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Ben Gontran


Mémoire rodriguaise vivante

Rodrigues, Benjamin «Ben» Gontran la porte dans ses tripes. Dans son cœur. Et il peut aisément passer des heures à en parler. Sans manifester le moindre signe de fatigue. Ni lasser son auditeur. Une île à laquelle il rend hommage avec le livre «'Sir' Ben raconte Rodrigues...», lancé le 27 octobre, jour de ses 75 ans.

Issu d'une famille de marins, Ben Gontran avoue que la passion de la mer et de la musique coule dans ses veines. Aîné d'une fratrie de 10 enfants, sa tendre enfance se déroule paisiblement : entre la mer, les vastes plaines, les longues marches, la pêche, l'agriculture...

«Nous n'avions pas d'éducation poussée à l'époque. Mais notre père, engagé dans l'armée et absent de la famille pendant quelque quatre ans et demi, se faisait le devoir de nous envoyer des livres, exigeant que je réussisse la 6e». Des résultats positifs qui tombent le jour du retour du pater au pays natal.

L'attrait du grand large

Soucieux d'offrir une éducation de qualité à Ben, le père l'enjoint à reprendre le chemin de l'école après sa 6e. Mais c'était sans compter sur la résistance de Ben et l'appel du grand large. De cette «petite pirogue à voile» qui l'accompagnait dans ses escapades. «Papa a usé de toutes sortes de ruses ; il m'emmenait à la pêche en chemise légère, pensant que le froid et le vent auraient eu raison de ma résistance...»

Finalement, le jeune Ben se plie et intègre un système, un brin unique mis en place par le père Ronald Gandy et soutenu par le bureau de l'Éducation. Qui permettait à ceux qui réussissaient la 6e de cheminer avec les plus petits et d'être des pupil-teachers, avant de passer à student-teachers. Et, éventuellement, plus tard, de prendre part à des examens pour être des Teachers et/ou de faire leur entrée à l'École normale.

Ben profite de ce créneau, poursuit sa formation à Maurice, vit le choc des cultures : «Pensez-vous, lance-t-il un sourire au coin des lèvres, ce n'est qu'à 19 ans que j'ai vu une rue bitumée... Pour mon premier voyage en voiture, j'étais dans mes petits souliers. Je m'interrogeais : la porte est-elle bien fermée ?...»

Il poursuit par la suite à Rodrigues son bonhomme de chemin : prend une «cousine de papa», Daisy, pour épouse, endosse le rôle de père de quatre enfants, exerce sa passion pour la musique ­ plus particulièrement l'accordéon diatonique - dans le groupe Racines, cumule 17 années comme enseignant et 17 autres comme maître d'école. Et prend à 55 ans volontairement la retraite. Avec le sens du devoir accompli à la fois pour les siens et pour ses compatriotes.

Ouvrier de la première heure

Et surtout heureux d'avoir apporté sa pierre à l'éducation dans son île. D'avoir été un ouvrier de la première heure du travail de sensibilisation à l'éducation. «J'ai été témoin de ces trop nombreux enfants qui n'ont jamais été à l'école. Parce que la marche sur une longue distance leur était trop dure, les parents attendaient qu'ils soient plus grands, plus forts. Heureusement que le nombre d'écoles est passé, au fil des années, de 3 à 13.»

Ben quitte donc l'enseignement aussi avec en tête la perspective de «laisser la chance aux autres» et celle de s'adonner à ses passions favorites: la pêche sous-marine et au casier. Mais hélas, c'était sans compter sur le poids des années. Ses genoux malmenés par le transport, à dos, de sacs de sable de l'île-aux-Chats à Saint-Gabriel, lui jouent des tours.

Mais n'empêche sa passion de Rodrigues, il va la vivre autrement. Notamment à travers le partage avec tous ceux qui frappent à sa porte, désireux de connaître l'histoire du pays, d'avoir une réponse à leurs questions...

«Il y a 40 ans, un réalisateur d'une télé néerlandaise était venu dans l'île, raconte-t-il. Il me parlait déjà du monde comme d'un village global, de l'essor qu'allaient prendre les voyages et aussi du fait que ces voyageurs ne partiraient pas à l'aventure comme les navigateurs d'autrefois, mais qu'ils avaient besoin de livres pour connaître les petites îles. Il m'a encouragé à prendre la plume et je le lui ai promis.»

Ile Rodrigues profonde

Mais le train-train allait prendre le dessus. Et avec le boom touristique, l'ouverture d'hôtels, de tables d'hôtes et de pensionnats et surtout de «directeurs qui ne savaient rien de Rodrigues, ni de ses traditions et cultures», Ben devient la mémoire de Rodrigues et accueille, à sa table, touristes, radio, télévisions, cinéastes, anthropologues... Au menu: des histoires passionnantes, truculentes, méconnues, sa propre expérience... Un tout qui fait remonter l'île Rodrigues profonde.

C'est finalement une petite cousine, Jeanine Meunier, qui vaincra les dernières réticences de Ben à tout mettre par écrit. Sa mémoire prodigieuse aidant, Ben travaille pendant 18 mois, encouragé par Jean-Marie Richard (voir encadré). Et finit par accoucher un livre «bien trop volumineux»

Aussi pour contourner le problème, il propose un recueil en deux tomes, sous le label ZM Éditions : le premier de 14 chapitres, lancé ce mois-ci, et le second, de 16 chapitres, qui prend de l'indépendance, avec une projection sur l'avenir. Et où il fait état de son «rêve de faire de Rodrigues une autre île». Un cadeau à «tous les Mauriciens» pour une meilleure connaissance de «leur» histoire. Leur histoire dans le sens la plus inclusive, insiste-t-il...

Danièle Babooram

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