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Le VRS, oui ­ mais après ?

La lettre pastorale en parle : Centralisation. Rationalisation. Modernisation. Logique d'efficience. Urgence de rentabilité... Des objectifs archi entendus au sujet de l'industrie sucrière. Et qui ont conduit à de nombreuses études : «Sugar Sector Strategic Plan», «Blue print on centralisation of sugar milling operation in Mauritius» (1997), «Road Map for the Mauritian sugar cane industry for the 21st century»... Mais aussi au «Voluntary Retirement Scheme» (VRS) de quelque 8 000 employés de ce secteur.

Le VRS a été introduit, pour la première fois, en 2001. Ceux qui optent pour ce plan «acceptent de mettre d'un commun accord un terme à leur contrat de travail». En échange, ils ont droit à, entre autres choses, une compensation financière et à un lopin de terre. Initialement, le VRS était d'abord destiné aux employés agricoles ­ femmes de plus de 50 ans et hommes de plus de 55 ans. Viennent ensuite les autres catégories d'employés qui ont droit, eux, à un calcul légèrement différent. Les plus jeunes qui optent pour ce plan ont la possibilité d'une formation en vue de leur reconversion professionnelle.

Mais de récents amendements à la loi (Sugar Industry Efficiency Bill, 2001) ont réduit la limite d'âge des travailleurs agricoles et non agricoles de 50 à 45 ans (pour les femmes) et de 55 à 50 (pour les hommes). De même, les travailleurs agricoles et non agricoles, comptant respectivement 25 et 30 ans de service, peuvent désormais opter pour le VRS, et ce, sans tenir compte de leur âge. Alors que les employés dont les usines ne fermeront pas leurs portes peuvent se prévaloir du Early Retirement Scheme (ERS).

«J'ai obtenu davantage»

Luc Labonne habite Bel-Air. Il travaillait comme chauffeur sur des moissonneuses à Deep-River/Beau-Champ. En février 2002 - après quarante années de service et à quelques mois de sa mise à la retraite - il opte pour un VRS. «Le VRS a été définitivement une bonne chose, raconte-t-il. Avec cette formule, j'ai obtenu davantage.»

Le contrat attestant qu'il est légalement propriétaire d'un terrain à La Lucie, à mi-chemin entre Bel-Air et Pont-Lardier, devait lui être remis le 23 mars dernier, mais Gamede a joué au trouble-fête.

Sa retraite, Luc l'a bien planifiée : il s'occupe de son jardin, d'Aurélie et de Jordan, ses petits-enfants, ainsi que de Solange, son épouse. Financièrement, la retraite n'a pas freiné son train de vie. Les intérêts émanant de sa compensation - placée en dépôt fixe -, sa pension de vieillesse et le fait que Deep-River/Beau-Champ fasse encore appel (par manque de personnel) à ses services lors de la coupe lui permettent une aisance certaine.

Signes avant-coureurs

André était artisan à Constance La Gaieté. «La fermeture n'a pas affecté psychologiquement la famille, raconte son fils Gérard. Nous avions lu les signes avant-coureurs. Notre proximité avec l'état major et le fait que nous étions collés à l'actualité nous a bien aidés vers cette étape.» Ce, contrairement à certains voisins «pris de court, abasourdis» par l'inévitable échéance. «Moulin ferme ? Sa finn enn sok pou boukou.»

La transition fut aisée pour sa famille, analyse notre interlocuteur. Les enfants du couple, André et Rosemay, étant adultes, indépendants, mariés pour la majorité d'entre eux. «Nos parents n'avaient qu'un fils adulte à leur charge ; il faisait des études postsecondaires.» Et conscient de la valeur intrinsèque de la terre, André avait, bien avant sa mise à la retraite, entamé des démarches pour se procurer un petit

coin. «Il n'était pas question pour lui qu'il meure là, raconte son fils. Quand il a eu un lopin de terre à travers le VRS, ce fut un plus. Nous y avons déjà construit une maison à étage, avec provision pour un deuxième étage. Chacun a aujourd'hui son coin.»

Une compensation qui fond

L'histoire d'un artisan, Philippe (nom fictif), ancien employé de Belle-Vue, est loin d'être aussi rose. Celui-ci n'a jamais retrouvé de travail après la fermeture de son entreprise. «Partou kot ale, zot dir li tro vie. Dan lisin, apre 40 an, fam pa gagn travay. Zom tablisdman, zot, apre 50 an, zot pa gagn travay», confie, avec colère, son épouse Lisebeth et dont le salaire de cuisi-nière fait vivre la famille.

«Pa fasil di tou ! Lavi extra dir. Nous sommes obligés de puiser de la compensation pour joindre les deux bouts, sirtou pou roul la kuizin ek ledikasyon zanfan. Petit à petit, celle-ci fond comme beurre au soleil. Comment avancer dans la vie dans de pareilles conditions ? Surtout avec les prix qui grimpent sans cesse.»

«Nat dan kou-de-van»

John, un laboureur de 50 ans et père de deux enfants, est tout aussi amer que Philippe et Lisebeth. Ce laboureur ne travaille que pour la coupe. «Pena travay regulier.» Obligé d'évacuer la petite maison de la propriété qu'il occupait jusqu'ici, John a démarré sa construction en mars 2006.

«Papie later inn gagn byen tar : plusyer lane apre. Pe servi kas konpansasyon pou mont lakaz. Inn oblize rant dan lakaz pa enkor fini e pa kone kan pou fini.»

La vie est difficile aujourd'hui pour John. Outre le chômage, il doit maintenant faire face à certaines dépenses autrefois assumées par Belle-Vue : transport, soins médicaux, soins dentaires... Plus de 13e et 14e mois ...

«Inn byen boir nou dilo, nou disan. Zordi, nou nat dan kou-de-van, Zame pa ti kroir ki lizin sikrier - ki ti sinonim sekirite amploi - pou ferme. Li byen loin sa rev ki ou zanfan pou gagn enn plas lor la propriete ! Kot nou pe ale ?»

Vie éclatée

Cette révolte, Edouard, le frère de Gérard et le fils d'André, la comprend. «Il y avait toute une vie organisée : tabagie, boutique, équipe de foot, absence de communalisme, solidarité entre les habitants des camps sucriers... C'était un minivillage dans un grand village. Tout d'un coup, il fallait se projeter dans l'avenir et envisager la reconstruction de sa vie ailleurs, avec d'autres gens et dans un nouvel environnement. C'est sa vie qui est ainsi éclatée.»

Les drames du VRS, Gérard en a vu plusieurs. De jeunes couples, avec des enfants en bas âge, qui se retrouvent démunis dans le temps. «Quand on dit qu'ils doivent évacuer les lieux dans deux ans, pour certains ce temps paraît long, lointain. Une grosse somme d'argent dans la main, ça peut donner des vertiges... au point d'être vite dilapidée.»

Il raconte aussi le vécu de ces artisans qui investissent dans la maison qu'ils devront bientôt quitter. «Carpet refer, rido refer, amelior par isi e parla. Tigit par tigit zot grignot dan larzan-la. Et c'est la grosse panique quand la date butoir approche. Ils se lancent dans la construction de leur maison. Faute d'expérience dans ce domaine, nous avons assisté à de gros gaspillages en termes de main d'œuvre et de matériaux. Boukou pa inn resi kul dal.»

Danièle Babooram

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