Yusuf Kadel |
|
Pierre Le Pillouër (France), Vie de |
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Pg 24 |
RÉCEPTION DE TEXTES |
|
Daniel Aranjo (France), Et une Bouteille ou deux, pas même vides… |
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Pg 27 |
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|
Arnaud Delcorte (Belgique), Aux Autres… |
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Pg 29 |
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Muriel Carrupt ( |
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Pg 30 |
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|
Kenzy Dib (Algérie), Nous voyageons… |
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Pg 31
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Alain Gordon-Gentil (Île
Maurice), L’Âme glauque |
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Pg 32 |
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|
Jean-Marc Thévenin (France), Vie de m… |
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Pg 33 |
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|
Umar Timol (Île Maurice), Sac d’os |
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Pg 34 |
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|
Catherine Boudet (La
Réunion), Une Petite Vie de mots |
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Pg 35 |
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|
Michel Ducasse (Île Maurice), Droit de cité… |
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Pg 37 |
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|
Sylvestre Le Bon (Île
Maurice), À l’Ordre du jour |
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Pg 38 |
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|
Gillian Geneviève (Île Maurice), Legs paternel |
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Pg 40 |
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Zaffir Golamaully (Île
Maurice), Effet-mère |
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Pg 41 |
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Catherine Andrieu (France), Il fait beau… |
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Pg 42 |
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Cathy Garcia (France), Je suis une
Merde |
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Pg 43 |
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Jean Joseph Sony (Haïti), Almanach posthume |
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Pg 45 |
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Alex Jacquin-Ng (Île
Maurice), Roland boit le Tanin… |
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Pg 46 |
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Éric Brogniet (Belgique), Nudité !
Pauvreté !... |
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Pg 48 |
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|
Daniella Bastien (Île
Maurice), Zis rev dan lizye |
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Pg 49 |
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Richard Beaugendre (Île
Maurice), Bliye mwa |
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Pg 50 |
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|
Yusuf Kadel (Île Maurice), Sans Titre |
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Pg 51 |
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Hery Mahavanona ( |
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Pg 54 |
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Tahir Hussen Pirbhay (Île
Maurice), La-noze |
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Pg 55 |
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Josaphat-Robert large (Haïti), Yon Lavi k ap degrengole |
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Pg 56 |
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Dominique Casimir (La
Réunion), Soleil la i fouette |
|
MORCEAUX
CHOISIS
Gabriel Okoundji
(RDC), Au Matin de la parole
Elle lui dit
:
Ce flamant qui
pose une seule patte sur le lac sait que toute racine n'a qu'un tronc.
Il lui dit :
Ce flamant
possède le cœur de l'équilibre, mais il œuvre sans se l'attribuer.
Elle lui dit
:
Cela lui
vient de sa parfaite harmonie : qui connaît l'harmonie méconnaît l'arrogance.
Il lui dit :
Qu'est-ce
donc l'harmonie ? Où est sa demeure ?
Elle lui dit
:
L'harmonie
est la source qui se révèle à la racine de l'être ; elle ne se découvre dans
aucun mot de la langue ; les initiés le savent.
Il lui dit :
Nul ne peut s'abreuver
dans la marmite de l'initiation : seule suffit la vapeur qui mouille la tête de
l'initié.
Elle lui dit
:
La trace
minuscule de cette vapeur contient l'harmonie.
Il lui dit :
Ce qui
s'élève comme la vapeur vers les sommets peut perdre l'empreinte de ses
racines.
Elle lui dit :
Peu importe l'étendue des sommets : si la racine est
profonde et fermement fécondée, l'accomplissement se réalisera.
Elle lui dit :
Celui qui observe tout ce qui lui arrive s'appelle :
Mamonomé.
Eèh da !
La terre est mère de toute chose
; cependant, à chaque chose sa source.
Eèh da !
Qui n'ignore pas le chemin de la
source saura laver son visage.
Eèh da !
L'eau nettoie le corps de
l'Homme, la parole éclaire son chemin.
Eèh da !
À celui qui ne dissimule pas ses
empreintes, beaucoup apparaît.
Eèh da !
Il lui dit :
Le nom est l'autre visage de
l'être : il crée l'Homme, le révèle et détient ses secrets.
Qui osera l'objecter ?
Quand le nom convient à celui qui
le porte, il entrouvre le chemin de toutes les âmes.
Qui osera l'objecter ?
Que s'oublie le nom : le vide en
soi et autour de soi se réalise.
Qui osera l'objecter ?
Tout chemin ici-bas commence avec
la dénomination; qui désire vivre ne peut s'en affranchir.
