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Petit homme au grand cœur

En décembre 1996, pour 80% des Français, «l'Abbé Pierre incarnait bien le message et les valeurs de Jésus-Christ». La disparition, lundi, de celui qui a été, des années durant, la personnalité préférée des Français a ému nombre de nos compatriotes. Son «parcours» a été entièrement à la suite du Christ, lui le jeune homme riche des Evangiles : «Va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi !» D'où sa décision, à 19 ans, de faire don de sa part de patrimoine familial à des œuvres de charité. «Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer au Royaume de Dieu.»

Le jeune Henri Grouès est né dans une famille bourgeoise de Lyon très imprégnée de catholicisme social. Il hérite de ses parents la théologie du servir, le don total aux autres ainsi que le dénuement. C'est ce qui l'attire chez les Capucins, connus pour être les plus «pauvres» de tous les ordres religieux. Mais cela ne lui suffit pas : il veut pousser cette intuition plus loin pour transformer la société par «l'action sociale et par le bas».

Deux principes charpentent son action dans diverses structures : l'économie solidaire et le refus de l'assistanat. Principes qui garantissent la réinsertion des marginalisés, qui se prennent eux-mêmes en charge. Et cela marche !

Cependant, le génie de l'Abbé Pierre réside probablement dans l'utilisation appropriée de son charisme, mis exclusivement au service des marginaux, des exclus. Grand communicateur devant l'Eternel, le fondateur des communautés d'Emmaüs a rapidement été désabusé par son engagement politique : les pauvres n'étaient pas la priorité de ses collègues parlementaires, a-t-il maintes fois rappelé. Et ses «réussites» ont toutes été acquises grâce à ses actions sur le terrain et à l'occupation de l'espace médiatique.

Convaincu que «ce n'est pas les politiques qui comptent, c'est ceux qui les élisent. Et c'est à eux qu'il faut parler !», l'Abbé Pierre va faire de nombreux «coups» médiatiques. Son appel de février 1954 sur RTL montre la modernité de l'homme : il rameute l'opinion publique pour une bonne cause. Sa réussite : non seulement a-t-il pu conscientiser la société française, dvenue plus réceptive au sort des exclus, mais il arrive à lever des fonds, tant publics que privés, en faveur d'une cause nationale.

Autre facette de ce follower du Christ : les controverses qu'il a suscitées. Plusieurs de ses positions publiques sur la sexualité, l'homosexualité, l'ordination des femmes ou sur la prêtrise ont choqué ou embarrassé, car contraires à la position officielle de l'Eglise. Mais, tous sont unanimes à reconnaître chez l'homme non pas le goût de la provocation ou le désir d'être à la Une, mais un trait constant de son caractère : la remise en question perpétuelle, le désir d'authenticité. Voulant d'une Eglise toujours plus proche des marginalisés, des exclus, des plus pauvres, l'Abbé Pierre s'était donné pour mission, bien avant Vatican II, de placer l'Eglise dans le monde, de construire un monde solidaire. Et l'Abbé Pierre n'a jamais cessé de réaffirmer qu'il avait Jésus de Nazareth Ressuscité pour modèle.

Le petit homme à la cape et au béret basque nous laisse son testament : une foi incarnée. Et le témoignage de l'Abbé Pierre est primordial à un moment où l'Eglise cherche à redéfinir sa place dans le monde. Ce qu'a bien compris le chercheur Philippe Portier : l'Abbé Pierre est celui «qui remet du lien dans la société à partir du message évangélique et donne témoignage de l'utilité sociale de l'Eglise dans une société sécularisée». A nous d'être à la hauteur.

Erick Brelu-Brelu


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