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1er-Février


L'esclavage : un héritage
commun vécu au quotidien

L'esclavage est peut-être chose du passé, mais nous sommes tous, Mauriciens, encore entourés de cette réalité, estime Mgr Amédée Nagapen: noms de lieux,
langue kreol, métissage... Bref état des lieux.

L'esclavage est un phénomène social qui touche à la vie de tous les Mauriciens. D'abord, à travers les signes et les vestiges de l'esclavage que nous rencontrons constamment quand nous circulons à travers l'île. Selon Mgr Nagapen, nous sommes entourés de références liées à l'esclavage et la toponymie mauricienne en est la preuve.

Lieux de mémoire

L'historien Amédée Nagapen prend pour exemple quelques-uns des noms de lieux de la capitale «pétris du passé de l'esclavage» : rues Desforges et La Poudrière, la place d'Armes ; des ruisseaux et ponts (Butte-à-Thoniers; ruisseau du Pouce ; Pont-Bourgeois) et le jardin de La Compagnie. Sans oublier que La Chaussée, aujourd'hui carrossable, était au XVIIIe siècle des marécages comblés par la main-d'œuvre esclave.

Autre lieu : Vieux-Grand-Port, où les ruines des époques hollandaise, française et anglaise existent toujours. L'île-de-la-Passe est tout aussi remplie de souvenirs, souligne-t-il. C'est à Grand-Port que le commandant hollandais Adriaan Van der Stel est venu lâcher les cerfs en 1639. «Cette chair qui est de nos jours consommée par une grande majorité de Mauriciens.» Il introduisit aussi la canne, qui servait à produire le sucre, et l'arack (rhum). Macondé est parmi les autres lieux dont il parle. Sur cette arête basaltique qui finit en promontoire dans la mer se cachaient des esclaves marrons de la tribu des Macondés (de Mozambique).

A travers tous ces endroits, Mgr Nagapen maintient qu'aucun Mauricien ne peut nier qu'il ne soit pas concerné par l'esclavage. Car, dit-il, le Mauricien rencontre des signes et des vestiges partout sur le sol mauricien. Il profite des facilités héritées du temps de l'esclavage et réalisées par la main-d'œuvre servile. De plus, ajoute-t-il, nos aïeux ont été protégés par les fortins et fortifications qui jalonnent le littoral. Des exemples ? A Port-Louis, l'île-aux-Tonneliers, le fort Blanc (Fort William), la batterie Saint-Louis, le fort d'Anjou... Aussi à Pointe-du-Diable, la fortification construite par le lieutenant Dulac en 1760, celui-là même qui a aidé à construire l'église Saint-Louis de 1752 à 1756.

Culture et métissage : héritage du régime esclavagiste

Le régime esclavagiste nous a aussi laissé un riche héritage, précise Mgr Nagapen. Notamment, la culture «créole» : la cuisine ­ «Les esclaves raffolaient de tanrecs.» ­ ; les croyances malgaches et africaines, gris-gris et autres amulettes ; la musique, les chants et danses, les rythmes frénétiques ; les histoires et légendes de notre folklore. Et, plus particulièrement, la langue créole et le métissage.

Les esclaves venant de l'Inde, du Java, de Madagascar, de l'Afrique (est, centre, ouest) par

laient un Babel de langue, poursuit notre interlocuteur. Il fallait donc à tout prix une langue véhiculaire ­ médium de communication et de socialisation ­ d'où, la naissance de la lingua franca : le kreol. «Ce kreol surgit de la langue dominante dans la colonie, le français, langue maternelle des colons de l'île-de-France.»

Le kreol a ainsi rendu possible la communication entre esclaves et maîtres et la socialisation des esclaves entre eux. «Le kreol s'est ensuite développé avec des apports anglais, indiens, chinois et autres. Et aujourd'hui, le kreol n'est plus un dialecte. Il est promu au rang de langue avec syntaxe et grammaire propre. Ce XXIe siècle est même témoin de la parution d'une littérature kreole», continue Mgr Nagapen.

Autre héritage de prix est le métissage dont a bénéficié la population mauricienne, explique Mgr Nagapen. «Le gros de notre population est composée de descendants de Blancs et de compagnes indiennes, africaines, malgaches et créoles de tout genre ; de même pour les métis créoles ainsi que pour les Indiens et les Chinois.» D'où dans le vocabulaire créole, les expressions telles que créole-malbar, créole-madras, créole-malgache, créole-chinois, créole-lascar... Grâce à ce métissage, une belle ethnie nombreuse et diversifiée prévaut dans la communauté mauricienne. «Et ce métissage, issu du passé, est ouvert désormais sur l'avenir.»

Par ailleurs, la couleur de la peau, continue l'historien, est une notion qui nous vient de l'esclavage. Elle constituait une échelle de valeurs qui va du blanc et du blanc-rosé en passant par le café au lait jusqu'au café noir. Au sommet de laquelle se trouve l'épiderme blanc, élevé, à tort, dans l'opinion populaire, la plus haute valeur. Et les plus colorés, rangés aux échelons de moindres valeurs. «Ces exemples, estime Mgr Nagapen, démontrent comment les diverses couches de la population mauricienne sont imprégnées du métissage.»

Le 1er février : la fête de tous

Dans une telle conjoncture, tous les Mauriciens sont concernés par l'esclavage, a fait ressortir Mgr Nagapen. D'abord, l'esclavage concerne directement les descendants d'esclaves. D'où le 1er-Février, occasion de faire mémoire de cette filiation et des douleurs et souffrances subies par les générations précédentes. Puis, les Blancs d'aujourd'hui, estime-t-il, peuvent rendre grâce de ne pas être, eux, esclavagistes au XXIe siècle, même s'ils regrettent que leurs ancêtres ont pu être propriétaires d'hommes et de femmes enchaînés. Enfin, les descendants des migrants hindous et musulmans, venant de l'Inde, qui n'ont ni subi ni expérimenté le régime esclavagiste, doivent découvrir dans le 1er-Février une occasion de célébrer la fête de la libération en communion avec les autres compatriotes, conclut Mgr Nagapen. «Pareille commémoration de l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage peut conduire à construire la Nation mauricienne.»

Sandra Potié

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