Un monde de requins

J'ai travaillé 18 mois comme «valet» (femme de chambre) dans un établissement 5-étoiles. Je n'avais, au départ, aucune formation et ai quitté l'école en F III.

L'hôtellerie est un monde difficile et pas toujours conforme à l'idée grandiose que l'on se fait quand on est «en dehors».

D'abord, le côté positif : au sein de l'établissement où je travaillais, le salaire est supérieur à la moyenne des autres hôtels. J'ai débuté avec un salaire de base de Rs 5 000 et après six mois, je suis passé à Rs 6 000. Ce qui fait que salaire de base et heures supplémentaires, je m'en tirais avec Rs 8 à Rs 9 000 par mois. Car, les deux premiers dimanches travaillés sont payés double alors que tout 3e et 4e dimanche est calculé triple. C'est également un métier où l'on est pris en charge côté nourriture ­ petits-déjeuners, déjeuner et dîners copieux quand on travaille. Ajouter également le fait que la cantine et les toilettes des employés sont nickel.

L'employé bénéficie également de la présence d'une infirmière sur place et de soins d'un médecin attaché à l'hôtel en cas de pépins. Plus des formations en français et en anglais.

L'envers du décor : c'est un métier où l'on travaille dur et ce pendant de longues heures. Je débutais à 6h45 et finissais rarement avant 17h00. Et (trop !) souvent, s'il y avait des chambres/villas à nettoyer, les heures supplémentaires sont obligatoires. L'on ne peut refuser, sinon c'est le licenciement. Et, souvent, pour ne pas nous payer des heures supplémentaires, l'on nous imposait des jours Off en basse saison.

L'on est supposé travailler en équipes de 5 à 7 personnes, mais, par rigueur budgétaire, nous n'étions que quatre. Et, le travail étant tellement épuisant, souvent certaines s'absentent pour récupérer ­ cercle vicieux, car les autres ont encore plus de travail à faire !

Je travaillais selon le schéma suivant : 6 jours de travail pour un jour de congé, soit 5 jours de congé par mois. Impossible, dans ces conditions, d'avoir une vie familiale ou sentimentale «normale», n'étant jamais disponible quand les autres le sont.

Autre aspect négatif : le travail accompli n'est jamais reconnu par nos supérieurs hiérarchiques, les «superviseurs» : jamais un «bravo !» ou un mot d'encouragement. Cela vient du fait que nos superviseurs doivent assurer leur emploi et vont toujours voir comme une menace tout employé qui peut «monter» en grade.

Il faut également l'avouer : c'est un milieu où le harcèlement sexuel est présent, certains chefs recherchant les faveurs de jeunes employées. Je connais des collègues ayant été victimes de cette situation. Et il est presque impossible pour une employée de dénoncer ce droit de cuissage. Ne parlons pas de syndicat, les employés étant bien conscients que toute tentative allant dans ce sens pourrait nuire à leur emploi.

Derrière le côté grandiose de l'hôtellerie se cache un monde de requins et d'hypocrites, où c'est chacun pour soi. Tout est possible, tout est permis pour faire avancer ses propres intérêts. C'est un monde où sakenn rod so bout.

Un détail qui mérite d'être noté : c'est un métier que l'on fait quand on est jeune. Il n'y a pas de valets âgés, car le travail est trop dur !

Sheila


Line

Jennifer Wong :


«Les challenges et les défis me stimulent»

Jennifer Wong, Rodriguaise, est une passionnée de son métier. La directrice de l'hôtel Paul & Virginie, établissement trois-étoiles-plus situé à Grand-Gaube, se dit fière qu'en six ans, le nombre de femmes travaillant dans son établissement est passé de 6% à 22%. Selon elle, les femmes s'intéressent de plus en plus aux métiers de l'hôtellerie autrefois réservés aux hommes - la cuisine, la restauration. «Les femmes ont beaucoup de contraintes mais elles sont consciencieuses, appliquées et responsables.»

Relatez-nous votre parcours. Comment vous est venue cette vocation ?

Après mes études primaires à Rodrigues et secondaires au collège Lorette de Port-Louis, je me suis jointe à l'hôtel Trou-aux-Biches. En 1989, je pars en Ecosse pour des études universitaires en management et en marketing. A mon retour en 1994, je lance avec ma famille un projet de maison d'hôtes à Rodrigues. Depuis, j'ai toujours baigné dans ce milieu. Le sens de l'hospitalité s'est ainsi dégagé assez rapidement en moi. En 2001, je fais le saut à l'hôtel Paul et Virginie comme assistante-directrice et depuis trois ans, j'assume le poste de directrice.

