Inde Sacrée

Makarand PARANJAPE

Urdhvamulo’vakrsakh eso’svtthah sanatanah
Tadev sukram tad brahm tatevamrutamuchyate
Tasmillokah sritah sarve tadu natyeti kaschan
Eatad vai tat.

Ceci est l’éternel arbre Ashvattha (1) dont les racines sont au-dessus et dont les branches (s’étendent) au-dessous. Cela est véritablement le pur, cela est Brahman, et cela est aussi appelé immortel. En cela demeurent tous les mondes, et nul ne peut le transcender. En vérité c’est Cela.

(Kathopanishad 6.1) 1

Le voyage

Je me trouvais un jour dans un train qui allait de Delhi à Hyderabad. Voyageant dans le même compartiment que moi, il y avait un saint homme, un sadhu, avec un compagnon. Quand, au début du voyage, il pénétra dans le compartiment, j’eus comme le sentiment qu’il allait s’asseoir près de moi. Mon intuition était juste. Petit à petit, alors que le train se dirigeait vers sa destination, nous en vînmes à nous connaître de mieux en mieux.

Je ne fus pas surpris que, pour la majeure partie, le Swamiji loua l’Inde et sa “ glorieuse culture ”. Franchement, je trouvais cette ‘louange de soi’ un peu difficile à avaler. Je pensais aux nombreux problèmes qui nous harcelaient, à la fois en tant que nation et en tant que peuple. “ Swamiji, comment pouvez-vous penser si hautement de l’Inde quand il y a tant de pauvreté, de maladie et de sous-développement tout autour de nous ?”

Il me contre-questionna :

- Si c’est la seule vérité de l’Inde, comment se fait-il que des gens de pays plus riches viennent ici pour trouver le sens de la vie ?
- Mais, répondis-je, seulement peu d’entre eux le font. La majorité est tout à fait heureuse là où elle est.
- Regardez, le monde entier se tourne vers l’Inde, ou devra le faire tôt ou tard. Voyez combien d’étrangers viennent ici chaque année rechercher la Vérité. Ils sont misérables ici, en dépit de leur immense richesse. Dites-moi, si leur système était parfait, pourquoi continueraient-ils à venir en Inde, sans penser à la pauvreté, au chaos, au manque de facilités, etc. ? Dites-moi, pourquoi cette attirance ? Evidemment, ils n’ont pas les réponses. Nous avons quelque chose qu’ils n’ont pas.
- Mais, Swamiji, protestai-je, tant d’indiens, en fait quelques-uns des Indiens les mieux éduqués et les mieux qualifiés, vont aussi à l’étranger chaque année. Comment l’expliquez-vous ? A l’évidence, nous n’avons pas toutes les réponses, n’est-ce pas ?

Le Swami me regarda avec ce qui apparut comme un nouvel intérêt.

- C’est facile à expliquer, répartit-il. Voyez, quand nous allons tous vers le haut - il montrait les cieux - nous prenons conscience de la manière dont nous avons gaspillé nos vies en poursuivant des choses inutiles. Nous sommes plein de regrets pour nos mauvaises actions, pour toutes les opportunités que nous avons manquées. Dans ce monde, nous réalisons soudain quel est le but de la vie. Alors, quand nous tenons une autre chance, voyez-vous, nous voulons faire çà de manière toute différente. En plus de cela, dans la salle d’attente où est attribué le lieu de votre prochaine naissance, il y a une si grande clameur pour l’Inde. Tout le monde veut naître en Inde. Ils savent que cela rendra leur sadhana facile. L’Inde est la terre du Dharma. Ici, la recherche de Dieu est la manière de vivre. Aussi est-il facile ici d’être spirituel. Ailleurs, il y a plus de distractions et les gens ont un cadre mental différent. C’est pourquoi tout le monde veut naître en Inde... ”
- Peut-être est-ce pour cela, Swamiji, que notre population augmente tant ”, remarquai-je de manière plutôt irrévérencieuse.

Le Swami, étant une personne assez moderne, n’en prit pas ombrage mais rit facilement.

- Bon, c’est pour cela que nous sommes un peu surpeuplés... Mais, jeune homme, l’histoire ne se termine pas là. Aussitôt nés dans ce monde, les gens oublient toutes leurs pieuses intentions et pieuses résolutions. Ils oublient qui ils sont et pourquoi ils sont venus ici. Ils se font piéger par les plaisirs des sens et le matérialisme. Et, dit-il en me regardant spécialement, ils essaient tous de se précipiter aux U.S.A., ou en Angleterre, en Allemagne, au Moyen-Orient, à Singapour, en Australie, ou là où vous avez, coûte que coûte, à vous enrichir, à gagner de l’argent, à vivre la bonne vie. ”

Nous nous mîmes tous à rire. Cette nuit-là, je réfléchissais sur tout ce que Swamiji avait dit. Je réalisai soudain que je ne connaissais personne qui eût quitté l’Inde pour poursuivre le Dharma ou trouver la libération spirituelle. Tous ceux qui étaient allés à l’étranger ne l’avaient fait que pour améliorer leur standard de vie, pour faire de l’argent. Aucun n’avait quitté l’Inde pour suivre la Vérité, pour trouver Dieu ou pour rechercher sa moksha(2) . Les raisons de quitter l’Inde étaient largement matérielles et non spirituelles.

C’était autre chose que, pour un nombre croissant d’entre nous, gagner de l’argent était en soi atteindre moksha. C’était le but cardinal de la vie. Ainsi, nous vivions dans une période de changement où un conflit de valeurs laissait beaucoup de gens confus et démoralisés. Il était pourtant clair que la plupart des gens qui se rendaient à l’étranger pour chercher de plus vertes pâtures n’avaient aucune illusion sur leurs intentions : leurs motifs étaient économiques, purement et simplement. Quoiqu’il en soit, ces mêmes personnes étaient déterminées à ne pas perdre leur culture et leurs traditions au-delà des mers.

Je compris donc que, pour ceux dont le but de la vie est l’avancement spirituel avant toute autre chose, l’Inde était naturellement le meilleur endroit sur la terre. Pourquoi iraient-ils quelque part ailleurs s’ils avaient eu assez de chance pour naître ici et s’ils avaient, en plus, la bonne fortune d’avoir une vie matérielle assez aisée par ailleurs ? Que pouvaient demander de plus de tels gens ? Pour elles une naissance indienne était la plus grande des bénédictions. Vivre dans l’Inde spirituelle était comme vivre au centre de l’Univers, ce centre immobile et immuable à partir duquel tout est projeté à l’extérieur en des formes et des couleurs séduisantes qui constituent le cosmos du nom et de la forme.

L’Inde est là où le cœur se trouve, le cœur qui est le siège de la conscience, de la réalité ultime et du fondement de l’être, d’où nous venons tous et que nous recherchons tous, quoiqu’indirectement.

 

Choisir l’Inde

L’idée la plus importante que je retirai de ma chance d’avoir rencontré le Swami était que de naître en Inde n’était pas suffisant. Bien que ce soit en soi une grande bénédiction du point de vue spirituel, cela n’est pas suffisant. Vous devez aller au-delà du fait de la naissance, vous devez choisir l’Inde.

Mais pour choisir l’Inde, vous devez d’abord connaître l’Inde. Est-ce facile d’acquérir cette connaissance ? Oui et non : c’est facile pour ce qui est autour de nous et en nous, mais difficile car cela requiert un véritable désir de le découvrir. Ce dernier nécessite de la bonne volonté, de la patience et de la persistance, qualités rarement répandues pour ce qui n’est pas matériel. Après une profonde recherche à l’intérieur de sa culture, nous réalisons que l’Inde est beaucoup plus qu’un territoire physique. Elle représente une vue du monde, une philosophie, une manière de vivre. C’est pour cette dernière que j’aime l’Inde.

Quelle perspective l’Inde représente-t-elle ? Pour le comprendre, il serait opportun de revenir aux Vedas, les écritures les plus anciennes et les plus révérées de l’Inde. Comme l’observe Sri Aurobindo : “ Si nous voulons comprendre l’esprit essentiel de la civilisation indienne, nous devons retourner à sa première période formatrice, à l’époque reculée du Veda et des Upanishads, à son héroïque temps-semence créateur. ” (Les Fondations de la Culture Indienne, 110).

Les quatre Vedas : Rig, Sama, Yajur et Atharva, sont très très anciens. Il y a eu d’innombrables débats sur l’âge précis de ces textes, mais nous savons aujourd’hui qu’ils remontent à environ 3.000 ans avant Jésus-Christ. Cela fait qu’ils sont vieux de 5.000 ans !(3) . Mais une majorité d’Indiens n’est pas réellement concernée par leur ancienneté. Nous croyons que ces textes remontent à des temps immémoriaux et qu’en réalité ils n’ont pas été écrits par des êtres humains. Ils ont plutôt été révélés aux esprits purifiés de nos anciens Rishis ou voyants. Ils sont ainsi considérés comme à la fois éternels et apaurushiya ou impersonnels. Mis à part les buddhistes et les jaïns, les Vedas sont acceptés par toutes les écoles de l’Hindouisme comme autorité spirituelle ultime. Selon beaucoup de chercheurs érudits, ce à quoi le Buddha et Mahavira se sont opposés n’était pas l’esprit, mais la lettre des Vedas, spécialement ces parties ritualistes qui ont perdu leur signification originelle avec le temps. Comme le dit Swami Prabhuvananda : “ L’enseignement de Buddha ne contredit pas l’esprit des Vedas mais est en totale harmonie avec lui; et la même chose est vraie de l’enseignement de Mahavira, le fondateur du Jaïnisme ”. (L’Héritage Spirituel de l’Inde, 18).

 

Nous pouvons étendre cette approche à l’enseignement des gurus Sikhs, aux nombreux mystiques, sages et saints de l’Inde médiévale, et aux maîtres spirituels modernes comme Sri Ramakrishna et Ramana Maharshi.

Mais que sont les Vedas ? En gros, ils sont une collection de textes très compliqués et très divers. Ils consistent en quatre sections : le Samhita, le Brahmana, les Aranyakas et les Upanishads. Les Samhitas sont des collections de mantras ou d’hymnes, que l’on adresse habituellement à des déités spécifiques comme Mithra, Varuna, Indra, Agni, etc. Les Brahmanas sont relatifs à des activités plus ‘mondaines’ comme les rites sacrificiels, les devoirs, les codes de conduite. Les Aranyakas ou ‘livres de la forêt’ sont aussi remplis d’indications concernant les rites, les cérémonies et les rituels. Ils ajoutent aux Brahmanas et les corrigent, allant au-delà de ces derniers en ce qui concerne les significations internes de telles observances. Enfin, les Upanishads, qui signifient ‘s’asseoir à côté’, parlent de la connaissance spirituelle ou de la vérité sur l’Ultime Réalité.

Bien que les Vedas soient ainsi d’anciennes anthologies, hautement diversifiées et complexes, le mot ‘Veda’ lui-même signifie ‘connaissance’ ou gnose. Comme l'explique Swami Prabhavananda :

“ Le terme Vedas, utilisé par les orthodoxes, n’indique pas seulement un large corps de textes composé en des temps indéfiniment reculés, et qui sont passés de générations en générations jusqu’à nos jours, mais dans un autre sens il n’indique rien de moins que la Vérité Divine elle-même, la Vérité inexprimable dont les textes védiques ne sont par nécessité qu’une pâle réflexion. Vus sous ce second aspect, les Vedas sont infinis et éternels. ” (L’Héritage Spirituel de l’Inde, 25).

