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Mgr Ian Ernest, évêque de Maurice et archevêque de la Province de l'océan Indien :


«La violence au sein de la famille (...)
est hélas devenue un fait banal»

La Journée mondiale contre la violence est célébrée ce dimanche 25 novembre. Regard interpellant d'un homme et d'un observateur attentif de notre société, Mgr Ian Ernest, sur ce phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur.

Quelle évaluation faites-vous de la violence?

La violence est un mal que je qualifierai de crime et elle ne cesse, tout comme un cancer, de ronger les cellules de la société humaine. Malheureusement, nous sommes impuissants à son infiltration dans la cellule familiale, dont la vocation est d'être un havre d'amour et de paix.

Il serait important de noter que, selon un rapport publié en Angleterre en 2005 (Crime in England and Wales), 16% de crimes commis est de nature domestique. La violence est la cause principale de la morbidité des femmes âgées entre 19 et 44 ans ; beaucoup plus que la guerre, le cancer et les accidents de la route.

Mon observation de ce phénomène, depuis plus de quinze ans, me porte à croire que ce comportement envahit toutes les couches sociales, indépendamment de l'âge, de la race, du sexe et de la richesse. Il est triste de constater que ceci fait souffrir énormément les victimes et leurs familles qui deviennent prisonnières de la peur.

Quelles sont les causes de violences ?

Elles sont multiples. La violence surgit quand il y a ce besoin intense de vouloir tout contrôler. Le manque de confiance en soi, caractérisé par une incapacité de résoudre des conflits intérieurs, donne lieu à des ressentiments qui poussent à maltraiter verbalement ou physiquement l'autre. Dans notre contexte, je dirai en toute sincérité que les influences socioculturelles sont importantes.

Il est aussi vrai de dire que l'abus d'alcool, la maladie mentale et les pressions professionnelles, familiales, sociales et financières peuvent provoquer des situations violentes. La place de la prière au creux d'une vie familiale et conjugale est cruciale, car elle aide à renouveler les engagements de fidélité, de patience, de maîtrise de soi, de douceur et d'amour à l'égard de l'autre. Une insuffisance spirituelle donne lieu à des arrêts d'amour et de respect mutuel.

Bien qu'on note parmi les victimes un plus grand nombre de femmes, il est important de souligner que les hommes utilisent les formes de violence physique, alors que les femmes ont tendance à utiliser les formes de violence psychologique.

Pourquoi donc cette montée de la violence, surtout envers les femmes et les enfants, alors que les campagnes de sensibilisation et les efforts préventifs sont légion ?

Question cruciale qui interpelle! Cela fait des décennies que l'Eglise, les ONG, les gouvernements

essayent de combattre ce fléau qui porte atteinte à la personne, mais il semblerait, selon les statistiques recueillis, que la violence sévit de plus en plus. L'impuissance prend le dessus et l'inquiétude grandit dans nos coeurs. Il est temps de revoir nos stratégies et de développer de nouvelles approches. Pour moi, deux éléments sont à la base de cette situation qui devient de plus en plus difficile et complexe:-

L'indifférence : c'est un grand mal qui ronge la société mauricienne. La violence au sein de la famille fait sensation, mais n'est plus un drame. Elle est hélas ! devenue un fait banal. Tant qu'elle ne frappe pas à ma porte, je suis insensible. La souffrance des autres est le cadet de mes soucis. L'indifférence tue la compassion, la sympathie et la solidarité. Telle est ma lecture de la situation présente.

La dominance de l'idéologie masculine : Que nous le voulions ou non, il nous faut admettre que le monde des médias est toujours contrôlé par une idéologie masculine qui domine les aspects économiques, politiques et légaux.

La violence dénigre la compassion et la ramène au rang de la faiblesse de caractère. Les thèmes de comportement violent sont à l'affiche et sont utilisés sans critique: les livres, les films, les jeux vidéos et même les dessins animés, les plus en vogue, possèdent une teinte de violence.

Ceci me porte à croire que la violence attire le genre humain: ne vient-elle pas renforcer les images stéreotypées de l'homme puissant et viril ? Le comportement des chauffeurs sur nos routes donnent une certaine indication à l'agressivité qui nous anime malgré nous. Le langage abusif de nos jeunes en est un autre signe.

Il y a donc urgence d'adopter de nouvelles approches qui visent à transformer les mentalités et à éradiquer les préjugés. La gestion des conflits doit être davantage vulgarisée, l'apport des jeunes dans la réflexion doit être encouragé et les études précises doivent être entreprises si nous voulons aller dans le sens de la responsabilisation et de la compréhension des rôles.

Comment faire pour une éradication de la violence dans la famille et la société?

Il est impératif que l'Eglise, les groupes socioculturels, les ONG et le gouvernement réfléchissent et agissent ensemble. Il ne faut pas chercher à faire cavalier seul devant un tel fléau. Il faut que l'éducation dispensée et l'application des lois puissent changer les attitudes des hommes et des femmes par rapport à leurs responsabilités et leurs rôles, Il faut davantage oeuvrer à ce que le rôle de la femme soit affirmé et valorisé. Il est de notre devoir en tant que citoyen de soutenir les projets et les initiatives qui sont mis en oeuvre afin de dissiper tout mythe qui soit contraire à l'épanouissement de la personne, Il faut redonner le goût de Dieu aux hommes et aux femmes, car de Lui vient la sagesse et de cette sagesse naît la compassion. Le monde a besoin de compassion sinon il va à sa ruine. La violence engendre la violence, la charité génère le respect et la solidarité. Il suffit d'y et de faire l'expérience.

ss


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