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Se remettre en question

Un des points forts de l'intervention du père Jocelyn Grégoire au Champ-de-Mars a été sa requête aux Créoles de se prendre en charge. Ainsi, le président de la Fédération des Créoles mauriciens (FCM) a notamment fait ressortir l'importance de l'éducation. Il faudrait, à ce titre, rappeler comment l'Eglise catholique est passée d'une éducation élitiste à une école ouverte à ceux qui sont moins performants académiquement.

Soyons honnêtes : beaucoup d'entre nous, pourtant ardents défenseurs de l'égalité, avons dans le passé pris pour acquis les bénéfices que nous offrait ce système. Nous n'avons jamais, avant le dernier Synode, remis en question le fait que les ti-dimoun avaient rarement accès aux collèges catholiques.

Si, en théorie, beaucoup sont en faveur des mixed abilities, combien de fois n'entendons-nous pas autour de nous : «Saint-Espritzordi nepli kuma avant !» ? Combien de parents pestent contre le fait que dans la classe de leurs enfants, parmi les premiers au CPE, il y ait des élèves classés après les 2 000 ? La nature humaine étant ce qu'elle est, nos convictions sont souvent élastiques quand nos propres intérêts sont en jeu. Espérons que l'appel du père Grégoire à plus d'humanisme apportera un changement radical en chacun de nous concernant l'option préférentielle pour les pauvres.

Considérons le côté positif des choses : dans nos collèges, la pédagogie de mixedabilities s'affirme, les enseignants trouvant mieux leurs marques. Et beaucoup d'élèves qui n'avaient aucune chance avec l'ancien système arrivent aujourd'hui à s'en sortir.

Jocelyn Grégoire a également abordé la question de la «disparition» des artisans. C'est à ce niveau que nous sommes appelés à accompagner ceux condamnés à développer de nouvelles aptitudes afin de trouver leur place dans la société. Car, il est plus que jamais important, dans notre monde en pleine mutation, de voir les choses dans une perspective plus large ­ par exemple, à l'heure où notre pays dépend largement de l'étranger pour son alimentation, la question de production locale et d'autosuffisance est plus que jamais d'actualité.

Les Créoles doivent comprendre que la voie de la réussite ne passe pas nécessairement par un emploi à col blanc. Nombreux sont les élèves peu doués à l'école mais qui réussissent à trouver leur voie quand bien encadrés. C'est pourquoi il faut saluer l'admirable engagement des enseignants du Prevok.

Il s'agit donc de revaloriser le travail manuel, de redonner ses lettres de noblesse à l'esprit d'entreprise. Les role models ne sont pas forcément là où on croit. Comme l'a souligné, avec beaucoup de sensibilité, notre confrère Gilbert Ahnee, du Mauricien, les éleveurs de porcs sont dignes de respect, car ils se battent contre vents et marées pour gagner honnêtement leur vie.

C'est une évidence : à ce moment de notre histoire, la communauté créole a urgemment besoin de meneurs d'hommes altruistes et chevronnés pouvant servir d'exemples à nos jeunes. Il est heureux que notre communauté compte en son sein des personnes qui, par la force du poignet, se sont fait une place au soleil ­ et ceci sans renier leurs origines. Des personnes qui, soulignons-le, se mettent au service des autres tout en poursuivant leur petit bonhomme de chemin.

L'heure est à une véritable unité ­ assez les divisions ouvriers/bourgeois, ti- et grand-créoles. Quelle que soit la nature de notre travail, quel que soit le statut social qui y est associé, il est temps pour chacun de nous de comprendre qu'un «bon» emploi est celui qui nous permet de développer pleinement nos potentiels - qu'il soit manuel ou à col blanc. Un emploi qui nous permet également de vivre les valeurs d'assiduité et d'intégrité au quotidien.

Le fait que la lutte pour la reconnaissance créole arrive aussi tard dans l'histoire présente un avantage certain : nous pouvons apprendre des erreurs des autres. Inutile de suivre l'exemple de ces associations socioculturelles où ce ne sont que des happy few qui jouissent de tous les avantages.

Outre un certain altruisme, la lucidité doit également être présente: que certains, emportés par l'enthousiasme post-Champ-de-Mars, ne tentent surtout pas de créer un parti politique. Nous sommes nombreux à affirmer être étouffés par le communalisme ambiant. Une Voice of Creoles pousserait encore plus de Créoles vers l'émigration. Créant alors le véritable «génocide» créole.

Erick Brelu-Brelu


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