C’est pourquoi, au sens subtil et ésotérique, les Vedas sont sans commencement ni fin. Le mot qui les désigne est sruti, ce qui est entendu ou appréhendé directement. En ce sens, les Veda ne peuvent en aucune manière être restreints à l’ensemble des textes auxquels ils se réfèrent. La Sruti ou Révélation Divine est un courant perpétuel. Elle est valable pour tous les peuples à toutes les époques. A quelque moment que choisisse la Divinité pour Se manifester directement dans la vie et l’expérience humaines, Ses paroles deviennent le Veda. Comme dit Swami Prabhuvananda : «Une vérité révélée est une expérience directe, et en tant que telle elle doit être de la même catégorie que les Vedas ” (Religion et Philosophie védiques, 8).

C’est pourquoi les Vedas résistent à toute ‘saisie’ de signification. Ce sont en fait peut-être les seules écritures sacrées dans le monde qui affirment encore et encore que la Vérité est plus grande que les Vedas eux-mêmes. Comme le dit Swami Vivekananda : “ Il n’y a que les Vedas qui déclarent que même l’étude des Vedas est secondaire. L’étude réelle est celle par laquelle nous réalisons l’immuable. ” (Cité dans “ Vedic Religion and Philosophy ”, 20).

Je souhaiterais choisir les quatre grandes Mahavakyas ou Grandes Paroles pour illustrer la grande Vérité supportée par l’Inde. Je choisis ces quatre affirmations parce que je crois que toute l’histoire ultérieure de nos efforts les confirme plutôt qu’elle ne les rejette. Ces Mahavakyas sont Tat Tvam Asi or Tu es Cela (Chandogya xi-xv); Aham Brahmasmi or Je suis Brahman (Brhadaranyaka, I.iv. 10); Prajnanam Brahma or La Pure Conscience est Brahman (Aitreya III.i.3); and Ayam Atma Brahma ou Cet Atman est Brahman (Brhadaranyaka II.5)(4)

Ces grandes phrases affirment l’unité du Soi et de Dieu, ou de l’Atman et de Brahman, ou du jiva et de Shiva. Il s’ensuit que le but de la vie est d’atteindre cette réalisation, non seulement intellectuellement, mais comme un fait de conscience. La vie humaine est faite pour atteindre la réalisation de soi. C’est l’Inde qui crie ce message au travers de ses nombreuses philosophies et traditions. Elle nous enseigne que nous sommes en réalité divins : Aham Brahmasmi. En même temps elle nous dit aussi : “ Tat tvam Asi ” : Tu es Cela.. Nous seulement nous sommes divins, mais il n’y a rien en dehors de nous dans l’univers entier. Plus loin, que la pure Conscience est Brahman ou Prajnanam Brahma. De ce point de vue il n’y a pas de “ je ” ou de “ tu ”, mais tout est pure conscience, Brahman. Il pénètre tout, est omnipotent. Il n’y a pas d’espace pour la séparation ou la dualité. L’individualité elle-même ne peut être vraie en fin de compte, mais elle apparaît seulement être vraie. Les quatre Mahavakyas affirment encore Ayam Atma Brahma or Ce Soi est Brahman. En d’autres termes, aussi loin que nous soyons conscients, nous participons au Divin et sommes noyés en Lui. Aucune séparation n’est possible. Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous touchons, tout ce que nous goûtons, tout ce que nous percevons avec nos sens et avec notre intellect est complètement en relation avec nous, est une partie de notre être propre, de notre propre conscience. Aussi, nous ne sommes pas des étrangers en ce monde, nés au hasard, destinés à souffrir jusqu’à la mort, perdus dans des labyrinthes de malchance. Au lieu de cela, nous sommes une part et une parcelle de ce monde, nous lui appartenons et il nous appartient. L’Inde nous enseigne que le but de notre vie est de parvenir à une coexistence harmonieuse entre nous-mêmes, la société et la nature, parce qu’en fin de compte tout est relié et partage la même base d’être.

Choisir l’Inde, librement et joyeusement, c’est ce que je voudrais le plus pour tous les jeunes hommes et jeunes femmes qui lisent ce livre. Choisir l’Inde, en ce sens, est plus important que d’être né ici. C’est une chose d’hériter de quelque chose, et c’en est une autre de réclamer cet héritage du fait de l’expérience. Choisir l’Inde ne signifie pas que nous devions rester confinés à l’intérieur de ses frontières géopolitiques. Cela signifie plutôt de vivre par ces valeurs et ces principes où que nous soyons. Choisir l’Inde signifie choisir une vue particulière du monde.

La Quête de l’Inde

Dans son dernier livre, “ La Signification de l’Inde ”, Raja Rao, le grand romancier indien de langue anglaise, dit : “ L’Inde n’est pas un pays, (desa), c’est une perspective (darsana)» (17)

Le mot darsana est important car c’est le mot indien pour Philosophie ; il signifie : voir, expérience, vision, perspective, aperçu, et conception. Et quelle darsana l’Inde incarne-t-elle ? C’est l’Absolu, la conscience non-duelle, que l’Inde représente. C’est pourquoi, même s’il n’y avait pas d’Inde au sens physique, matériel, l’Inde existerait toujours en tant qu’idée. C’est en ce sens que l’Inde est unique. Comme le dit Raja Rao : “ L’Inde n’a pas d’ennemis. Elle n’a que des adversaires ”  (53), et elle “ a le pouvoir de transformer la défaite en victoire ” (55). Ainsi, si je devais résumer la quête de l’Inde en une phrase, je dirais que c’est la quête de l’Absolu, de Moksha, du Nirvana, de Mukti, de la Réalité Ultime, de Dieu, de Siva, du Parabrahman, du Kaivalya, d’Allah, de Om, ou équivalent selon la tradition que l’on suit.

L’univers entier, sensible et non sensible, dans les voies infiniment riches et diverses qui sont les siennes, recherche aussi l’Absolu. Cela, je pense, est ce que le Buddha voulait dire quand il disait que l’univers entier était en feu. Pour citer encore Raja Rao : “ Il ne peut y avoir de monde sans dualité, pourtant il ne peut y avoir aucune paix dans la dualité. ” (85). La dualité est le malheur primordial. C’est pourquoi tout ce qui existe expérimente cette dukkha, qui est l’essence même de la dualité. La dualité, la deux-ité, implique une séparation de la source. Tout ce qui a une individualité est ainsi séparé, borné à l’ego, vibhakt, et recherche la transcendance de soi - dans la dissolution ou dans l’union - (6) comme moyen de regagner son entièreté perdue.

Mais, si tout le monde et toute chose recherche la même Chose que ce que l’Inde recherche, qu’est-ce qui rend l’Inde différente ? Je pense que ce qui nous rend différents, même uniques, est que l’Inde n’a pas seulement recherché, mais qu’elle a trouvé l’Absolu.

C’est pourquoi l’Inde est l’Arya Bhumi1 de jadis, le Jagat Guru2 , ce qui indique l’idéal le plus élevé auquel l’esprit humain puisse aspirer. Il y a une croyance buddhiste prédominante selon laquelle si le monde doit être sauvé de la destruction, l’inspiration pour une transformation radicale en conscience doit venir de l’Inde3 .

Ce n’est alors pas un hasard si ce fut vers l’Inde que se tourna le Dalaï Lama lorsque la lampe du Dhamma se trouva en danger d’être éteinte par l’invasion chinoise. En vérité, même les religions de rives étrangères ont trouvé ici le sol le plus approprié et le plus hospitalier pour leur épanouissement spirituel. D’où la présence en Inde du symbole de la véritable charité et de la véritable piété chrétiennes, Mère Teresa. L’Inde est la maison naturelle de tout Dharma, qu’il soit hindu, buddhiste, jaïn, parsi, chrétien, musulman, sikh ou bahai.

Lorsque l’Islam défia l’Inde à partir du 11è siècle, l’Inde répondit en indianisant l’Islam et en produisant les merveilleuses traditions spirituelles des Sufis. Elle répondit aussi en changeant l’Hindouisme, révélant l’un après l’autre de grands Bhaktas sur toute la longueur et toute la largeur du pays. Elle produisit Jnaneshwar, Allama Prabhu, Akka Mahadevi, Lal Ded, Narsi Mehta, Namdev, Tukaram, Tulsi, Kabir, Mira, Dadu, Raidas, Shakaradev, et beaucoup plus d’hommes et de femmes pieux, qui donnèrent un coup de fouet au Dharma. A partir des 12ème et 13ème siècles, des marées de Bhakti balayèrent le pays l’une après l’autre, parvenant même jusqu’aux temps modernes, jusqu’à Sri Ramakrishna lui-même. Enfin, là où l’Islam fut le plus oppressif et le plus intolérant, elle a produit une nouvelle religion, le Sikhisme, qui combinait des éléments des deux courants opposés.

Lorsque la modernité occidentale défia l’Inde, elle répondit encore une fois en affirmant la primauté du Dharma. Lors des 150 années écoulées, quelle galaxie de héros, de sages, de saints, et de savants avons-nous montrés au monde ! Rammohun Roy, Sri Ramakrishna, Swami Vivekananda, Sai Baba de Shirdi, Dayananda Saraswati, Rabindranath Tagore, Mahatma Gandhi, Ramana Maharshi, Sri Aurobindo, Swami Ramdas, Atmananda Guru, J. Krishnamurti, Anandamayi Ma, et, directement jusqu’à notre époque moderne, Pandurang Shastri Athavale, Satya Sai Baba, Yogi Ramsuratkumar, etc.. Je n’en ai énuméré que quelques-uns; actuellement le nombre d’hommes et de femmes réalisés sont légion en Inde. Chaque état, chaque district, chaque village en a un ou deux.

Toutes ces grandes âmes sont nées en Inde pour donner un coup de fouet au Dharma. Qu’est-ce que le Dharma ? Le Dharma est ce qui soutient, supporte, guide, nourrit, nous enseigne comment vivre - ce qui, selon l’Inde, est la clé à la fois du salut personnel et de l’amélioration sociale. L’Inde représente ce Dharma, qui est sanatana ou éternel. C’est de ce profond puits du bien que l’Inde tire sa force en tant que culture et en tant que nation. Le Dharma est ainsi le principe d’ordre et de signification de nos vies, à la fois individuelles et collectives. Quoiqu’il y ait des raisons d’être inquiets, voire alarmés en ces temps troublés, je pense que l’esprit de l’Inde ne peut être aisément vaincu. Les semences du Dharma sont trop profondément intégrées dans sa psyché, sous la forme à la fois de sruti et de smriti, constamment renouvelées et pollenisées. Tôt ou tard elles porteront de nouveaux fruits sur de nouvelles branches.

L’Inde est la tapobhumi4 des rishis, mahatmas, bhaktas, pirs, fakirs, sannyasis et yogis. Leurs sacrifices et leurs réalisations ne seront pas vains. Quoiqu’il nous arrive en tant qu’entité politique ou économique, la vision et les idéaux représentés par l’Inde ne seront jamais perdus.

