17 octobre : les pauvres, partenaires et coproducteurs

En avril prochain se tiendra à Maurice un séminaire sur l'éradication de la pauvreté et qui réunira les 14 pays de la Communauté dé développement de l'Afrique australe (SADC). L'ISDP et la MACOSS et d'autres ONG ont organisé, les 1er et 2 octobre dernier, un séminaire sur Poverty and Development: An Agenda for Reflection and Action - Articulating the Regional and the Local pour que les groupes, associations et ONG de la société civile puissent y contribuer. Dans la Déclaration de Bell-Village, les participants soulignent, entre autres, qu'il est capital que les pauvres puissent faire entendre leur voix. «Les pauvres sont des partenaires et des initiateurs du développement au lieu d'être des problèmes. Afin que cela se fasse, nous devons créer un environnement qui le permette.»

Il était important d'affirmer cela à un moment où des ONG utilisent de plus en plus un des mots clés du système économique qui nous est imposé: «l'assistanat». Le système économique qui se cache sous le mot «globalisation» prétend que l''État devrait se cantonner à créer les conditions pour que le secteur privé assure la croissance économique. Il doit dépenser le moins possible dans le social (cesser «d'assister») et laisser «le marché» faire le partage. Appliqué depuis 1980, on sait de quoi il en retourne. Le secteur financier, dominé par les spéculations de toutes sortes, a pris le dessus. En 2005, 1% de la population mondiale bénéficie de 57% des revenus mondiaux. Partout, l'abîme entre les riches et les pauvres ne fait que croître. Alors que l'on expulse les squatters de Karo-Kaliptis de Belle-Mare, le même journal annonce que le marché des voitures super luxe explose à Maurice.

La lutte «anti-assistanat» dérape vers une lutte contre les pauvres. Les pauvres sont vus avec les yeux des riches. Les pauvres n'ont pas, ne savent pas. Ils sont des incapables, des parasites, des paresseux à la main toujours tendue, sans notions des valeurs humaines. Il faut cesser d'en faire des «assistés».

Impératif éthique

Kofi Annan, alors secrétaire de l'ONU, avait déclaré que la lutte contre la pauvreté était un «impératif éthique», pas un choix. Les chrétiens ont grandement contribué à cette prise de conscience depuis la déclaration de Jean XXIII en 1962 en annonçant Vatican II : «L'Église est l'Église de tous et, plus particulièrement, l'Église des pauvres.» L'Église se recentrait autour de Celui qui a dit et vécu: «Lespri le Segner lor moi, li finn anvoy moi aport bon nouvel ban kraze.»«Moti fin, to finn donn moi manze.» Regarder les pauvres avec les yeux des pauvres. Découvrir leur force, leur résistance, leur courage, leur créativité.

Idéalisme ?

Mère Teresa et le père Joseph Wresinski nous ont montré jusqu'où cela devait aller. Grâce à eux cette façon de voir les pauvres est acquise au niveau mondial - du moins dans les déclarations officielles. En 1956, le père Joseph Wresinski fondait ce qui allait devenir Aide à toute détresse (ATD Quart-Monde). Le «Quart-Monde», c'est le tiers-monde des pays riches. Regardant avec les yeux des pauvres, il nous a fait découvrir que les plus pauvres étaient des partenaires dans la construction du monde, des acteurs économiques et sociaux. Les pauvres ne restaient pas les bras croisés. Ils essayaient, à leur façon et, souvent avec une extraordinaire créativité, desubvenir à leurs besoins fondamentaux. Les besoins de subsistance, d'affection, de liberté, d'identité, de temps libre, de créativité, de participation, de sécurité, d'être compris. Victimes de discriminations de toutes sortes, le vrai problème c'est que les moyens auxquels ils peuvent avoir accès pour subvenir à ces besoins ont souvent des conséquences graves, provoquent des pathologies sociales qui empirent la situation. Être pauvres c'est ne pas être capables, ne pas être libres, de choisir des moyens et opportunités qui seraient meilleurs pour eux à long terme.

Le 17 octobre 1987, ATD Quart-Monde, avec le lancement de la Journée du refus de la misère, créa les conditions pour que les pauvres eux-mêmes se fassent voir et entendre là où se prenaient les plus hautes décisions. En 1992, l'ONU reconnaissait la contribution des plus pauvres au monde en faisant du 17 octobre la Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté. Le langage même des institutions comme la Banque mondiale changeait. Pour elle empowerment voulait dire avant tout traiter les pauvres comme des «coproducteurs ayant autorité et contrôle sur les ressources dont ils ont besoin et sur les décisions qui les affectent».Empowerment voulait dire faire que nos institutions soient pro-poor.

En ce 17 octobre, peut être que notre contribution en tant que chrétiens est de rappeler que les pauvres sont nos partenaires et que nous sommes leurs collaborateurs dans la construction d'un monde pleinement humain. Peut être ce qui nous manque, ce n'est pas «plus de professionnalisme». Mais comme Mère Teresa et le père Joseph Wresinski, faire de nos institutions, de nos mouvements, de nos célébrations, de notre liturgie des «projets pilotes» où les pauvres sont reconnus et ont leur pleine place. Créer un environnement qui permette aux pauvres d'être reconnus comme «des partenaires et des initiateurs du développement au lieu d'être des problèmes».

Filip Fanchette

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