Tribune

Compote ou salade de fruits ?

Issu de la «communauté» dite franco-mauricienne et après 10 ans d'études à l'étranger, j'ai pris conscience de la complexité de la société mauricienne alors que je commençais mon ministère de jeune prêtre à l'Immaculée-Conception, à Port Louis. J'ai eu la chance d'avoir pour guide un homme dont certains oublient aujourd'hui qu'il fut un des apôtres du mauricianisme, Henri Souchon. Celui-ci m'avait partagé souvent un constat qu'il avait découvert dans sa longue expérience au service du mauricianisme.

Le mauricianisme, disait-il, est comme une mer d'apparence calme qui semble s'être installée pour de bon dans un lagon tranquille, mais dès qu'il y a une crise, dès que le moindre petit anticyclone fait souffler des rafales, la mer tranquille s'agite, devient incontrôlable. L'hydre du communalisme réapparaît en effet à chaque fois qu'il y a des problèmes sociaux, économiques ou politiques.

Ce qui me confirme que le mauricianisme est une notion non pas statique, mais dynamique, toujours en devenir. Il n'est jamais acquis une fois pour toutes, il n'est pas comme un cadeau ficelé, bien emballé que l'on trouve sur un arbre le jour de Noël. Il sera toujours à refaire, à reconstruire, à réinventer. Vaut-il la peine de continuer nos efforts pour recoudre les morceaux de tissus sans cesse déchirés ?

Unis au -delà de nos différences

Cela fait bientôt dix ans qu'avec des collègues hindous, musulmans, bouddhistes, bahaï, nous consacrons beaucoup d'énergie au service du Conseil des religions. Nous le faisons parce que nous croyons profondément au mauricianisme dans le respect de la différence de chacun. Pour ma part, je suis vraiment convaincu que la religion unit ; quoiqu'on entende souvent dire qu'elle divise. Elle divise, c'est vrai, si nous nous limitons seulement à des pratiques rituelles ou à des discussions dogmatiques. Au contraire, la spiritualité, qui est le noyau même de la religion, réunit les humains au-delà de leurs différences. D'ailleurs, nous faisons actuellement l'expérience d'un travail en commun pour conscientiser les jeunes et lutter contre la pandémie du sida. Nous constatons aussi, même si nous reconnaissons que l'on peut penser autrement, que les comportements moraux ont besoin de s'ancrer quelque part dans une spiritualité, ou tout au moins, dans une vision philosophique de l'homme.

Nous sommes venus à l'île Maurice de différents pays, de différentes cultures, de différentes religions. Nous sommes tous des immigrés. Comme le dit si bien Jean-Claude de l'Estrac dans son livre récemment paru, nous sommes «Mauriciens de mille races». Le mauricianisme pour moi, c'est comme la salade de fruits, non pas comme une compote. Cette image a été fréquemment reprise depuis que le cardinal Margeot l'avait utilisée dans une de ses interventions pastorales ; mais elle

reste une image d'actualité. Dans la salade de fruits, chaque fruit garde son parfum, sa saveur, son goût, sa richesse naturelle. C'est dans ce respect de la différence de chacun, mais avec la synergie créée par tous, que le mauricianisme trouvera sa véritable personnalité.

Actes concrets

On peut légitimement se poser aussi la question des actes concrets à favoriser pour contribuer à l'émergence du mauricianisme.

Dans le domaine de la religion, je pense qu'il est temps de multiplier les occasions de mieux comprendre la religion des autres. Nous avons le projet, au Conseil des religions, de créer une cellule interreligieuse dans chaque collège et, si possible, dans chaque village. C'est une des manières d'exorciser la peur de l'autre, souvent à l'origine du repli sur soi et de la division.

Dans le domaine de l'éducation, il y a le travail remarquable et prophétique commencé il y a dix ans par l'Ecole des valeurs humaines, à l'initiative de Marcel Chapeleau et de son équipe interreligieuse. Ce programme devrait être intégré dans notre cursus académique. C'est le terrain idéal pour une vraie rencontre entre les enseignants de différentes cultures et religions et leurs élèves. Laissera-t-on dans l'ombre une telle avancée pour ouvrir la route au vrai mauricianisme ?

Il est important aussi de réduire l'écart entre riches et pauvres, d'arriver à un meilleur partage des richesses. Le spirituel et l'économique doivent marcher la main dans la main. Profiter de toutes les occasions pour mettre l'accent sur le service de l'homme (homo mauritianus) dans le domaine social et économique plutôt que de compartimenter et d'ethniciser tous les problèmes qui se posent à nous.

Malgré tous nos efforts, il y aura toujours des obstacles qui viendront freiner ou mettre en péril nos tentatives pour développer le mauricianisme.

Ils ne sont pas très différents des obstacles que l'on retrouve dans les sociétés multiraciales et qui sont si bien décrits dans le livre du Libanais Amin Maalouf Les identités meurtrières. Pourquoi est-il si difficile d'assumer en toute liberté ses diverses appartenances ? Pourquoi faut-il que l'affirmation de soi s'accompagne si souvent de la négation d'autrui ? Y aurait-il une loi de la nature ou une loi de l'histoire qui condamne les hommes à s'entretuer au nom de leur identité?

Je plaide pour que les Mauriciens de bonne volonté refusent en bloc de se soumettre à cette fatalité.

Evitons d'exacerber les identités meurtrières. Optons pour une approche saine et tonique dans la découverte de notre histoire et de nos racines.

Philippe Goupille

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