Serge Jauffret, président de l'UASI :

«Je vois dans le VRS bien de drames humains»

Président de l'Union des artisans de l'industrie sucrière (UASI), Serge Jauffret fait le point sur ce secteur.

VRS, ERS... Merci de nous expliquer ces termes.

Le VRS est une retraite volontaire et prématurée qui figure dans le Multi-Annual Adaptation Strategic Plan2006/2015. Aux employés (âgés de 45 ans pour les femmes et de 50 ans pour les hommes) qui optent pour ce plan, l'employeur a obligation de payer deux mois par année de service et d'octroyer un lopin de terre comme compensation.

Ceux qui n'ont pas l'âge prescrit ont aussi le droit de se retirer. Toutefois, ils ne reçoivent que 1,5 mois par année de service ainsi que leur lopin de terre.

Le VRS 1 a été introduit en 2001 ; il a été adopté par quelque 8 000 employés, laboureurs et artisans compris. Le VRS 2 est en cours actuellement. L'ERS concerne les travailleurs dont les usines ne fermeront pas leurs portes et prend en compte l'âge, mais pas les années de service.

Comment les employés de l'industrie sucrière ont-ils vécu le VRS ?

Comme un drame ! Ceux qui ont pris le VRS en 2001, tentés par la compensation et le lopin de terre, ont bien vite déchanté. Beaucoup - surtout les aînés - n'ont pas pu se réinsérer professionnellement. Certains sont tombés dans l'alcool et la drogue.

La compensation a été vite épuisée. «Met lamone labank, pou gagn linteret», leur conseillait-on. Le taux d'intérêt a chuté rapidement ces dernières années. Le terrain promis, ils ne l'ont pas eu tout de suite. Certains ont attendu plus de trois ans. D'autres n'ont rien reçu à ce jour ! D'autres encore, sans ressources, ont vendu leur terre pour dipin diber. Je vois dans le VRS beaucoup de drames humains.

Le portrait est bien noir. Le VRS a quand même fait des heureux ?

Certainement. Pour ceux qui avaient 57/58 ans, le VRS a été, il faut le reconnaître humblement, un plus. Mais reconnaissons aussi qu'ils étaient des gens privilégiés, bien installés dans la vie, souvent déjà propriétaires, avec des enfants qui ont un emploi stable... Le drame a été surtout pour les jeunes qui viennent de commencer leur vie familiale et qui ont des dettes.

Est-ce que la dégringolade de l'industrie sucrière a pris tout le monde de court ?

Nous savions que la centralisation, qui a toujours fait partie de l'histoire de ce secteur, était au bout du tunnel.

La centralisation et les problèmes de l'industrie ne sont pas tombés sur notre tête du jour au lendemain. Les usiniers savaient tôt ou tard que le prix garanti et le quota alloué par l'Union européenne allaient être revus. C'est d'ailleurs dans ce sens qu'en 1994, le gouvernement MSM a aboli la taxe de sortie. Le VRS 1 a aussi apporté beaucoup d'abolitions de taxe que l'industrie avait auparavant à s'acquitter.

Toutefois, je crois qu'il faut nuancer le discours autour des difficultés de l'industrie sucrière. On parle de 36% de réduction des rentrées, mais celles-ci sont échelonnées dans le temps - jusqu'à 2015. Nous aurons une baisse de 5,1% du prix de sucre en 2006/2007, mais en contrepartie, il faut mettre dans la balance les différents incentives obtenus par l'industrie sucrière : Projects Integrated Resorts Scheme (IRS), libérant la terre pour la construction de bungalows et générant ainsi de bien belles rentrées.

A l'époque où on disait ad nauseam que l'industrie faisait face à de grandes difficultés, l'euro s'échangeait à Rs 30. Aujourd'hui, il est à Rs 45. Ce qui signifie que l'industrie sucrière va faire un surplus de 50% sur ce qu'elle attendait. Pour moi, l'industrie sucrière n'est pas dans une situation aussi catastrophique qu'elle le dit.

Donc, vous maintenez que cette industrie a de l'avenir, de belles perspectives devant elle ?

Oui, mais son avenir ne réside plus dans le sucre, mais dans l'industrie de la canne. Il s'agit de se servir de la canne pour produire de l'électricité - on parle d'une production à hauteur de 80% de la consommation locale ; la mélasse pour en faire de l'éthanol et le sucre pour fabriquer des sucres spéciaux... L'industrie est en bonne sante, a des perspectives et un avenir intéressants.