Elle lui dit :
- J'entends la plainte du singe
qui retourne les branches depuis la forêt Bouyou.
- Parle, Ampili ! Que dit ce
singe ?
- Il dit qu'il ne manque pas
d'hommes pour le tuer.
- Eh bien, que personne ne s'y
oppose, il ne manquera pas d'hommes pour le manger.
- Par les Dieux ! Par les Ancêtres
! Le singe affirme qu'il perd son sang et son âme !
- Hélas, à cela se ramène la vie
de tous les jours : la mort n'existe pas, l’âme du singe non plus.
Ainsi lui répondit-il.
Elle lui dit :
Le silence de la montagne Amaya provient
du cœur de toutes les montagnes.
Il lui dit :
Qui atteint le silence a atteint
la parole : le monde est tout entier parole.
Elle lui dit :
À chaque silence sa parole : qui
trouve le père reconnaît la fille.
Il lui dit :
La terre est grande et nombreuses
sont les montagnes !
Elle lui dit :
La terre est grande au pied d'un
seul arbre pour qui connaît l'humilité.
Gabriel Mwènè Okoundji est né au Congo. Il est poète, psychologue clinicien
titulaire et chargé d'enseignements à l'université. Ses dernières publications
: Prière aux Ancêtres (Fédérop), prix Poésyvelynes 2008 ; Souffle
de l'horizon Tégué (poèmes audio), prix «
Coup de Cœur 2008 » de l'Académie Charles Cros ; Vent fou me frappe (Fédérop) ; L'Âme blessée d'un éléphant
noir (William Blake & Co.).
***
Michel Ducasse (île Maurice), Droit de cité…
Il vit dans un
pays où l’on triche impunément, où l’on ment comme on reste pire
La caste des
puissants joue la carte de la fidélité aux non-dits qui les rassurent
Inventant des
mots bidon qu’elle accroche à l’arc-en-ciel d’un pluriel désaccordé
Se goinfrant de
palabres et de paroles creuses qu’elle ânonne sans vergogne
Il vit dans une
cité que des communicants obscènes ont rebaptisée résidence
Comme si on pouvait
changer son quotidien crasseux par leur mot plus classieux
Il regarde
autour de lui et se demande pourquoi le ridicule n’envoie pas ces cons en enfer
Il ne cesse de
penser à son frère overdosé et sa cousine qui racole à l’école de la vie
Il scrute sa rue
vide de poubelles et qu’on rafistole avant chaque scrutin
Pour trois croix
d’une vie de politicien véreux combien de seringues de la mort
Dans les
terrains vagues où les jeunes ne shootent pas dans un ballon de foot ?
Pour de vagues
promesses combien de processions jusqu’au cimetière du coin ?
Il lit les
journaux qui ne cessent de consacrer à sa cité les pages des faits divers
Une bagarre qui
finit mal Un jeune qui se suicide Un dealer arrêté par la police
La routine,
quoi, la routine… Lui, ça le déroute qu’on s’arrête à ces clichés
Comme si on
avait choisi de tagger la fatalité sur les murs de la bonne conscience
Il se souvient
de sa mère morte de fatigue et qui lui serinait le même refrain
Si to pa aprann, to pou res dan sité. Il a appris ses leçons et vit toujours dans la cité
Il revoit son
père mort de chagrin et qui lui criait dessus lorsqu’il était ivre de fatigue
To enn fénéan é to pa pou sanzé. Il a bossé dur mais n’a pas de résidence
secondaire…
Il vit dans ce pays
de faussaires où l’on ment comme on respire
Les faux airs de
tolérance le font rire ou vomir – ça dépend des jours des journaux
On lui dit
souvent que loin des clans et des castes tu crèves en clandestin
On lui dit
toujours que son nom n’est pas inscrit au registre des vainqueurs
Il survit dans
un pays où on lui interdit d’avoir droit de cité
Dans le regard
de ses mômes, il lit une révolte dure Si dure à interdire…
Michel Ducasse est né à l’île Maurice en 1962 et a passé toute
son enfance dans le village de Goodlands. Depuis Alphabet, publié en 2001 (sélection,
prix Radio France du Livre de l’océan Indien), jusqu’à son quatrième recueil, Calindromes, sorti en mars 2008, il offre en partage une poésie de
saveur tendre et de révolte qu’il décline en deux langues – français et créole
mauricien. Il a reçu le prix de Poésie de l’Alliance française de Lyon en 2003.
