«Sü Mou» Cheung


Persévérance, respect et harmonie

Mme Cheung est connue par la communauté sinomauricienne comme «Sü Mou», l'enseignante. Elle a en effet enseigné plusieurs générations de Sinomauriciens en cantonais, hakka et mandarin. Deux de ses fils sont établis à l'étranger (Angleterre et USA). Les trois derniers enfants sont «en religion» : Sr Georgette (FMM), Sr Anne-Marie (Carmel) et P. Georges (jésuite).

Née en 1919, peu de temps après l'avènement de la 1ère République fondée par Sun Yatsen, Sü Mou Cheung a grandi à Shunde, au Guangdong. Onzième fille et dernier enfant d'une famille de commerçants, elle a eu la chance de faire des études, privilège anciennement réservé aux garçons, mais qui commençait à se démocratiser.

Maurice n'était pas l'eldorado dont son mari et elle rêvaient, car la colonie avait alors la réputation peu enviable de pays arriéré. Le couple est venu à Maurice en 1938 pour un contrat de 3 ans, comme enseignants à l'école chinoise «Pooyeng», dans le Chinatown. Après quoi, le retour en Chine était programmé.

La Seconde Guerre mondiale allait tout changer. Après, les choses devenaient beaucoup plus compliquées et le retour dans la mère-patrie définitivement compromis. Quelques années plus tard, M. Cheung décédait, laissant une jeune veuve avec 5 enfants : l'aîné avait à peine douze ans et le dernier tout juste un an. Sans lien familial, ni fortune.

Mme Cheung, comment avez-vous fait pour élever vos enfants à une époque
où les prestations sociales étaient très faibles ?

Cela a été très difficile. Certes, nous avions de bons amis qui nous ont aidés à traverser ces épreuves. Mais je n'ai jamais voulu dépendre d'un autre. Donc, à part des aides ponctuelles, j'ai travaillé très dur pour nourrir mes enfants et leur donner les meilleures chances dans la vie. Je dois dire qu'il y a une tradition d'études dans la famille, et trois de mes enfants ont eu la «petite bourse», ce qui non seulement était un honneur, mais donnait un répit financièrement !

J'ai donné des leçons particulières en chinois à de nombreux étudiants. Pour cela, j'ai dû arpenter tout Port-Louis (et d'autres villes), car il n'était absolument pas question que je prenne un taxi ! C'est peut-être pour cela que je suis restée relativement «fit», malgré mon âge.

J'ai aussi été speakerine à la MBS pendant 5 ans pour la section cantonaise. Mais à la suite de lobbies qui visaient le présentateur hakka, j'ai perdu ce poste, car je n'avais pas la nationalité mauricienne à l'époque.

Vous parliez hakka avant d'arriver à Maurice ?

Non. Je n'avais jamais rencontré de personne parlant hakka avant mon arrivée dans l'île. Je ne saurais dire comment j'ai appris cette langue. Sans doute en écoutant, mais je n'ai pas eu conscience de l'apprendre. Pour la petite histoire, à Hongkong, une dame m'a parlé en

hakka, et je lui ai répondu dans la même langue. Alors elle a conclu que j'étais une hakka, et voulait absolument que je le reconnaisse !

D'où vous viennent cette énergie et cette persévérance qui vous ont permis de vaincre autant d'obstacles ? Est-ce une qualité de la femme chinoise ?

Je ne saurais dire si toutes les femmes chinoises le sont également. Mais je sais que, dans ma famille, il y a eu des exemples de courage extraordinaire. Ma mère, dont l'enfance a été marquée de difficultés financières, a quand même appris à lire, en regardant les affiches qui annonçaient les spectacles ! Elle a également appris à compter, ce qui n'était pas une mince affaire à l'époque. «Vouloir, c'est pouvoir»...

Quel rôle tient la femme chinoise dans la préservation de la culture ancestrale ?

Le rôle traditionnel de l'homme, c'est de gagner la croûte ! Ce qui fait que la préservation de la culture ancestrale est laissée aux soins de la femme. Cela dit, il n'y a pas de séparation à 100%.

Nous allons entamer l'année du Cochon.

Quelles sont les caractéristiques de ce signe ?

Je ne suis pas experte dans ce rayon. A mon avis, il n'y a rien de spécial. Il faut se garder des prédictions horoscopiques trop... simplistes. L'astrologie chinoise est un art complexe et il serait injuste de la réduire à des phrases comme «vous allez faire une bonne rencontre» !

Vous êtes une des doyennes, une «gran-dimoun» de la communauté. Quel est votre message pour les jeunes générations ?

C'est vrai que je suis une «gran-dimoun», car j'ai une arrière-petite-fille qui a quinze ans !

Je dirais aux jeunes deux choses : assiduité dans les études et respect des parents et des anciens. Prendre pour modèles ceux qui le méritent. Le premier empereur de la dynastie Ming est passé par des épreuves pendant sa jeunesse, a même été mendiant, mais à force de persévérance, est arrivé à fonder une dynastie dont les Chinois sont encore fiers. La valeur ne vient pas de la naissance, elle est attestée par la qualité de sa vie.

Une dernière chose : ne pas se quereller pour des riens. Surtout pas entre frères et sœurs, comme à l'occasion de partage d'héritage. L'harmonie est une valeur fondamentale.

Sylvio Sundanum


(Traduction du cantonais par Georges Cheung sj)

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