En ce début de carême, je vous invite à ne pas céder à cette tentation. Prenez plutôt la vraie mesure des transformations que notre pays est en train de vivre. Une certaine qualité de vie a été possible jusqu'ici grâce à des protections internationales et à des subventions locales données à tous indistinctement. Ces protections sont appelées à disparaître. Et ces subventions doivent être réservées pour les plus faibles. Ce n'est plus le moment de lutter pour préserver les acquis ou les privilèges d'un autre âge. Il s'agit plutôt de créer ensemble une société ouverte, responsable et inventive dans sa solidarité envers les plus faibles.

Serrons-nous les coudes comme des frères. Chacun peut devenir acteur. Chacun peut apporter une contribution à un développement réel, intégral qui profite à tous. Notre pays a besoin de personnes comme vous qui vivez l'espérance au quotidien de manière active, inventive, engagée. Persévérez, votre courage deviendra contagieux.

2. Espérer contre toute espérance - dans l'Eglise

Dans l'Eglise aussi nous vivons des moments difficiles. En trois ans, cinq jeunes prêtres nous ont quittés. Je comprends que cela puisse vous déchirer, que vous vous sentiez abandonnés, votre confiance trahie. Pendant ces mêmes trois ans il n'y a pas eu d'entrée au séminaire. Du côté de la vie religieuse, il n'y a pas non plus beaucoup de jeunes qui se présentent. Chez les laïcs également, surtout ceux qui sont engagés dans les services et les mouvements, la relève n'est pas suffisante. Le nombre de pratiquants réguliers stagne ou diminue.

Dans l'Eglise aussi, une certaine lassitude nous guette. Devant les multiples demandes des gens, et devant les nombreux défis de la mission, plusieurs d'entre vous ressentent douloureusement la disproportion qui existe entre l'ampleur de la tâche à accomplir et la petitesse des moyens dont nous disposons. De plus, certains aspects de cette mission sont plus difficiles aujourd'hui. Par exemple, le dialogue interreligieux est délicat au milieu des tensions nationales et internationales. La lutte pour la justice est complexe dans le contexte hyper-libéral de l'économie mondiale. Quelquefois même, défendre les droits de l'homme, comme nous le demande l'Evangile, peut devenir dangereux.

Devant ces difficultés réelles, ne baissez pas les bras, ne cherchez pas de boucs émissaires. Il ne sert à rien de tourner en rond dans des plaintes sans fin. En ce début de carême, je vous invite plutôt à vous replonger dans la source de l'espérance chrétienne. Là, vous retrouverez le courage.

2.1. Un passage vital pour l'avenir

Pour renaître à l'espérance, je vous invite à relire dans la foi, la situation délicate où se trouve notre Eglise aujourd'hui. Cherchons à entendre ce que le Seigneur nous dit, ce à quoi il nous appelle, en ces moments difficiles.

Je sens vraiment que ce temps d'épreuve est comme un passage douloureux mais vital pour l'avenir de l'Eglise. Un peu à la manière d'une chrysalide, une vieille coque doit tomber pour qu'un papillon puisse éclore. Un certain type d'Eglise est en train de disparaître pour permettre à une nouvelle figure d'Eglise de naître.

Ce qui n'a pas d'avenir c'est une Eglise qui a encore l'illusion de croire que sa force et sa solidité lui viennent de la quantité de ses fidèles. Ce qui est porteur de vie nouvelle c'est une Eglise qui s'appuie plutôt sur la qualité de leur foi. Une Eglise qui sait que seule l'adhésion personnelle de chacun au Christ la construit sur le Roc, et que seul ce Roc lui donne sa solidité et son assurance.

Ce qui n'a pas d'avenir c'est une Eglise qui a encore l'illusion de croire qu'elle transmettra la foi et la pratique de génération en génération par la seule force des traditions familiales ou des coutumes sociales. Ce qui est porteur de vie nouvelle c'est une Eglise qui reconnaît que, pour transmettre la foi, elle doit s'adresser à la liberté des personnes ; et que pour cela elle doit pouvoir rendre compte de l'espérance qui est en elle, témoigner du bonheur de croire au Christ et de suivre le Christ, proposer clairement son chemin de salut ; et puis respecter la décision de chacun.

