Georges Lewis Easton, historien et éducateur


«Il y a le risque d'un racisme insidieux

quand on s'enferme»

«La Vie Catholique» a demandé à l'historien Georges Lewis Easton de nous éclairer sur certains points du peuplement de notre île. Il nous explique différentes étapes de ce vivre-emsemble souvent difficile.

D'où vient cette diversité de notre population?

La diversité de la population de Maurice est tributaire de notre peuplement divers. Maurice est née à partir de rien. Il n'y avait pas d'autochtones. Les Portugais ont découvert l'île et les Hollandais en ont timidement commencé le peuplement, mais ce sont les Français qui l'ont vraiment assuré de manière significative et hétérogène au départ même. Les Anglais l'ont étendu‚ une main-d'oeuvre conséquente et des commerçants provenant de l'Inde, la suite des développements agricoles et économiques liés directement ou indirectement‚ à l'abolition de l'esclavage. D'autres apports successifs (chinois) ont ainsi transformé le visage du pays au fil des années.

Ces derniers temps, les historiens ont mis en exergue la résistance des esclaves et des travailleurs «engagés» aux pratiques esclavagistes et postesclavagistes, ce qui vient suppléer une lecture non moins ethnocentriste de notre histoire‚ à savoir que ce sont les seuls Européens qui ont construit ce pays. C'est une façon de réhabiliter d'autres bâtisseurs de l'île, les esclaves et travailleurs engagés. C'est ainsi que l'appropriation d'une histoire souvent violente, car calquée sur l'exploitation de la main-d'œuvre servile a engendré des rapports difficiles qui ne sont pas sans conséquence sur le présent.

Les Français, sans doute plus que les Anglais, ont énormément contribué à la mise en place de la société mauricienne. J'apprécie cette mauricianité dans cette perspective dynamique, voire hybride, et je ne voudrais pas me laisser enfermer dans une identité exclusive, car il serait dangereux de revendiquer une mauricianité basée sur la pureté de la race ou de la culture, peu importe laquelle. A Maurice, nous avons la chance d'avoir fait en sorte l'expérience d'une globalisation d'avant la lettre.

La diversité de Maurice relève aussi de tous ces événements qui ont eu lieu à travers le monde et qui ont conduit à la construction de Maurice. Nous sommes tributaires des différentes étapes de l'histoire : périodes hollandaise, française, anglaise et postindépendance. Le grand défi, c'est de les assumer avec maturité.

Quelle était la situation dans le pays avant l'indépendance ? Qu'en est-il de la période postindépendance ?

Depuis l'indépendance, le pays a commencé à se moderniser. Avant, c'était une société agricole qui n'était pas exposée à tout ce qui a résulté de la technologie. Mais on ne peut comparer que ce qui est comparable.

Autant ils vivaient en vase clos, autant les Mauriciens de différentes ethnies et classes sociales ont l'occasion de se rencontrer et mieux se connaître. Des fois, on a tendance à dire qu'autrefois c'était meilleur. Les changements s'opèrent si vite et si brutalement qu'on veut se réfugier dans un passé quelquefois mythique. Il faut éviter cette nostalgie facile parce qu'elle n'est jamais porteuse d'espoir et risque d'être stérile. On doit, au contraire, s'inspirer positivement du passé pour améliorer le présent et mieux préparer l'avenir afin qu'il soit plus agréable. Il faut que nous soyons des hommes libres et que nous découvrions le potentiel énorme de la liberté de pensée et d'expression. On peut le faire chacun à sa manière, car je crois en cette interaction entre les différentes cultures et composantes de la Nation mauricienne.

Qu'est-ce qui a provoqué le «cyclone» Kaya selon vous ?

Les émeutes Kaya ne sont que le sommet de l'iceberg et la politique s'en est mêlée. Il faut interpréter le phénomène par rapport aux réalités vécues par bon nombre des créoles.

L'histoire et les grandes questions demandent qu'on s'inspire de ce que les gens vivent aujourd'hui. On pourra alors noter le mal-vivre et l'injustice dont ils sont victimes. Les émeutes sont arrivées à partir d'un déni de justice, de l'isolement et du désintéressement des autorités, des institutions et de leurs compatriotes en général. Il y a eu un vide politique et cette tranche de la population n'arrivait pas à se reconnaître. Bien que ce soit douloureux, cette épreuve est néanmoins signe d'espérance, car cela a permis qu'on se pose les bonnes questions pour une société plus juste. Toute personne qui se respecte et qui fait preuve d'honnêteté doit reconnaître qu'il y a eu des changements quelque part, ne serait-ce qu'au niveau des questionnements. A quoi sert la politique si ce n'est pour changer et transformer pour le meilleur ?

Des tensions sont palpables et le communalisme, bien qu'on ne veuille pas le reconnaître, est latent. La division et la méfiance subsistent. Croyez-vous au mauricianisme ?

La notion même d'identité et de genre (gender) est née dans un contexte postmoderne : qui sommes-nous ? L'identité est en mouvance constante et, aujourd'hui, on a des identités plurielles. La notion d'identités multiples n'est pas un phénomène propre à Maurice. Il faut sortir de cet immobilisme qui veut faire croire que l'histoire est écrite une fois pour toutes. Aujourd'hui, il faut réfléchir sur la religion et le gender issue en sus du positionnement des classes sociales. Moi, par exemple, je suis Mauricien, catholique, mais aussi anglophile, francophile, avide de rencontres interculturelles et passionné d'histoire.

Etre Mauricien, c'est prôner l'ouverture, être un «homme-pont». Mais il y a une autre interprétation. En tant que Mauricien, je peux aussi assumer sereinement mon ancestralité, je ne serais pas moins Mauricien pour autant. A condition de respecter mon prochain dans ce qu'il a de plus intime et auquel il tient énormément.

Toute histoire est contemporaine et il faut partir du présent pour se pencher sur le passé et non l'inverse. Il y a le risque d'un racisme insidieux quand on s'enferme, mais le Mauricien, au plus profond de son être, n'est pas raciste. C'est pour le besoin ponctuel de la politique qu'il agit ainsi. La convivialité mauricienne est réelle, pas théorique. Je peux comprendre ceux qui ont besoin de s'identifier à une culture, une source. Il n'y a pas qu'une définition du mauricianisme, mais plusieurs. Le mauricianisme s'abreuve à notre histoire et à l'éventail des expériences vécues à différents moments et transmises d'une génération à l'autre.

Le Mauricien se retrouve dans différents styles de vie (life styles). Il n'est pas frileux ; il peut les intégrer. Accueillant, ayant bon cœur, il est solidaire de ses compatriotes, et cela peu importe leur communauté. Au juste, le Mauricien est tolérant, au sens large du terme. L'interculturalité lui est familière, pas qu'une abstraction.

Le mauricianisme est cet assemblage, ce cocktail que nous avons hérité de par la cohabitation des ethnies, des cultures et des religions. Nous l'avons hérité de par notre exposition aux influences française, malgache, africaine, indienne, anglaise, chinoise... Il faut que les parents donnent l'exemple pour bien vivre l'interculturalité, qui est une des grandes richesses de notre pays.

Le Mauricien est capable de cette harmonie et de cette manière de vivre que ma grand-mère appelait fer lizaz. Pour être crédible, chacun doit la vivre et ne pas agir comme un roder bout. Etre Mauricien, c'est aussi la fluidité entre les différentes composantes de la Nation. La mauricianité se construit perpétuellement ; elle n'est pas quelque chose de figée.

Propos recueillis par


Jean-Marie St-Cyr


retour