Sècheresse


«Economisons l'eau» : scepticisme des Mauriciens

En dépit des récentes pluies, la situation est toujours critique dans nos réservoirs. Même si la Central Water Authority (CWA) n'envisage pas de sitôt des coupures drastiques, le pire peut poindre à n'importe quel moment. Constat et réactions...

«Chaque année que le Bon Dieu donne, c'est la même rengaine, constate Micheline. En mars-avril, les autorités se réjouissent du bon état des réservoirs. Mais, à l'approche de septembre, elles nous parlent de stock d'eau insuffisant et nous menacent d'inévitables coupures.»

Les coupures d'eau régulières, été comme hiver, Micheline en connaît un rayon depuis des années. Pour parer à cet état de choses, son époux a dû faire preuve d'ingéniosité. Le moindre drum est transformé en réservoir - son toit en contient en ce moment six - et alimente un système en parallèle avec l'eau de la CWA.

Micheline apporte aussi sa contribution : les bouteilles gazeuses vides trouvent une autre destinée sur sa table de cuisine, servant à garder l'eau pour la consommation et pour une panoplie de travaux domestiques : cuisson, vaisselle du petit-déjeuner...

Fonctionner différemment

Jacques n'est pas mieux loti. Depuis le début de décembre, l'eau se fait rare chez lui. «Les robinets sont à sec dès 8h00. Mais dès 7h30, il est quasiment impossible de se doucher à l'eau chaude ; la pression n'étant pas suffisante pour mettre en marche le gaz.»

Pour les activités en cours de journée, le couple, parent d'un enfant en bas âge, compte sur l'eau du réservoir qui se remplit, hélas, difficilement. «Tout doit être aménagé différemment maintenant. Ainsi, pour une utilisation optimale de la machine à laver, il faut se réveiller de bonne heure et la mettre en marche au plus tard 5h00, se plaint-il. La chanson du groupe Lataniers Dilo pou arete 9 er est encore d'actualité pour nombre de Mauriciens.»

La révolte est palpable chez Jacqueline, mère de famille, habitant un faubourg ouvrier. Le fort taux de déperdition dans le réseau de distribution de l'eau - 40%, selon certains - est, à son avis, intolérable. Cela l'exaspère encore plus que cette déperdition dure depuis des années et que les autorités compétentes ne semblent manifester aucune volonté pour y apporter une solution.

«Pipi de bébé»

Elle ne manque pas de voir souvent rouge devant le filet d'eau - «aussi mince qu'un pipi de bébé» - que crachent sporadiquement ses robinets. Charroyer l'eau du camion-citerne

à son domicile est un regular feature de sa vie. Jacqueline laisse éclater sa colère : les coupures à travers l'île entière relèvent, selon elle, de la fable.

Que tous soient logés à la même enseigne en matière de coupures d'eau, elle n'y croit pas réellement. «Je n'ai jamais vu de toute ma vie un camion-citerne alimenter certaines régions et autres morcellements huppés, fulmine-t-elle. Ne me dites surtout pas que ces gens-là ont une capacité de stockage suffisante ! »

Elan civique arrêté net

Les appels à une consommation modérée de l'eau hérissent Vikram, qui avait commencé à restreindre ses besoins. Mais certaines scènes l'ont mis hors de lui : le voisin qui lave régulièrement, à grande eau, sa voiture quasi propre ; celui-ci qui arrose - en veux-tu, en voilà - sa pelouse ; ces travailleurs qui bichonnent le parterre de leur entreprise...

«Je ne vois pas pourquoi je dois faire des économies alors que d'autres font du gaspillage sans le moindre scrupule», explique-t-il. Conséquence : Vikram est vite retourné à ses habitudes d'autrefois. Et l'éducation au civisme des siens s'est arrêtée net après un très beau démarrage. D'autant plus quand certains de ses collègues lui ont raconté que, chez eux, la pression d'eau «pète les robinets».

Scepticisme v/s alarmisme

«Les Mauriciens semblent assez sceptiques face à l'alarmisme de la CWA. Les mises en garde des autorités tombent souvent dans des oreilles blasées», constate Vikram. Constat que partagent aussi Marie et Darnell, de Résidence-Kennedy, quartier qui avait fait la Une récemment pour cause de manifestation d'habitants excédés par une fourniture d'eau défectueuse.

«Nous avons vécu le cauchemar en décembre avec les travaux du tout-à-l'égout qui ont endommagé le réseau de distribution d'eau. Mais maintenant que la CWA parle de coupures encore plus sévères, on peut dire que nous sommes gâtés. L'eau coule 24 heures sur 24», s'exclament-ils.

En tout cas, ce n'est pas demain que sera résolue la crise de l'eau. Le dérèglement climatique - qui s'accompagne de pluies plus rares, quand ce ne sont pas de longues périodes de sécheresse- n'augure rien de bon. Encore moins le grand leurre qui voulait qu'avec la construction du Midlands Dam, les problèmes d'eau allaient sensiblement s'améliorer. Ou l'absence de campagne agressive quant à une utilisation judicieuse de l'eau...

Danièle Babooram

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