Je voudrais ici rendre grâce au Seigneur pour tous ceux et celles d'entre vous qui déjà êtes attachés au Christ par une foi personnelle, et qui déjà cherchez à le suivre humblement sur son chemin. Je vous remercie de ne pas vous contenter de rester dans l'Eglise « de corps » mais d'y être «de cœur», de tout votre cœur. C'est grâce à votre foi active que l'Eglise à Maurice pourra peu à peu prendre la forme du Corps du Christ et rayonner le Christ au cœur de notre société. Grâce à vous, l'Eglise pourra vivre ce passage difficile avec courage, car elle saura que la vieille coque qui tombe, permet en fait au nouveau papillon de naître et de porter l'espérance à la ronde.

2.2. Réveiller l'appel du baptême

C'est ainsi qu'aujourd'hui résonne pour moi un appel fort que je voudrais vous transmettre. Remarquez combien souvent l'appel du Seigneur retentit plus clairement dans l'échec ou dans l'épreuve. Prenez par exemple l'apôtre Pierre. Il avait suivi Jésus avec enthousiasme au début, pensant que Jésus réussirait socialement. Mais, par la suite, son triple reniement a été pour lui un échec et la mort du Christ un désastre. C'est alors, au cœur de son épreuve, qu'il entend résonner pour lui un nouvel appel, décisif celui-là, «Pierre m'aimes-tu?» (Jn. 21,15-17). Prenez encore l'apôtre Paul. C'était un homme fougueux qui croyait plaire à Dieu en persécutant les premiers chrétiens. Mais sur le chemin de Damas, l'appel du Seigneur lui fait prendre conscience de l'impasse où cette violence l'enfonce : «Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?....Je suis Jésus que tu persécutes.» (Actes, 9,4-5). Alors, au cœur de son désarroi, il répond à l'appel et devient le témoin de Celui qu'il avait persécuté. Pour Moïse c'est la même chose. Au début il avait du succès à la cour de Pharaon. Et, fort de son succès, il avait voulu libérer son peuple, mais à sa manière, en frappant un grand coup. Il échoue lamentablement et doit s'enfuir au désert. C'est là, au cœur de sa déconfiture, lui le grand intellectuel devenu petit berger, qu'il entend l'appel du Seigneur «Va, je t'envoie auprès de Pharaon, fais sortir d'Egypte mon peuple.» (Ex.3, 10).

Aujourd'hui encore, alors que notre Eglise se sent démunie, comme au milieu d'un désert, entendrons-nous l'appel du Seigneur qui résonne au cœur de notre épreuve ? C'est l'appel fondamental du baptême, qui resurgit et nous réveille. Nous l'avions négligé peut-être, ou l'avions pris pour acquis lorsque les choses allaient bien. Alors, nous étions sûrs de nous-mêmes, peut-être même un peu fiers. Aujourd'hui, dans la situation plus difficile où nous sommes, l'appel du baptême peut prendre des résonnances nouvelles.

En plein désarroi devant la fragilité des engagements humains, Dieu vous appelle par votre nom comme un Père appelle son enfant. Croyez de toutes vos forces à la puissance de son appel. C'est lui qui structure votre vie, et lui donne un sens. Croyez à la fidélité de Dieu, votre Père. Appuyez-vous sur cette fidélité et, vous verrez, la fidélité humaine deviendra possible pour vous. «Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle.»

En pleine crise économique tentés par l'individualisme et le «sauve qui peut», vous êtes appelés à vous laisser toucher de compassion. Devant l'homme blessé, Jésus vous invite à vous faire serviteur comme lui jusqu'au don total de vous-même. Croyez de toutes vos forces en Jésus qui se fait votre ami. Appuyez-vous sur lui et vous verrez, le service deviendra pour vous une source de grande joie :

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