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L'Eglise du Christ

Beaucoup de chrétiens savent qu'il y a eu un concile à Rome de 1962 à 1965 en quatre sessions de trois mois chacune. Deux mille quatre cents évêques ont été invités par Jean XXlll pour réfléchir, discuter, produire des textes. Un concile ressemble à un synode ­ comme nous en avons vécu ici, mais à un autre «niveau».

Ce que l'on sait moins, c'est que les discussions ont parfois été dures : deux visions de l'Eglise ; deux visions du monde, deux visions de la mission, deux visions des apports avec les autres religions s'affrontaient : il y avait les progressistes et les conversateurs. Il ne faut pas s'étonner de ça, il ne faut pas le regretter : c'est la vie, ça ! Et ce n'est pas un phénomène nouveau : saint Pierre était conservateur (il faut circoncrire les Grecs qui demandent le baptême) ; saint Paul était progressiste ­ pas question de leur imposer des coutumes alors juives qui n'ont plus de raison d'être qu'ils ont reçu l'Esprit.

Divergence d'opinions, tensions, et même division parfois ... Les textes eux-mêmes portent la trace de ces affrontements. Et aujourd'hui aussi, ces divergences existent ; ça n'a rien de dramatique, c'est même bon. C'est un signe de vitalité, c'est un facteur de progrès.

Réticences

Les premiers conservateurs auxquels le pape Jean XXlll aura affaire sont les membres de la Curie, c'est-à-dire, les cardinaux à la tête de différents ministères du gouvernement romain.

A part de l'une ou l'autre exception, les cardinaux n'ont aucun désir de voir se dérouler un concile. Jean XXlll a commencé par une large consultation auprès de tous les évêques et les supérieurs religieux. D'où de gros travail de dépouillement et les cardinaux manifestent très peu d'enthousiasme pour un concile qu'ils jugent bien inutile.

Les cardinaux avaient rédigé des schémas préparatoires pour la discussion des évêques. A part un seul, celui concernant la liturgie, tous ont été refusés par le concile.

Lumen Gentium

Le concile Vatican ll a produit une vingtaine de documents, dont un, majeur, sur l'Eglise, intitulé Lumen Gentium : Lumière des Nations. «Le Christ est la lumière des nations ; cette clarté du Christ se reflète sur l'Eglise. Le concile souhaite répandre cette lumière sur tous les humains.» Ainsi s'ouvre le document sur l'Eglise.

La question est celle-ci : l'Eglise catholique romaine est-elle toute l'Eglise du Christ ? Ou bien celle-ci est plus vaste, débordant l'Eglise visible ? Que veut dire saint Augustin quand il écrit «Beaucoup de ceux que Dieu a, l'Eglise ne les a pas ; et beaucoup de ceux que l'Eglise a, Dieu ne les a pas.» C'est clair : ceux qui appartiennent à Dieu se trouvent aussi à l'extérieur des limites visibles de l'Eglise.

Au long des siècles, la question «où est l'Eglise» trouvera des réponses ouvertes ou fermées. Le concile va opter pour une définition ouverte, et en justifiant cette option.

Le schéma préparatoire disait : «Seule l'Eglise catholique a droit d'être appelée Eglise.» Dès la présentation du texte, des évêques protestent. «L'article 7 du schéma confond le Corps mystique, c'est-à-dire l'Eglise, avec l'Eglise romaine. Or chacun sait que le Corps mystique est beaucoup plus vaste.» L'Eglise

comprend tous les autres chrétiens séparés de Rome : anglicans, protestants, orthodoxes.

Ceux-là sont chrétiens, mais les autres, ceux qui sont encore plus loin de Rome ?

Au No 8 de Lumen Gentium, il est précisé que, en dehors de l'Eglise «on trouve des éléments nombreux de sanctification et de vérité».

Quelle appartenance

Pour comprendre cette idée de l'Eglise du Christ débordant l'Eglise romaine, peut-être faut-il se poser cette quesiton : qu'est-ce qui peut intéresser Jésus-Christ : que quelqu'un ait un certificat de baptême, ou que quelqu'un ait le cœur bon, tendre, et qu'il ait le souci des autres ? Jésus n'a jamais dit : «Bien heureux les baptisés», mais : Bienheureux les cœurs droits (purs, ça veut dire droit, sans calcul, sans arrière-pensée) bienheureux ceux qui ont soif de justice».

Il arrive que les pharisiens disent à Jésus «Mais on est de la race d'Abraham, nous !» ­ comme on dirait : la race des baptisés. Et donc : ne nous confonds pas avec les autres ! Sous-entendu : ceux qui ne sont pas de la race d'Abraham, ceux qui ne sont pas baptisés.

C'est toujours difficile pour des humains de se dire que :

ceux qui ne sont pas de ma religion

ceux qui ne sont pas de ma race

ceux qui ne sont pas de mon parti

peuvent être des gens très bien, et même mieux que moi.

Et c'est ça que le concile va proclamer officiellement : les autres ont de la valeur, vivent des valeurs ! Les autres sont formidables ! (Je dis ça dans un langage un peu familier, mais je vous assure que je dis exactement ce qui s'est passé). On va passer de l'appartenance à l'institution. Eglise à l'appartenance où Christ.

Le Royaume de Dieu

L'Eglise du Christ, c'est quand Dieu règne dans le cœur des hommes, quand ils pratiquent l'amour, c'est-à-dire le service des autres. Tout n'est pas amour dans l'Eglise, et il se trouve beaucoup d'amour en dehors d'elle.

Et puisque c'est comme ça, un concile, pour la première fois dans l'histoire va s'occuper des autres religions. Elle va reconnaître les valeurs morales et religieuses des autres religions. Car dans toute religion se trouve La vérité. Et ­ laissez-vous étonner ­ : «La mission de l'Eglise est de faire grandir le rayon de vérité qui illumine tout homme.» (Déclaration sur les religions non chrétiennes No 2).

Ce n'est pas seulement dans le Lumen Gentium que le concile donne à l'Eglise du Christ sa vraie dimension universelle, mais également dans deux ou trois autres textes.

L'époque d'une Eglise repliée sur elle-même, satisfaite d'elle-même est terminée. L'Esprit-Saint et le concile ont ouvert les portes.

Solange Jauffret

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