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Kreol Morisien à l'école

Chaque année, ils sont quelque 19 430 à faire leur entrée au primaire. Ils sont 12 150 qui décrocheront un School Certificate. Seulement 5 680 seront détenteurs d'un HSC. Ils sont aussi quelque 4 800 qui échouent chaque année après une deuxième tentative au CPE. Ils ont l'étiquette double CPE failures ou bann prevok. Les chiffres du Bureau central des statistiques (CSO) indiquent que 70% de la population ne détient pas de SC. Ce sont les chiffres officiels. Mais les pessimistes, pour ne pas dire les plus réalistes, considèrent que sur la totalité des 30 000 enfants scolarisés au primaire, 50% n'arrivent pas au bout de leur parcours avec une littéracie de base solide (tout juste pour savoir lire, écrire et compter). Les enseignants du mainstream au secondaire en savent quelque chose. Ce qui fait que la situation est bien plus grave qu'on ne le croit.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les rapports officiels en parlent. Ce ne sont pas des militants kreols qui en sont les auteurs. Ils sont: Ward (1941; 11), J.E.Meade (1967), Richard (1979), Glover (1973), Ramdoyal (1990), ADEA (2005). Citons Ward : «I now come to the work the teachers are called on to do. The first and greatest problem here is the medium of instruction.» Quant à l'Association for Development in Africa (ADEA), elle note: «A central detrimental aspect of the primary school curriculum is that it is taught in English - a foreign language for the majority of Mauritians. It is the key element in reproducing social inequality. English is the language of the privilege few. French is the language of prestige and culture. Creole is the everyday communication language of over 90% of all Mauritians. [...] It is ironic that the Ministry expends considerable resources on offering ancestral languages - Asian and Arabic - while the national language is ignored.»

Aujourd'hui, l'enjeu est immense pour le pays. La question n'est plus que pédagogique et ne se limite pas à trouver des palliatifs pour l'amélioration de l'efficacité du système scolaire. Il s'agit de donner une place officielle au kreol morisien dans l'école. Pourquoi ? Tout simplment pour une meilleure gestion des langues dans l'école. En l'absence de tout programme pédagogique réfléchi et pensé sur la cohabitation intelligente des langues dans le curriculum, l'enseignant bricole à par

tir du kreol pour enseigner le francais, l'anglais et les autres matières. Ce qui fait que l'école produit beaucoup plus d'enfants semi-lingues que bilingues. Ainsi vont les choses depuis des années.

Question d'éthique

L'intégration du kreol morisien n'est pas une revendication. Elle relève fondamentalement de l'éthique de toute école. Toute langue est à la fois véhicule et transmission d'une culture. Il revient à l'école de donner à l'enfant mauricien l'accès à sa langue et à sa culture dans leur pleine reconnaissance par l'institution. La langue de l'enfant ne doit pas se cantonner qu'à un petit séga ou à un sketch en kreol pour amuser la communauté scolaire.

Cependant, en envisageant l'introduction du kreol morisien, l'erreur serait d'entrer dans le clivage de l'écrit et/ou de l'oral. L'apport du kreol morisien pourrait bien être plus qu'une question de l'écrit ou de l'oral. Il faudrait élaborer un programme kreol morisien qui gère de façon plus intelligente son rôle dans tout apprentissage. En Early Primary, le kreol morisien pourrait être sous forme d'acquisition de la littéracie de base, présence de l'oralité avec des sirandannes, des plages d'activités ludiques autour des zoue lontan. De plus, il semble que nous produisons de plus en plus une élite inculte et démauricianisée. Au secondaire, on pourrait avoir un programme d'études en histoire et littérature créole qui culminerait vers un Creole Studies ou Creole Literature au niveau du School Certificate et du Higher School Certificate.

Il revient à l'Etat mauricien avant tout de se pencher sur les modalités de cette intégration du kreol morisien dans l'école, avec pour souci le respect de l'existence des autres langues dans le milieu éducatif mauricien. La République de Maurice, souverain et Etat membre des Nations unies, aura eu le mérite, à ce moment-ci, d'enclencher le processus pour faire émerger une école mauricienne inclusive, plus juste et équitable.

Jimmy Harmon

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