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Peste porcine africaine


Des familles à genoux

Plus de 2 500 porcs ont été abattus depuis que les autorités mauriciennes ont eu
la confirmation que c'est la peste porcine africaine qui afflige les porcs de Roche-Bois, Bassin-Requin et St-Martin. S'il s'agit de mesures inévitables pour tenter d'enrayer l'épidémie, l'abattage de ces bêtes plonge plusieurs familles dans une situation financière des plus précaires, voire dans la misère. Témoignages de trois éleveuses.

Cela fait cinq ans que Josiane Prosper s'est lancée dans l'élevage de porc. Son mari n'ayant pas d'emploi régulier (cela fait cinq mois qu'il ne travaille plus) et avec trois enfants à charge (deux à l'école et un autre à la recherche d'un emploi), ses 55 porcs étaient les seuls revenus sur lesquels la famille pouvait compter. «Bizness koson, enn gran zafer sa. Samem ti mo tou», partage Josiane.

Et voilà que ses bêtes, comme bon nombre de ceux de son voisinage, tombent malade. «Ils ne mangeaient plus. Leurs oreilles changeaient de couleur et après, c'est tout l'animal qui virait au rouge. Koumans par bann pli gro ek bann ki plenn», explique l'éleveuse. La sentence est irrévocable : toutes les bêtes doivent être abattues. «Quand j'ai perdu mes bêtes, nous nous sommes retrouvés à zéro. Nous avons des factures à payer et nous n'avons plus de source de revenus», lâche amèrement Josiane.

Heureusement qu'actuellement seul son fils va à l'école, sa fille ayant fini ses examens. «J'arrive à me débrouiller pour que la famille puisse vivre, mais pour combien de temps ?», s'interroge-t-elle. Mais, Josiane ne veut pas céder au découragement. Pour la survie de sa famille, mais aussi parce que ce drame, elle le prend un peu comme une fatalité. «Mo pa decouraze. Lavi-la ki koumsa. Travay Bondie sa, pa kapav fer nanier

Pas intéressée à se lancer dans l'élevage de poulets - elle a déjà eu une mauvaise expérience ­ Josiane espère que dans peu de temps, elle pourra relancer son business.

D'ici là, ses factures de fin de mois, elle ne sait toujours pas comment les payer.

Entre Rs 5 000 et Rs 6 000

Maud Ste-Marie est aussi dans une situation semblable, voire pire. Avec ses 70 porcs, elle subvenait aux besoins (partiels ou intégraux) de sept personnes : ses trois enfants, deux petits-enfants ainsi que de son mari et elle-même. «Voilà vingt ans que je suis dans l'élevage de porc. Mon mari est maçon. De mes trois enfants, un travaille, une autre est divorcée et habite chez moi avec ses deux enfants de 6 et 8 ans, et l'autre est à la recherche d'un emploi. Les porcs, c'est ce qui faisait vivre la famille

Aujourd'hui, il ne reste plus rien de ses 70 bêtes. Un coup dur pour cette femme qui, il n'y a pas très longtemps, avait fait un emprunt à la Banque de développement (DBM) pour agrandir son cheptel. «Avant, j'avais 40 porcs seulement. C'est après que je suis arrivée à 70. Parmi, il y avait qui étaient prêts pour l'abattage», raconte-t-elle, dépitée.

Avec un budget mensuel de plus de Rs 10 000 contre une allocation de Rs 6 500, Maud Ste-Marie ne sait comment joindre les deux bouts. «Personnellement, je vois notre avenir bien sombre. Je ne sais plus où j'en suis», confie cette Rocheboisienne.

«L'élevage de porc est un bon business. Même si l'animal n'est pas encore arrivé à terme, nous pouvons toujours le vendre si nous avons un besoin urgent d'argent. Il y a toujours un boucher intéressé à acheter un jeune porc.» Il faut savoir qu'un porc arrivé à maturité se vend entre Rs 5 000 et Rs 6 000. Selon la saison, le prix varie et c'est principalement en période de fin d'année que la vente se fait le mieux.

Pour Maud Ste-Marie, il est impossible à ce jour d'envisager de se lancer dans un autre business. «Pou fer bizness, bizin ena kass.» Elle n'en a pas. Pour elle, si l'Etat leur accordait une compensation par tête de bête abattue, cela aurait pu les aider à sortir de cette situation.

Plus que des larmes pour pleurer

Roselima Bégué est aussi de cet avis. Présidente de la Pig Marketing Coorperative Society, elle a aussi été victime de la peste porcine africaine - deux cent cinquante-six bêtes perdues. Aujourd'hui, il ne lui reste que ses larmes pour pleurer. Son business, vaste élevage, était une affaire de famille. Source de revenus pour elle, ses enfants et petits-enfants. «Je suis à genoux. Je retourne à zéro. J'ai tout perdu», constate-t-elle d'une voix lourde de tristesse. «J'ai beaucoup investi dedans. De mon temps, de mon argent. Cette année encore, j'avais augmenté le nombre de mes porcs

Des années de labeur parties en fumée, rien de plus douloureux. «Mon petit-fils de 17 ans, qui avait l'habitude de s'occuper des porcs, se met aujourd'hui à pleurer quand il nettoie les conteneurs dans lesquels on stockait la nourriture pour nos bêtes. Mon mari, qui a 66 ans, va tous les jours nettoyer les porcheries - même s'il n'y a plus rien. Et il pleure à chaque fois. Je me fais du souci pour sa santé. Quant à moi, je commence à avoir des troubles de mémoire

Et la misère commence déjà à pointer du nez au sein de cette famille. «Mo tifi pe grat boutey plastic dan poubel.» Récupérées, ces bouteilles sont déposées dans une usine pour être recyclées. «Lot zour-la, mone trouv mo ti-zanfan pe manz lapo poul dan dal.» Cette même peau de poulet que Roselima Bégué garde habituellement pour ses chiens. «Mo leker gro. Mo pe viv dan sagrin.» Se remettre debout ? Ce ne sera pas possible dans l'immédiat, pense l'éleveuse. «Nou nepli ena nanier. Kot pou gagne resours pou rekoumanse ?», s'interroge-t-elle.

Comme Maud Ste-Marie, elle caresse le rêve que les pouvoirs publics leur donnent une compensation. Pour l'heure, elle se contentera de l'allocation ­ loin d'être suffisante pour faire vivre sa tribu ­ tout en se demandant jusqu'à quand les autorités maintiendront cet argent.

Martine Théodore-Lajoie

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