|
SOMMAIRE
– No. 7,
octobre 2009 |
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Pg 3 |
DIRECTION |
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Christophe Cassiau-Haurie, Éditorial |
Ming Chen |
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Pg 5 |
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Carte blanche… à
Kenzy Dib, L’Aigle sur la lune |
COORDINATION |
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Yusuf Kadel |
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Pg 6 |
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Hommage à… Mahmoud Darwich, par T. Bekri,
Épopée du thym de Palestine… |
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COMITÉ DE LECTURE |
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Pg 8 |
Christophe Cassiau-Haurie |
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Saint-John Kauss, Sentinelles |
Michel Ducasse |
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Alex Jacquin-Ng |
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Pg 10 |
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|
Fred Johnston, Sous les Étoiles
de la maladie |
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ILLUSTRATIONS
ORIGINALES |
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Pg 11 |
Alex Jacquin-Ng |
|
Michel Ducasse, Les Mots que tu
aimais |
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Pg 13 |
IMPRESSION |
|
Laurent Fels, Arcendrile |
Cygnature publications |
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Magic Lantern Complex |
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Pg 15 |
Route Royale, Rose-Hill |
|
Catherine Andrieu, Les Yeux verts de
Monsieur X |
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Pg 18 |
CONTACT |
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Alex Jacquin-Ng, Sans Titre |
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Pg 19 |
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Pierre Le Pillouër, S’épier sous Terre |
RÉCEPTION DE TEXTES |
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Pg 21 |
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Dominique Gaucher, Sans Titre |
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Pg 22 |
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José Le Moigne, Montfaucon |
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Pg 23 |
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Teddy Iafare-Gangama, Avan |
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Pg 25 |
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Muriel Carrupt, Extrait de
« Dernier Fil » |
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Pg 26 |
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Yusuf Kadel, Sans Titre |
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Pg 29 |
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|
Arnaud Delcorte, Mes Funérailles |
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Pg 31 |
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Jalel El Gharbi, Les Grappes
nocturnes |
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Pg 32 |
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|
Umar Timol, Sans Titre |
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Pg 35 |
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|
Fednel Alexandre, Dix-neuf mai
quatre-vingt-quinze |
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Pg 36 |
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|
Gérard Larnac, La Nuit émonde |
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Pg 37 |
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|
Dev Virahsawmy, Lavi apre lamor |
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Pg 38 |
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Nathalie Philippe, Salomé Groove |
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Pg 41 |
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Patricia Laranco, Sans Titre |
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Pg 42 |
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Catherine C. Laurent, Un Soir de corps
brûlé |
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Pg 43 |
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|
Tahir Hussen Pirbhay, Zarden zanfan |
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Pg 44 |
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Sylvestre Le Bon, L’Ombre |
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Pg 45 |
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|
Catherine Boudet, De ce qu’il reste |
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Pg 47 |
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Robert D’Argent, Ce Soir il fera nuit |
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Pg 48 |
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Jean-François Cocteau, Une Larme |
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MORCEAU
CHOISI
Tahar Bekri (Tunisie), Épopée du thym de
Palestine…
J’embaumais collines et plaines
Nourri de l’éclat de la lumière
Et tenais compagnie aux pas des errants
Dans le sacre de la terre
Tous ces dômes clochers et temples
Offrandes pour mille prières
Cette pluie soudaine pour mêler
Mes fragrances à l’endurance des pierres
Toujours aux aguets des fissures béantes
Les roches retenant mes chutes
Au crépuscule des siècles qui se couchent
Dans la fosse de l’Histoire
Je t’aimais rumeur de la mer si près
Qui consolais mes frémissements
Alliés aux flûtes bercées par les oliviers solaires
Ils sont venus de nuit avec leurs chars
Reptiles aux chenilles aiguisées raser mes brins
Piliers du songe bâti comme une rivière
Et je vous revois enfants brûlés au
phosphore
Les cendres noircies par les nuages blanchis
De sang et de lâche poussière
Sous les ciels blessés par le plomb durci
Les hôpitaux saignés par cent obus
Les écoles comme des cimetières
Et je n’oublie la course du vent
