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L'expérience spirituelle (II)


«Si tu savais le don de Dieu»

Une vie spirituelle est une vie animée par l'Esprit-Saint ; une expérience mystique est ­ de quelle façon ? ­ une expérience de Dieu.

A. L'Ecriture

La lecture du Nouveau Testament permet de trouver de nombreux textes dont je me demande pourquoi ils n'ont pas mieux façonné notre mémoire croyante. Certains de ces textes ont été plus ou moins occultés, car on tenait davantage à former des «vertueux» que des «habités de Dieu». Les textes suivants, choisis parmi bien d'autres, disent clairement que la Vie Trinitaire n'est pas un sommet inaccessible. Cette vie palpite dans le quotidien de nos jours. C'est elle qui fait de nous des vivants, des priants, des croyants.

«Si quelqu'un entend ma parole, mon Père l'aimera, nous viendrons en lui et nous ferons chez lui notre demeure.»«Je suis le cep, vous êtes les sarments.» «Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés, de cet amour dont je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres.»«Ce jour-là, vous comprendrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous.»«Père, que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient un en nous.» (Evangile de Jean)

«L'amour de Dieu a été infusé dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné.»«L'Esprit de Dieu prie en nous dans des gémissements ineffables,»«Car l'Esprit de Dieu s'est joint à notre esprit.»«Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint- Esprit ?»«La maison de Dieu, c'est vous.»«C'est le Christ qui vit en moi.» (Saint Paul)

«Afin que vous deveniez participants de la nature divine.»«La semence de Dieu a été déposée en vous.» (Saint Pierre)

A entendre ces extraits, la conclusion est claire : «Si tu savais le don de Dieu, tu saurais que le don de Dieu, c'est Dieu lui-même.»

B. Qui est comme Dieu ?

«Si tu rencontres Dieu, tue-le... Ce n'est pas lui.»

Cette phrase d'un moine bouddhiste souligne, de façon brutale, le danger d'une expérience spirituelle centrée sur la rencontre entre l'homme et Dieu. Aussi, vais-je rappeler quelques précisions... de prudence.

a) Quelle que soit l'expérience et quelle que soit son intensité, Dieu reste l'Autre. Il est d'ailleurs plus exact que l'homme reste autre que Dieu. Il n'y a pas d'identité possible entre l'un et l'autre. La vraie connaissance de Dieu apparaît au spirituel comme une inconnaissance, une non connaissance de celui qui déborde toute capacité humaine.

b) Dieu n'est pas ténèbre interdite, mais profusion de lumière. Il se cache par l'excès même de son éclat aveuglant. Saint Bernard de Clairvaux nous fait passer de la lumière au feu : «Le fer jeté dans le feu devient feu lui-même, tout en restant métal par sa substance. Ainsi en va-t-il du cœur de l'homme jeté dans le brasier de Dieu.»

«C'est dans le silence qu'on apprend les secrets de cette ténèbre qui brille de la plus éclatante clarté au sein de la plus noire obscurité et qui, tout en demeurant elle-même parfaitement intangible et parfaitement invisible, emplit de splendeurs plus belles que la beauté les intelligences qui savent fermer les yeux.» (Denys l'Aréopagite)

c) Dieu ne peut être saisi, mis à notre service. Il est notre horizon.

On ne peut en parler qu'en langage de désir et de trace. «Où es-tu caché, Ami, toi qui me laisse dans les gémissements ? Pareil au cerf, tu as fui, m'ayant blessé, après toi je sortis, criant, et tu étais parti.» (Jean de la Croix)

De nombreux et incessants messagers de Dieu ravivent le désir de l'homme, mais «aucun d'eux ne sait me dire ce que j'attends». (Jean de la Croix)

d) L'horizon de l'expérience chrétienne est un horizon de communion, et non pas de fusion. Il n'y a pas de «non-distinction». La personne, pour le chrétien, n'est pas une goutte d'eau ou une statuette de sel retournant à l'océan.

Cette communion «non fusionnelle» marque des limites, des frontières.

Les médiations

Dieu respecte la condition humaine dont il est la source. C'est cela qui rend stupéfiant l'affirmation de l'Incarnation.

