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Langue et culture créole : quelle avancée ?

Fin 1960. Une onde de choc traverse la société mauricienne. Dev Virahsawmy provoque, avec des articles linguistiques très profonds. Il interpelle le monde politique et intellectuel sur l'importance de mettre à l'agenda la reconnaissance, le développement et la standardisation de la langue créole et provoque un début de réflexion sur l'identité créole.

Le linguiste Dev Virahsawmy finira par proposer, lui-même, une graphie. Avant de passer au rôle d'écrivain/producteur créolophone. Le premier dans le monde contemporain à léguer aux Mauriciens un «patrimoine littéraire créolophone phénoménal», de l'avis d'Arnaud Carpooran, linguiste et Associate Professor à l'université de Maurice.

A côté, les militants de Ledikasyon pu travayer (LTP), combattant la même cause, aboutissent, eux aussi, à une graphie. Les deux graphies vont côtoyer une graphie plus francisée (entre autres, une «graphie fonctionnelle» dégagée par l'Église), avec tout ce que cela suppose comme divergences, dissensions, préjugés... Jusqu'à ce qu'une «Grafi Larmoni» vienne jeter un peu d'apaisement. A la fois dans le débat et dans la pratique.

Débat et pratique apaisés

Une graphie dégagée en 2004, suite à une étude conjointe de l'université de Maurice et de l'institut de Pédagogie (MIE), effectuée, sous la présidence du Pr Vinesh Hookoomsing, à la demande du ministère de l'Éducation. Avec comme motivation son introduction dans le cursus scolaire. La Grafi Larmoni sera vite adoptée par certains services de l'État, l'Église, la presse et la Société biblique.

L'Organisation fraternelle (OF) des frères Michel, Elie et Sylvio, ouvrira des brisées dès les lendemains de la bagarre raciale de 1967. En s'intéressant à la communauté, à la langue et à la culture créole. «Sa lalang-la pat i konsidere kouma enn lang, me ennpatwa, enn la-lang vilger ki sipoze ti itilize par bann dimoun ki napena okennkiltir», raconte Sylvio Michel.

Et le soulèvement sera sans égal lorsqu'Elie Michel utilise le créole pour la première fois, en 1977, au Conseil municipal de Beau-Bassin/Rose-Hill. Une démarche qui amènera le Mouvement militant mauricien (MMM) à «introduire le créole parmi les langues autorisées au sein des conseils municipaux sous sa responsabilité».

Apre lutte de l'OF

Le créole, utilisé que pour les bulletins cycloniques, la campagne électorale et en cas de violence sur les ondes, sera une autre de bataille de l'OF. Un début de victoire se dessine après une âpre lutte - travail de terrain, manifestations devant les locaux de la MBC, lutte légale pour le respect du MBC ActÅc - sous la forme d'un «rezime an kreol» en clôture des bulletins d'infosÅc à midi. Une heure où la grande majorité des Mauriciens sont au travail.

La lutte se poursuivra et, dans le sillage d'un accord électoral avec le Mouvement socialiste militant (MSM), l'OF obtiendra que ce bulletin soit décalé à 19h00. «Pou nou, insiste Sylvio Michel, kreol, li lalang ki finn ne dan lesklavaz et li lalang tou Morisie san excepsion. Kan nou lite pou ki sa lalang-la gagn so plas, nou pe revandik enn draw po ki sosyete morisien devlope. Me an mem tan, li enn reparasyon pou kominote desandan esklav ki finn perdi so lalang ancestral par lesklavaz, a krim kont limanite dekrete par l'Onu en 2001.» Et sans se lasser, l'OF réitèrera, pour la énième fois cette année encore, sa demande pour le créole soit à pied d'égalité avec l'anglais et le français à l'Assemblée nationale.

Synode : un pas en avant

L'Église, pour sa part, n'est pas hermétique à cette valorisation de la langue et de la culture créole. Il y avait certes la traduction de la messe en créole à titre d'expérience et un florilège de cantiques en créoles, utilisant les instruments musicaux bien de chez nous. Tout un progrès qui est loin de faire le consensus. Mais les résolutions du Synode diocésain vont poser un pas de plus en l'enjoignant officiellement dans le sens de la valorisation de la langue et de la culture créole, entre autres, au sein de la liturgie.

«Nous considérons que le créole est la langue naturellement parlée par toute la population. C'est la langue dans laquelle les gens disent leur amour à leur conjoint, leurs parents, leurs enfants, explique le père Bernard Hym, responsable de la Commission Liturgie. A ce titre, elle se doit d'avoir une place de choix dans la liturgie et il est tout à fait normal, logique, que ce soit dans cette langue qu'ils disent leur amour au Christ.»

Jean-Claude Jance, membre du Comité 1er février et coordonnateur du premier Festival créole organisé par l'Église en 2006, trouve des plus positifs qu'on puisse célébrer dans sa langue, dans sa culture. «Nou pa etranze ; nou senti nou kot nou, alez, nou sant bien for ek partisip aktivman.»

Fidélité créatrice

Les mélodies de l'enregistrement du CD Kantik Kreol encore dans la tête, il ne se lasse pas de parle de la «créativité insoupçonnée» dont font preuve les chorales. Une variété de textes pour des moments précis de la liturgie, de styles de musique différents les uns des autres... «Les Créoles ont fait preuve de fidélité créatrice. Nous sommes dans la bonne direction», analyse-t-il, même si du côté de la commission Liturgie, on ne manque pas de noter des piétinements.

«La traduction de la messe ad experimentum n'est jamais passée au stade d'actualisation, déplore le père Hym. Elle a certes été beaucoup utilisée, mais il manque toujours des contre-propositions, des feed-back, un aller-retour.» Et il annonce pour bientôt une nouvelle édition de Sant la Gloir Bondie, avec, à l'intérieur, un CD avec toutes les partitions et un refrain/couplet de presque 90% des chants. Une avancée même «s'il existe encore un long chemin à faire pour que la langue et la culture créole ne soient plus sujets de divergences à l'intérieur de l'Église.»

Le kreol à l'école

La sensibilisation au respect de la langue et de la culture créole aura ses répercussions sur l'Éducation catholique. En 2004, elle introduit le kreol morisien, à travers le Prevokbek, dans son système éducatif. Onze de ses établissements ainsi que 250 élèves et une trentaine d'enseignants sont concernés.

«L'apport du kreol morisien traduit bien une avancée institutionnelle, commente Jimmy Harmon, responsable des projets pédagogiques au Centre de formation du Bureau de l'éducation catholique (BEC). D'autant plus que c'est la langue que l'on demande à l'élève mauricien d'éviter le plus dans les établissements catholiques.»

Il va sans dire que les résistances ont pointé et pointent encore du nez. «Je crois que c'est quelque chose de très normal, poursuit Jimmy Harmon. Nous touchons là à tout ce qui fait la construction de l'identité d'une personne et de l'histoire de notre pays. C'est significatif de tout le poids de l'histoire. Mais je note aussi que quand on va à la rencontre des gens, ils sont finalement beaucoup plus sceptiques que vis

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