Danielle Palmyre-Florigny, théologienne :


«Si on veut utiliser les XL-Heures pour évangéliser,
il faudrait absolument les transformer et devenir créatifs»

Bientôt ce sera le Carême et nombreux sont ceux qui vont participer aux XL-Heures et aux pèlerinages des 14 églises. «La Vie Catholique» a rencontré Danielle Palmyre-Florigny, docteur en théologie, qui apporte un éclairage sur la pratique religieuse à Maurice.

D'où nous viennent les XL-Heures ? Pratiquez-vous ce rite ?

Cette pratique date du XVIe siècle et semble avoir vu le jour à Milan, en Italie. C'est après la naissance du protestantisme et les catholiques, attachés au Christ présent dans l'eucharistie, veulent développer l'adoration du Saint-Sacrement. J'y allais quand j'étais jeune, mais aujourd'hui, je me sens mieux dans le silence du Montmartre ou dans une petite chapelle pour faire l'adoration. Pendant les retraites, c'est aussi une forme de prière qui m'attire.

Cette dévotion a-t-elle encore sa place dans l'Eglise aujourd'hui ?

Ce qui me semble important, c'est de restituer cette dévotion dans notre contexte mauricien. On se tourne très facilement vers le magique, vers différentes croyances, avec tout l'apport de la religion populaire. Les explications des personnes qui vont aux XL-Heures sont assez éloquentes : elles viennent chercher réconfort et protection auprès de la grande Force divine. Elles viennent aussi faire des vœux et demander des guérisons.

Des questions m'interpellent : l'eucharistie ne risque-t-elle pas de devenir un objet magique ou n'est-elle pas déjà considérée comme telle? Un objet devant lequel on va prier et faire des rituels ? D'ailleurs, les livres de prière des XL-Heures peuvent aussi renforcer ce ritualisme. On récite des prières, mais est-ce la même chose que prier ?

La question de fond est celle-ci : ce rite développe-t-il une relation personnelle entre l'adorateur et le Christ ? La spiritualité qui inspirait jadis l'adoration du St-Sacrement, lorsque ces dévotions et fêtes ont été instituées, inspire-t-elle encore ceux qui les pratiquent aujourd'hui ?

Mais si les XL-Heures ou le pèlerinage des sept ou 14 églises n'apportent rien,
pourquoi l'Eglise les perpétue-t-elle?

Ce sont des traditions et comme telles, il est bien difficile de les changer. Les XL-Heures sont ancrées dans les mœurs, presque dans les veines des catholiques mauriciens. Quant aux 14 églises, je ne crois pas avoir repéré cela ailleurs qu'à Maurice. Nous avons hérité de traditions qui datent de l'époque coloniale. Nous les avons perpétuées, absolutisées, consacrées comme si elles devaient durer pour l'éternité. Il serait intéressant d'approfondir les conditions historiques qui ont conduit à l'introduction de ces dévotions à Maurice. Car il me semble que si l'Eglise entretient et encourage ces dévotions, elle ne doit pas négliger son objectif prioritaire : l'évangélisation. Sinon, on peut tomber dans tout et n'importe quoi. Et partir à la dérive : les gens se laissant porter par l'imaginaire, par des croyances qui ne sont pas contrôlées et par des sentiments qui n'ont rien à voir avec la foi. Cela risque alors de ne rester que l'occasion d'un pique-nique, d'un social event.

L'Eglise ne devrait-elle pas justement se réjouir de retrouver ses fidèles, de les accueillir et de trouver des moyens pour les retenir ?

Le rôle de l'Église n'est pas de «retenir des fidèles». Il ne s'agit ni de techniques, ni de séduction pour

attirer des foules. Notre but n'est pas de remplir les églises pendant les XL-Heures, mais de proposer l'Évangile et d'amener les chrétiens à vivre leur foi de façon adulte. Comme le dit si bien la première orientation du Synode : mettre le Christ au cœur de la foi chrétienne.

Bien sûr que les XL-Heures ont de la valeur. Bien sûr qu'il faut continuer l'adoration du St-Sacrement. Mais il faut, surtout et avant tout, amener les personnes, à travers cette dévotion, à rencontrer le Christ.

Que faire donc pour un réel éveil à la foi ?

Si on veut utiliser le «créneau» des XL-Heures pour évangéliser, il faudrait absolument les transformer et devenir créatifs. A leur époque, les XL-Heures étaient une innovation pour susciter la foi des chrétiens. Il ne faut plus laisser croire que le St-Sacrement puisse être considéré comme un objet magique dont on vient capter la force bénéfique. Une de mes amies soucieuses de ce qui se passe durant les XL-Heures, propose de créer, à côté, un espace pour l'animation spirituelle, avec des temps d'enseignement sur l'eucharistie, le Christ, la vie chrétienne qui peuvent se prolonger en adoration... Un temps qui donne d'une certaine manière les bases de la foi. Mais il faut aller plus loin. Il serait souhaitable d'offrir un accompagnement spirituel simultané aux personnes qui y participent. Il faut offrir un accueil, y prévoir des animations spirituelles, des enseignements, l'écoute et l'accompagnement.

Le Saint-Sacrement est exposé tous les jours au Montmartre.

Pourquoi cela ne suscite-t-il pas le même engouement ?

Le Montmartre attire les gens. C'est dans un cadre où il y a une vie religieuse autour. Il n'y a pas que l'exposition du St-Sacrement, il y a la messe, des temps de prière organisés.... On sent qu'il y a une communauté qui vit là et qui est présente. Les XL-Heures, rituel bien ancré dans la tradition populaire, est devenu un must. C'est un rendez-vous où les gens vivent une expérience à la fois très individualiste et collective, qui est importante pour eux, sans qu'on puisse pour autant parler d'expérience communautaire. Quand je disais au départ qu'il y a quelque chose de magique dans les XL-Heures, c'est parce que pour beaucoup de personnes, l'eucharistie exposée durant cette période a un pouvoir spécial. A croire justement que ce n'est pas le même Christ qui est exposé au Montmartre. C'est cette mentalité qu'il faut éclairer, changer. Pas seulement les rituels, mais d'abord et surtout la foi dans la personne du Christ.

Est-ce à dire qu'il faille décourager ces pratiques ?

Je ne dis pas cela. Ce qu'il faut, c'est encadrer les gens, mettre en valeur la dimension spirituelle, leur permettre de vivre une expérience de foi à travers ces pratiques. C'est d'ailleurs le sens même de l'inculturation. Je ne donne de leçon à personne. Je parle de la mission de l'Eglise. Elle concerne aussi bien les prêtres que les laïcs engagés dans la pastorale. Il s'agit, ensemble, de voir comment on peut utiliser les XL-Heures et les pelerinaz populaires comme moyens et lieux d'évangélisation.

Et puis, tous ces rituels bien installés risquent de focaliser notre attention sur la sauvegarde de traditions venues du passé et nous empêcher peut-être de voir que l'Eglise vit un tournant, avec de grands défis à relever. Ce qui est important, c'est l'Église d'aujourd'hui et à venir, avec des chrétiens qui pratiquent l'adoration pour exercer plus de responsabilités dans l'Eglise et aussi dans la société. A l'image de Jésus, qui se retirait pour prier avant d'agir.

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