Se prendre en charge

Catégorie oubliée, les bouchers sont aussi des victimes collatérales de la peste porcine africaine. En l'absence de porc sain, certains «spécialisés» sont aujourd'hui obligés de fermer boutique jusqu'à nouvel ordre. Toutefois, comme pour prendre cette situation à contre-pied, les bouchers, regroupés au sein de la Pork Butchers' Association, ont décidé de rehausser leur service en achetant des display cabinets. Et s'attendent à ce que les autorités soutiennent leur initiative.

L'abattage de porcs est également un souci pour la communauté des bouchers. N'ayant plus de produits à vendre, ils sont obligés de fermer temporairement leurs étals. Steeve Cotte est l'un d'eux. Boucher depuis quatre ans et père de famille (quatre enfants de 15 à 4 ans), il ne travaille plus. S'il n'y a pas si longtemps son métier faisait très bien vivre les siens, tel n'est plus le cas. Les deux personnes qu'il employait, eux aussi chefs de famille, ont été obligés de partir en congé forcé.

Si Steeve Cotte compte sur ses économies pour s'acquitter de ses obligations financières, il sait pertinemment bien que ses ressources ne sont pas inépuisables et que si la situation perdure, il lui faudra trouver un emploi, «Mais qui voudra bien d'un homme de 45 ans ? », s'interroge-t-il déjà.

Johnny Etinette, boucher, est le président de la Pork Butchers' Association. Comme ses confrères, il fait aussi face à des difficultés. Toutefois, loin de se morfondre, les membres de l'association ont choisi de prendre des mesures. Déjà, des démarches ont été initiées auprès de fournisseurs australiens et européens afin que du porc et des charcuteries puissent être importés. Sauf imprévu, une première cargaison devrait être sur le marché aux alentours du 10 décembre. «Nous allons essayer de ne pas le vendre trop cher. Nous ne voulons nullement abuser de la situation», a tenu à rassurer Johnny Etienne.

Par ailleurs, les bouchers de l'association sont tombés d'accord sur un changement à apporter à leurs services. Conscients du manque d'hygiène sur certains lieux de vente, les bouchers veulent désormais se munir de display cabinets ­ des cages réfrigérantes à 2-7º C. Elles permettront une meilleure conservation des produits.

Le président de l'association s'est d'ailleurs envolé pour la Chine, le mardi 31 octobre, afin d'acquérir ces cages réfrigérantes. Un investissement personnel que consentent les bouchers pour un service de meilleure qualité.

«Nous avons approché le gouvernement afin qu'il nous aide. Ceci dit, nous n'allons pas demeurer les bras croisés. Nous prenons donc les devants en attendant», explique Johnny Etienne.

Line

Jean-Cyril Monty, agronome :

«L'élevage de porc ne sera plus jamais comme avant à Maurice»

Jean-Cyril Monty, agronome et responsable du service Diversification, ressources naturelles et environnement à la Chambre d'agriculture, ne cesse de tirer la sonnette d'alarme. Contrairement à certains cadres du gouvernement, il affirme que la situation est dramatique. La peste porcine africaine risque de devenir endémique, car elle a gagné trop de terrain, martèle-t-il. Il affirme que les mesures prises ont été trop tardives.

Qu'est-ce que la peste porcine africaine ?

C'est un virus qui se propage de différentes manières. A travers la nourriture que mangent les bêtes, les dérivés de porcs contaminés (saucisses, jambons, viandes), dans l'eau, le sang, l'air... Il est très résistant et se propage très rapidement. Il est difficile à contrôler et, à ce jour, il n'existe aucun vaccin contre la peste porcine africaine. Dans certains pays, le virus est devenu endémique et peut refaire surface à n'importe quel moment.

Comment, selon vous, a-t-il pu atteindre nos côtes ?

Je pense que c'est à travers la nourriture contaminée, qui peut provenir de bateaux ou d'hôtels. A Maurice, contrairement aux pays développés, nous avons le droit de donner des restes de nourriture aux animaux. Le virus a pu arriver ainsi. La maladie peut aussi se transmettre via les mouches bœufs aussi, par exemple. Il suffit qu'une mouche pique un animal contaminé et va ensuite piquer un autre pour que le virus se transmette.

