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Derrière le masque...

Nous sommes tous familiers à cette grande sensation de lassitude, tant physique qu'émotionnelle, après une rude journée de travail. Nous souhaitons, au fond de nous-mêmes, partager notre quotidien avec notre conjoint, nos enfants. Mais notre état d'esprit nous empêche de trouver les mots justes. En conséquence, nous demeurons allusifs dans nos propos, mais nous nous irritons tout de même de ne pas être compris.

Alors que les thérapeutes et autres professionnels de l'écoute et de l'accompagnement ne cessent de vanter les mérites du dialogue, nous constatons comment notre rythme de vie ne privilégie pas une communication de qualité ­ que ce soit entre collègues, amis ou parents. Pourquoi a-t-on tant de mal à se dire de nos jours ?

Combien d'entre nous réalisent vraiment à quel point nous ne sommes plus fidèles à nous-mêmes ? Paradoxalement, alors que nous sommes tous prisonniers du monde matérialiste, nous sommes aussi désespérément en quête d'amour. Soucieux d'être aimés, d'être acceptés, nous sommes obsédés par l'idée d'entrer dans le moule, d'être conformes à ce qu'on attend de nous.

Nous parlons de tout et de rien, sans toucher à l'essentiel : nous-mêmes. Même quand il nous arrive de le faire, nous ne livrons que ce qui ne risque pas de nuire à l'image que les autres ont de nous.

Aussi, dans ce monde de la pensée unique, du politiquement correct, nombreux sommes-nous à nous renier de peur d'être ostracisés. Dans un monde où tout vise au consensuel, nous préférons aligner nos convictions sur celles des autres. Les conflits nous font peur et nous préférons tricher dans nos relations. Ainsi, que ce soit entre proches ou collègues, nous perdons le goût de la franchise. C'est tellement moins problématique de taire ce que l'on pense vraiment ­ quitte à dénigrer l'autre en son absence !

Oui, plus que jamais, nous vivons dans le monde de l'image. La publicité nous agresse constamment, nous imposant des habitudes alimentaires et vestimentaires. Elle influe même sur notre culture et nos valeurs. Combien d'entre nous osons toujours, en dépit de cette dictature, faire de la résistance ? Combien d'entre nous se posent toujours la question : qui suis-je ?

Nous entendons souvent parler de cas de divorces, suicides et autres drames intimes ­ et où les proches disent que rien ne laissait présager que les choses allaient aussi mal. Pourquoi ce repli sur soi ? N'est-ce pas parce que nous vivons plus que jamais dans un monde qui privilégie la culture de la réussite ? Il vaut mieux faire envie que pitié. Alors, devant les autres, nous jouons la comédie du bonheur ­ tellement bien qu'il nous arrive de croire en notre propre imposture...

Lors de nos rencontres «sociales», nous portons notre masque. Par pudeur, nous n'abordons pas nos problèmes de couple. Nous préférons taire les difficultés que nous avons avec nos enfants de peur d'être taxés de mauvais parents.

«La parole nous a été donnée pour déguiser notre pensée», nous dit Talleyrand. Et il n'a pas tort : au lieu que la parole nous libère, elle nous sert de masque. Oui, car de nos jours, il ne fait pas bon de risquer de passer pour un paumé ­ alors nous frimons et faisons semblant de vivre...

A la longue, nous vivons tellement repliés sur nous-mêmes que les paroles des autres deviennent des bruits dénués de sens. Comme les enfants autistes, le monde devient un chaos auquel nous n'arrivons plus à trouver de sens.

Erick Brelu-Brelu


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