L’Inde est-elle réellement telle que je l’ai représentée ? Est-elle réellement un lieu sacré, béni depuis des temps immémoriaux ? Ou est-elle au mieux une fantaisie poétique ou au pire une fuite des sinistres réalités terrestres ? Lorsque, pour l’Inde, je revendique de la sorte, même quelques uns de mes proches amis se plaignent que je dépolitise les réalités contemporaines et que j’encourage une mentalité de fuite.

Je voudrais réfuter cette accusation en affirmant que la notion d’une Inde sacrée ne nie pas la réalité quotidienne de notre sinistre lutte pour survivre en tant que nation moderne. Ce serait à mon avis une grave erreur de voir l’Inde autrement, ou entièrement sacrée ou entièrement profane. En outre, procéder à une telle dichotomie de soi est étranger à ma culture et à ses traditions. Ici sacré et profane ne sont pas deux pôles opposés, mais s’écoulent l’un dans l’autre d’une manière qui les rend inséparables. C’est pourquoi croire dans le caractère sacré de l’Inde n’est pas fermer les yeux à ses sinistres réalités matérielles. C’est plutôt acquérir une perspective correcte à partir de laquelle on peut comprendre et transformer ces réalités.

La tension que j’ai suggérée entre l’Inde-idée et l’Inde-réalité est présente dans le titre même de cet essai. Que qualifie l’adjectif ‘sacré’ ? A quoi nous référons-nous lorsque nous disons “ Inde Sacrée ” ? Disons nous qu’une partie ou une portion de l’Inde est sacrée et que c’est à elle que nous nous référons ? Ou l’être entier est-il considéré comme sacré ? Je ne souhaite pas résoudre cette question immédiatement parce que j’aime plutôt l’ambiguïté. Ma tentative sera de comprendre d’abord la partie sacrée et de voir ensuite ce qui reste d’autre.

Quelle est alors la partie de l’Inde qui est sacrée ? Et pourquoi en est-il ainsi ? Si nous regardons la signification du mot lui-même, nous verrons qu’il renvoie au latin sacer, qui veut dire ‘saint’. Sacer vient de la même racine qui a donné sancire, duquel nous avons obtenu le mot “ consacrer ”. ‘Consacrer’ nous donne des mots tels que saint, sanctuaire, sacrement, etc. Des mots apparentés importants comme “ sacrifice ”, mot composé qui signifie ‘rendre saint’ et “ sacerdotal ” à partir du mot latin pour ‘prêtre’.

Ce que j’essaie de suggérer c’est que les choses deviennent saintes ou sacrées parce que nous les consacrons. Nous les dotons du sens du sacré. C’est ainsi que nous avons développé une géographie sacrée détaillée pour ce pays. Tout ce qui concerne l’Inde est sacré : ses fleuves, ses montagnes, ses nombreux lieux de pèlerinage. Le subcontinent entier est garni de ces centres de sainteté et de divinité.

Une telle consécration s’est produite depuis des temps immémoriaux, répétée, augmentée, accrue par chaque génération. Que l’Inde soit sacrée ou non en elle-même, elle a toujours été considérée comme telle par une majorité de ses habitants. En fin de compte, le caractère sacré de l’Inde n’est pas seulement sujet à raison, mais une telle croyance implique foi et expérience.

 

Vande Mataram

«Matrudevo bhava; pitrudevo bhava; acharyadevo bhava; atithidevo bhava ” - “ Traitez votre mère comme Dieu, traitez votre père comme Dieu, traitez votre guru comme Dieu, traitez votre invité comme Dieu ” dit l’Upanishad (Taittiriya I.11). Notez que dans leur ordre d’apparition dans l’injonction, la mère précède le père. Plus haut dans la même Upanishad, la priorité de la mère sur le père est clairement établie : «Mata purvarupam; pitottrrupam; praja sandhih; prajanangam sandhanam ” - “ La mère est la forme première, le père est la forme postérieure, la descendance est la jonction et la procréation le moyen de la jonction. ” (I.3). Des milliers d’années plus tard, nous tendons toujours à vénérer la mère, pas seulement notre propre mère, mais la terre-mère et mère Inde. D’où Vande Mataram.

Par un jour de chaleur de l’année bengali 1176 (correspondant à l’année 1772), Mohendra Singha et sa femme Kalyani quittent leur demeure ancestrale pour marcher sur la grande route qui mène à Calcutta. Bien que Mohendra Singha soit un riche propriétaire, lui et sa famille meurent de faim. Une famine fait rage au Bengale. Partout hommes, femmes, enfants et bétail meurent de faim, les villageois appauvris ont recours au banditisme. Pourtant les collecteurs d’impôts du gouvernement sont implacables. A l’évidence, l’autorité britannique a réduit l’Inde à la mendicité.

C’est à ce moment apocalyptique que commence la fameuse nouvelle de Bankim Chandra Chattopadhyaya Anandmath (1882).

Mohendra, à la recherche de nourriture, est séparé de sa femme. Tous deux finissent par être sauvés par un groupe de sannyasis appelé ‘les Enfants’. Lorsque Mohendra est emmené dans leur cachette au sein des forêts profondes, Bhavananda, son guide, éclate en chanson :

Mère, je m’incline devant toi !
Riche de tes courants qui se hâtent
Brillante des lueurs de tes vergers,
Fraîche de tes vents de délice,
De tes sombres champs ondulants, Mère de puissance
Mère libre !

Etonné, Mohendra souhaite savoir qui est cette mère. Bhavananda répond en chantant un autre vers :

Gloire des rêves de clair de lune
Au-dessus de tes branches et de tes courants altiers ;
Vêtue de tes arbres en floraison,
Mère, dispensatrice de bien-être,
Riant faiblement et doucement !
Mère, je baise tes pieds.
Toi qui parles faiblement et doucement !
Mère devant toi je
m’incline.

Mohendra dit que ce qui vient d’être décrit n’est pas une mère mais le pays lui-même. Bhavananda répond : «Nous ne reconnaissons pas d’autre Mère. Mère et Matrie5 est plus que le Ciel lui-même. ” Mohendra demande d’entendre la chanson entière. (337-338).

Plus tard, le maître d’Anandamath, abbaye de béatitude, Satyananda, emmène Mohendra dans une pièce en hauteur. On lui montre la statue de Jagaddhatri, la protectrice du monde, “ merveilleuse, parfaite, dotée de tous les ornements. ” C’est la déesse qui est assise sur les genoux de Vishnu, “ plus belle que Lakshmi et que Sarasvati, plus splendide d’opulence et de suzeraineté. ” C’est l’image de la Mère telle qu’elle était. En contraste, Satyananda montre une autre statue à Mohendra, “ enveloppée d’obscurité, pleine de noir et de ténèbres ”. C’est la statue de Kali, “ dévêtue de tout, et donc nue. ” Satyananda explique : “ Le pays entier est aujourd’hui un cimetière, aussi la Mère porte-t-elle un collier de crânes. Elle piétine son propre Dieu. Hélas, ma Mère ! ” Finalement, Satyananda montre à Mohendra “ une statue magnifiquement sculptée d’une Déesse à dix bras faite d’or, riant et brillante dans la lumière du premier matin. ” Satyananda explique que “ C’est la Mère comme elle sera. ... A sa droite Lakshmi en tant que Prospérité, à sa gauche la Parole, dispensatrice de savoir et de science, Kartikeya est avec elle qui représente Sa Force, et Ganesh le Succès. ” (344-355)

Ce que Bankim fait là est d’identifier Mère Inde à Narayani elle-même, la compagne et l’énergie de Vishnu6 , celui qui préserve le monde. Une telle déification du pays, comme nous le savons, devait inspirer des millions d’Indiens pendant notre lutte pour la liberté. Vande Mataram, l’hymne, fut banni, comme le fut Anandmath, la nouvelle dans laquelle il était apparu. Pourtant, le culte de Mère Inde ou Bharat Mata, une fois institué, devait demeurer. Au travers du spectre politique hindou, sans tenir compte des différences idéologiques, l’idée du caractère sacré de la Matrie fut largement reconnu. Déjà, la légende du pays en tant que Déesse, quoique créditée du génie extraordinaire de Bankim, est en vérité basée sur des mythes et des légendes bien plus anciens.

Considérons l’histoire de Sati. Pourquoi se sacrifia-t-elle pour arrêter son père ? Le sacrifice de Daksha (Daksha yagna) doit être compris, même superficiellement. Le Daksha yagna était accompli pour gagner la maîtrise sur tous les trois mondes7 et faire de Daksha le suzerain des dieux et des hommes. Cette élévation de l’ego jusqu’à la divinité a toujours attiré le châtiment dans la mythologie indienne. Les histoires d’Hiranyakashypu ou de Ravana témoignent de cette règle de manière éloquente. Ceux qui croient que le corps est le Soi et qui désirent uniquement vivre pour la jouissance des sens sont considérés comme des Asuras. Daksha espérait ainsi s’élever au-dessus de tous les autres par ce grand yagna. Il avait invité tous les autres dieux et déités mais avait délibérément fait affront à Siva. Dans un certain sens, le yagna avait pour but de ruiner Shiva, de le vaincre une fois pour toutes, même de le tuer. Parce que Siva représente la suprématie de la Pure Conscience sur la matière, sa présence même, qui est auspicieuse, ironiquement telle, considérant combien il semble laid et effrayant, indique le suprême détachement et l’indifférence envers ce monde. Errant revêtu de peau et d’écorce, le corps recouvert de cendres, non peigné et débraillé, avec des serpents venimeux autour du cou, Siva était l’antithèse même du gentleman bourgeois que Daksha se considérait être. Ainsi Daksha et Siva représentent deux principes opposés : le plaisir des sens contre le contrôle des sens, le consumérisme contre la subsistance, la matière contre l’esprit, la jouissance contre le détachement, le pouvoir contre la vérité, l’ego contre le Soi. La réussite du yagna de Daksha aurait signifié le triomphe d’une certaine idéologie, la victoire de l’obscurité sur la lumière, du mal sur le bien, du mensonge sur la vérité. Pour sauver son époux, pour sauver la vérité, pour sauver la renonciation, pour sauver tout ce qui était auspicieux, Sati, qui signifie ‘la véridique’, sauta dans le feu et mit ainsi fin aux plans diaboliques de son père. Siva, furieux de la mort horrible de son épouse bien-aimée, crée un monstre, Virabhadra, qui, avec ses ganas, dévaste Daksha et son monde.

Mais le sacrifice de Sati et la déconfiture de Daksha ne sont que la première partie de l’histoire. Maintenant inconsolable de la mort de son épouse, Siva commence à errer dans le monde en portant son cadavre sur le dos. Les dieux sont alarmés. Ils envoient Vishnu pour stopper cette macabre affliction qui plonge la totalité de la création dans l’obscurité et les ténèbres. Vishnu, suivant Siva, commence à démembrer le corps de Sati, partie par partie. Où que tombe une partie, cela devient un lieu de pèlerinage, un Shaktipitham. Il y a 51 pithams de la sorte, dispersés sur tout le subcontinent. Ces châsses peuvent être trouvées en des lieux éloignés comme le Ladhak (Sriparvat dédié à Sri Sundari), le Kashmir (Amarnath dédié à Mahamaya), le Nepal (Uchhait dédié à Uma), le Punjab (Jalandhar dédié à Tripuramalani), le Gujarat (Prabhas dédié à Chandrabhaga), le Tamil Nadu (Kannyakumari dédié à Sharvani), l’Assam (Kamakhya dédié à Kamakhya), Shillong (Jayantia dédié à Jayanti), le Tibet (Manasa dédié à Dakshayani), Karachi (Hingula dédié à Bhairavi), le Bangladesh (Sugandha dédié à Sunanda), etc.