Mais quid des travailleurs de ce secteur ?

A l'UASI, nous insistons pour que les travailleurs qui optent pour un VRS aient une formation. Nous ne parlons pas du recyclage dans l'hôtellerie. Mais d'une formation qui permette le développement du secteur agroalimentaire. Une formation qui permette d'embaucher ces travailleurs dans les entreprises d'éthanol, de production d'électricité... Nous ne voulons pas revivre le désenchantement de 2001. Notre conseil aux travailleurs est le suivant: «Ne prenez pas votre décision seul. Parlez-en à votre épouse, vos enfants, votre famille... Gérez votre budget pour ne pas tomber dans la misère

Quelles sont les valeurs qui guident les négociations patronat/gouvernement/ syndicats autour des problèmes de l'industrie sucrière ?

Il n'y a pas eu de négociations pour le VRS. Ni pour la fermeture des usines. Ni autour du Multi-Annual Strategic Plan. Le gouvernement s'est servi du Landdell Mills, document émanant de consultants sud-africains et travaillé pour le compte de la Mauritius Sugar Planters' Association (MSPA), pour le plan stratégique de l'industrie sucrière. On peut aisément imaginer le résultat ! Nous avons eu, en avril 2006, une réunion avec tous les stakeholders ; la Sugar Authority en a présenté les grandes lignes en PowerPoint et c'est tout !

Que pensez-vous de ce plan?

Ce plan est un massacre. Il préconise que tout en licenciant 8 000 travailleurs, l'industrie sucrière embauche jusqu'à 10 500 travailleurs saisonniers. Ce faisant, ce plan vient démanteler les lois du travail et changer la structure de ce secteur en mettant à la porte les permanents pour les remplacer par des saisonniers.

Nous avons manifesté en mai dernier à Rose-Belle, adressé des lettres aux députés, informé la Commission européenne que nous n'avons pas eu copie du plan que le gouvernement voulait imposer aux Mauriciens sans aucune discussion.

Quand le ministre Boolell nous a reçus en novembre dernier, il est venu dire que le plan ne pouvait être released et que Rama Sithanen ne préconisait aucun débat autour. Nous ne comprenons pas : Maurice est un État démocratique et tous doivent être partie prenante des grandes reformes.

Comment expliquez-vous ce refus de dialogue autour d'enjeux aussi importants ?

Il n'y a pas de vrai dialogue et je pense que le plan doit avoir d'énormes lacunes. Nous appelons à un vrai dialogue pour une win-win situation. La compensation de l'Union européenne va passer de Rs 15 à 19,5 milliards. Notre souhait est qu'une partie serve à créer un fonds de pension pour ceux qui ne retrouvent pas de travail.

C'est quoi un travailleur saisonnier ? Pourquoi êtes-vous contre cette proposition ?

C'est quelqu'un(e) qui travaille sur contrat, pour un temps donné : moins de 12 mois dans l'année. D'abord. C'est un travail précaire, comme le Contrat premier embauche (CPE) que le gouvernement français voulait introduire et qui a causé de justes manifestations. Le saisonnier n'a pas de garantie d'emploi. Il n'est pas couvert par les lois de l'industrie, ne jouit d'aucun privilège octroyé dans le sillage du protocole d'accord de 1994. Le ministre Boolell vient dire qu'il est couvert par le Remuneration Order. Mais pour pouvoir bénéficier de certains avantages - local leave, sick leave, uniform allowance..., il faut au préalable travailler douze mois dans l'année.

Que pensez-vous du Sugar Efficiency Bill ?

Il y a certes de bonnes choses : un time-frame de 15 mois pour obtenir un lopin de terre de même que l'introduction de la notion d'années de service pour partir à la retraite. Mais nous craignons que le retour de Sithanen, l'avocat de l'industrie sucrière, ne vienne resserrer les positions et faire reculer le ministre Boolell.

Nous le répétons : nous sommes conscients de l'urgence de restructurer l'industrie sucrière et d'accord pour des réformes. Mais à condition que le tout se fasse dans une win-win situation. N'oublions pas que la dignité de l'homme réside essentiellement dans son travail. Que le travail, c'est la paix. Et que le chômage ouvre la voie au désordre et à l'insécurité.

retour aller