Vivre ensemble


Mauricianisme : l'état-d'urgence ?

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Il est coutume que, dès qu'il y a conflit, le débat est faussé par une ingérence politique et/ou socioreligieuse. Bien souvent l'émotionnel prend le dessus sur la raison et cela entraîne une tension sociale dont le pays se passerait bien. Mais à en croire les auditeurs d'une radio privée, la majorité de la population n'est pas communale et tous souhaitent la paix sociale et l'unité nationale durable. Néanmoins, la tension est palpable, selon certains observateurs.

On a souvent parlé de Nation arc-en-ciel, de «enn sel lepep enn sel nation», mais avec tout ce qu'on a entendu ces dernières semaines, on est en droit de se demander si le mauricianisme est un mythe ou une réalité? Si nous ne sommes pas assis sur un volcan ou une bombe à retardement ?

Amender la Constitution

Les différents interlocuteurs que La Vie Catholique a sollicités croient cependant au mauricianisme, mais sujet à certaines conditions. Une des choses à faire serait d'amender la Constitution pour qu'une personne qui s'inscrit comme candidat à la députation pour les élections générales n'ait pas à mentionner la communauté à laquelle elle appartient. En maintenant l'actuelle loi, c'est institutionnaliser le communalisme. C'est ce que soutiennent Alain Ah-Vee (Lalit), Georges Legallant (Rezistans ek alternativ) et Jean-Claude Augustave, sociologue, qui ajoute que le système de Best Loser devrait également être aboli.

Eddy Yeung, président du Comité pour la promotion de l'unité nationale, croit beaucoup au mauricianisme. Et c'est pourquoi, avance-t-il, il œuvre pour le consolider et le faire valoir. «Je crois que Maurice est notre mère patrie et que toute la population travaille selon ses capacités pour faire progresser le pays.» Pour lui, Maurice a une chance d'avoir toutes «ces belles couleurs» (différentes communautés) réunies ensemble, chacune riche en qualités, talent et valeur.

Abondant dans le même sens, Jean-Claude Augustave suggère que chacun repense son attitude envers son prochain, son voisin, ses amis et revoit les valeurs et les idées reçues, les réactualise pour en garder l'essentiel afin que «chacun puisse se sentir Mauricien, un et indivisible, peu importe son origine et croyance». Le sociologue considère que le slogan «enn sel lepep enn sel nation» est abstrait pour beaucoup de personnes et que bâtir la Nation mauricienne n'est pas magique. «Il faudrait que, dans la République, chacun ait sa place, que ce soit à Maurice, à Rodrigues et dans les autres îles - qu'il n'y ait pas de discrimination et que tous soient reconnus en tant qu'êtres humains.»

Surmonter les obstacles

Mais cela sera difficile aussi longtemps que les dirigeants du pays toléreront les forces obscures que sont les lobbies politiques et économiques, explique Georges Legallant. «Cela est un obstacle pour qu'on puisse aller vers le mauricianisme.» Pour Alain Ah-Vee, il n'y a pas de mauricianisme sans égalité entre les différentes classes sociales. «Le mauricianisme n'existe que de nom. Nous n'avons qu'à enlever ce masque pour que les conflits économiques des classes sociales soient mis à jour. Les personnes qui propagent la notion de mauricianisme le font délibérément parce qu'elles représentent les intérêts de la bourgeoisie. C'est une façon de créer un statu quo pour garder l'économie entre leurs mains», affirme le dirigeant marxiste.

Il y aurait aussi d'autres barrières qui gênent la création de la Nation mauricienne, soutient Eddy Yeung. Des barrières qui forment partie des réalités mauriciennes et qui créent des malaises. Notamment, le fait que la laïcité de l'Etat n'est qu'apparente. Le religieux est-il effectivement une entrave au mauricianisme ?

Etre Mauricien

Ainsi, les subventions accordées, par l'Etat, aux groupes religieux serait un autre obstacle pour que s'installe le

mauricianisme, selon Jean-Claude Augustave, et contribuent au morcellement identitaire des citoyens. «Cela incite les gens à se ranger du côté de leur appartenance religieuse avant de se sentir Mauricien.»

Un problème qui n'existerait pas quand la personne se trouve à l'étranger, lors des fêtes nationales ou lors d'une catastrophe naturelle où tout le monde est uni et solidaire. «Mais ces mêmes personnes deviennent égoïstes quand on touche à leur religion ou quand on apporte des changements sur les billets de banque ou quand on veut interdire l'appel à la prière par haut-parleurs», fait remarquer le sociologue.

Comment s'en sortir ?

Le pays fait face, selon Alain Ah-Vee, à une crise généralisée - d'où son appel à la création d'un collectif pour faire face aux problèmes. Le gouvernement et les partis d'opposition semblent incapables de proposer des alternatives pour remédier à la situation. Cela touche aussi bien l'économie du pays, le judiciaire et la société, avec son taux de criminalité en hausse. C'est à nous, Mauriciens, qu'importe notre communauté, d'œuvrer ensemble pour voir la lumière au bout du tunnel.

Convaincu à 100% du mauricianisme, Jean-Claude Augustave propose des solutions pour la création de la Nation. Pour lui, il faut accorder plus de valeurs à notre statut de République et reconsidérer la méritocratie, le respect de l'autre et l'unité. Il faut, estime-t-il, encourager la pratique du sport et les activités culturelles en accordant un budget plus conséquent aux deux ministères concernés afin de contribuer à consolider la Nation mauricienne.

Egalité

Le sociologue estime également qu'il ne peut y avoir de mauricianisme si nous vivons dans une société à plusieurs vitesses. Ainsi, notre système éducatif inégalitaire entraîne une compétition à outrance dans les écoles, freinant la fraternité et la camaraderie. «Il faudrait encourager l'interaction harmonieuse entre les élèves.»

Eddy Yeung se dit satisfait du travail, auprès des jeunes, du Comité pour la promotion de l'unité nationale. Mais alors que les jeunes mènent des actions pour la consolidation de la société mauricienne, cela est «mis en péril par l'ancienne génération qui, comme on sait, est souvent réfractaire au changement». C'est ainsi qu'il accueille favorablement l'initiative du Conseil des religions pour l'institution d'une plateforme indépendante réunissant des compétences en matière de droits humains, de religions et de lois pour effectuer un travail en profondeur et visionnaire.

Alain Ah-Vee confirme que sans égalité des chances, le mauricianisme demeurera une utopie. «A Lalit, on préfère parler de République de Maurice, où tous auraient les mêmes droits et égalité de chances et non pas que certaines touchent Rs 4 000 et d'autres Rs 150 000. Le droit au travail inclut de bonnes conditions d'emploi dans la dignité.»

Si nos interlocuteurs sont unanimes à trouver que le pays traverse actuellement une phase de division, ils considèrent néanmoins que le mauricianisme est du domaine du possible.

Peut-on espérer vivre «in peace, justice and liberty», comme l'a souhaité le président de la République, reprenant les paroles de notre hymne national ? Eddy Yeung va même plus loin, affirmant que de ce chaos, le pays peut se régénérer. Il pense que les conflits auxquels nous faisons actuellement face permettent de faire tomber le masque de l'hypocrisie. «Le pays doit se réveiller et se poser des questions. C'est dans ces moments difficiles que la tolérance doit s'installer ; que les leaders doivent faire preuve de maturité.»

Jean-Marie St-Cyr

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