Projet Cochon ou cochon de projet

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La fièvre porcine a jeté sur le pavé un grand nombre de familles dépendant de l'élevage porcin. La résistance légitime qu'elles ont opposée face à l'abattage généralisé des porcs, tient au fait qu'il s'agit de leur gagne-pain, sérieusement atteint, laissé sans garantie, ni ferme espérance de reprise. Toute une filière alimentaire nourricière d'un grand nombre de famille est aujourd'hui menacé de dépérissement.

L'élevage, l'agriculture et la pêche sont dès l'origine des temps, nos principales sources alimentaires. C'est une donnée anthropologique. L'homme se nourrit depuis l'aube des temps de chasse, de cueillette et de pêche. Nous n'inventons rien sans le soleil. Aujourd'hui plus qu'hier, ces activités sont constamment menacées. Désastre climatique. Maladie phytosanitaire. Dérèglement de l'offre et la demande. Concurrence de marché. Ce sont là des menaces archiconnues qui demandent de toute administration la mise en place de structures de précaution, de prévention et d'accompagnement en cas de contrecoups. Ces structures ici laissent à désirer. En matière, de fièvre porcine, la consi-dération, de dernière heure, a été acquise, par la force du poignet.

A coups de manifestation et d'actions publiques. En matière de prévention, on n'avait même pas senti cette fièvre venir ! Les services sanitaires n'ayant compris que tard qu'il s'agissait de peste porcine africaine. Avec ses effets désastreux sur des cheptels entiers. Ce n'est que très récemment que le Dr Gaston Funes, de l'Organisation mondiale de la santé animale, est sur place pour des actions de contrôle et de prévention. Ailleurs, pour grippe aviaire ou vache folle, les actions de préventions sont prises d'office.

Précarité

Il est encore chez nous de ces métiers dont on a besoin de défendre la viabilité en coups de sang et de fortes poussées de colère. Récemment, les pêcheurs ont eu à occuper les rues de Port-Louis et le bureau du ministre Boolell pour obtenir des garanties quant à leurs rémunérations, les répartitions en tâches, et en catégories. La pêche est encore aujourd'hui une profession profondément précaire. L'industrie se cherche toujours. Nos approvisionnements sont loin d'être assis sur des bases stables. La pêche profite encore aux étrangers qui pêchent dans nos eaux sans qu'on ait les moyens, nous, de les exploiter, à notre plus grand avantage. Quelle est l'avenir d'une famille de pêcheurs à Maurice, et de ses enfants ? L'avenir d'une famille des éleveurs porcins est encore plus incertain. De toutes les industries, flottant haut, au grand mât du développement économique, la pêche reste une industrie croupion.

Elevage intégré

Pour l'élevage porcin, il y a longtemps que le Pr. Chan a recommandé l'élevage intégré. Et ce n'est que récemment qu'on a commencé à s'y intéresser. Beaucoup de nos terres déjà libérées de la canne, ou en voie de l'être, auraient pu être utilisées pour une mise à flot des filières d'élevage qui sont dans le plus grand besoin. La charcuterie certes est une filière de consommation dont le public mauricien est friand. D'autant plus qu'au-delà du marché mauricien, les voies d'exportation, dans la région,

encore inexploitées, représentent autant d'intéressantes opportunités de développement. Seulement voilà, l'élevage porcin est resté parent pauvre de nos créneaux industriels tout autant que la pêche, toute proportion gardée. L'élevage porcin est resté à un état artisanal voire familial déplorable. Allez savoir pourquoi ! Non seulement les services de vulgarisation agro-industrielle porcine sont restés aux balbutiements, mais le soutien à la production et l'encadrement du marché souffre d'un manque criant de moyens. Il s'agit là d'un métier que l'on pratique soit parce que les familles s'y sont adonnées depuis des générations, de père en fils, soit alors comme main-d'œuvre d'appoint. Jamais comme un créneau d'exploitation stable. Ni comme un métier attrayant, par une rentabilité constante et des incitations adéquates touchant à l'alimentation des cheptels, aux services phytosanitaires et vétérinaires rigoureux réguliers. La preuve qu'on en est bien loin, c'est l'éclatement actuel et surprenant de cette fièvre qui a pris tout leservice sanitaire et vétérinaire de court. Dire que le projet «cochon» est traité comme un «cochon» de projet n'est pas une expression de trop.

Au coup par coup

Tout notre secteur agro-industriel mérite aujourd'hui d'être repensé. En y intégrant les projets d'élevage qui sont restés à la traîne comme autant de parents pauvres du système. Le caprin, le porcin, les bovidés y compris les races laitières ont besoin d'une prise en charge vigoureuse de l'autorité de la puissance publique pour que notre secteur agro-industriel fasse enfin ce bond économique en avant qui lui manque. A l'heure de l'off-shore et des Integrated Resort Scheme ne pourrions-nous pas imaginer pour le pays un élevage des cheptels de consommation sur grande échelle ? Des élevages véritablement intégrés allant des enclos jusqu'aux surgelés, empaquetés sur les rayons de nos grandes surfaces ? N'a-t-on pas quasiment réussi pour le poulet ? Le poisson devrait pouvoir le devenir. Le bœuf, c'est l'importation qui le soutient encore. Pourquoi les terres à libérer dans le contexte de la réforme sucrière, y compris nos îlots, objets de chamailles éhontées, ne sont pas mises à contribution dans une vision d'élevage national d'envergure en y mettant tous les moyens, pour parvenir à maîtriser toutes nos opportunités agro-industrielles ?

Trop est fait dans le domaine de l'élevage à la petite semaine. Sans soutien constant. S'appuyant sur des initiatives individuelles isolées. Familiales dans de nombreux cas. Sans plan d'ensemble. Avec visibilité nulle au moyen et long terme. Tout est fait au coup par coup. Quand on ne s'enlise pas dans des reniements de plans et d'engagement intempestif, comme c'est le cas pour le MAAS sucrier. Notre agriculture en pâtit de tout cela. Si pour les produits de la canne, les fruits et les légumes, on peut encore compter sur certains encadrements existants; par contre, pour les produits de ferme, pour l'élevage de table, toutes catégories réunies, on est encore, dans l'île Maurice du XXIe siècle, en rodage pitoyable.

Vivement que le bond en avant de nos produits d'élevage suit le nécessaire sursaut d'amour propre de tous nos responsables publics. Vivement que le projet «cochon» soit traité autrement qu'un cochon de projet.

Serge Ng Tat Chung

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