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Aux origines du mystère chrétien (3)


Le péché et la promesse du salut

En les créant à son image et à sa ressemblance, Dieu a fait don de la liberté à l'homme et à la femme. Comme nous l'avons vu, ils étaient en état de sainteté et de justice. Dieu leur avait accordé la grâce de l'immortalité, et rien dans la nature ne leur était hostile. Le péché allait bouleverser cette belle harmonie.

Ce péché, que l'on désigne comme le péché «originel» (parce qu'il remonte aux origines de l'humanité), est à la fois une évidence et un mystère.

Il est une évidence parce que nous en constatons les effets en nous et autour de nous. L'homme, comme on sait, est un être de relations : relations avec lui-même, avec les autres et avec son environnement. C'est le «Je» et le «Tu» des philosophes du dialogue auxquels le pape Jean-Paul II aimait à se référer. Or, nous voyons bien que quelque chose a faussé ces relations. Sur le plan personnel, qui d'entre nous ne se reconnaît dans cet aveu de saint Paul : «Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas» (Rom 7, 19-21) ? Nos relations avec les autres aussi sont troublées et, chaque jour, les journaux et la télévision nous apportent leur lot d'informations parlant de violences, de crimes, de drames conjugaux et de conflits meurtriers. Sans compter les catastrophes qui surviennent dans la nature. Il est clair que quelque chose a été faussé dans la nature humaine et dans la nature tout court. Et beaucoup se posent la question : Pourquoi le mal, pourquoi la souffrance, pourquoi la mort ? La réponse à ces graves questions est à trouver dans le mystère du péché originel.

Révélation biblique

Ce mystère nous est connu par la révélation biblique, au livre de la Genèse (3, 1-19). Le concile Vatican II le résume ainsi : «L'homme, séduit par le diable, a abusé de sa liberté en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu.» (Gaudium et Spes, No 13). Par le symbole de «l'arbre de la connaissance du bien et du mal» (Gen 2, 9 et 3, 5), le récit biblique nous fait comprendre que cette rébellion de l'homme consistait à décider, par lui-même, ce qui est bien et ce qui est mal, autrement dit ce qui convient ou non à sa nature. Essentiellement donc, ce fut une méfiance à l'égard de Dieu -- une rébellion -- et, par conséquent, une rupture des relations entre la créature et son Créateur. De fait, si ce mystère nous est impénétrable, c'est justement parce que cette rupture a produit un déphasage réel, ontologique, entre la raison et la nature humaines comme telles.

Sens analogique

On retiendra cependant que le péché originel est un péché au sens analogique du mot ; c'est-à-dire que, comme tous les péchés, il est une offense à Dieu ; mais il diffère des autres péchés en ce qu'il est unique et que nous n'avons, nous, aucune responsabilité par rapport à lui. Néanmoins, il a blessé notre nature.

La promesse du salut a suivi immédiatement le péché d'Adam (Gen 3, 15), comme le rappelle le célébrant en s'adressant au Père, au début de la quatrième Prière eucharistique : «Dans ta miséricorde, tu es venu en aide à tous les hommes pour qu'ils te cherchent et puissent te trouver. Tu as multiplié les alliances avec eux, et tu les as formés, par les prophètes, dans l'espérance du salut.» Cette espérance occupera le cœur du peuple juif durant des siècles, jusqu'au jour où l'ange dira aux bergers de Bethléem: «Je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd'hui, un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneu.» (Lc 2, 11).

«Sauver» signifie : délivrer, et Jésus nous a appris à demander à son Père, dans la prière : «Délivre-nous du mal.» (Mt 6, 13). Jésus est le Sauveur parce que c'est lui qui nous délivre du mal. Aussi bien, le mystère du péché originel ne doit pas être pris à la légère. Si on le passait sous silence, on ne saurait plus, au juste, de quoi Dieu nous sauve, ni même pourquoi Jésus est mort en croix. Car c'est à cause de ce péché que le Fils de Dieu a versé son sang «en rançon pour la multitude». (Mt 20, 28). C'est de ce mal radical qu'il sauve l'humanité.

