Constat du monde du travail, avec insistance sur la situation des travailleurs étrangers, la démission de Rama Sithanen comme ministre des Finances, la précarité de l'emploi, l'exode des compétences
et la fin des protections

Mario Jolicœur : «La crise que connaît le pays est une crise naturelle du système économique Une économie qui apporte beaucoup d'inégalités. Quant à ce qui s'est passé avec les Sri lankaises, il faut dire que la CMT crée de l'emploi, se développe, fait du développement, tout en faisant affreusement de l'exploitation. Cette situation ne fait pas honneur au pays. Et je déplore que la communauté chrétienne n'ait pas fait preuve de solidarité vis-à-vis des Sri lankaises.

«Quant à la démission de Sithanen, elle était annoncée, d'autant plus que le gouvernement avait pris des positions bien dures vis-à-vis des pauvres. Ce gouvernement porte en lui ses propres germes de destruction..»

Gérard Garrioch : «Quelques vérités d'abord : le profit est l'essence même de l'entreprise et si nous ne sommes pas compétitifs, il n'y aura pas de profits et pas d'entreprises. Tous les employés ne sont pas des paresseux. Et tous les patrons ne sont pas des profiteurs. L'entreprise aujourd'hui est pleinement consciente de son devoir social.

«Autre vérité : toute l'économie mauricienne a été basée sur des avantages préférentiels. Le monde politique, les employés et les employeurs y trouvaient un certain confort. Maintenant, tout ce schéma est bouleversé et il est difficile de trouver un chemin. Nous avons évolué dans un environnement trop protégé ; aujourd'hui, le réveil s'avère brutal. Il nous faut nous asseoir autour d'une table et nous écouter mutuellement autour des aspirations des uns et des autres. Cela en vue d'un patronat et d'un syndicalisme différent pour faire face aux nouveaux défis.

«Il est triste que dans un pays avec «officiellement» quelque 30 000 chômeurs, nous employons une quantité équivalente d'étrangers. Quant à l'économie parallèle - extrêmement importante - qui se développe à la limite de la légalité, elle aide certes à «tras-trase», mais elle n'est pas porteuse d'espoir à long terme. Car en ne payant pas l'impôt, ces gens-là privent l'économie d'un apport financier conséquent..

«L'économie vit une transition normale, naturelle ; elle a passé de l'agricole à l'industrie et maintenant nous allons vers une économie de service qui exige une formation et des qualifications plus poussées, ainsi que de la créativité à tous les niveaux. Ainsi, au lieu de s'accrocher aux droits acquis pendant que le bateau coule, il convient d'être créatif, d'inventer de nouvelles relations industrielles, de trouver de nouveaux créneaux..»

Jane Ragoo : «La situation des Sri lankaises m'attriste. Je tiens le gouvernement responsable, pas nécessairement les agents recruteurs ; c'est à lui de faire respecter les lois du pays qui sont souveraines. C'est triste qu'il n'y ait pas de loi pour protéger les travailleurs étrangers. Aussi longtemps que ces derniers n'auront pas les mêmes droits que les Mauriciens, les employeurs continueront à embaucher ces beasts of burden. La question que je me pose est : Y-a-t-il une réelle volonté de revoir le cadre légal ?»

Jacques Pougnet : «Je regrette le départ de Sithanen ; il a eu le courage d'apporter des réformes nécessaires pour rendre le pays plus compétitif à l'avenir. C'est dommage que certains politiciens ne se soient pas montrés solidaires pour des raisons électoralistes et politiciennes..

«Tous les dirigeants d'entreprises ont à faire des choix. C'est souvent un dilemme, une grande souffrance. D'où l'importance de la réflexion, de se mettre ensemble et de trouver sincèrement des solutions à des problèmes souvent immenses.»

Gérard Garrioch : «Je reconnais que les patrons sont souvent hostiles vis-à-vis des syndicats, qu'ils perçoivent comme un corps étranger, une source de nos problèmes. Leur conception étant que le syndicaliste veut saigner l'entreprise. Le syndicaliste pensant lui que le patronat veut saigner l'employé. Cela donne dans le concret des positions très éloignées. Il nous faut créer un climat de confiance, opérer un changement de mentalité ; que l'employé s'intéresse à son entreprise. Ce n'est qu'ainsi qu'on atteindra, de part et d'autre, un partenariat intéressant et la prospérité pour tous.»

