Olivier Saint-Paul :
«Briser les chaînes de la vie matérielle»

Infirmier formé à l'accompagnement des malades en fin de vie, Olivier Saint-Paul nous éclaire quant à certains aspects de son engagement.

Vous avez été formé à l'accompagnement de malades en fin de vie. En quoi au juste consistait cette formation ?

J'ai suivi deux ans de formation, à raison de quatre heures hebdomadaires, trois semaines par mois. Infirmier de profession, ces cours m'ont permis d'être plus proche des malades : j'ai appris à les écouter et à les accompagner en fin de vie. Par accompagner, je veux dire être à leur service, tant au niveau purement médical qu'au niveau spirituel. Il s'agit avant tout de permettre au patient de retrouver sa dignité durant sa maladie ; lui permettre, à la fois, de rentrer en lui-même et de s'extérioriser ; lui permettre de s'arrêter sur les bons souvenirs de sa vie. La formation nous donne aussi des outils pour que nous-mêmes ne soyons pas affectés par l'état de notre patient : nous apprenons à l'écouter, certes, mais aussi à prendre du recul.

Doit-on révéler à un patient que l'on sait condamné qu'il va mourir ? Pourquoi ? Et les proches du malade doivent-ils également en être informés ?

Cela dépend de l'état psychologique du malade : certains sont assez armés pour accepter l'idée de la détérioration de leur maladie et de leur disparition éventuelle. D'autres pas. C'est le médecin traitant qui évalue la situation et qui décide, en son âme et conscience, s'il va en informer le patient. Ce n'est nullement du ressort de l'accompagnateur. Souvent, il y a des patients qui fuient la réalité et veulent qu'on leur dise ce qu'ils ont envie d'entendre : qu'ils rentreront bientôt chez eux en meilleure santé.

L'annonce aux proches dépend souvent du médecin ou du patient lui-même. L'accompagnateur fait éventuellement le lien entre ce dernier et sa famille.

Et le rôle de l'accompagnateur consistera alors en quoi ?

Si le patient le désire, l'accompagnateur sera présent aussi souvent que possible afin de lui offrir tout le soutien émotionnel, agissant un peu comme un guide spirituel. Notre démarche consistera aussi à lui redonner confiance en lui même pour qu'il puisse faire face à sa situation.

On dit que la personne sur le point de mourir «sent» son départ...

Oui, car souvent, le patient en fin de vie a passé à travers quatre étapes distinctes : a) le refus d'accepter sa maladie et la finalité de sa mort ; b) la révolte contre le monde entier et contre Dieu ; c) le chantage/marchandage avec ses proches ­ rien ne doit lui être refusé, parce qu'il est malade ; et finalement, d) l'acceptation de sa maladie, ce qui va lui permettre de faire le «deuil» et accepter son état. S'il a eu le temps d'arriver à cette étape, le patient revoit le film de sa vie. C'est l'heure du bilan et il va vouloir se racheter et se faire pardonner afin de pouvoir retrouver une certaine paix intérieure. Souvent, le patient va faire le maximum pour régler des conflits entre lui et d'autres ou entre des proches avant son décès.

Après avoir réussi cela, il va ensuite se couper de tout et faire une relecture de sa foi et/ou de ses convictions profondes. Il va revoir ce que j'appelle sa vie spirituelle. Et, souvent, cela lui permet d'accueillir la mort avec une certaine dignité. J'ai remarqué que nombre de patients ayant atteint cette étape meurent avec sérénité...

Comment réagit le mourant face à la douleur physique ?

Le cas classique est celui de l'impatience, de la révolte, de l'insatisfaction... Et cela même si le patient bénéficie du meilleur soutien possible... J'ai remarqué que ces réactions «violentes» sont souvent présentes chez ceux qui ont une foi chancelante ou des convictions pas bien assises. Ceux qui ont une foi ou des convictions solides sont ceux qui gèrent le mieux la souffrance. Ils arrivent même à attendre la mort avec sérénité.

Où en est-on, à Maurice, par rapport à l'accompagnement des malades en fin de vie ?

A Maurice, pour l'heure, que ce soit dans le public ou dans le privé, l'accompagnement se résume à un suivi et à un traitement médical de la douleur. Tout le côté accompagnement «spirituel» relève du domaine associatif - des ONG, tant laïques que religieuses. Les institutions de santé sont définitivement à la traîne dans ce domaine.

La foi aide-t-elle à «mieux» mourir ?

Me basant toujours sur mon expérience d'infirmier et d'accompagnateur, la réponse est oui ! Celui qui a une foi ou qui a basé sa vie sur des principes éthiques va vivre son décès comme une force libératrice. C'est ce qui permet de s'armer moralement pour affronter cette dure épreuve qu'est la souffrance suivie de la mort. Certains se disent même heureux d'aller rencontrer leur Créateur, la mort n'étant qu'un rite de passage vers la vie éternelle. Il me semble plus facile pour un croyant, qu'importe sa religion, de briser les chaînes de la vie matérielle. Souvent, le patient, peu avant sa mort, dit voir des proches décédés venir l'accompagner pour le conduire à Dieu.

Au sein de notre société de plus en plus matérialiste, la mort ne devient-elle pas sujet tabou ?

Aujourd'hui, dans une société où tout est axé sur le plaisir, la mort n'a plus droit de cité. Nous faisons comme si elle n'existait pas. Et, devant un être cher qui va «partir», les proches prennent souvent du temps avant de se ressaisir afin de privilégier un vrai dialogue.

Et qu'en est-il de ceux que le disparu laisse derrière lui ?

C'est souvent dans l'absence que l'on reconnaît la valeur de la présence...

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