Abbé Pierre, donne-nous
ta force d'indignation

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Cher Abbé Pierre,

Alors que tu nous quittes et que des milliers de personnes t'expriment leur affection pour le prêtre et l'homme exceptionnels que tu as été, je voudrais te dire que tu es source d'inspiration pour moi. Je vis dans cette île Maurice si attachante, mais qui abrite en même temps tant de personnes qui souffrent
d'injustice.

Grande détresse

J'ai visité une école ANFEN qui accueille des enfants qui ont échoué le CPE et qui veulent rattraper le temps perdu. Leur regard si amical vient traduire un grand besoin d'affection qui m'atteint au plus profond du cœur. Toi qui as livré la guerre contre la pauvreté, je pense à ces nombreuses familles qui attendent toujours un logement et qui vivent dans une situation de grande détresse. Les autorités ne sont pas pressées. Cela ne paye pas électoralement. Je suis profondément interpellé par la grande violence qui sévit dans mon pays. Un jeune de 23 ans a poignardé son frère de 19 ans. Les funérailles ont été célébrées il y a quelques jours dans la paroisse. A un dîner chez un jeune couple dans une de nos cités, nous avons évoqué avec tristesse la drogue, qui continue à faire des ravages auprès des jeunes de cet endroit. Le comble de tout, c'est que les autorités ont donné un permis pour l'ouverture d'un casino à cette cité et qui va engloutir l'argent des plus pauvres. Sans oublier le SIDA et les autres fléaux qui détruisent les plus abandonnés.

Révolution de l'amour

Face à ces détresses, je te demande de nous donner ta force d'indignation. Donne-nous d'opérer comme toi la révolution de l'amour. Que nous puissions déclarer la guerre à l'injustice. Il y a des efforts qui sont faits pour faire face à ces grands problèmes. Il y a beaucoup de générosité dans notre Église et dans notre pays. Cela est indiscutable. Mais en même temps, nous avons une foi qui n'est pas assez soucieuse de plonger dans la vie de tous les jours. Nous avons un grand besoin de prière et d'accueil de la Parole. Je suis dans ce cas. Mais la tentation de se replier sur nous-mêmes me désarme beaucoup. Nous avons peur de prendre le large.

Baissons les bras

Tu avais une force d'indignation devant la détresse de tes frères et sœurs que nous n'avons pas. Cette force te faisait franchir toutes les murailles les plus hautes. Alors que nous, nous baissons les bras. Nous sommes souvent ensommeillés, individualistes, recherchant avant tout notre confort. Nous manquons de vitalité, de dynamisme et de créativité. Notre foi est timide. Nous pouvons donner l'image d'une Église qui a peur de vivre en plein vent pour être fidèle à ce Jésus que tu as tant aimé. Notre prière et notre méditation de l'Évangile ne nous motivent pas assez pour que nous soyons sur le terrain de la souffrance comme toi, toi qui as été un grand priant et un grand homme d'action.

Ta mort est comme un électrochoc pour moi. Ton message m'atteint en plein cœur. Ton cri pour que l'humanité soit debout m'atteint profondément. J'ai envie de crier à tous mes frères et sœurs mauriciens : «Au secours ! Notre île Maurice abrite trop de souffrances. Mettons-nous debout pour opérer nous aussi la révolution de l'amour.»

Chrétiens en vérité

Donne-nous de ta liberté. Ta liberté de parole et d'action. Que nous soyons des prophètes de Jésus comme toi ! Ta mort est pour moi un appel pour que nous vivions autrement. Que l'indignation devant l'injustice soit le moteur de notre vie ! Que nous soyons les témoins de la justice et de l'amour par notre vie et notre action ! Que nous soyons chrétiens en vérité ! Comme toi, je dis à mes frères et sœurs mauriciens, «Sortons de notre torpeur ! Abandonnons notre confort et nos pantoufles ! Rejoignons nos amis défavorisés dans leur combat pour un monde plus juste !» Je dis aux autorités : «Abandonnez votre recherche d'intérêts personnels pour vous mettre au service de tous, surtout les plus faibles.»

Merci pour ce réveil que tu provoques en moi et en nous.

Amicalement.

Robert Jauffret

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