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La terre, cet obscur enjeu partisan

La terre est une aspiration populaire légitime. Mais à son propos, on n'est plus sûr de rien. La terre est aujourd'hui denrée rare. Objet de convoitise. D'occupation illicite. De taxation scélérate. D'expulsion abjecte. Avec ciblage ponctuel apparent, plus que d'application générale. De traficotage allégué indigne de ceux qui ont pour autorité de la gérer. De bien la dispenser à ceux dans le besoin. On l'accorde volontiers ici. On la refuse péremptoirement là. Nous sommes tous pourtant de la même terre. Mais son occupation n'est jamais certaine. Pas toujours durable. Encore moins paisible.

Tout propriétaire de bien foncier apprend, ces temps-ci, que son occupation est sujette à question. Soit par taxe infligée, sans discernement, ni différence des qualités de services administratifs dispensés, comme l'a été la National Residence Property Tax (NRPT). Pire, même ceux qui ne sont pas encore propriétaires, ayant des dettes d'emprunt à l'achat à rembourser, doivent payer comme s'ils étaient déjà propriétaires à part entière. Même si leur statut de propriétaire est partiel et précaire. Imposer sur ceux titulaires de baux des hausses faramineuses, comme celles du Campement Site Tax, dépasse toute mesure de justesse locative. Ces hausses ne font que rendre plus évidente une obscure intention de mainmise plus tout autre raison. Alors que les coûts des baux augmentent, n'augmentent pas eux les coûts d'occupation de locaux, bureaux, espaces prives aux mètres carres que l'Etat occupe. Il en est ainsi d'immeubles, de patrimoine foncier de collèges privés et autres bureaux administratifs d'usage public, mais de propriété privée.

Scandale

La manière dont on a viré de leurs abris les familles de Belle-Mare, pour cause de squat de terres de l'Etat, relève du scandale. N'y avait-il vraiment pas de possibilité de proposer une alternative plus solidaire et plus humaine par rapport à cette façon de faire ? Plutôt que d'expulser comme on l'a fait des ordures, n'y avait-il vraiment pas d'autres abris, même transitoires, à proposer, pour évacuer. Ce, alors que l'on entend, de l'aveu même du ministre, responsable de ces évacuations, l'intention de ne pas chercher, dans un premier temps, à donner suite au traficotage allégué de logement de NHDC à Choisy et à Trou-aux-Biches. Quant aux planteurs virés pour faire place au groupe Tian-Li, est-on si sûr que c'est ainsi que l'occupation foncière sera mise à meilleur profit ? Et Belle-Mare et Tian-Li ont déclenché le même reflexe d'expulsion de nos compatriotes, qui avaient trouvé un coin de terre pour brouter à leur faim ou alors pour mettre leurs familles, sous des abris de fortune, à défaut d'habitation humaine, décente, dont la nécessité semble avoir cessé de l'être aux yeux des pouvoirs publics.

Toute la négociation sur la reforme sucrière bute sur une question de terre demandée et refusée, allègue-t-on. Jusqu'à quand cela va-t-il durer ? Alors que les échéances convenues avec Bruxelles sont menacées. En raison de biens fonciers, sur lesquels les pouvoirs publics veulent mettre le grappin sans trop savoir l'usage à en faire, c'est tout l'avenir de cette industrie et, par

voie de conséquence, celui du pays que l'on tient en otage. Inconscience ou cynisme ! Revanche partisane sur fond politico-ethnique ! L'avenir seul dira ce qu'il en est. Pendant ce temps, le pays étouffe de ce conflit qui a tout d'un tiraillement gratuit qui fait perdre beaucoup de temps.

Gestion paisible

Il faut revenir à une gestion paisible du patrimoine foncier national. Il nous en faut des terres, certes, pour le développement économique. Beaucoup, peut-être. Mais qu'on nous fasse voir aussi les terres au service des logements sociaux et surtout les facilites d'accès pour ceux de nos frères et sœurs dans les plus pressants besoins. Comment vont y accéder aussi les jeunes couples, les personnes âgées, les groupes vulnérables ? Les classes moyennes aussi ? Ces terres-là, on en voit de moins en moins. D'accès de plus en plus difficile. La politique des terres est telle que le Mauricien moyen a l'impression de ne plus être chez lui. D'où le sentiment d'insécurité, d'hostilité latente qui prévaut dans le climat social du jour. Trop souvent, les pouvoirs publics disposent des terres de l'Etat comme d'un bien propre, sans en contrepartie rendre bien visibles et accessibles celles qui servent aux laissés-pour-compte. La politique de logements sociaux offre-t-elle réellement une alternative aux squats ? En l'absence de réponse, les squats persisteront.

Plus profondément, l'occupation de terre souffre d'absence de plan public. Le Premier ministre lui-même, avant la NHRT, avait souligné avec force l'absence de vrai plan cadastral à Maurice. Taxe il y a eu. Mais cadastre point ! L'occupation des terres n'est pas encore une priorité nationale visible, avec option préférentielle résolue pour les pauvres. Les groupes vulnérables. Les familles potentielles clientèles aux squats. Tant que cette priorité n'est pas publiquement prise en compte, tous les projets fonciers pharaoniques de type Tian-Li, IRS, Highland ou Pointe-aux-Sables seront incompris, voire, auraient des allures d'illégitimité et d'immoralité publique.

Ce sont les manquements dans la politique de la terre qui en fait sa pénurie. Comme le fer. Le lait aussi. Leur mauvaise gestion en fait des denrées rares. Avec ces pénuries s'installe de plus en plus la perception d'une société mauricienne de plus en plus injuste et inégalitaire. Le danger est là comme un ver dans le fruit. Vivement une autre politique de la terre pour que son accès et sa paisible occupation soient une priorité publique. Voire une obligation d'Etat. Arrêtons de livrer notre patrimoine foncier à des enjeux partisans devenus aujourd'hui gangrène de notre tissu social !

Serge Ng Tat Chung

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