Pour éteindre vos torches sans génie
Comment prétendre que le fusil se cache
Dans la farine les fusées dans la cuisine
Quand les lits sont éventrés sur les corps
Endormis les seuils souillés par l’infamie
Comment ne pas vous voir chauves-souris
Dans la cécité de la nuit
Bottes
conquérantes qui marchez sur mes étés
Lavés de citronniers séculaires
Comment ne pas vous reconnaître corbeaux
Dans les drones sans cerveaux
Et l’hiver couvert par les pleurs des
sirènes
Les maisons comme des tombes sans sépultures
Parmi les cris sombres parmi les décombres
Je consolais les étoiles réveillées en sursaut
Affolées par les traînées de vos poudres
Mes feuilles tendres martyres de vos incendiaires
Je vous le dis le thym c’est pour parfumer
Le pain à l’huile d’olive pétri de mes feux
Non pour allumer les brasiers
Ni le romarin compagnon de mes cyprès
Ni l’eau détournée de sa source
Ne pardonneront à votre mémoire ses trous
Je vous le dis le thym c’est pour les
chemins
Augustes et fiers non pour les vautours
Le thym c’est pour le repos des oiseaux
Libérés de leur peur et de leur détresse
Non pour affamer les arbres et les nids
Non pour punir les mères et leurs berceaux
Je vous défie
hyènes et vous casques
Le thym même cerné par le Mur
Percera la mer le ciel et la terre
Tant d’armées pour une herbe
Ne pourront empêcher mes arômes
D’être dédiés aux humains à bras ouverts
Né en 1951 à Gabès (Tunisie), Tahar Bekri
écrit en français et en arabe. Maître de conférences à l'Université de Paris X,
il a publié une quinzaine d'ouvrages (poésie, essais, livres d'art). Saluée par
la critique, sa poésie est traduite dans plusieurs langues (anglais, russe,
italien, espagnol, turc...). Si la Musique doit mourir, sorti à Paris en 2006, est un de ses
derniers recueils.
|
SOMMAIRE – No. 8,
avril 2010 |
|
|
Pg 3 |
DIRECTION |
|
Magali Nirina Marson, Préface |
Ming Chen |
|
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|
Pg 7 |
COORDINATION |
|
Dev Virahsawmy, Froder konferans |
Yusuf Kadel |
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|
Jean-Louis Boully |
|
Pg 8 |
|
|
Cathy Garcia, Cartons cartons
cartons |
COMITÉ DE LECTURE |
|
|
Christophe Cassiau-Haurie |
|
Pg 11 |
Michel Ducasse |
|
Nashreen Bundhun, Poème de quatre
sous |
Alex Jacquin-Ng |
|
|
Umar Timol |
|
Pg 13 |
|
|
Denis Heudré, Départements |
ILLUSTRATIONS
ORIGINALES |
|
|
Delphine Leila Roux |
|
Pg 14 |
|
|
Arnaud Delcorte, Histoire belge |
IMPRESSION |
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|
Cygnature publications |
|
Pg 16 |
Magic Lantern Complex |
|
Nicolas Grenier, Départ |
Route Royale, Rose-Hill |
|
|
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|
Pg 17 |
CONTACT |
|
Catherine Boudet, Kaf na 7 po |
|
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|
|
Pg 18 |
RÉCEPTION DE TEXTES |
|
Soeuf Elbadawi, Kula Kabiha
Masama |
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|
Pg 22 |
|
|
Eduardo Galhos, Le Lac aux nénuphars |
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|
Pg 24 |
|
|
Anil Rajendra Gopal, Les mo dir twa |
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Pg 25 |
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|
Jean-Bernard Papi, Burqa |
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Pg 27 |
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|
Francine Minguez, Trois Poèmes |
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Pg 28 |
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|
Daniel Dubé, La Fin du monde |
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Pg 30 |
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|
Patrick Joquel, Sans titre |
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Pg 31 |
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|
Giulio-Enrico Pisani, Maurice et
Pernette |
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Pg 33 |
|
|
Tahir Hussen Pirbhay, Mari sovaz muvman |
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Pg 34 |
|
|
Shawkat Toorawa, A limerick
pair on a central asian adventure |
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Pg 35 |
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|
Éric Brogniet, Sans titre |
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Pg 36 |
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|
Vinod Rughoonundun, Tamarinades |
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Pg 37 |
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|
Alex Jacquin-Ng, L’Amour… et
patati ! et patata ! |
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Pg 38 |
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|
Fred Johnston, La Fille Roumaine |
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Pg 40 |
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Yusuf Kadel, Sans titre |
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Pg 42 |
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Michel Ducasse, Rigolez tôt ! |
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Pg 44 |
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|
Jean-Michel Marche, Sans titre |
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Pg 45 |
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|
Jean Claud Andou, Conversation avec
mon cœur |
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Pg 47 |
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|
Patricia Laranco, Le Pire et le
meilleur |
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Pg 48 |
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Umar Timol, Épitaphe |
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MORCEAUX
CHOISIS
Soeuf Elbadawi (Comores), Kula Kabiha Masama
celui qui n’a point
applaudi
par soir d’amertume
n’avalera point. ce
bol de rêves endormi
et
cette tonne de riz livrée
par mauvais temps
ne pourra rien contre
la courbe
d’une échine d’esclave
kula kabiha masama
katsola matsatsa
masadza mele masadza
murmure difforme de l’enfance.
