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Me Jean-Claude Bibi, avocat et militant des droits humains :


«Nous devrions tous avoir honte que l'on qualifie de brutalité policière la torture»

Rencontre avec Me Jean-Claude Bibi, membre de JUSTICE, association des droits humains qui s'est donné comme mission de dénoncer, de confronter et d'éliminer la brutalité policière à Maurice. Me Bibi souligne l'urgence que les agents de l'Etat comprennent que tous sont égaux devant la loi et qu'il n'y a pas deux ou plusieurs catégories de citoyens dans la Constitution de notre pays. Et qu'il n'existe pas de régime spécial pour certains policiers.

Pourquoi militez-vous au sein de JUSTICE ?

Je pratique au barreau depuis 32 ans et de par mon expérience et celle de mes collègues, je ne puis que condamner cette pratique de forcer par des moyens illégaux en frappant ou en menaçant de frapper un suspect pour extraire et obtenir une confession et ainsi déclarer que l'enquête est élucidée. Il est devenu usuel qu'à Maurice, dès que quelqu'un est arrêté par la police, ses proches pensent immédiatement à s'assurer les services d'un avocat afin qu'il ne soit pas brutalisé, voire torturé. Souvent, nul ne sait où un suspect a été conduit. Il n'a pas accès à un homme de loi. Ce n'est qu'après ses aveux qu'on peut le rencontrer. Les Mauriciens doivent comprendre que plus de 80% des affaires
criminelles se caractérisent par des aveux obtenus alors que le suspect était dans une situation très vulnérable et souvent sans la présence d'un avocat.

Quand vous parlez de brutalité policière, vous employez le mot «torture».

N'est-ce pas exagéré ?

La torture a un objectif clair et certain. Le droit international et le Code pénal mauricien qualifient de torture toute pratique qui inflige des violences physiques ou morales à une personne visant à obtenir de lui une confession ou des informations concernant l'enquête concernée. Ce n'est pas de la violence gratuite ­ qui est une expression d'humiliation, de haine, de mépris, voire de sadisme envers le détenu. Nous devrions tous avoir honte qu'à Maurice ce que l'on appelle la brutalité policière n'est souvent que de la torture

Suite aux récentes décisions gouvernementales après la visite de la Commission onusienne,

peut-on avancer que la politique de l'impunité est derrière nous ?

Plusieurs décisions récentes laissent à penser que les autorités semblent décidées à mettre fin à l'impunité d'agents de l'Etat responsables d'actes de torture. Je citerai la suspension des trois policiers impliqués

dans les fouilles à la Cyber-cité, la fermeture de La Bastille, le transfert des quatre membres de la CID de Mahébourg, la fin de l'assistance légale du Parquet aux policiers accusés de violation de droits humains... Il va de soi qu'il reste encore beaucoup à faire et que l'Etat veillera à ce qu'un terme soit effectivement mis à cette impunité. Il faut aussi que les victimes de torture et de violences infligées par des agents de l'Etat soient compensées, même si toute compensation financière n'est jamais une réparation complète pour les souffrances physiques et morales.

Que retirez-vous de la visitedes 15 experts de Genève ?

Leur visite est très opportune et ce n'est pas par hasard qu'ils ont choisi Maurice. Ils ont discrètement rencontré certaines personnes avant même que leur présence chez nous ne soit rendue publique. Ils ont rencontré victimes de torture, avocats et ONG.

Vous êtes très critique de la Commission nationale des droits humains (NHRC)...

Notre association trouve positive l'existence de la NHRC, que nous considérons comme un partenaire. Par exemple, dans le cas de Martine Desmarais, kidnappée par une équipe menée par feu Prem Raddhoa, elle a été d'une utilité certaine. Cependant, son indépendance est loin d'être acquise, comme en témoignent les nombreuses critiques tant à Maurice que de la part des Nations unies, qui ont demandé aux autorités de revoir sa composition et le mode de recrutement de ses membres. Il faut savoir que la loi prévoit que seul le Premier ministre, un politicien également responsable de la police, a le pouvoir de demander au président de la République de nommer ou de révoquer les membres de la NHRC. Il faudrait également doter la Commission d'un budget autonome et d'enquêteurs indépendants. La NHRC se montre trop hésitante à qualifier les actes de violence policières de torture. JUSTICE a émis des réserves suite aux bruits laissant entendre que l'actuel président de la NHRC sera à la tête de la nouvelle Commission nationale pour la prévention de la torture. Vu l'incapacité de la NHRC à enrayer la pratique de la torture à Maurice, si ces bruits sont avérés, ce sera dramatique.

Quelle devrait être la composition idéale de la NHRC ?

La NHRC devrait être plus représentative de toutes les parties, avec des représentants du Bar Council, d'organisations syndicales, de militants des droits de l'homme, des mouvements de femmes et de la jeunesse. Avec, également, des représentants de la force policière. Il ne faut surtout pas oublier que tous les policiers ne sont pas des tortionnaires et qu'un grand nombre fait son travail correctement, en respectant les droits constitutionnels et la dignité des citoyens.

Propos recueillis


par Sandra Potié


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