Quels en sont les symptômes ?

Forte fièvre. Des oreilles qui virent au rouge et des rougeurs sur tout le corps. Il faut toutefois souligner que la peste porcine africaine peut être confondue avec la fièvre porcine, les symptômes étant plus ou moins similaires. D'où l'importance de faire des tests appropriés en laboratoire. A Maurice, les symptômes ont été décelés en juin dernier, mais ce n'est qu'en septembre que des actions sérieuses ont été prises - quand les porcs ont commencé à mourir par dizaines. Les autorités croyaient justement que c'était la fièvre porcine et avaient fait importer des vaccins. Je maintiens que les services vétérinaires ont fait preuve de manque de professionnalisme. Ils ne se sont pas pris à temps et n'ont donc pu mettre un frein à la source même de la maladie.

Ce drame aurait donc pu être évité ?

Evidemment. Le diagnostic établi, on aurait eu à éliminer les animaux infectés et ceux qui étaient en contact avec eux. Le bilan aurait été bien moindre.

Vous avez dit que dans certains pays le virus est devenu endémique. Qu'est-ce que cela signifie et y a-t-il un risque pour Maurice ?

Dans certains pays, à l'exemple de quelques pays sub-sahariens comme le Zimbabwe, l'Afrique du Sud ou le Kenya, où le virus a été décelé, la peste porcine africaine a atteint le porc sauvage. Ces animaux sont très rustiques et donc plus résistants au virus. Du coup, certains, tout en portant le virus, n'étaient pas malades. Avec donc une quasi-impossibilité à dépister.

Du coup, même si tous les porcs domestiques infectés ou à risque avaient été tués, le virus lui continue d'exister dans les sangliers. Il suffit qu'une de ces bêtes sauvages ait contact avec un porc domestique sain, pour que, de nouveau, le virus est transmis et l'épidémie ainsi relancée. Et comme les modes de transmissions sont vastes, la contamination n'est pas difficile.

D'autre part, il est impossible de tuer tous les sangliers vivant dans une chasse où des bêtes ont été contaminées. A Maurice, des sangliers ont été infectés dans une chasse à Case-Noyale. Le virus risque donc de devenir endémique à Maurice également. L'élevage de porc ne sera plus jamais comme avant à Maurice. Il faut tenir compte des nouvelles épizooties qui peuvent survenir plus tard. C'est comme la grippe aviaire : elle disparaît pour un moment et refait surface après.

La situation est donc dramatique...

C'est la réalité. Il faut faire face et se dire que ce n'est pas parce qu'on arrive à éliminer les cochons suspects que la maladie va disparaître. Elle va être latente. Actuellement, il n'y a rien qui puisse être fait pour contrôler cette situation. Sauf mettre en place une hygiène à toute épreuve : bains désinfectants, accès contrôlé dans les zones d'élevage... On ne pourra plus se permettre de donner des restes de nourriture aux porcs, mais suivre des règles sanitaires rigides afin de diminuer les possibilités de contamination. Il faut aussi que les vétérinaires se réorga-nisent. Mettre en place la Early Detection. Un cas suspect doit être traité avec tout le sérieux qui s'impose. Le ministre de l'Agriculture, Arvin Boolell, veut relancer l'élevage, mais ce secteur ne pourra se développer convenablement sans de bons vétérinaires. Une simple maladie et tout s'écroule.

Et Rodrigues ? Y a-t-il quelque chose à craindre ?

A Rodrigues, ils doivent prendre toutes les précautions d'usage. Les services vétérinaires doivent veiller au grain. Afin d'éviter que la maladie ne soit transmise de Maurice à Rodrigues, ceux qui s'y rendent ne doivent pas aller dans une porcherie contaminée. A éviter au moins plusieurs jours avant le départ. Enfin, mieux vaut éviter de transporter des produits à base de porc local. Le virus est très résistant, autant au chaud qu'au froid.

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