Lorsque le dévot visite tous ces lieux, que ce soit physiquement ou mentalement, il se souvient de la Déesse8 . Mais en faisant cela, ce qui est aussi constitué est l’image de Mère Inde, la déesse que Bankim consacra. Ainsi nos mythes et nos croyances aident à former la géographie sacrée de notre pays. Que les possessions politiques de l’Inde s’accordent ou non parfaitement avec cette géographie sacrée, elles l’invoquent, qu’on le veuille ou non. Le sacré et le profane sont ainsi ‘cartographiés’ l’un sur l’autre.

L’Inde puranique est remplie de tels groupes pan-indiens de lieux sacrés. Les quatre demeures sacrées de Vishnu ou les char dhams sont ainsi situés au Nord (Badrinath), à l’Est (Puri), au Sud (Rameshwaram), et à l’Ouest (Dwarka). De la même manière, les cinq Kashi sont distribuées au Nord et au Sud; les sept villes ou puri sacrées qui accordent le salut sont disséminées en Uttar Pradesh, au Bihar, au Madhaya Pradesh, au Gujarat, au Maharashtra, en Andhra Pradesh, et au Tamil Nadu. Pareillement, on trouve les lieux sacrés buddhistes, jaïns, musulmans et chrétiens dans tout le pays. Le circuit Chistiya Sufi par exemple, vous emmènerait du Penjab à Gulbarga et comprendrait Kalihan, Delhi, Nagore, Ajmer, et Hyderabad. Un circuit différent vous emmènerait de l’Ouest à l’Est, du Pakistan au Bangladesh, en passant par les grandes plaines du nord et de l’Inde centrale. Un pèlerinage sikh n’inclurait pas seulement des temples au Penjab est et ouest, mais ceux de Delhi, Patna, et Nanded au Maharashtra. Les milliers de temples, mosquées, gurdwaras, églises, dargas et tirthas dispersés sur toute la longueur et toute la largeur de l’Inde aident ainsi à fabriquer son corps spirituel, donnant au caractère sacré de l’Inde une texture, un modèle, une cohérence et une unité.

Polysémie Divine

Il y a pas mal d’années, alors que je terminais un exposé pour mon Doctorat en Philosophie sur “ Le Mysticisme dans la poésie anglaise indienne ”, mon professeur, le feu Professeur Girdhari Lal Tikku, m’enseigna une leçon importante sur la nature de l’expérience spirituelle. J’avais fini d’écrire tous mes chapitres, seule restait la conclusion. “ Monsieur, y a-t-il quelque chose que j’ai omis ? Y a-t-il quelque chose qui doive être spécialement mis en relief ? Je pourrais le mettre dans la conclusion ”, dis-je au Professeur Tikku. Il avait bien entendu regardé mon écrit attentivement, mais il marqua un temps avant de répondre. Il dit enfin : “ Vous devez mettre en relief la multiplicité, la pluralité de l’expérience mystique. Vous pouvez conclure que nul ne peut y mettre un terme ou affirmer qu’un seul chemin est le bon. ”

Je pris à cœur ce conseil de valeur. En vérité, lorsque j’examinais attentivement la diversité des images et des idées de la poésie mystique que j’étudiais, je trouvai que “ le dernier mot ne peut jamais être dit sur le sujet ” (214) :

“ On ne peut mettre aucune limitation à l’expression mystique. La diversité même de la vie y résonne.. Le mysticisme, à la différence de la théologie, est démocratique, se prêtant à diverses approches et voies d’expression. Aucune interprétation unique ne peut y être imposée. Le mysticisme n’est pas logo-centrique ; il n’est pas rigide ou monolithique. Aucune autorité unique n’y tyrannise. Le mystique nous dit constamment d’expérimenter la Réalité pour nous-mêmes parce que la Vérité ne peut être reçue de seconde main mais doit être réalisée par chacun pour lui-même ou elle-même. ” (221)

Des années plus tard, alors que j’écrivais “ Décolonisation et Développement : Hind Svaraj révisé ”, je tentais d’appliquer cela à la vérité de l’Inde :  “ Pour moi, l’Inde offre une culture de possibilités plurielles, mais aussi une culture d’une certaine force ” (69) et “ il n’y a pas de vérité unique à propos de l’Inde. Il y a plusieurs vérités concurrentes. ” (70) Pourtant, comme j’ai essayé de le montrer au travers de cet essai, ces vérités ont une orientation générale, une direction vers laquelle elles pointent, et cette direction est spirituelle.

L’idée de pluralité de vérité est aussi vieille que les Vedas. Par exemple : “ Ils le nomment Indra, Mitra, Varuna, Agni, et il est l’oiseau céleste qui vole. Les sages parlent de ce qui est Un de beaucoup de manières, ils l’appellent Agni, Yama, Matarisvan» (Rg. I.164.46)

Cette pluralité, cette ouverture, cet affranchissement de la peur caractérise l’histoire entière de la pensée indienne. L’hymne fameux de la Création, le Nasadiya du Rg Veda illustre cela magnifiquement :

“ D’où cette création est apparue - peut-être s’est-elle formée elle-même, ou peut-être pas - celui qui la regarde du plus haut des cieux, lui seul sait - ou peut-être ne sait-il pas. ” (Rg Veda 10.121)

Cet hymne, qui nous a laissés perplexes et nous a défiés pendant des milliers d’années, est, selon O’Flaherty, “ destiné à intriguer et à défier, à soulever des questions sans réponse, à empiler des paradoxes. ” (25). Mais, sûrement, soulever des questions sans réponses a un but plus profond, plus significatif. Une telle question nous entraîne vers un royaume qui transcende notre compréhension et notre mental limités, pointant vers des vérités au-delà de notre compétence normale, que nous ne pouvons qu’entrevoir de temps en temps. Ce qui est plus important, c’est qu’elles suggèrent que jusqu’à ce que notre compréhension soit parfaite, nous devons continuer de rechercher, de nous aventurer, et ce qui est plus, de tolérer, d’apprécier, et d’accepter des opinions différentes des nôtres.

Il me semble que c’est l’Inde qui a résolu le problème de l’Un-Multiple de manière plus créative et avec plus de succès que toute autre civilisation. Ailleurs, un Dieu monothéiste a évincé la pluralité païenne du panthéisme; mais, lorsque le Dieu fait taire les dieux, les anges, les saints, et d’autres intercesseurs y viennent en foule. Il y eut un sort plus triste cependant pour les déesses et le matriarcat primitifs qui furent chassés de la Kaaba. Lorsque la pierre sacrée fut nettoyée du polythéisme et du matriarcat, bien que quelque chose fut gagné du fait de la clarté et de la pureté, beaucoup fut sûrement aussi perdu. En Inde, bien que les déesses soient incorporées dans le panthéon patriarcal en tant qu’épouses des dieux, elles ne perdent pas totalement leur indépendance. Dans l’iconographie populaire, les déesses les plus populaires, Lakshmi, Sarasvati, et Durga sont représentées sans leurs époux. Et qui plus est, les Shaktas1 accordent encore la primauté à l’Eternel Féminin comme créatrice de l’univers. En conséquence, toute femme est regardée comme une incarnation de cette énergie primordiale. Pour nous en Inde, la maternité de Dieu est aussi acceptable que la paternité de Dieu.

Un-Multiple, Soi-Dieu, Mâle-Femelle, tous sont en définitive des versions du même problème. C’est le problème de la dualité contre la non-dualité. Diverses écoles de pensée ont tenté de résoudre ce problème, chacun à sa propre manière. Toutes ces approches et définitions sont valables, aucune version ne surpassant toutes les autres. En Inde nous n’avons aucune difficulté à comprendre que la Vérité a plusieurs niveaux ; ce qui est vrai à un niveau peut ne pas l’être à un autre. La Réalité Ultime peut être non duelle, mais elle est perçue comme duelle. C’est pourquoi elle est à la fois duelle et non-duelle, d’une autre perspective elle n’est ni duelle ni non-duelle. La première approche conduit à l’idée de purnata ou plénitude dans le Vedanta, la seconde à sunyata ou vide dans le Buddhisme. A. L. Basham dans “ La Merveille que fut l’Inde ” appelle cela le “ double standard de la vérité. ”  Basham avance que le “ Brahman de Shankara n’était pas réellement différent du “ Vide ” ou Nirvana du Buddhisme Mahayana, fait bien reconnu par les opposants de Shankara qui l’appelaient un crypto-bouddhiste. ” (328).2 Tout en appréciant les vues de Basham, j’objecterai pourtant sur l’utilisation de la phrase «double standard,» qui, comme nous le savons tous, a de véritables connotations négatives en langue anglaise. Le fait est que les Indiens n’ont pas de doubles standards pour la Vérité, mais de multiples standards. Ces standards multiples produisent un paysage spirituel riche et varié, avec de nombreuses voies et de nombreuses options.

J’ai insisté vigoureusement sur la pluralité parce que sans elle toute quête du sacré devient bornée, dogmatique, sectaire et en fin de compte vouée à l’échec. L’autorité en matière spirituelle peut être suicidaire, détruisant à la fois le Guru et le disciple. La fossilisation, l’hypostasation et l’ossification de la vérité mènent à une violence et à une bigoterie inouïes. C’est dans la nature des religions et des églises organisées de faire taire la libre pensée et la libre exploration, sinon leur contrôle sur leur troupeau est affaibli. C’est pourquoi, pour que la science moderne puisse s’élever, l’hégémonie de l’Eglise doit être brisée. C’est une grande tragédie historique que la spiritualité dans les traditions judéo-chrétiennes ait toujours été soumise aux dogmes. Le Siècle des Lumières a libéré l’Europe de l’étranglement de la superstition et de la croyance aveugle, mais a imposé à la place la tyrannie de la raison profane. En détruisant la prédominance de la religion, la force du sacré fut aussi perdue. Le monde qui en a résulté fut, spirituellement, une tristesse, bien plus appauvrie, d’où l’Occident cherche encore et toujours un chemin de sortie.
Ce n’est pas une surprise que la peur terrible du sacré persiste dans le mental de la modernité. Le sacré est immédiatement perçu ou comme l’irrationnel, aspirant le fidèle dans un vortex de chaos atavique et épouvantable, ou comme le dogmatique, l’intolérance, le rigide et l’oppressif. Ses attirances sont puissantes, mais ses dangers sont terribles. C’est pourquoi l’esprit moderne se dérobe devant le sacré, tout à fait incapable de manière congénitale d’en apprécier la grâce, la beauté et la diversité. Aussi ne suis-je pas surpris que les gens reculent lorsque je dis que je suis une personne religieuse ou que je considère l’Inde comme un pays religieux.. Cela est immédiatement traduit dans le sens que je suis un hindou intégriste et que je veux que l’Inde devienne un pays hindou. Pour moi, rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Seul un esprit véritablement religieux est capable de parer aux conflits mortels qui nous empestent, seul un esprit vraiment religieux est capable d’offrir une réponse salutaire et holistique à la haine et à la peur que produit l’intolérance religieuse.

