Vie de couple


Le poids de l'absence

Ils sont de plus en plus nombreux ces couples où l'un des conjoints est appelé, de par sa profession, à être régulièrement absent pendant de longues périodes, laissant la responsabilité des enfants à l'autre. Même si cette question a souvent été longuement abordée avant le mariage, entre la théorie et la réalité, il existe souvent un gouffre. La parole à Christiane, Isabelle et François, trois conjoints sur lesquels repose, en grande partie, la charge familiale.

D'abord le quotidien. Partager la vie de quelqu'un souvent absent pour des raisons professionnelles demande toute une organisation. Ainsi, Emilie, mère de deux enfants de deux ans et demi et de deux mois et demi respectivement et dont le mari passe entre 9 et 10 mois de l'année en mer, se lève tous les jours à 5h00 pour tout préparer pour son aînée, qu'elle dépose à la garderie à 6h30 en route pour le travail. Et elle ne récupérera sa fille qu'à 17h30. Et elle se retrouve seule à s'occuper de son bébé tout l'après-midi. «Impossible d'avoir le moindre moment à soi avant 21h00, quand la petite ira au lit. C'est alors que je peux me doucher», relate Emilie.

Cadre dans le privé, François, dont l'épouse, Rachel, est hôtesse de l'air, doit s'organiser pour s'occuper de sa fille de trois ans lorsque sa femme vole ­ en moyenne quinze jours par mois. Et, tous les jours, c'est la course contre la montre pour le jeune homme : il quitte chez lui à 7h20 chaque matin, à l'arrivée de la nounou. S'il ne rentre jamais avant 19h30 quand son épouse est au pays; par contre, durant son absence, il dit devoir «impérativement être rentré à 17h30, pour que la nounou puisse partir». Et, toute la journée, il va «être speed pour rattraper ces heures de travail en moins». Et d'ajouter, petit sourire aux lèvres : «Une deuxième journée débute quand je rentre pour m'occuper d'elle

Christiane, dont le mari, Raphaël, est marin-pêcheur lor banc, fait des petits boulots de manière ponctuelle en fin de mois. Bien qu'habitant chez ses beaux-parents, elle s'occupe seule de ses trois enfants en bas âge. Car, au lieu de l'aider, ses belles-sœurs s'attendent à ce qu'elle les dépanne, estimant qu'elle ne travaille pas à plein temps. Tandis qu'Emilie et François font ressortir que n'habitant pas avec leurs parents ou beaux-parents, ils doivent s'organiser seuls, même s'ils savent «pouvoir compter sur eux si jamais il y a pépins» - maladie des enfants, par exemple. «Au cas contraire, je suis obligée de prendre un jour de congé», constate Emilie.

Isolement

Tous trois disent souffrir d'un certain «isolement» au niveau social : ils sont rarement invités à des fêtes en l'absence du conjoint. «Tu n'existes pas sans ton mari. On te dit souvent que l'on t'invitera quand il sera là. Cela alors que c'est précisément quand il est absent que tu aurais le plus besoin d'être entourée», explique Emilie. Et il leur est souvent impossible d'aller, en week-end, à des anniversaires sans leur conjoint.

Est-ce facile pour un mari de s'occuper de sa fille seul ? Même si François avoue que «les choses sont loin d'être faciles», le jeune homme met en avant les liens étroits qui l'unissent à sa fille : le fait de passer en moyenne 15 soirées seul avec elle depuis qu'elle a six mois n'a fait que consolider une relation privilégiée père-fille. «Je connais peu d'hommes à avoir la chance de vivre cela. Si Rachel avait un travail avec des

horaires normaux, c'est sûr que j'aurais passé plus d'heures au bureau, donc moins d'heures avec ma fille.» Les deux mères mettent également en avant les liens «spéciaux» les unissant à leurs enfants. «Mo bien bien proche de mo 3 zenfans. Et, malgré zot zenn laz, zot soutenir moi dans mo solitude lors bann campagnes de pêche», lâche ainsi Christiane.

Etaient-ils conscients de ces difficultés avant leur mariage? Leur réalité est beaucoup plus dure que prévu. «Nous en avions discuté avant le mariage. Tous m'avaient prévenue : ce sera dur. Mais, je n'avais pas imaginé un tel cyclone au quotidien», résume Emilie. Mais nos trois interlocuteurs affirment qu'ils sont aujourd'hui plus autonomes et responsables : l'absence régulière du conjoint les a forcés à tout gérer et, souvent, à prendre des décisions seuls sur tous les aspects de leur quotidien. François épouse le point de vue d'Emilie : malgré «l'absence de l'autre et les nombreuses difficultés, notre relation n'en est que plus forte. Nous essayons de vivre intensément le peu de temps que nous passons ensemble».

Angoisse

Cependant, pour Christiane, la séparation avec Raphaël rime avec angoisse, car elle est pleinement consciente qu'à chaque campagne de pêche, sa vie est en danger : «Sak zour ki li pa la, ki mo pa gagne so nuvel pendant de semain, mo atann mwa o pir... Sitou depi disparition lekipaz King Fish.» Bien que consciente des dangers qui guettent ce métier de marin-pêcheur, elle sait également que son mari n'a pas le choix : «Kas ski mo mari gagne zamais assez. Mais, au moins nu pas pe mort de faim. Malgre tou, mo latet fatigue. Kil avenir mo zenfan ena

De son côté, même si François a de légères appréhensions à chaque absence de son épouse, qui dure de deux à cinq jours, il sait qu'ils peuvent toujours s'échanger des SMS à presque tout moment ­ sauf quand elle est en vol. Quant à Emilie, elle ne peut joindre son époux que quand il est dans ou près d'un port.

Le parcours de François et d'Isabelle est intéressant dans le sens que, par souci d'indépendance, ils ont fait volontairement le choix de rester seuls avec leurs enfants durant l'absence de leur conjoint. Le prix à payer est conséquent : ce choix demande une disponibilité quasi-exclusive pour les enfants et des dispositions «spéciales» quant à l'organisation de leur vie.

Trois situations complexes et différentes, trois manières de faire face, seul, aux obstacles du quotidien. Mais avec la même détermination de poursuivre la voie choisie, malgré le poids de l'absence...

Erick Brelu-Brelu

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