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Jeannine Yeung :


«La formation professionnelle doit respecter l'identité de l'apprenant»

Line

Pour une réflexion citoyenne

Dans l'interview qu'elle nous livre dans ce numéro, Jeanine Yeung affirme qu'elle est frappée par le «peu d'intérêt pour la recherche et les publications sérieuses à Rodrigues de la part des universitaires vivant dans l'île». Elle poursuit en disant que «de par son identité très marquée, son insularité et son statut politique récent, Rodrigues représente un vrai
laboratoire pour la recherche appliquée.»

Pourquoi ce manque d'intérêt pour la recherche et les réflexions objectives ? Il y a certainement plusieurs raisons. Une d'entre elles est sans doute la politisation à outrance des débats et prises de position chez nous. Nos intellectuels et autres acteurs de la vie de l'île se laissent trop souvent influencer d'abord par des considérations de politiques partisanes. Tout est perçu et interprété en fonction de son appartenance politique. Si la politique partisane a son importance dans notre vie, elle ne doit pas pour autant devenir la grille de lecture pour tous les événements et toutes les prises de position.

Notre pays a besoin de personnes avec des convictions fortes pour défendre des idéologies et des positions politiques dans leurs diversités. Rodrigues a aussi besoin de personnes qui «guet pei avant guet parti». Ceci afin de favoriser une réflexion et une recherche pour inspirer les actions pour le bien commun, indépendamment de son parti politique. Pour la bonne santé de la démocratie, un pays a besoin de réflexions et de prises de position qui soient au-dessus des partis politiques. En ce faisant, ce n'est pas une dévalorisation de son parti, mais apporter un autre service au pays.

Les intellectuels, personnes engagées issues de différents courants politiques, doivent pouvoir se mettre ensemble pour une réflexion citoyenne afin d'analyser les événements sans esprit partisan et pour parler de Rodrigues et son avenir.

Après cinq années d'autonomie politique, il est urgent de mettre en œuvre le processus pour une autonomie de la réflexion. C'est quelque chose qui ne peut faire que du bien aux partis politiques et au pays. Pour le citoyen responsable, être capable de réfléchir sans la visière de son parti politique ne veut pas nécessairement dire qu'il a changé de bord. L'absolutisation du parti politique conduit à la longue à l'intolérance et la dictature.

Benoît Jolicoeur


Un colloque international, ayant pour thème la question de dynamiques identitaires et la formation tout au long de la vie, a réuni une trentaine d'uni-versitaires à Mayotte du 2 au 3 novembre dernier. Cette mani-festation a été organisée par le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) de Mayotte, avec la collaboration scienti-fique du Centre interdisci-plinaire de recherche sur la construction identitaire (CIRCI), de l'Université de la Réunion. Avec la partici-pation des universitaires de Maurice, de la Réunion, des Seychelles, de Mayotte, des Comores et de France. Jeanine Yeung, qui y représentait Rodrigues, nous livre ses impressions.

Dites-nous d'abord comment s'est déroulé le séminaire ?

Pendant les deux jours du colloque, les vingt-deux intervenants ont exploré les liens entre l'identité ­ personnelle, professionnelle, l'identification parentale, culturelle ­ et la formation, en prenant comme appui les recherches menées ou les expériences vécues au sein de leurs pays respectifs.

Parlez-nous justement de votre présentation sur l'expérience rodriguaise.

J'ai présenté une communication sur le thème «Autonomie, dynamiques identitaires et développement des compétences à l'ile Rodrigues». La communication a révélé le processus d'une dynamisation des identités professionnelles sur le plan individuel, économique et également dans le cadre de la fonction publique, autour de la question de la formation dans une île Rodrigue récemment autonome. Dans les trois cas, il est clair que le Rodriguais est inscrit dans une dynamique de transformation identitaire.

Comment est-ce que votre présentation a enrichi les débats ?

Cette communication a débouché sur les questionnements suivants: Quelle est la formule à privilégier en matière de formation afin de réussir un déve-loppement économique sans aliéner les spécificités et les valeurs qui sont propres à Rodrigues ? Quelle est la politique à adopter afin de retenir les compétences indispensables à la réussite de l'autonomie rodriguaise, tout en favorisant la mobilité professionnelle pour le développement personnel des Rodriguais ?

Et en quoi cet échange vous a-t-il été bénéfique ?

En premier lieu, ce colloque m'a fait davantage prendre conscience que toute intervention éducative et de formation professionnelle doit impérativement respecter l'identité de l'apprenant et lui donner les moyens d'assurer son propre changement face aux mutations de son milieu. L'édu-cation et la formation doivent transformer l'apprenant, non plus en un bon modèle d'exécution, mais en un être pensant et agissant.

Ensuite, j'ai découvert les expériences des différentes îles de l'océan Indien dans le domaine du développement des compétences : l'alphabétisation des adultes aux Seychelles, les problématiques de l'insertion professionnelle à la Réunion, le bouleversement de l'identité professionnelle des enseignants d'écoles ZEP à l'île Maurice, les difficultés à adapter le curriculum au contexte local à Madagascar...

Ce colloque m'a également permis de côtoyer des académiciens de grand calibre et a été, donc, pour moi, un enrichissement certain sur le plan intellectuel. D'ailleurs, cette manifestation débouchera sur la mise sur pied d'un réseau de chercheurs dans l'océan Indien, avec une dimension internationale et j'ai été sollicitée pour y représenter Rodrigues.

Y a t-il quelque chose qui a changé chez vous à partir de cette expérience? Je parle de votre manière de voir les choses, Rodrigues, la culture...

Change ... peut être pas mais plutôt renforcé... Ma conviction, qu'à Rodrigues, nous avons des expériences intéressantes dans de nombreux domaines qui méritent d'être partagées avec d'autres îles ­ voire plus loin ­, été renforcée lors de ce colloque. Je me suis aussi rendue compte que notre forte identité sociale, culturelle et politique est un véritable levier pour le changement et le développement. Ce n'est pas toujours le cas ailleurs.

Un point important que vous aimeriez souligner.

J'ai été toujours interpellée par le peu d'intérêt pour la recherche et les publications sérieuses à Rodrigues de la part des universitaires vivant dans l'île. A l'issue de ce colloque, je suis davantage consciente de cette situation. Et pourtant, Rodrigues, de par son identité très marquée, son insularité et son statut politique récent, représente un vrai laboratoire pour la recherche appliquée.

Propos recueillis par Benoît Jolicoeur


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