Dieu s'est enfoui dans l'Histoire en la personne de son Fils sans que cette création saute ! L'Histoire est soulevée par le souffle de Dieu, mais pour autant, cette histoire n'est jamais arrachée à ses lois et ses structures propres. Nous sommes-là dans ce que le Concile appelle «l'autonomie des réalités terrestres», autonomie difficile à accepter et à vivre concrètement.

a) En clair, il n'y a pas d'expérience directe de Dieu. C'est au cœur des médiations (le réel, l'altérité, la mort) que nous ren

controns Dieu. Ces médiations sont riches et diverses : le frère, la Parole, l'Eglise et ses signes. Mais c'est toujours dans la distance, dans la promesse, dans l'expérience et la mémoire, dans la tension vers l'à-venir que se vivent ces médiations. Saint Jean Climaque, au VIIe siècle, écrivait : «Il arrive, lorsque nous sommes en prière, que des frères viennent nous trouver. Nous devons alors choisir : ou interrompre notre prière, ou attrister notre frère en refusant de lui répondre. Mais l'amour est plus grand que la prière, la prière est une vertu parmi d'autres, alors que l'amour les contient toutes.»

b) L'autonomie des réalités terrestres signifie que Dieu n'est pas totalitaire, que les sociétés humaines, Etats, Nations peuvent passer et s'établir/s'édifier en dehors de lui.

L'ascèse

Le chemin des disciples n'est pas différent du chemin du maître. Il n'y a pas, dans la vie spirituelle, de dimanche de Pâques sans Vendredi Saint. Il faut mourir pour vivre et la souffrance et l'ascèse jalonnent toute vie spirituelle.

a) Si la souffrance est passage obligé, elle ne prend pas pour autant valeur positive en soi : «Souffrir ou faire des sacrifices pour faire plaisir à Dieu» est une formule fausse et malsaine. Le Dieu des vivants n'aime pas les mises à mort.

b) La valeur positive de l'ascèse se trouve dans le souci de se mettre en meilleure condition pour accueillir le don de Dieu. Il s'agit de lutter contre l'égo (le «petit moi») pour libérer le «Moi profond». Selon Grégoire de Nysse, nous sommes bardés de tuniques de peaux dont il faut se libérer ­ à quel prix ! ­ pour devenir vulnérables et nus devant Dieu.

c) La bonne ascèse surgit dans la vie par la confrontation de l'exigence spirituelle avec le réel, l'altérité; par la fidélité à l'appel évangélique ; par l'acceptation profonde de ce qui arrive (souffrance, maladie, mort).

La Transfiguration

La fascination de la mort et du jugement dernier a été largement décrite par les historiens (Philippe Ariès et Jean Delumeau en particulier). L'angoisse et la peur ont largement suinté dans nos catéchismes et liturgies. Les Dies irae n'ont pas disparu de nos consciences. Dans le retour du Fils de l'homme, ne peut-on voir la transfiguration du monde entier plus que l'inexorable et impitoyable jugement de l'humanité pécheresse ?

Notre foi et l'expérience spirituelle fondent la certitude que Dieu fera entrer l'Univers entier dans la gloire de la déification. Et «Dieu sera tous en tous». Tout manifestera Dieu. Seul le mal sera exclu. Nous avons à apprendre une spiritualité de l'expérience et de la Transfiguration.

Conclusion

«Mon père [il s'agit d'Abraham] était un Araméen errant...» Lorsque l'auteur de la lettre aux Hébreux écrit : «Abraham partit, ne sachant où il allait», Grégoire de Nysse commente : «Signe qu'il était dans la bonne direction.» La vie spirituelle, la vie de foi est une vie nomade. Le même Grégoire de Nysse le souligne : «A celui qui se lève vraiment, il est dit : Lève-toi encore. A celui qui marche, ne manquera jamais l'espace. Ainsi, celui qui avance ne s'arrête jamais, allant de commencement en commencement par des commencements qui n'ont jamais de fin.»

Le danger de toute vie spirituelle est de s'installer dans un lieu, dans un temps. Le danger est de fixer un passage pour en faire un but. Le père Michel de Certeau, jésuite spécialiste de l'étude historique et théologique de la vie spirituelle, nous livre la conclusion : «Est mystique celui ou celle qui ne peut s'arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n'est pas ça, qu'on ne peut résider ici, ni se contenter de cela.»

Le mot «itinérance» peut résumer ces réflexions sur «l'expérience spirituelle». L'itinéraire dit le chemin et la démarche orientés, dit le parcours qui prend en compte à chaque pas et à chaque étape l'inattendu, le nouveau. Est-il alors si surprenant que les poètes et les peintres, les cinéastes et philosophes de la modernité creusent les mêmes sillons que les «mystiques» ?

Daniel Muff
Curé de Sainte-Croix

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