Ironiquement, le sécularisme moderne est souvent lui-même aussi intolérant que l’intégrisme religieux. Il est incapable d’aborder, encore moins de résoudre, les problèmes de notre temps. En imposant l’hégémonie incontestée de l’état religieux, la foi des gens est étouffée. Cela aussi, comme on l’a vu dans l’ancienne Union Soviétique, ne mène qu’à une angoisse et à un mécontentement énormes. Pourquoi devrions-nous nous haïr au point de nous faire vivre cela ? Pourquoi devrions-nous désirer ardemment la sécurité au point de nous rendre esclaves d’une idéologie ou d’une croyance ? Seul un peuple profondément craintif, plein de la conscience de son état de pécheur, voudrait ainsi se torturer. Intégrisme religieux et intégrisme laïc se reflètent l’un l’autre. Tous deux sont fascistes et totalitaires. Un libéralisme véritable s’étend dans les deux domaines, niant toute dichotomie entre eux.

Ainsi l’Inde Sacrée est-elle un territoire largement ouvert rempli d’espace pour le profane, et même pour l’irréligieux. C’est un espace pluriel, plein de possibilités et de potentialités. D’un tel espace ont émergé sans arrêt de nouvelles notions du spirituel. Un exemple important est celui de J. Krishnamurti. Niant le besoin de Gurus ou d’autorité spirituelle, niant la primauté des traditions mais affirmant l’immédiateté de la conscience, Krishnamurti a tenté de donner une nouvelle signification au sens religieux. Tout ce que vous avez à faire est de regarder, avait-il l’habitude de dire. Et pour regarder vous n’avez besoin d’aucun intermédiaire. Vous devez le faire vous-même.
“ On doit nier la Gita, la Bible, le guru, tout. On doit nier totalement toutes les constructions que la pensée a mises ensemble, effacer et dire : “ Je ne sais pas, je ne sais rien. ” On doit dire : “ Je ne dirai rien, je ne sais rien. ” “ Je ne répéterai pas une chose que quelqu’un d’autre a dite. ” Alors vous commencez. (Tradition and Revolution 64)3

Pour reformuler cette position, seule la sruti ou la révélation directe est importante, la smriti ou autorité est un obstacle. Néanmoins, la vie ordinaire a besoin des deux, tout comme nous avons besoin de la perception directe et de la mémoire pour survivre sur le plan du monde. Ce qui est requis n’est pas tant un rejet de la smriti que son renouvellement et son réalignement constant. Ce n’est que lorsque la smriti est soumise à la sruti que nous pouvons avoir une société en bonne santé. Du fait que la smriti est faite par l’homme, elle ne peut quelquefois être renouvelée qu’en étant brisée et déconstruite. A cette fin, tous les modernistes et iconoclastes, y compris Krishnamurti, ont un rôle important à jouer. Mais dans le processus, ils offrent encore une autre version de la smriti, une autorité anti-autoritaire, si vous voulez. Le courant perpétuel de la tradition est ainsi renouvelé par ceux qui l’affirment aussi bien que par ceux qui le nient.

Je voudrais terminer cette partie avec les sages paroles de Sri Ramakrishna, la source du réveil spirituel de l’Inde. Il insistait constamment sur le fait qu’il y a plusieurs voies qui mènent au Divin :

“ Les différentes croyances ne sont que différents chemins pour atteindre l’unique Dieu. Multiples sont les voies qui mènent au temple de Mère Kali à Kalighat à Calcutta. De la même manière multiples sont les voies que prennent les hommes vers la maison du Seigneur. Chaque religion n’est qu’une de ces voies. ”

Ou:

“ Vous pouvez monter sur le toit d’une maison au moyen d’une échelle, d’un bambou, d’un escalier ou d’une corde, de même aussi, diverses sont les voies pour approcher Dieu, et chaque religion du monde montre une des voies. ”

Et encore :

“ Tout homme devrait suivre sa propre religion. Un chrétien devrait suivre le christianisme, un mahométan l’islam. Pour l’hindu, la voie ancienne, la voie des Rishis Aryens, est la meilleure. ”4 (Sayings of Sri Ramakrishna 132-135) 13

Manifestement, c’est ce qui fut prêché encore et encore par Mahatma Gandhi lui-même. L’idée de sarva dharma samabhava ou du respect égal envers toutes les religions revient au même, comme aussi le slogan Svadhyayi : sarva dharma sveekar, qui porte l’idée plus loin.

La Simplicité de la Grâce

Âgé de seulement seize ans, c’était un étudiant agité, mécontent, qui voyageait seul dans le Tamil Nadu. Il était allé à Vellore et à Gingi, et, pour une raison ou une autre, se trouvait maintenant à Tiruvannamalai. Il avait lu quelque chose à propos d’un temple fameux qui se trouvait là, et il voulait maintenant le voir.

Son esprit était aiguisé et dépouillé comme un couteau dégainé; il n’avait aucun système de croyance pour le soutenir, seulement une plaie au cœur et une faim de comprendre la vie. Rien d’autre. D’une manière irrévérencieuse, il fuma une cigarette avant d’entrer dans l’immense temple.

La cour était recouverte de sadhus, de saints hommes, de mendiants, de gueux, et de toutes sortes d’hommes à l’allure étrange. Certains avaient de longues barbes et des cheveux emmêlés qui leur tombaient jusqu’aux genoux. Ils étaient assis en silence, sans tendre les mains ni faire l’aumône. Son esprit flottait ; il se sentit apeuré. Etait-il en proie à l’hallucination ? Etait-ce une punition parce qu’il était mauvais ?

Quelqu’un murmura à son oreille : “ Allez au Ramanashramam. ” Le ton était insistant. Quoiqu’il n’eût guère de temps, il pensa : “ Que diable, pourquoi pas ? ”

C’était le soir. En entrant dans l’ashram, il se surprit à regarder droit vers la colline, très brune, pas trop grande, les côtés doucement inclinés.

Soudain, un homme l’attrapa par la manche :

- Regardez , murmura-t-il instamment.

Dérouté, il demanda :

- Où ?

- Cela, répliqua l'homme, en montrant la montagne.

- Mais pourquoi ?

-Vous ne savez pas ? Elle est sacrée. Ne parlez pas, regardez seulement. regardez !

- Mais... je ne crois pas dans ces choses-là. Je ne crois même pas en Dieu, laissa-t-il échapper.
L'homme devint pâle. Il était en colère.

- Alors pourquoi venez-vous ici ? Pour vous moquer de nous ?

- Pardon.., se défendit le garçon, simplement je ne crois ni ne crois pas. Simplement, je ne sais pas !

Entre-temps, quelque chose d'extraordinaire arrivait. Le garçon, qui pendant tout ce temps avait regardé la colline dans la faible lumière, vit les voix autour de lui s'évanouir. Il se trouva complètement éveillé; Il pouvait voir la colline et rien d'autre. Tout proche de lui, se dirigeant presque vers lui, elle aviat totalement fixé son attention. Son mental était captivé. Les pensées sauvages qui tournaient dans sa tête se taisaient. Il se sentit alerte, tranquille, calme.

On dit plus tard au garçon d’aller dans le temple. Il y alla moins à contrecoeur. Là, un immense portrait du Maharshi le regarda alors qu’il s’asseyait sur le sol froid et carrelé. Le Maharshi était allongé sur un divan couvert d’une peau de tigre. Le portrait était maintenant sur le même divan où ’était assis le sage. Les yeux du Maître le regardèrent avec la plus grande compassion presque mêlée d’un léger amusement. La pièce était absolument silencieuse. Le garçon se sentit reposé; son cerveau fiévreux d’adolescent n’avait jamais ressenti un tel calme.

A côté se trouvait le samadhi du sage, où ses restes mortels reposaient sous vingt pieds de profondeur, avec un linga orné d’une fleur au sommet. Les gens allaient autour du samadhi avec une grande dévotion. Ils revenaient, s’inclinaient sur le côté devant le linga, se tamponnaient un peu de vibhuti ou de kumkum sur le front, et partaient calmement.

Le garçon était hésitant, ne sachant quoi faire. Juste à ce moment quelqu’un dit : “ hé, entrez et mangez. C’est l’heure du souper. ” Il fut introduit dans le réfectoire. S’asseyant sur le sol, il mangea le riz fumant et les légumes cuits avec un grand plaisir, directement sur l’assiette de feuilles. Il y avait plusieurs occidentaux dans la pièce. Il les regarda, maladroits de leurs doigts, s’en sortant à peine avec leur repas à demi solide.

Il remarqua particulièrement une belle américaine au regard intensément distrait. Etait-elle dans une sorte de transe ? Il voulut lui parler, lui demander : “ L’avez-vous trouvé ? Avez-vous obtenu ce que vous êtes venu chercher à partir de l’autre côté de la terre ? ”. Son absorption semblait toutefois trop sombre.

Alors qu’il mettait ses chaussures, il eut sa chance. Il demanda à l’homme aimable en dhoti :

-  Monsieur, pensez-vous que cette femme, là, a trouvé l’illumination ?

 Surpris, l’homme tourna son regard vers lui. Puis il rit et s’écria :

- Bêtises ! Croyez-vous, jeune homme, que ce soit si simple ?

- Oh, je ne sais pas...

L’homme plus âgé avait dans ses yeux un regard lointain :

- C’est un voyage très, très difficile. L’ego doit être complètement ôté. Ce n’est pas seulement avoir de temps en temps une belle expérience ou de sembler beat.... 

Il semblait se rappeler quelque chose. Il demanda :

-  Avez-vous fait un don ? Non ? Alors achetez au moins quelques livres. 

- Mais je n’ai rien demandé. Pas même à manger. Quelqu’un m’a encouragé à entrer et à manger... 

L’homme sourit piteusement au garçon et dit :

- Allez, c’est O.K., vous êtes étudiant. 

Le Guru vous attire toujours à Lui, vous tient par la main, vous prend jusqu’à l’Ultime Réalité, vous montre la Vérité, juste là en face de vous - tapie et solide, comme une belle colline arrondie - et dit : «Là ! Ne cherche pas plus loin. Reste ici, libéré de toutes inquiétudes. ” Alors, après avoir étanché votre mental desséché par sa soif millénaire, il vous conduit au réfectoire et dit : “ Asseois-toi ici et emplis ton cœur du riz et du dal de l’éternité. ” Vous riez, vous relaxant pour la première fois dans vos nombreuses vies. C’est si simple et si drôle, le Jeu Divin.

Vous Lui appartenez maintenant pour la vie. Aucun don que vous puissiez faire ne peut compenser votre dette. La dette envers le Guru ne peut être remboursée qu’en libérant quelqu’un d’autre.

Quelque part, votre Guru vous attend, vous suivant dans l’ombre, comme un tigre guettant sa proie. Vous pensez que vous êtes à sa recherche, mais en vérité il a veillé sur vous et vous a suivi de vie en vie.

