Manda Boolell, présidente du Macoss


«Il nous faut penser à un mauricianisme qui respecte l'histoire et la culture de l'autre»

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Manda Boolell vient d'être élue à la présidence du Mauritius Council of Social Services (MACOSS), qui coordonne l'ensemble des ONG. Elle nous livre ses points de vue sur notre vivre-ensemble et ses projets.

Le tissu social, déjà fragile, est souvent mis à rude épreuve. Que peut-on faire pour qu'il y ait moins de tensions dans le pays ?

Vous parlez de tissu social fragile ­ l'est-il réellement ? Je ne crois pas. Ce sont certains leaders et politiciens qui mettent en exergue des problèmes. Si on regarde partout dans le pays, tout le monde travaille l'un à côté de l'autre sans problème et chacun se bat pour exister. Il n'y a pas cette fragilité dont on parle.

Il y a certes des séquelles de l'histoire qui sont là et qui font que, de temps en temps, on se pose des questions. Pour moi, il n'y a pas de tensions - il n'y a que des questions que l'on se pose. Il y a des frustrations de temps en temps, quand la population réclame certaines choses et ne reçoit pas ce qu'elle attend dans les délais. C'est un développement que le peuple lui-même n'arrive pas à gérer. Il y a beaucoup de lenteur dans les décisions qui doivent être prises.

Quand on parle de tissu social, on parle souvent d'un groupe contre un autre. Le Mauricien est paisible, mais il arrive qu'il y ait des dérapages. Cela se passe aussi dans d'autres pays.

Le Macoss a organisé, dans le passé, diverses campagnes de courtoisie. Pensez-vous que cela suffit pour que Maurice compte des citoyens respectueux des autres ?

Cela ne suffit pas. Le Macoss a contribué, à travers diverses campagnes, à éveiller la conscience des gens pour être courtois. C'est un devoir de citoyen et cela doit commencer à l'école et dans les familles. Il faudrait que chacun prenne conscience que tout le monde a des droits et qu'il faut respecter le droit des autres autant qu'on exige qu'on respecte les siens. Mais aujourd'hui, de nombreuses familles ont des difficultés à prendre des responsabilités. Je suis d'avis qu'il y a eu un développement accéléré qui fait que les parents sont un peu perdus face aux demandes et exigences de leurs enfants.

C'est pourquoi j'ai réclamé qu'il y ait, dans différentes instances, une école des parents qui aiderait ces derniers à savoir comment gérer tous les problèmes auxquels ils font face. Une préparation psychologique est aussi importante.

Les enfants passent, en moyenne, sept heures par jour à l'école dans la course au certificat - et nous oublions d'inclure dans leurs études les devoirs du citoyen.

On critique souvent les ONG d'être des pompes à fric ou des «one-person NGO». En tant que nouvelle présidente du Macoss, comment allez-vous mettre de l'ordre dans ce secteur ?

Cela fait partie d'un des projets du Macoss. Il y a un programme conjoint avec le Programme des Nations unies pour le éveloppement (Pnud), le ministère de la Sécurité sociale et le Macoss intitulé Strengthening the NGO Sector, qui a débuté il y a quelque temps et qui prévoit une évolution du secteur des ONG, une revue du rôle du Macoss et des lois concernant les ONG.

Nous avons travaillé dans plusieurs de ces secteurs et j'espère que d'ici la fin de l'année, nous aurons un rapport qui permettra aux ONG de se regarder et de venir avec des solutions pour l'éradication de la pauvreté dans toutes

les régions. Nous devons aussi travailler sur une maison pour les ONG qui va, bien évidemment, s'appeler Macoss Headquarters. Le ministère de la Sécurité sociale a déjà mis à notre disposition un terrain à Ebène et il nous reste à trouver les fonds nécessaire pour aller de l'avant avec le projet. On souhaite que le bâtiment soit accessible à tous et pourvu d'accès pour les handicapés, par exemple. Tout le personnel du Macoss se retrouvera dans ce quartier général, qui aura aussi une salle de conférences et une bibliothèque.

Peut-on dire que cela fait partie de vos projets à court terme ?

Oui. Et je souhaite aussi la création d'un réseau thématique des ONG afin que ceux qui œuvrent dans le même sens se regroupent pour travailler ensemble pour une seule et même cause. Cela pour apporter de meilleurs résultats au lieu que chacun travaille de son côté. Nous allons également revoir les politiques concernant le genre, les enfants, les personnes âgées et l'environnement dans le but de faire entendre la voix des ONG. Parfois, on a l'impression qu'elles crient dans le désert.

Pour en revenir à la tension sociale qui n'existerait pas selon vous, pensez-vous que le mauricianisme est un mythe ou que c'est quelque chose de possible ?

C'est possible. Quand on dit mauricianisme, on pense que tous les Mauriciens sont pareils ou égaux. La génération de 1968 avait cru à ce slogan de mauricianisme, mais nous sommes un peuple d'immigrés, un peuple qui souffre encore des séquelles de l'esclavage et de l'engagisme. Je pense qu'il y a, comme partout ailleurs, une insécurité vis-à-vis de sa culture et de ses origines, de son vécu. Il nous faut penser à un mauricianisme qui respecte l'histoire et la culture de l'autre. En parlant d'égalité, je parle d'égalité à l'intérieur d'une Nation mauricienne composée de différentes ethnies et couches sociales.

Que faudrait-il faire pour construire la Nation mauricienne ?

Changer la Constitution pour qu'on n'ait plus à déclarer son enfant comme appartenant à un groupe. Je suis Mauricien, mais j'ai ma religion et ma culture. A Maurice, on tolère les autres, mais on ne connaît pas les pratiques religieuses et la culture de l'autre. Il faudrait une grande campagne sur les pratiques religieuses des autres pour que chacun arrive à comprendre la signification de chaque fête. C'est à partir de là que va naître le respect des autres et que chacun va mieux apprécier sa foi et pourra se dire fier de côtoyer un autre Mauricien. Un Mauricien à l'étranger n'a pas ce problème d'identité, car il se sent avant tout Mauricien.

On dit que les politiciens utilisent ce sentiment de différence que nous avons. C'est nous qui leur donnons cette occasion de le faire.

Si nous n'avons pas cette faiblesse de penser qu'il faut faire des lobbies en fonction d'un groupe ethnique, le politicien n'aurait pas eu de base pour utiliser un tel langage. C'est l'éducation qui est à la base de tout changement de mentalité - pas une éducation uniquement formelle, mais aussi une éducation qui va permettre à l'individu de se développer et de se préparer pour l'avenir.

Propos recueillis par


Jean-Marie St-Cyr


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