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Terre-Nouvelle


Ex-squatters : entre désillusion, amertume et colère

«Eski nou rev pou kapav tini ?» Cette question taraude Jean-François Tourail depuis qu'il a été informé que le site de Terre-Nouvelle «will not be suitable to implant individual core housing unit...» Une petite phrase dans un rapport du ministère des Infrastructures publiques qui fait voler en éclats les aspirations de 76 familles vulnérables, détentrices d'une «Letter of Intent» leur donnant droit à un lopin de terre dans ce quartier de Bambous.

«Sa lane-la, nou ti pou komans nou konstriksion», rajoute, à voix basse, Betina Polimont, sa conjointe. «Nous ne demandons rien gratuitement. Nous faisons notre part d'effort, poursuit son compagnon. Je viens de payer, en septembre dernier, Rs 303 pour le bail annuel. Nou pe trime. Priv zanfan avek lespwar ki biento nou pou gagn nou lakaz. Pa pe atan dernye ler. Chaque petit sou est économisé à cette fin. Sous notre lit s'entassent les carreaux céramiques pour notre futur chez-nous. Dans la cour, mes poteaux de construction ont commencé à pourrir.»

Colère au ventre

Le désespoir est aussi visible chez Jocelyne Prude. Alors que Marie-Michèle Ravina, qui accouchera incessamment, n'a que deux mots pour exprimer ses sentiments : «Mo araze.» Un sentiment que Mary Jolicoeur, coordinatrice des ONG accompagnant les ex-squatters, comprend aisément.

«Moi-même, explique-t-elle, j'ai un grand sentiment de révolte par rapport à une parole donnée et qui n'a pas été respectée. L'absence totale de considération des autorités à ces sans-logis me choque toujours ; ils ne sont jamais informés des décisions prises.»

Et Mary Jolicoeur de parler aussi du sentiment de tristesse qui l'habite. Car nombreux parmi ces sans-logis, vivant dans une «précarité effroyable», ont un urgent besoin d'un toit convenable.

La preuve : Jocelyne Prude est venue à notre rendez-vous avec sa tente de bouteilles en plastique, espérant les remplir à son départ. «Leker gros, confie-t-elle. Eski pou resi ou pou perdi net ? Pourrais-je un jour m'asseoir tranquillement dans une maison décente et y voir grandir mes enfants ?»

Précarité effroyable

A Vuillemin, Beau-Bassin, la maison qu'elle loue ne possède pas l'eau courante. «Je dois sans cesse prier pour qu'il pleuve. Cela me permet de me doucher, de faire ma lessive, de garder un peu d'eau pour la cuisine, la vaisselle...Prier pour que la pluie tombe alors que ma maison est une véritable passoire. Et que les feuilles de plastique qui couvrent mes effets commencent à rendre l'âme. Zot ne pli kapav tini dilo lapli !»

Jean-Paul Tourail et Betina Polimont ne sont pas mieux logés. A Emmaüs, ils sont à quatre ­ deux adultes et deux enfants ­ à se partager une unique pièce. Les enfants dorment dans l'unique lit, alors que les parents dorment à même le sol. Leur maison, se trouvant en pente, reçoit régulièrement l'eau de pluie dévalant les rues. «Defwa nou dir en ba latant ti pli bon, lâche-t-il amèrement. Si siklon tape, kot nou pou ale ?» Tant chez Jean-Paul Tourail que chez Jocelyne Prude, l'humidité ambiante fait le lit des moustiques et autres couleuvres...

Mener en bateau

Dimanche dernier, après avoir été informé des dernières données par le collectif d'ONG qui chemine à leurs côtés, Jean-Paul Tourail est descendu à Terre-Nouvelle. Il a bien vu les Chinois qui s'y activaient. Mais sa recherche d'information auprès des habitants de l'endroit s'est avérée vaine.

Aujourd'hui, il a l'impression d'être mené en bateau. «Mo ne pli eligib pou enn lakaz PEL akoz mo ena enn terin Bambou. Je ne sais plus quoi faire.» Et pourtant, son bon sens lui dit qu'il y a une solution : soit les autorités cherchent un site de construction alternatif, soit elles leur proposent une maison.

Vingt mois de galère

Vingt mois que dure le calvaire de ces sans-logis qui, à la veille des dernières élections générales, avaient squatté les appartements de la National Housing Development Comapny (NHDC). Vingt mois de tergiversations, avec ça et là, un double langage. «Certains font croire aux squatters que le Trust Fund a déjà débloqué tout l'argent mis à leur disposition», explique Mary Jolicoeur.

De longs mois pour faire comprendre aux autorités que les sans-logis ont droit à un logement digne et non à «enn park koson». Des mois pour atténuer les réticences des habitants de Bambous face à leurs futurs voisins. Des mois à endurer la lenteur de la machinerie administrative quand ce n'est pas un je-m'en-foutisme royal à l'égard des plus défavorisés de notre société.

Des exemples pour étayer ce fait, Mary Jolicoeur en a vu plusieurs dans sa lutte auprès des sans-logis. Le rapport sur la topographie défavorable du site de Terre-Nouvelle est daté du 13 novembre 2006. Mais ce n'est que dans un courrier du 10 janvier, la convoquant à une rencontre le lendemain, 11 janvier, qu'elle en est mise au courant. L'insistance du collectif pour que les autorités informent les sans-logis de la situation tombera dans l'oreille de sourds. Et le dossier travaillé méthodiquement et remis au Premier ministre, aux ministres des Finances et de la Sécurité sociale et à l'Empowerment Programme n'a pas reçu le moindre accusé de réception.

Lutte maintenue

«Kan ou tan tou sa, ou boui, lance Jocelyne Prude. Mais, nou bizin kontign lite.» C'est d'ailleurs dans ce sens que le 4 février dernier, une demande de rencontre a été sollicitée du ministre Asraf Dulull. Avec la menace d'une marche pacifique dans la capitale lundi prochain, 12 février.

«Envers et contre tous, nous sommes toujours disposés à bâtir avec ceux pour qui avoir un toit décent est une priorité, affirme Mary Jolicoeur, qui n'est pas de caractère à reculer. Ce nouvel écueil m'a boostée ; je suis disposée à aller plus loin. Car c'est avant tout une question de droit, de dignité humaine.»

Conviction aussi partagée par les sans-logis. «Nou insiste : nou pa pe deman narien gratis. Nou dispoze ser vant, manz diri-bouyon», affirment à haute voix et en chœur Jocelyne Prude et Jean-François Tourail. Leur plus profond désir est commun à bon nombre de nos compatriotes : voir une lumière au bout du tunnel, travailler au bien-être de leur famille, se faire et prendre leur place au sein de la République.

Danièle Babooram

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