Le Sacré et le Profane

L’idée que la civilisation indienne est avant tout spirituelle a été répétée si souvent et par des personnalités si éminentes qu’elle est devenue un cliché usé. Un porteur important d’une telle idée fut Sri Aurobindo lui-même. Dans “ Les Fondements de la Culture Indienne ” à peu près chaque chapitre et chaque partie souligne la nature spirituelle du tempérament indien. Je donnerai juste deux citations tirées de la première partie : “ L’Inde est-elle civilisée ? ” :

“ La conception centrale de l’Inde est celle de l’Eternel, de l’Esprit contenu ici dans la matière, présent et immanent en elle et évoluant sur le plan matériel par la renaissance de l’individu vers le haut sur l’échelle de l’être jusqu’à ce que dans l’homme mental il pénètre dans le monde des idées et dans le royaume de la moralité consciente, du dharma. ” (2)

Et :

“ C’est la formule d’une civilisation spiritualisée luttant par la perfection mais aussi par le dépassement du mental, de la vie et du corps vers une haute culture de l’âme. ”  (14)

En contraste, la civilisation européenne moderne “ est devenue matérielle, prédatrice, agressive... Le confort matériel, le progrès matériel, l’efficacité matérielle sont devenues les dieux de son culte ” (4). L’Europe et l’Inde ont bien entendu changé et évolué au cours des siècles, mais “ Pourtant la différenciation de tempérament culturel est demeurée constante en tout. ” (4). Cela signifie que ce dont nous avons été témoins en Inde et ce que nous avons subi au cours des 150 dernières années ou plus est un conflit continu de civilisations, ce que Sri Aurobindo nomme “ une dispute culturelle compliquée d’une question ” (6)  Quel sera le résultat de cette dispute ? Selon les paroles de Sri Aurobindo “ Ou l’Inde sera rationalisée et industrialisée en dehors de toute reconnaissance, ou sinon elle sera le leader dans une nouvelle phase du monde ... et spiritualisera la race humaine. ” (11).1

Les deux possibilités sont ouvertes et visibles lorsque nous regardons notre monde aujourd’hui. En vérité une partie d’entre nous est en train de mourir, modernisée et irréparablement occidentalisée. Pourtant, nous voyons aussi non simplement la persistance et la réassertion de la spiritualité indiennes, mais son épanchement partout dans le monde, particulièrement dans le monde occidental. Un excellent exemple de cela est la globalisation du Buddhisme Mahayana, principalement en raison de la personnalité charismatique et pleine de compassion du Dalaï-Lama. L’oppression des Tibétains, la perte de leur patrie, l’exil de Sa Sainteté, tous ces événements, quoique tragiques et douloureux, ont aussi entraîné quelque bien. Non seulement le Dharma a-t-il été sauvé et renouvelé, mais il s’est répandu par les continents après avoir été confiné à des frontières géographiques très étroites au cours des quelques siècles derniers. De la même manière, même depuis que Swami Vivekananda est allé en Amérique et en Angleterre il y a juste un peu plus de 100 ans, il y a eu une demande ferme et croissante en occident pour la pensée hindoue. Selon Sri Aurobindo, l’humanité se dirige en effet vers une “ culture mondiale unifiée ”, mais ceci ne peut être le genre de culture qui domine le monde à présent : “ Mais la culture purement intellectuelle ou lourdement matérielle du genre de celle que l’Europe favorise actuellement porte en son sein la semence de la mort; car le but vivant de la culture est la réalisation sur terre du royaume des cieux. ” (5).

L’écrit de Sri Aurobindo est empreint d’une clarté visionnaire. Il est difficile de résister à la logique de ses arguments. La plupart des Indiens “ modernes ” se sentent extrêmement mal à l’aise avec l’idée qu’en vérité nous sommes un peuple spirituel. Dans un livre récent sur la philosophie indienne, le Professeur Daya Krishna nous invite à réexaminer certains mythes populaires au sujet de l’Inde, parmi lesquels surtout le lieu-commun que la philosophie indienne est spirituelle. En effet, Daya Krishna l’appelle l’ “ une des idées universellement acceptées ” qui sont “ traitées comme des faits indubitables ” mais qui ne sont que des “ mythes ”. (4). Mais, à plus proche examen, ce que (D.) Krishna prouve n’est pas que la philosophie indienne n’est pas spirituelle, mais qu’elle n’est pas seulement spirituelle. (4). Qui voudrait maintenant chercher querelle à cela ? Aucune philosophie ou vue du monde n’est en mesure d’être seulement spirituelle. Aussi la véritable question se situe-t-elle sur le plan de la relation entre les deux.

(D.) Krishna prétend que, ontologiquement, la philosophie Indienne reconnaît à la fois la réalité de l’esprit et celle de la matière :

“ C’est certainement vrai que la plupart des écoles de philosophie indienne reconnaît la réalité ultime de l’esprit sous une forme ou sous une autre. Mais ainsi reconnaissent-elles aussi la réalité ultime de la matière sous une forme ou sous une autre.» (4)

Nous avons déjà vu à partir de la discussion sur les Mahavakyas de quelle manière esprit et matière sont ultimément un et le même. Ce qui importe alors est ce qui est considéré comme étant “ supérieur ”. De nouveau, Krishna concède : “ c’est certainement vrai que la pensée Indienne a tenu le salut spirituel comme le but le plus élevé de l’effort individuel. ” (6). Ce qui nous rend différents, alors, c’est que nous considérons l’esprit comme une réalité supérieure et la matière comme l’inférieure2 . Encore, comme le dit Sri Aurobindo : “  La tendance du mental normal occidental est de vivre du bas vers le haut et de l’extérieur vers l’intérieur. ... Le but constant de l’Inde a été, au contraire, de trouver une base de vie dans la plus haute vérité et de vivre vers l’extérieur à partir de l’esprit intérieur, de dépasser les voies présentes du mental, de la vie et du corps.... (Fondements de la Culture Indienne 20).

Être spirituel n’est pas alors nier le corps ou le mental, mais d’affirmer, non, d’expérimenter, qu’il y a une réalité plus haute que ces deux et que nous sommes cette réalité supérieure. La civilisation moderne considère l’existence corporelle comme la seule vérité, tout ce qui est au-delà du corps est considéré comme non réel, purement spéculatif. En Inde, nous croyons que c’est pour réaliser cette réalité supérieure - appelez la l’Atman ou le Paramatman, le Soi ou Dieu, que toute la création existe. Sri Aurobindo l’explique très bien :

“ Matière, mental, vie, raison, forme, ne sont que des pouvoirs de l’esprit et ont quelque valeur non en eux mêmes, mais à cause de l’Esprit en eux, atmartham; ils existent pour l’amour du Soi, dit l’Upanishad, et ceci est assurément l’attitude indienne envers ces choses. ” (Fondements de la Culture Indienne 97)

C’est pourquoi, d’un point de vue indien, les efforts actuels pour prolonger la vie au moyen de transplantations d’organes, de manipulation génétique, de cloning, etc... ne peuvent être de grande importance. Quelle raison y a-t-il de vivre pendant un millier d’années si ces années sont vécues dans l’ignorance et à la poursuite du plaisir des sens ? Les corps n’est important qu’aussi loin qu’il nous aide à atteindre la connaissance et l’illumination; le voir comme la seule réalité serait asurique, démoniaque.

Comme le fait ressortir Ananda Coomaraswamy de manière si persuasive, cette hiérarchie est présente même dans notre idée de politique et de gouvernement. Le Sacerdotal l’emporte toujours sur le Regnum, le prêtre sur le roi, la vérité sur le pouvoir. Ainsi l’autorité spirituelle est-elle plus haute que le pouvoir temporel, et plus encore, ce n’est que dans leur union véritable et bénie que réside le bonheur :

“ La paix, la prospérité et la plénitude de la vie dans tous les sens des termes, sont le fruit du ‘mariage’ du Pouvoir Temporel et de l’Autorité Spirituelle, tout comme elles doivent l’être du mariage de la ‘femme’ et de l’ ‘homme’ à n’importe quel niveau de référence que ce soit. ... Les besoins de l’âme et du corps doivent être satisfaits ensemble. ” (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, 22)

L’entière relation entre le spirituel et le matériel, entre le Soi et le corps, entre le nirvana et le samsara est donc celle d’une mutualité hiérarchique.

L’Inde ne nie pas le physique, le matériel, le profane, mais elle nous invite à l’inclure et à le surpasser. Un bonheur véritable et durable peut être trouvé dans l’intégration de tous les niveaux de notre être et de notre conscience. Par ses refus et ses dichotomies, la civilisation occidentale moderne semble promettre à la fois un plaisir sans limite et une connaissance illimitée, un accomplissement à la fois physique et intellectuel. En fait, elle échoue dans sa délivrance de l’un et de l’autre. Sans harmoniser le corps et l’esprit, même le corps se détériore, décline et meurt. Sans austérité venant de la conscience, même les sens deviennent émoussés et infirmes. La quête pour de nouveaux et plus de plaisirs excitants pervertit le mental. Ne trouvant de satisfaction durable ni dans les distractions physiques ni dans les distractions mentales, les gens, désespérés, recherchent une fuite momentanée de cette stérilité intérieure dans l’alcool et les drogues. Il y a une tristesse inouïe au cœur d’une telle société, étouffée par une surabondance de conforts matériels mais souffrant d’une privation spirituelle terrible.


Changer l’Inde

J’aime l’Inde et je suis si heureux d’être indien, de vivre dans ce pays béni, de respirer son air, de boire ses eaux, et de jouir des fruits de son sol. Je suis reconnaissant d’expérimenter un sens de plénitude dans ma vie quotidienne, d’avoir plus qu’assez à manger, de pouvoir m’habiller correctement, d’avoir un logement décent pour vivre, de pouvoir voyager, acheter des livres, avoir une voiture, avoir des serviteurs pour veiller à mes besoins , d’avoir un degré raisonnable de contrôle sur mon temps, d’avoir un travail que j’aime, de n’avoir pas à travailler si dur pour une vie où je ne puisse penser à autre chose qu’à ma survie au jour le jour, d’avoir les moyens de veiller sur ma famille, d’envoyer ma fille dans une bonne école, de pouvoir lui procurer tout ce qui est nécessaire à sa croissance et à son bien-être, en résumer d’avoir ces choses qui sont considérées comme nécessaires à une vie confortable.

Même ainsi, j’ai vivement conscience de ces millions et millions, 300 millions et quelques, en fait, qui ne sont pas seulement encore plus pauvres que moi, mais qui sont si gravement à l’écart qu’ils manquent non seulement de la plupart des choses que je considère comme accordées y compris une nourriture, des vêtements et un abri adéquats, mais qui sont si pauvres qu’ils obtiennent à peine un repas convenable par jour, qui doivent faire des kilomètres pour obtenir un pot d’eau potable, qui ont difficilement des vêtements sur le dos, qui n’ont aucun soin sanitaire, aucun système sanitaire, aucun abri convenable dont on puisse parler, qui sont parmi les plus pauvres parmi les pauvres de cette terre. Beaucoup de ces pauvres et de ces gens dépossédés sont des tribaux, les habitants originels de ce pays dont je chéris tant la citoyenneté. Ces pauvres gens se sont vus prendre leurs terres et leurs habitations au cours des siècles, les rendant les plus dépourvus et les plus sous-privilégiés de nos compatriotes. Il y a ensuite des millions et des millions de laboureurs sans terre, de migrants qui voyagent de place en place à la recherche d’un travail et d’un gagne-pain. Ces gens n’ont pas de demeure fixe, aucune adresse, aucune sécurité, et vivent en marge de la société, gagnant péniblement une vie qui est littéralement au jour le jour, survivant chaque jour avec les plus grandes difficultés et les plus durs labeurs. En plus de cela, il y a des millions de pauvres agriculteurs et fermiers, des millions de pauvres qui vivent dans les taudis de nos cités et de nos villes, des millions de travailleurs et de travailleuses dont les vies sont implacables et dures, dont les enfants sont mal nourris et sans éducation, des gens qui n’ont aucun accès aux récompenses de la modernité, aucun moyen d’atteindre un niveau de bien-être que nous pouvons considérer comme minimum, sinon suffisant.