Jacques Pougnet : «L'exode des compétences, je l'attribue à deux facteurs. A la morosité ambiante. Mais aussi au fait qu'aujourd'hui, les pays développés ont ouvert leurs portes. Est-ce normal que les pays riches privent ceux en voie de développement de leurs ressources humaines qualifiées ?

«Je rejoins l'évêque lorsqu'il parle de solidarité ; solidarité sociale des entreprises, mais aussi solidarité individuelle. De l'individu vis-à-vis de ceux qui n'arrivent pas à suivre la course.»

Mario Jolicœur : «La voracité reste notre problème numéro 1. Après le pillage des matières premières, nous assistons à celui des ressources humaines. Par ailleurs, le démantèlement n'est jamais à l'avantage des pays pauvres. Et quand les acquis ne sont pas protégés, on prend une pente dangereuse. Le partage des richesses est important parce que autrement, le riche lui-même est menacé. La violence n'est pas loin.»

Jacques Pougnet : «Je pense cependant que ceux qui agressent, encagoulés, ne le font pas nécessairement parce qu'ils ont faim!»

Jane Ragoo : «Souvenons-nous de février 1999.»

Jacques Pougnet : «Février 1999 est certes un événement triste, mais aussi porteur d'espoir pour le peuple mauricien. En dépit des tentatives de certains d'attiser le feu, les Mauriciens ont écouté la voix de la sagesse.»

Gérard Garrioch : «Je parlais, au départ, de la «naïveté» de certaines parties de la Lettre pastorale. Je m'explique : L'évêque dit - «Malheureusement, parmi ceux et celles d'entre vous qui veulent faire quelque chose dans ce sens, beaucoup se heurtent, impuissants, à une force d'inertie qui bloque les avenues, pourtant déjà tracées, qui conduisent à une amélioration du sort des plus faibles ou au développement durable de notre pays.» Mais les avenues sont loin d'être tracées ! Nous nous posons toujours des questions : Faut-il persévérer dans le textile ? Aller vers le Sea-food hub ? Accueillir 2 M de touristes ? Est-ce que nous avons les moyens d'améliorer les infrastructures ? Les avenues sont encore en train d'être ébauchées.

«On ne veut pas travailler comme à Hong Kong ou Singapour, mais on veut manger comme eux, avoir leur niveau de vie. Ce n'est pas possible. L'île Maurice a connu beaucoup de crises. Avant le Canal de Suez, elle était la clé et l'étoile de la mer des Indes. Après, elle a rebondi avec la canne à sucre, puis la zone franche, maintenant le tourisme, les services... Notre avenir réside dans l'éducation et la formation. Nous avons une grande capacité de retomber sur nos pieds. Il faut demeurer optimiste.»

Jane Ragoo : «Je m'élève contre la pensée unique qui voudrait que There is no alternative (TINA). Le World Social Forum, au Kenya, l'a bien démontré : Another world is possible. Il suffit que tous comprennent que nous sommes, tous, des citoyens du monde, des êtres humains avec des responsabilités et des droits, notamment au travail, à un logement décent... Les décideurs, Banque mondiale, OMC... font abstraction de cette réalité.. L'Etat, lui, se désengage de plus en plus. Mais l'Etat est responsable de ses citoyens ! Ce, alors qu'il faut préserver les droits de base. Je ne suis pas d'accord avec la méthodologie du means test. Mais pour des subsides à tous et que les plus riches paient une plus grande part d'impôt.»

Jacques Pougnet : «Je suis d'accord avec Jane sur le côté négatif de la pensée unique ; il faut sans cesse tout remettre en question.

« L'économie, c'est comme un pendule, avec dans un extrême, le socialisme à outrance et dans l'autre, le libéralisme sauvage. Il faut avoir la juste mesure. Je suis pour le libéralisme mais avec des garde-fous et surtout une solidarité active. Cela nécessite un changement de cœur et le souci du plus faible. Bill Gates nous en donne l'exemple ; il s'est construit un empire financier, mais a créé une fondation pour venir en aide aux plus vulnérables.»

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