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Actionnariat sucre : pour une participation selon le poids des partenaires

Selon le représentant de la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA), son association a «toujours été en faveur d'une participation plus élargie des autres partenaires du secteur sucre (...). Toutefois, cela devant se faire en fonction de l'importance relativede chacun...».

Cette précision, toute subjective qu'elle soit quand il s'agit de «l'importance relative de chacun», m'interpelle parce qu'elle intervient alors que des négociations sont engagées, semble-t-il, entre l'État, l'industrie sucrière et les planteurs en vue d'une participation plus grande de ces derniers et des salariés de l'industrie sucrière au capital du secteur sucrier et de ses nouvelles filières, à savoir les distilleries, les raffineries...

Abonnés absents

Au moment où les héritiers des plantations de cannes vont convier les planteurs à table pour «partager le gâteau», selon l'expression d'un journaliste - un partage somme toute bien mérité - je ne peux m'empêcher dans un esprit d'équité de penser aux abonnés absents. Qu'en est-il de ceux qui, à l'origine des plantations, à côté des ancêtres de ces héritiers appelés aujourd'hui à partager le gâteau, ont œuvré et contribué, pendant des décennies, par leur travail, leur force, leur sueur, leur sang, leur douleur, leur sacrifice, à l'édifice de cette industrie sucrière, tant enviée aujourd'hui ? Je pense évidemment aux esclaves africains, dont l'apport au XVIIIe et XIXe siècles était indispensable à l'essor de l'économie des plantations de sucre et de café. «Deux végétaux sans doute pas nécessaires au bonheur de l'Europe», s'interrogeait Bernardin de St-Pierre, mais qui, poursuit-il, «ont fait le malheur de deux parties du monde : on a dépeuplé l'Amérique pour avoir une terre pour les planter ; on a dépeuplé l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver

Importance relative

Quelle valeur ou quelle importance relative donnerait-on à l'apport des esclaves dans la construction de l'édifice de l'industrie sucrière ? Serait-il virtuel ? Occuperait-il une place sans importance pour en justifier le mutisme, voire l'oubli, ou une place d'une importance capitale, comme semble nous rappeler les faits têtus de l'histoire pour qu'il vaille la peine qu'on le valorise ou, à défaut, qu'on l'évalue ?

Dans la mesure où le secteur sucrier, volontairement ou sous pression gouvernementale, proposerait aujourd'hui aux planteurs une participation dans son capital à la hauteur de 25%, selon une formule reposant sur leur apport des cannes aux usines, il conviendrait, par souci d'équité, que ses dirigeants, héritiers de l'œuvre fondatrice majeure des «colons» et des «esclaves» fassent un geste semblable envers les descendants d'esclaves.

Évaluation du travail des esclaves

L'apport des esclaves pourrait être chiffré en comptabilisant la quantité de travail forcé «non-rémunéré» fournie par leurs ancêtres et/ou des compensations «non payées» qui leur seraient redevables. Ce principe d'évaluation est juridiquement acceptable dans la mesure où il est quantifiable, mesurable et pondérable.

Certes, on ne pourrait, ni ne voudrait évaluer l'horreur : les vies interrompues, la tragédie sur le sol africain, la sauvagerie, les crimes, les souffrances, l'asservissement sexuel. Toutefois, sont

- quantifiables : les heures et les jours, les mois et les années, les décennies et les siècles d'esclavage ;

- mesurable : l'écart en nombre d'années entre l'espérance moyenne de vie des «colons» esclavagiste d'une part, des esclaves d'autre part ;

- pondérable : la somme de travail «non-rémunéré» fournie par l'esclave par journée, multipliée par le nombre d'années et le nombre d'esclaves.

Il suffit que des historiens de l'économie nourrissent de données leurs ordinateurs pour que ceux-ci crachent des chiffres et nous en donnent une indication. Ainsi, le montant agrée pourrait représenter leur part dans l'actionnariat du secteur sucrier, dans le cadre des réformes en cours, au même titre, sinon à la même hauteur, que les planteurs.

La contribution des esclaves dans cette grande entreprise sucrière serait alors enfin reconnue et leurs descendants, que l'on voit encore vivant dans une pauvreté abjecte dans les faubourgs de la capitale et certaines régions côtières, soit, là où ils furent ghettoïsés lorsqu'ils prirent la fuite ou furent «chassés» des plantations lors de la proclamation de l'abolition de l'esclavage, pourraient dire que le travail de leurs ancêtres n'a pas été vain. Ils mériteraient, eux aussi, non par compassion ou charité chrétienne, mais comme les autres héritiers de l'industrie sucrière, à juste titre, leur part du gâteau. Et il serait honteux de leur coller l'étiquette de «rodères bouts».

Participation des descendants d'esclaves

Dans un article précédent (La Vie Catholique ­ 29 juin 2007 ­ No 26 ) j'avais fait un plaidoyer pour la création d'un Fonds de solidarité en faveur des descendants d'esclaves qui serait «géré, entre autres, par des éducateurs, travailleurs sociaux, psychologues, avocats, médecins, économistes, informaticiens et comptables». Plus concrètement, étaient suggérés à l'État et à l'industrie sucrière :

n de mettre à la disposition des descendants d'esclaves des parcelles de terrains dans différentes régions de l'île (surtout là où l'on identifie aisément leur présence) afin de les réconcilier avec le travail de la terre ;

n d'approuver un programme, insuffisant sans doute, mais assez bien étoffé, qui pourrait les aider à sortir de l'ornière dans laquelle ils se trouvent encore aujourd'hui.

Cette idée faisant son bonhomme de chemin, j'ose renouveler, ici, cette proposition à l'Etat et à l'industrie sucrière afin qu'ils légitiment et concrétisent ce Fonds de solidarité en faveur des descendants d'esclaves dans l'actionnariat du secteur sucrier à côté des planteurs et autres partenaires. Une telle avancée à la fois économique, sociale et humaine serait non seulement exemplaire, mais ouvrirait la voie vers une démocratie plus participative à Maurice.

Lindsay Descombes

4 novembre 2007

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