Dogme

Le dogme du péché originel est capital pour une juste compréhension du mystère chrétien. Dans sa Lettre aux Romains, saint Paul fait un parallèle saisissant entre la faute d'Adam et le salut que nous apporte Jésus-Christ : «Par un seul homme, écrit-il, le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé en tous les hommes (...) Mais il n'en va pas du don comme de la faute. Si par la faute d'un seul la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d'un seul homme, Jésus-Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude.» (Rom 5, 12. 15).

Le Baptême, qui prend sa source dans le mystère pascal du Christ mort et ressuscité, nous lave de ce péché pour nous rétablir dans l'amitié de Dieu et faire de nous ses fils et ses filles. C'est pourquoi l'Église insiste pour que les parents fassent baptiser leur enfant dans les premières semaines qui suivent sa naissance (Code de Droit canonique, article 867, § 1).

Faiblesse

Le dogme du péché originel nous aide aussi à assumer nos propres faiblesses. Nous avons vu, plus haut, l'aveu de saint Paul. Nous pouvons tous nous y reconnaître. Jésus confirmera : «L'esprit est ardent mais la chair est faible.» (Mt 26, 41). A prendre ainsi conscience, avec réalisme, du mystère qui habite la condition humaine, nous serons moins enclins au découragement et plus confiants dans la miséricorde de Dieu. Nous percevrons mieux aussi la puissance de la grâce qui nous est donnée en Jésus-Christ, en particulier dans le sacrement de la Réconciliation. De plus, saint Paul affirme que la grâce ne nous fait jamais défaut dans l'épreuve (cf. 1 Co 10, 13).

En considérant la faute d'Adam, qui est le vrai motif du salut accompli par Jésus-Christ, nous sommes en mesure de mettre dans sa juste perspective le mystère pascal qui est au cœur de notre foi. Au point de départ, nous trouvons une rébellion de l'homme contre Dieu : Adam voulait se faire l'égal de Dieu (cf. Gen 3, 5). Jésus-Christ a complètement inversé cette position. L'homme veut se faire l'égal de Dieu? Eh bien ! Dieu se fera homme, et l'homme saura alors, vraiment, qui est Dieu. Et le Verbe de Dieu «s'est fait chair». (Jn 1, 14). Saint Paul écrira: «Lui, qui est de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Il s'anéantit lui-même, prenant la condition d'esclave et devenant semblable aux hommes.» (Phil 2, 6-7). Puis, à la désobéissance d'Adam, Jésus oppose son obéissance de Fils. Au jardin de Gethsémani, c'est de son Père qu'il reçoit, dans la plus parfaite soumission, la coupe du sacrifice qu'il boira jusqu'au bout : «Père, dit-il, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux.» (Mt 26, 39). C'est ainsi qu'il devient pour nous «la cause du salut éternel». (Héb 5, 9).

Porter du fruit

Tandis qu'approche son sacrifice, Jésus s'écrie : «La voici venue, l'heure où le Fils de l'Homme doit être glorifié!» (Jn 12, 23). Qu'il s'agisse là de sa glorification comme Fils de l'Homme -- et donc de la glorification de la nature humaine qu'il a prise de la Vierge Marie --, cela ne fait aucun doute puisque, tout de suite après, il parle du grain de blé qui, en mourant, «porte beaucoup de fruit» (Jn 12, 24). De sorte que, là encore, la situation est inversée. Par le péché d'Adam, notre nature humaine a été profondément blessée: le mal est entré dans le monde, et la mort en a été la conséquence. Par la mort du Fils, la rédemption est acquise, et notre nature non seulement réconciliée avec Dieu, mais aussi promise au Royaume de vie éternelle. Car c'est revêtu de la nature humaine, glorifiée par la résurrection -- c'est-à-dire: libérée de la souffrance et des limites du temps et de l'espace --, que le Christ est remonté vers son Père. Et c'est dans cette nature glorifiée qui appartient au ciel que notre corps ressuscitera à la suite du Christ. Vraiment, comme l'écrit saint Paul, «là où le péché avait abondé, la grâce a surabondé». (Rom 5, 20).

Jean-Claude Alleaume

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