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Diane Bablee : «L'important est d'enlever et de déraciner les séquelles liées à l'esclavage»

Présidente du National Heritage Trust Fund, Diane Bablee a œuvré activement à finaliser le dossier du Morne envoyé à l'Unesco. Elle répond ici à nos questions sur le marronnage.

Quelles sont les causes du marronnage ?

Le marronnage ne peut être vu dans un contexte isolé, il fait intégralement partie des phénomènes de résistance liés à l'esclavage. Par réaction, les asservis, c'est-à-dire, les esclaves, inventent des moyens pour résister au système. Il y a la résistance active et la résistance passive. Cette dernière se manifeste par des petits gestes assez subtils, comme le go slow dans le travail ou se moquer de la culture des maîtres ou encore par l'ajout d'un fort taux de sel ou de piments dans l'aliment des maîtres...

La résistance active est un acte direct d'opposition et de non acceptation du système. Elle se manifeste par des actes prémédités visant à perturber le système ou à y mettre fin. Le marronnage s'insère dans le cadre d'actions liées à la résistance active - très souvent liées aux mauvais traitements infligés aux esclaves. Elle peut également être la réponse des esclaves d'un refus d'accepter le statut d'objet imposé par le maître et motivé par une recherche de la liberté.

Chose fréquente à Maurice : la séparation de nombreux couples d'esclaves lors des ventes. D'où les absences fréquentes d'esclaves pour rendre visite à leurs partenaires ou enfants se trouvant sur d'autres concessions. Bon nombre d'esclaves marrons se fondaient parmi la population des Noirs libres habitant à Port-Louis. Ceux qui s'adonnaient à ce type de marronnage le faisaient pour diverses raisons : mauvais traitement de leurs maîtres, envie de liberté...

Les esclaves fuyaient pour être libres ou bien découvraient-ils la liberté après s'être enfuis ?

Le premier groupe d'esclaves qu'on amena dans l'île, durant la période hollandaise, s'en allèrent marrons. Il y avait d'autres qui avaient fui à cause de traitements infligés par leurs maîtres. D'autres, influencés par les cas ou récits d'autres esclaves, s'enfuyaient... La question de la liberté comme motivation n'est toujours pas connue.

L'amnistie promise aux esclaves marrons qui se rendaient a-t-elle été efficace ?

Pour pouvoir répondre à cette question, il faudrait faire une étude statistique approfondie. Les données se trouvent aux archives mauriciennes, françaises et britanniques. Le taux de marronnage a fluctué en fonction du nombre d'esclaves dans l'île, des différentes pratiques imposées par les gouverneurs ainsi que par les traitements des maîtres. Il faut préciser que l'historien Richard Allen avance que Maurice a eu, à un certain moment, un des plus forts taux de marronnage, entre 13 et 15 %.

Quel est le rôle de la femme dans le marronnage?

Il a existait, à Maurice, un phénomène intéressant: quand elles étaient sous le joug du maître, les esclaves femmes étaient celles qui se démarquaient, résistaient et déjouaient le système. Par contre, lorsqu'elles étaient avec les marrons, elles occupaient presque une place de subalterne ou d'objets, reléguées comme partenaires pour assouvir les besoins des partenaires masculins des bandes. Il y avait également des cas de marrons qui avaient une vie de famille bien rangée. Nous n'avons, jusqu'ici, répertorié qu'un seul cas de femme marronne meneuse de bande : Madame Françoise, mentionnée par Mgr Amédée Nagapen dans son ouvrage sur le marronnage dans l'ile sous les périodes française et britannique.

Le devoir de mémoire signifie pour beaucoup demander réparation pour tous les ancêtres ayant souffert de l'esclavage. Cette réparation va-t-elle effacer toutes les consé-quences et les souffrances ?

Une chose est sûre : on ne peut mettre des prix sur la souffrance. Obtenir réparation ne garantit pas que la souffrance est effacée. L'important est d'enlever et de déraciner les séquelles liées à l'esclavage. Ce qui a été fait ne pourra jamais être réparé, mais il faut que ce qui a été fait ne continue pas à engendrer des différences aux niveaux social, économique et politique - d'ou le concept de réparation, non pas pour ceux qui ont souffert, mais pour ceux qui souffrent aujourd'hui du fait que nous avons un lourd passé en héritage...

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