Aussi suis-je conscient que je me suis peut-être ouvert à l’accusation d’être heureux parce que je suis bien en-dehors. Par ce critère, la grande majorité de nos pauvres compatriotes devrait être misérable. Mais au contraire, en dépit de conditions de vie les plus défavorables, ils arrivent à mener une vie assez positive, voire joyeuse. Ils ont une force dont manque la plupart d’entre nous. Ils ont une force morale, une résistance, une confiance en la vie, une magnifique détermination, un courage acharné et une formidable dignité. Ce sont des travailleurs, travaillant dur du matin au soir pour leur vie, mais ils ne sont pourtant ni cassés ni vaincus. Non seulement ils survivent avec très peu, mais ils parviennent encore à rendre à la société - à nous, qui sommes les bénéficiaires de leur travail - beaucoup plus que ce que nous leur donnons. Ces gens du peuple ont construit cette nation. Ils sont sa colonne vertébrale, sa note dominante. Leurs chansons ont contribué à la musique de ce pays, leurs valeurs ont façonné les valeurs de cette civilisation.

Par contraste, les plus riches d’entre nous ne sont pas nécessairement les plus heureux. Ils ont leur propre part de problèmes et de tensions. Toute personne aussi prospère que moi, par exemple, n’est pas aussi heureuse avec l’Inde. Pourquoi ? Parce que beaucoup de ces gens riches et prospères veulent de plus en plus. Ils ne sont pas satisfaits de ce qu’ils ont et leur cupidité n’a pas de limites. Ils amassent argent, bijoux, nourriture, meubles, objets d’art, vêtements, maisons, voitures, et une pléthore sans fin de gadgets électroniques comprenant systèmes stéréo, téléphones cellulaires, TV, camescopes, etc., etc., mais ces gens ne sont pas encore satisfaits. Ils ne rayonnent pas de paix et de contentement. Ils paraissent plutôt insatisfaits, agressifs, égoïstes et violents.

En d’autres termes, la leçon que l’Inde m’enseigne est qu’il n’y a pas de corrélation automatique entre mon statut matériel et mon bien-être intérieur. L’Inde enseigne cela particulièrement moins bien parce qu’une majorité de son peuple est pauvre et que ces gens ne sont pas nécessairement malheureux, misérable ou défaits. La plupart d’entre eux, en dépit des terribles conditions auxquelles ils doivent faire face, sont vibrants, tenaces et même joyeux.

Mais cela ne signifie pas du tout que tout soit bien dans mon pays. En fait, nous traversons une terrible crise en ce moment même. Exprimé simplement, la crise est que nos systèmes quasi modernes sont incapables de faire face aux besoins de notre peuple. L’Etat et sa machine gouvernementale sont désespérément incapables de surmonter les problèmes de notre immense population. La plupart de nos problèmes sont de nature pratique : ils concernent les exigences de base comme la nourriture, l’habillement, le toit, l’énergie, les transports, le système sanitaire, l’eau, le travail, etc. L’habitat même dans lequel nous vivons est menacé : des ressources de base comme la terre, les forêts, les rivières, etc.. sont systématiquement détruits.

Comme je l’ai suggéré dans la partie précédente, une civilisation spirituelle ne peut être en mesure d’ignorer les réalités matérielles qui lui sautent aux yeux. Un pays spirituel ne peut permettre que plus d’un tiers de son peuple vive en-deçà du seuil de pauvreté; le devoir nous oblige à les en tirer, à partager sa richesse avec eux. Le genre de spiritualité dont j’ai parlé a en elle un genre défini de politique. L’Inde Sacrée n’est pas insensible et indifférente aux souffrances de ses enfants.

La spiritualité n’est pas un retrait du monde. Même si elle implique un retrait, il n’est que partiel, jusqu’à ce que sa propre force soit récupérée. L’Ashram ou ermitage a une relation dialectique avec le monde réel. C’est comme une pouponnière d’où les semences d’un nouveau monde peuvent être diffusées de tous côtés. L’Inde, comme je l’ai suggéré, est la pouponnière du monde spirituel. Mais si elle doit remplir son rôle, elle doit mettre de l’ordre dans sa propre maison. Je crois qu’il y a une énergie formidable qui gît inexploitée dans notre peuple. Il a la capacité de résoudre ses propres problèmes, de manière créative et satisfaisante, seulement nous devons croire en lui et lui permettre la liberté de fonctionner.

Nos difficultés matérielles peuvent être résolues en harnachant notre atma bal ou force d’âme. Cela a été prouvé à maintes et maintes reprises dans notre histoire. La dernière preuve en a été le mouvement Svadhyaya, inspiré par Pandurang Shastri Athavale. Svadhyaya, qui signifie étude de soi, utilise kriti bhakti ou ‘bhakti orientée vers l’action’ comme moyen de sadhana ou de développement de soi. Pour son service exceptionnel envers l’humanité, Athavale ou Dada comme il est populairement connu, a remporté le Magasasay Award en 1996 et le Templeton Award en 1997.

Svadhyaya

19 Octobre 1996, Mumbai5 . Anniversaire de Dadaji, jour célébré aussi comme le Manushya Gaurav Diwas. Plus de 350.000 Svadhyayis vinrent de toute l’Inde à la plage de Chaupati pour féliciter Dadaji. Ce fut aussi le jour où le premier cargo Svahayayi, Jayashri, devait être lancé. Ce bateau avait été entièrement construit grâce au travail volontaire, sans perte du salaire d’une seule journée. Après une journée complète de travail, les volontaires travaillèrent chaque jour de 7 heures à 11 heures du soir, ce pendant des mois pour réaliser ce rêve ambitieux. En fait, tout le bateau fut entièrement construit par bhakti, peut-être pour la première fois dans l’histoire humaine. Le bateau, dont la capacité de transport était d’environ 600 tonnes, valait plus de 10 milliards de roupies.

Lorsque nous sommes entrés dans la ville, nous avons vu de grandes processions de Svadhyayis se mouvoir vers Chaupati. Tout le parking allant de Marine Drive à Nariman Point était envahi par les bus et les véhicules Svadhyayi. Plus tard, de la scène, nous avons vu une mer humaine qui rivalisait tout à fait avec Mer d’Arabie6 elle-même. Mais ce qui était remarquable était la totale discipline et la bonne conduite des gens rassemblés. Ils étaient divisés en groupes manoeuvrables, chacun avec un leader. Chaque groupe était identifié par une toque ou des vêtements spéciaux. Les arrangements, comme d’habitude, furent parfaits. Différents groupes de Svadhyayis avaient assumé des responsabilités diverses ; quelques-uns avaient dressé la scène, d’autres avaient pris soin de l’éclairage, d’autres encore du contrôle de la foule, etc.. Ce qui fut remarquable c’est qu’aussitôt les gens assis il leur était offert de l’eau à boire par un groupe de femmes Svadhyayi. La logistique relative à la fourniture d’eau à plus de 350.000 personnes confondait l’imagination, pour dire le moins. Mais ce n’était qu’un exemple de Svadhyaya en action.

Il y eut plusieurs orateurs ce soir-là, qui félicitèrent tous Dadaji. L’enceinte pour les VIP7 près de la scène était pleine de dignitaires divers, y compris le Deputy Chief Minister du Maharashtra, Shri L. K. Advani8 , deux des frères Hinduja, et plusieurs autres personnes importantes. Un spectacle inoubliable fut Maulana Wahiduddin Khan offrant son namaz tandis que continuait le pravachan de Dadaji9 . Quelle meilleure démonstration pouvait-on obtenir de l’harmonie communautaire dépeinte avec tant de justesse dans ce symbole immense et pan-religieux sur la scène ?

Il y eut plusieurs orateurs éminents y compris Rahul Dev, Rev. Samdhung Rinpoche, Maulana Wahiduddin Khan, un prêtre catholique haut placé, Shri Ved Prakash Vaidik, etc. Certains comparaient même Dadaji à un avatar. Le processus de déification était tout à fait évident dans les débats de la soirée. Ce fut pourtant Dadaji lui-même qui frappa une note différente. Détournant l’attention de lui-même et de ses réalisations, il parla de la dignité humaine. Alors que nous nous étions tous rassemblés là pour célébrer le Jour de la Dignité Humaine, la question se posait certainement de savoir quelle était la source de la dignité humaine.

Dadaji dit qu’il était pensé, de manière conventionnelle, que la dignité venait de la richesse, de l’éducation, du statut social, etc., qui étaient tous conférés de l’extérieur. Cependant, demanda-t-il, s’il en était ainsi, environ 80 % des indiens ne pourraient jamais espérer avoir de la dignité. La dignité, dit-il, ne venait pas de la richesse, de l’éducation ou du pouvoir, mais du caractère. Hélas, personne n’était intéressé aujourd’hui par la formation du caractère. Même le système actuel d’éducation ignorait ce besoin essentiel.

Le caractère, dit Dadaji, vient de kritagnata, namrata, tejasvita, et asmita – de la gratitude, de l’humilité, de l’intégrité et de l’identité. Lorsque nous ne sommes plus reconnaissants envers notre Créateur, comment pourrions-nous être reconnaissants envers qui que ce soit d’autre ? Nous sommes ainsi enclins à négliger nos obligations envers nos parents, nos amis, notre communauté, et aussi envers notre nation. De la même manière, l’humilité, bien qu’elle soit une empreinte de la culture indienne, disparaît de notre milieu. Nous sommes devenus rudes, agressifs et violents. Etant donné la prédominance de la corruption, nous tendons à perdre notre intégrité de manière tout à fait facile. Finalement, nous avons oublié qui nous sommes, quelles sont nos identités. Sans ces quatre vertus nous perdons notre caractère et lorsque le caractère est perdu, nous perdons aussi la richesse, le prestige, l’honneur, et l’indépendance.

Le discours de Dadaji fut fascinant. Il alla au cœur même du problème. Alors que les autres orateurs, bien qu’inspirés, ne pouvaient qu’offrir louanges ou voeux les meilleurs, Dadaji indiquait réellement les voies de l’autotransformation. Sans le discours de Dadaji, la soirée entière serait demeurée incomplète. Même les foules massives, les feux d’artifice impressionnants, la grande assistance de V.I.P., le cargo, toutes ces choses auraient pâli jusqu’à une insignifiance relative. Après tout, ces dernières étaient des réalisations matérielles qui pouvaient être répétées, même améliorées. Mais ce qu’offrait Dadaji était de loin plus grand. C’était la substance même qui pourrait mettre en relation l’humain avec le Divin. C’était ce dont j’avais soif, réalisai-je instantanément, rien de moins.