que tous
reprennent en chœur et en rythme
alors que le bonhomme et sa cour
nous tiennent en laisse
avec des rêves défaits
et des rires gras. en travers de gorge
notables.
nous sommes
longtemps soumis. nous
nous agitons telle une meute de chiens
dans la peur
de voir glisser le dernier quart de viande
sous
la toge verte
du plus habité de nos
imams.
et nous acclamions.
serviles
et nous reprenions.
dociles
et nous ânonnions.
habiles
le. la. ka. tso. la
ma tsa tsa
ma-sa-dza me-le ma-sa-dza
na mtsuz’ankuhu !
l’enfance se
mit alors à glousser. tête sur le sein d’une mère à l’œil gauche qui pianote
parfum trouble d’une femme. à qui
échappe des bouts d’espérance
en ce pays de lune
kula kabiha. disions-nous
katsola matsatsa. masadza mele masadza
et alors comme
ce spectateur passif
d’une complainte de deuil
passée au badinage. et à
l’ironie
depuis un matin de
juillet dix neuf cent
nous célébrions la geste
du soldat
sans kandzu ni sagaie.
parti tel un héros de paille
au cimetière des bons vivants. par une nuit sans
lune****
sourires en pagaille
la
bave au visage.
les miens disent que
ce qui fonde le rire
nous surprend dans le tragique
de la vie.
simple sentence
d’enterrement
hapvo rilakinio no
tseha. bo trengwe
un temps viendra. j’en
suis sûr
où l’on pourra rire à
gorge déployée
yuyu et clap de mains
sous la lave confite
nous irons crier
[promis]
contre ceux qui ne
savent pas
ou qui ne pensent pas
uka kula
kabiha masama
katsola matsatsa. masadza mele masadza
na mtsuzi wankuhu
le tout. repris
en rythme comme au premier quart de lune
de l’enfance égarée en ces
terres.
Soeuf Elbadawi est Comorien. Il dirige la compagnie
de théâtre O Mcezo* à Moroni, écrit pour la revue Africultures à Paris, après
avoir collaboré à Radio France Internationale et
enseigné à l’Université des Comores. Il est l’auteur de Moroni Blues / une rêverie à
quatre, un texte de théâtre paru
aux éditions Bilk & Soul. Il a également publié Un Poème pour ma mère / La Rose entre les dents aux éditions Komedit.
***
Vinod Rughoonundun (île Maurice), Tamarinades
il pleut de rire en ce pays bougainvillées
il pleut tellement de rire
que la mer
tout en faisant grise mine
se brosse les dents sur les rochers
si j’avais su que nous voici en mois jaune
jaune comme jaunisse
jaune comme mus zon
qui tournent autour
ou jaune
comme macaroni trop cuit
si j’avais su…
mais la mer sur les rochers
se brosse les dents
et dérape sur le sable jaune
elle doit être morte de rire
la mer, ivre de rire
pour danser comme une folle
se cabosser se décabosser
sans pouvoir se tenir droite
se bidonner ainsi sur le jaune
à se casser les reins
et répandre sa mauvaise haleine
sur le trémolo de ma peau
voyons voir amis
qui pratiquez le zen du rire jaune
de la sémantique
avec ses tournures et envols de moustiques
de moustiques tiques tiques
dame élise
dansez-vous le chikungunya
ou la dengue
Vinod Rughoonundun se fait connaître du grand public grâce à Mémoire d’étoile de mer, publié en 1993 à la
Maison des mécènes. Suivent deux autres fresques poétiques, La Saison des
mots et Chair de toi, qui le situeront parmi les puissantes voix
poétiques de sa génération. Daïnes et autres chroniques de la mort le
révèle également nouvelliste.
Point barre : l’équipe
rédactionnelle


Michel Ducasse Alex Jacquin-Ng
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Yusuf Kadel
Umar Timol
yhkadel@yahoo.com umartimol@gmail.com
Point barre
Revue créée en octobre 2006 par
Ming Chen, Yusuf Kadel, Christophe Cassiau-Haurie, Jean-André Viala, Umar
Timol, Alex Jacquin-Ng et Gillian Geneviève,
avec le soutien
de l’Ambassade de France et de l’Institut français de Maurice.