Quelles sont les qualités requises pour assumer un tel poste ?

D'abord la passion. Car, être directrice d'un hôtel est un métier difficile et exigeant. Chaque détail a son importance. Les horaires sont difficiles. Ensuite, une force de caractère, avec beaucoup de combativité et de persévérance, sont parmi les qualités primordiales. Un physique nécessaire pour avoir l'œil sur toute l'opération. Etre toujours présent et disponible pour ses clients et son staff - un effectif de 141 au total et une moyenne de 400 clients par mois dans mon cas. Comme je suis perfectionniste, la qualité de la prestation, des produits et du service est un combat quotidien personnel. Toutefois, l'hôtellerie n'est pas un one-man show et je mise beaucoup sur le travail d'équipe.

Est-ce dur pour une femme d'être à la tête d'un hôtel ?

Oui. Deux fois plus dur. D'abord, elle doit se faire respecter en tant que femme. Et elle doit prouver aux autres ce qu'elle est. Personnellement, je ne tolère pas de grossièreté dans le langage sur le lieu de travail. Je m'investis beaucoup dans le respect de l'autre et j'attends une réciprocité de chacun.

C'est un métier qui reste très masculin. Avez-vous été facilement acceptée à ce poste ?

Je n'ai pas vraiment eu de problème à me faire accepter ici, car j'y ai déjà travaillé pendant trois ans. Cependant, j'ai dû travailler dur pour prouver ce dont j'étais capable. Et cela se voyait dans les résultats financiers de l'hôtel, les commentaires des clients, le professionnalisme du personnel et les bons échos dans les médias, entre autres.

Votre regard trois ans après ?

Les choses se sont beaucoup améliorées certes. Mais il y a toujours room for improvement. C'est toujours bon de se remettre en question. Et d'avoir l'humilité de dire que telle ou telle chose marche moins bien dans tel ou tel département. C'est cela qui nous fait avancer, voire progresser.

La concurrence vous fait-elle peur ?

Une concurrence saine est bénéfique pour une société. Elle aide pour que les choses s'améliorent. On en a besoin pour se mesurer. On se situe mieux par rapport à la concurrence. Personnellement, les challenges et les défis me stimulent. Sans cela, l'intérêt baisse.

Vos motivations ?

La satisfaction et la reconnaissance du client quand il vous dit tout simplement «merci» pour un séjour magnifique et vous fait part qu'il compte revenir me donnent beaucoup de joie. De plus, je suis enthousiasmée de voir grandir mon personnel - les voir s'épanouir quelques années après leur intégration, les voir briser la timidité qui les bloquait pour acquérir la confiance en soi. Et, surtout, voir les résultats positifs qui arrivent à la vie de l'hôtel et le voir évoluer dans le bon sens.

Votre métier vous permet-il de beaucoup voyager et de multiplier vos contacts ?

Depuis deux ans, et ce, chaque année, le groupe m'envoie vers une destination nouvelle en vue d'ouvrir mes horizons - pour y retourner avec des idées nouvelles. C'est aussi pour m'aider de mieux comprendre ce que recherche l'étranger quand il choisit de nous visiter. Jusqu'à l'heure, j'ai eu l'occasion de visiter deux endroits à différentes facettes : Dubayy et Hong-Kong. D'autre part, je voyage beaucoup tout en restant sur place, et ce à travers mes clients qui arrivent des quatre coins du monde.

Que recherche l'étranger quand il choisit de vous visiter ?

Les êtres humains sont tous pareils. Ils ont tous les mêmes besoins. Ce désir de prendre soin d'eux, de se sentir aimé et valorisé. Ainsi, je privilégie beaucoup l'écoute - une attention particulière à chaque client, et ce dans la mesure du possible. Et les clients adorent cela. La communication est primordiale entre mes clients et moi.

Comment feriez-vous pour donner envie aux jeunes filles de rentrer dans le métier de l'hôtellerie ?

D'abord leur parler en toute franchise des aspects positifs et des aspects contraignants de ce secteur. Et surtout leur faire comprendre que l'expérience de vie est très importante. Donc, ne pas se décourager à la première difficulté. Et leur faire part que la clé de la réussite réside dans les efforts et l'investissement personnels, l'attitude nécessaire à adopter, la volonté, la discipline et la persévérance. Avec cela, les jeunes ont toutes les chances de réussir leur vie dans ce secteur.

Propos recueillis par


Sandra Potié


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