Une fois encore, je compris que le noyau central de Svadaya était cette énergie formidable et transformatrice que Dadaji générait de l’intérieur de lui-même. Sans elle, ce serait comme un autre mouvement, plus innovateur peut-être, mais pas fondamentalement différent. Ma première intuition était maintenant doublement confirmée : Svadhyaya, quelque soit sa manifestation extérieure, impliquait d’aller à l’intérieur, de s’attacher à cette source éternelle de puissance spirituelle qui nous venait directement de notre Créateur. Svadhyaya nous aidait à activer et à réveiller cette puissance intérieure. Sans une telle transformation profonde et un tel éveil, tous nos efforts seraient vains.

Shri Athavale, ou Dadaji, l’inspiration derrière Svadhyaya, insiste sur kriti bhakti ou la dévotion orientée vers l’action comme moyen de développement personnel. Aujourd’hui, Svadhyaya est probablement le mouvement socioculturel le plus largement répandu et le plus transformateur de notre temps. Il a atteint environ 80.000 villages et compte 30 millions d’adhérents. Plus de 300.000 volontaires sont à tout moment donné en bhakti pheris ou tournées dévotionnelles. Les Svadhyayis sont aussi au travail partout où il y a une grande population indienne à l’étranger.

Plus tard, dans un plus petit meeting d’intellectuels tenu à Surajkund près de Delhi, Dadaji expliqua clairement sa plus large vision des choses : “ Lorsque j’ai commencé mon travail, j’ai compris que le gouvernement avait échoué à solutionner les problèmes des gens. Satta aur sampatti se manushya badla nahin hain."

«Aussi les gens doivent-ils se lever pour eux-mêmes, luttant eux-mêmes pour améliorer leur sort. Mais comment donnez-vous du pouvoir aux gens, comment les remplissez-vous du sens de leur propre richesse et de leur capacité à changer ? Je compris que seul le Dharma avait ce pouvoir. Aussi revivifier et renouveler le Dharma devint-il mon premier souci.

“ Mais là je notais un paradoxe particulier. Ceux qui ostensiblement avaient le plus grand intérêt dans le Dharma étaient les moins intéressés pour le réformer. Cela comprenait les sannyasis, les paurankis, et les capitalistes. Ces derniers devaient être intéressés au Dharma car, sans lui, qui leur laisserait conserver leur richesse ? ! ”

“ Lorsque vous commencez réellement à regarder l’état du Dharma, vous découvrez à quel point il est tombé et à quel point il est corrompu. Le rectifier vous semble une tâche impossible10 . C’est pourquoi je ne révèle pas tout d’un coup quel est bon but réel. Si je le faisais personne ne viendrait avec moi. Au lieu de çà, je vous dis, je vous montre où se trouve notre destination, mais commencez au moins à marcher avec moi. Une fois que vous êtes sur le chemin, c’est difficile d’abandonner. Parce que seules la vertu et la vérité vous donnent une satisfaction réelle, rien d’autre. ”

“ Parce que je me considère le représentant du dernier homme, j’étais dérangé qu’il soit arrivé à se sentir délaissé. Le service public ou la charité étaient-ils la seule prérogative du riche ? Je pris conscience que chacun avait quelque chose à rendre à Dieu et à la société en témoignage de sa gratitude - tout être humain pouvait donner sa compétence et son talent. ”

“ Pourtant, si vous approchez quelqu’un avec l’idée de l’aider, vous rencontrerez de la résistance et serez rempli d’orgueil. Dans Svadhyaya, chacun y entre non pour aider les autres, mais pour s’aider lui-même. Nous devons reconnaître que nous avons besoin de nous améliorer ; rencontrer les autres, établir une relation avec eux est la base d’un tel développement de soi. ”

“ Lorsque vous aimez quelqu’un, n’essayez-vous pas d’anticiper ses besoins et de les combler sans qu’il le demande ? De la même manière, si vous aimez Dieu, vous essaierez de trouver ce qu’Il attend de vous en tant qu’être humain et de vivre en conséquence. C’est le secret : la base est spirituelle; l’élévation dans la qualité de la vie est simplement un sous-produit. ”

“ Ce dont nous avons besoin est d’une religion basée sur la raison. C’est pourquoi je veux créer le Brain Trust Divin. On ne peut avoir confiance dans le cerveau que s’il est lié à quelque chose de plus haut, c’est pourquoi vous ne devez pas dire que “ Dharma n’est pas de mon ressort, je le laisserai à ses gardiens officiels ”. Ils ne pourront pas le protéger parce qu’ils l’ont utilisé pour exploiter les autres. ”11

Dadaji insiste sur le fait que 70 % des gens suivent toujours. Les 30 % qui restent, qui sont des leaders, sont divisés en deux groupes ! 15 % ne croient qu’en le fait de manger, de boire et de se divertir. Si les autres 15 %, qui se soucient des autres, s’unissent, alors nous aurons une majorité de 85 % ! C’est là où nous tous, les soi-disant membres de l’élite indienne, devons y mettre du nôtre.

Svaraj

Le 50ème anniversaire de l’Indépendance de l’Inde nous enjoint, encore une fois, de nous livrer à une sérieuse introspection. Quel est la signification de cet anniversaire ? Y a-t-il quelque chose de spécial dans le fait d’avoir complété 50 ans en tant que nation moderne ? Que signifie le fait d’être un citoyen d’un tel pays ? Le bilan de nos succès et de nos échecs est-il le meilleur indicateur de la manière dont nous devons nous regarder et ressentir les autres ? Ces questions et d’autres semblables seront posées, suivies par diverses tentatives d’y répondre.

Pour moi, cet anniversaire est simplement le prétexte pour poser, une fois encore, les questions fondamentales qui doivent nous inquiéter en tant qu’Indiens. Pour moi les réponses à ces questions sont de loin plus importantes que la célébration des 50 ans de notre indépendance. Aucun doute, cette borne routière dans l’histoire de la nation est d’une immense importance. Aucun doute non plus que l’Etat et ses structures complémentaires de la société civile constituent la base sur laquelle est construit beaucoup de ce qui concerne la réalité matérielle de nos vies, à la fois en tant qu’individus et en tant que communautés. Je crois pourtant qu’être Indien implique beaucoup plus que d’être le citoyen de cette nation vieille de 50 ans. Le sens et la signification de l’Inde excède de loin cette histoire vieille de cinquante ans et ses récits divers. Ainsi, paradoxalement, commémorer ces cinquante ans c’est en même temps les dépasser et les transcender, et ne pas être fixés sur eux d’une manière littéralement étroite.

A tout prix, cet événement et la célébration qui l’accompagne nous invite tous, encore, à nous embarquer dans notre propre découverte de l’Inde. L’invocation du titre du livre de Jawaharlal Nehru12 n’est pas un accident. Ecrit moins de deux ans avant l’indépendance de l’Inde, le livre de Nehru est à la fois un testament personnel et l’enregistrement de la quête de tout un peuple pour son ipséité et sa nationalité. Aussi le livre de Nehru est l’un des actes les plus importants de constitution nationale. Pour le moins, il exprime clairement la relation de son auteur avec la société, la culture et la civilisation de ce pays - à la fois comment il a été façonné par elle et comment il espérait la façonner lui-même. Et au travers de sa relation avec l’Inde, c’est à dire avec le passé, le présent et l’avenir de l’Inde, Nehru définit aussi sa relation avec le monde, avec les autres nations et les autres peuples, avec la vie et, plus largement, avec le cosmos même. Comme Nehru, nous devrons entreprendre nos propres voyages individuels à la découverte de ce que représente ce pays.

Mais alors que je fais l’inventaire de la signification de cet anniversaire, je me tourne du non-engagement, du libéralisme de Nehru, vers la clarté et la grandeur de la vision de l’Inde de Mahatma Gandhi. Pour Gandhiji, l’indépendance n’aurait eu aucune signification si elle ne voulait dire qu’un transfert de pouvoir des Anglais aux Indiens. Ecrivant aussi tôt que 1909, Gandhiji établit clairement qu’il ne veut pas d’ “ autorité britannique sans les Anglais ” (Hind Swaraj 30). Ce qu’il veut, à la place, est un véritable Swaraj, qui ne peut être obtenu que “ si nous apprenons à nous gouverner nous-mêmes. ” (65). Il explique ailleurs ce qu’il entend par Svaraj : “ J’affirme que svaraj est un but satisfaisant tout pour toute époque. ... Il est infiniment plus grand que l’indépendance et il inclut l’indépendance ”13 (Young India 12 January 1928). Une telle société consisterait en individus qui se réglementent eux-mêmes les uns vis à vis des autres d’une manière coopérative et non coercitive. Ce serait une société basée sur la vérité et la non-violence, où chaque personne serait libre de pratiquer sa propre religion. Ce serait une société sans inégalités aveuglantes ni exploitation écrasante, sans les distinctions de classe et de caste entre les dirigés et les dirigeants. Ce serait une société où l’individu ne serait pas constamment en guerre avec la société, où liberté et responsabilité ne seraient pas constamment en guerre l’une avec l’autre. En bref, Svarajya14 , comme le concevait Gandhiji, n’était pas loin de Ramrajya ou du Royaume de Dieu.

Bien que le terme, dans son acception moderne, possède des nuances politiques, l’idée de Svarajya est aussi ancienne que les Upanishads. Dans la Taittiriyopanishad, Svarajya est défini comme la totale souveraineté et l’autorité sans contrôle qui est obtenue par l’atteinte de l’unité avec l’Ultime Réalité. En luttant pour son propre Svarajya individuel, on se bat ainsi automatiquement pour le Svarajya de tous. Comme le disait Gandhiji, «Le Svaraj du peuple veut dire la somme totale du Svaraj des individus ” (Epigrams from Gandhiji 156). Pourtant, lorsque nous nous regardons et regardons notre société, nous réalisons rapidement que nous sommes loin d’atteindre Svarajya, que ce soit individuellement ou collectivement. C’est pourquoi cinquante ans d’indépendance signifient peu pour nous si nous sommes sérieux. Nous devons continuer de nous efforcer de lutter pour réaliser le Svarajya dont parlait Gandhi. A cette fin, il nous a donné un talisman, et c’est en le citant que je voudrais terminer cet essai :

“ Je vais vous donner un talisman. A chaque fois que vous êtes dans le doute, ou que le soi devient trop pour vous, faites le test suivant. Rappelez-vous le visage de l’homme le plus pauvre et le plus faible que vous ayez jamais vu, et demandez-vous si ce que vous envisagez lui sera de quelque utilité. Y gagnera-t-il quelque chose ? Cela lui rendra-t-il le contrôle de sa propre vie et de sa propre destinée ? En d’autres termes, cela mènera-t-il à svaraj pour les millions qui ont faim et qui sont affamés spirituellement ?

Vous verrez vos doutes s’évanouir. ”

(A Gandhi Reader 134) 17

Gandhiji a écrit cela à un correspondant inconnu en août 1947, quand l’Inde gagna son indépendance. Cinquante ans après, nous n’avons aucun autre choix que de continuer à y adhérer.

 

13 Voir l’article paru dans RAMA NAMA sur le Ramrajya.
14 Svarajya signifie se gouverner soi-même.