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Manilal Doctor :
une grâce pour tout Mauricien

Depuis le rassemblement, organisé, au Champ de Mars, par le père Jocelyn Grégoire, le thème de la créolité est d'actualité. Partisans et opposants de l'utilité de cette spécificité ethnique s'adressent, depuis et à qui mieux-mieux, des arguments, se voulant en béton pour mieux convaincre l'autre de la faiblesse de ses positions et de la force invulnérable des assises adverses.

Il ne faut pas espérer trouver un vainqueur et un vaincu dans cette joute stérile. Il faut chercher, ailleurs, le souhaitable consensus entre les multiples divergences suscitées à ce propos, consensus fait de compromis de part et d'autre et de compréhension mutuelle. La pire erreur à commettre, en l'occurrence, serait de vouloir dresser telle composante de notre communauté créole contre une autre, même en rappelant des griefs, peut-être fondés, mais remontant à près de deux siècles.

Partage et réconciliation

Il est plus facile d'obtenir quelque chose, et même des réparations justifiées, en faisant appel à l'esprit de partage et de réconciliation plutôt qu'en nous lançant mutuellement des ultimatums, sinon des chantages, au nom d'une lutte des classes importée, désuète, n'ayant même plus cours dans les défunts paradis marxistes et communistes.

Les présents efforts disséminés, pour mieux souder les différents éléments de notre communauté créole et surtout pour mieux favoriser le développement humain mais aussi matériel de ses enfants, les plus défavorisés, auront toujours intérêt à étudier ce que nos autres communautés ethniques et religieuses ont fait jadis et continuent de faire pour encourager le développement tous azimuts de leurs membres, et des plus démunis, en particulier.

Étudier des autres

Nous avons ce devoir d'examiner ce que les autres ont effectué à ce jour et qui peut paraître, à certains, une réussite exemplaire, quand on la compare surtout à l'état d'abandon dont se plaignent tant de membres de notre communauté créole. Devoir donc d'étudier ce que d'autres ont entrepris et réussi et chercher à en prendre exemple pour corriger certaines erreurs et rattraper certains retards toujours possibles et remédiables.

Nous avons, ainsi, beaucoup à apprendre du travail de décentralisation et de dissémination entreprise, par exemple, par l'Arya Samaj, à la suite d'un de ses fondateurs locaux, Manilal Doctor. Sauver une abstraction nommée la créolité est peut-être au-dessus de nos forces. Mais venir en aide aux Créoles démunis de tel village ou de tel faubourg, qui sollicitent notre aide, est à notre portée. C'est même notre devoir. Lors d'une récente rencontre sur le thème de créolité et pauvreté, il n'a même pas été question de nos paroisses. A mourir de honte !

Envoyé du Mahatma Gandhi

Octobre 2007 a vu la célébration du centième anniversaire de l'arrivée, à Maurice, de l'envoyé du Mahatma Gandhi, pour aider nos frères et sœurs d'origine indienne (hindous et musulmans), à sortir de l'état d'exclu

sion qui était le leur au début du XXe siècle, à revendiquer et à obtenir la place qui leur revient de droit sous le soleil de notre pays. Ce libérateur se nomme Manilal Maganlall Doctor.

Valeurs indiennes

Il ne faut pas plus d'une semaine à Manilal Doctor pour faire comprendre, entre autres à l'oligarchie régnante à Maurice, en 1907, qu'il n'y a pas que les valeurs européennes, occidentalistes et même chrétiennes sur terre et que même la chrétienté a beaucoup à apprendre des autres, notamment de l'hindouisme, de l'islam, du bouddhisme et de toutes les valeurs prônées par la sagesse et la philosophie indienne, vieilles de plusieurs millénaires. La leçon ne fut pas toujours facile à apprendre ni même à digérer. Mais qui voudrait aujourd'hui revenir à une île Maurice-ghetto, ne jurant que par ce qui se fait de bien ou de mal à Paris ou à Londres ?

Un siècle après, la venue de Manilal Doctor, nous pouvons compter sur les doigts d'une main, les attardés parmi nous à regretter toujours cette «déseuropéanisation» à laquelle nous initie celui, que des historiens, comme Pahlad Ramsurrun, nomment à juste titre, l'émancipateur des Mauriciens d'origine indienne.

Nous devons savoir gré à Manilal Doctor, comme aux autres émancipateurs de l'Histoire de Maurice (Lislet Geoffroy, Adrien d'Epinay, Rémy Ollier, Rd Jean Lebrun, Père Laval, Adolphe de Plevitz, Onésimo Beaugeard, Eugène Laurent, Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Razack Mohamed, Seewoosagur Ramgoolam, les frères Bissoondoyal) de nous avoir enseigné les avantages des valeurs comme l'esprit d'ouverture aux autres, la tolérance, la compréhension mutuelle, la fraternité, qui nous permettent, aujourd'hui, de voir dans n'importe qui, que Dieu place sur notre route, un frère ou une sœur en Jésus-Christ, sinon un autre Jésus-Christ.

Honnêteté intellectuelle

Nous devons avoir l'honnêteté, entre autres intellectuelle, de nous demander combien notre vie quotidienne aurait été plus pauvre et plus misérable sans cette part asiatique et africaine indiscutable en nous, faisant de chacun d'entre nous un «enfant de mille races» pour reprendre l'heureuse expression de Jean-Claude de l'Estrac. Nous devons de même avoir l'honnêteté voulue pour reconnaître tout ce que l'épanouissement de notre belle langue créole et de notre séga doit au travail d'émancipation d'un Manilal Doctor, entreprenant, il y a un siècle, un travail salutaire de «déseuropéanisation» parmi nos grands dimounes.

Pour ceux qui veulent savoir davantage sur l'œuvre émancipatrice de Manilal Doctor parmi nous, nous ne saurons assez recommander le récent livre de Pahlad Ramsurrun : Manilal Doctor, his Political Activities in Mauritius ainsi que le numéro spécial de la revue trilingue Indradhanush : Manilal Maganlall Doctor, Emancipator of Indo-Mauritians. Prouvons-nous que nous sommes capables d'affronter une vision du monde capable de bousculer notre train-train routinier et déshumanisant.

Yvan Martial

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