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Arnaud Carpooran

«Le kreol a le malheur
d'être associé à l'esclavage»

Dans le cadre de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée le jeudi 22 février dernier, Arnaud Carpooran, Associate Professor en linguistique à l'université de Maurice, nous parle de la langue kreol, la langue maternelle de bon nombre de Mauriciens.
Arnaud Carpooran a consacré nombre de publications au kreol.

Qu'elle est la pertinence d'une Journée de la langue maternelle ?

D'abord, la notion de la langue maternelle est ambiguë pour le linguiste que je suis. Il y, dans la motivation de célébrer une Journée de la langue maternelle, une pertinence plus politique que linguistique. Politique, parce que dans tous les pays où est célébrée cette Journée, ce sont pour des langues qui sont en situation minoritaire. Pertinence politique aussi parce que bien souvent, les gens qui parlent ces langues minoritaires se retrouvent eux-mêmes en situation minoritaire. Dans ce sens-là, il est intéressant de marquer cette journée parce qu'on touche ici à la question du droit linguistique. Ce que les Anglais appellent «the linguistic human right».

Il faut aussi dire que l'héritage du terme «langue maternelle» est roman (européen). C'était à l'époque où les hommes partaient en guerre et que les femmes avaient la tâche d'enseigner les valeurs aux enfants. Ceci se faisait principalement par voie orale, donc par la langue. Cette notion de «langue maternelle» s'est exportée au fil des siècles, mais ne correspond plus à la manière de faire dans les pays d'aujourd'hui. D'ailleurs, désormais dans beaucoup de pays, c'est le père qui transmet sa langue à l'enfant. C'est surtout valable dans des pays où il y a une multitude de langue et qu'il y a des mariages mixtes.

Le Bureau de l'éducation catholique (BEC) a été le seul à organiser quelque chose pour marquer la Journée internationale de la langue maternelle. Comment accueillez-vous cette démarche ?

Le BEC a un programme qui vise à utiliser le kreol en milieu scolaire et il va plus loin dans cette démarche en utilisant tous les créneaux possibles pour faire avancer son projet. Il n'y a pas d'autre choix pour être cohérent dans sa démarche. Dans l'ensemble, je trouve qu'il y a plein de choses en cours dans la pays pour valoriser le kreol. Cependant, il peut paraître étonnant que le gouvernement n'ait rien fait pour marquer cette journée. Cela dit, ce n'est pas nouveau. Tous les gouvernements précédents l'ont boudée aussi. Toutefois, il est triste de constater qu'un pays ne peut pas se regarder dans un miroir. L'île Maurice est avant tout un pays créolophone. Le kreol est la langue grâce à laquelle les Mauriciens sont reconnus à la face du monde. Ce n'est qu'après que nous sommes plurilingues.

Pourquoi aujourd'hui encore à Maurice, le kreol n'est-il pas reconnu à sa juste valeur?

Le problème de la reconnaissance de la langue kreol ne se pose pas uniquement à Maurice, mais également à La Réunion, aux Antilles et ailleurs. Il y a tout une dynamique conservatrice venant de la

couche aisée, bourgeoise et semi-bourgeoise de la société, qui ont tout intérêt à ce que le positionnement de la langue kreol demeure dans un statu quo sur l'échelle de la hiérarchie des langues. C'est-à-dire, qu'elle reste en dessous du français et de l'anglais. Si cela venait à changer, ces personnes savent qu'elles en sortiront perdantes. Du coup, elles ont tout intérêt à préserver leurs intérêts de classe. D'autre part, la langue kreol a le malheur d'être associée à l'esclavage et en particulier aux esclaves. C'est une réalité que le Mauricien n'est pas prêt à assumer.

Que perdraient ces personnes qui souhaitent que le kreol ne progresse pas ?

Elles perdraient l'avantage de la classe sociale que leur attribue l'utilisation de l'anglais ou du français. Ces deux langues permettent de grimper l'échelle sociale. Toute société hiérarchisée se maintient si sa hiérarchie se maintient. La maîtrise d'une autre langue ne permet pas la mobilité sociale. Les autres langues donnent d'autres types d'avantages qui viennent s'ajouter à ceux que confèrent l'anglais et le français, mais pas celui de la mobilité sociale.

Depuis un moment déjà, des personnes luttent pour une meilleure reconnaissance du kreol à Maurice?

Plus les gens font de la résistance par rapport à la reconnaissance du kreol, plus la dynamique en faveur du kreol s'intensifiera. On a tout fait depuis longtemps pour empêcher la reconnaissance du kreol. Le mot kreol a lui-même été tabou pendant longtemps. Mais, systématiquement, toute cette tentative 'd'étouffement' de la dynamique a à chaque fois produit des résultats inverses. Il fut un temps où l'on disait que le kreol n'était pas une langue, mais un patois. Puis, il a été décrit comme une langue orale uniquement. Puis, certains ont trouvé qu'il n'avait pas de graphie propre. Bref, on a systématiquement trouvé des arguments pour nier l'évidence de cette langue. Le fait même que les arguments changent systématiquement témoigne de leur faiblesse. Et aussi longtemps qu'il y aura de la résistance, le débat continuera à avancer. A Maurice les autorités ont compris cela. Ainsi, ils ne vont jamais dire un non catégorique par rapport à la reconnaissance du kreol. Ils vont essayer de temporiser ainsi ils sont en train de gagner du temps.

En 2005, vous avez lancé le premier «Diksi oneir morisien», qui comprenait
des mots des lettres A à E. A quand la suite ?

C'était un prototype. Nous sommes une trentaine de personnes à continuer à travailler dessus. Nous sommes aujourd'hui en possession de toute la matière première. Nous devons maintenant peaufiner ce travail. Cela prendra encore un moment.

Propos recueillis par Martine Théodore


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