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Aux origines du mystère chrétien (1)


Dieu, le Créateur

On voudra bien me pardonner la comparaison qui me sert d'introduction à cette série de trois articles. Pour suivre un feuilleton à la télévision, il est nécessaire de savoir ce qui s'est passé dans les deux ou trois premiers épisodes ; autrement, on ne pourrait comprendre la suite. Il en va de même du mystère chrétien, qui forme un tout organique où tout se tient. Le premier «épisode» de ce que nous appelons le «Mystère du salut», c'est l'acte créateur. Notre Credo, du reste, commence par affirmer notre foi en Dieu, Père tout-puissant et Créateur de l'univers.

Jésus nous a appris à appeler Dieu : «Notre Père.» Il est important, par conséquent, de savoir qui est Dieu... Je veux dire : un Dieu qui soit vraiment Dieu ! Les Juifs à qui Jésus s'adressait savaient, eux, qui est Dieu. Non pas un personnage invisible et distant -- une manière d'«Être suprême», comme on s'est mis à dire plus tard --, mais Celui qui, par sa seule parole, a créé l'univers. Celui qui a révélé son nom mystérieux à Moïse, a fait alliance avec son peuple, l'a libéré de l'esclavage d'Égypte, lui a donné la victoire sur ses ennemis, et ainsi de suite.

Avant de se révéler à Abraham, à Moïse et aux prophètes de l'Ancien Testament, Dieu s'est manifesté à l'humanité par les beautés de la création. On se souvient du reproche que saint Paul adressait aux impies de son temps : «Ce qu'on peut connaître de Dieu, écrivait-il, est pour eux manifeste ; Dieu, en effet, le leur a manifesté. Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité se laissent voir à l'intelligence, depuis la création du monde, à travers ses œuvres. Ils sont donc inexcusables.» (Rom 1, 18-20).

Faire exister

Depuis la création du monde!... Dans le langage courant, «créer» signifie : faire exister quelque chose de nouveau -- une œuvre d'art, par exemple, un spectacle, une industrie, etc. Au sens strict et philosophique, «créer» signifie : faire exister à partir de rien. Mais voici que se présente une difficulté...

Elle vient de ce qu'il nous est impossible de concevoir ce «rien». Ainsi, par exemple, lorsque nous disons qu'il n'y a rien à manger, nous pensons automatiquement à quelque chose qui pourrait apaiser notre faim : du pain, des biscuits. Or, justement, s'il est impossible de concevoir ce «rien», c'est parce que «rien», c'est... RIEN. Le néant. Et notre intelligence, qui ne fonctionne qu'à partir de ce que perçoivent nos sens, est absolument incapable de concevoir le néant. «Rien, c'est zéro», disait Jean Valjean, le personnage central du roman de Victor Hugo, Les Misérables. Au sens strict donc, créer, c'est donner l'«être», l'existence à ce qui n'était que néant, «vide absolu» et «zéro». Et cela implique la toute-puissance.

Dieu seul est créateur au sens strict du mot, et c'est pourquoi nous disons qu'il est tout-puissant. C'est lui qui a fait exister toutes choses pour notre usage et notre joie à tous. Il a établi des «lois» qui régissent la périodicité de ce que nous observons dans la nature : les saisons, le lever et le coucher du soleil, les phénomènes biologiques, météorologiques et ainsi de suite. Lois que les scientifiques s'emploient à découvrir et à formuler avec précision. Et il prend soin des êtres et des choses qu'il a créées, même de ces petites choses qui nous paraissent sans intérêt, comme nous l'apprend Jésus (Mt. 6, 25-34). Dieu est la Providence de toutes choses.

«Dieu est Amour»

Dieu a créé le monde par amour, pour partager avec ses créatures son existence, sa gloire et sa beauté. Les auteurs du récit de la création, au livre de la Genèse, ne savaient pas ce que nous savons depuis la venue de Jésus : que «Dieu est Amour» (1 Jn 4, 8). On peut donc bien dire que c'est l'Amour qui a créé l'univers. L'Amour qui est Dieu. L'Amour infini, éternel et tout-puissant.

Au livre de la Genèse, c'est par sa parole que Dieu crée l'univers : «Dieu dit : 'Que la lumière soit', et la lumière fut.» (Gen 1, 2). Belle image de ce que la métaphysique appelle : «Donner l'être» ! Le Nouveau Testament nous a appris que cette parole créatrice, c'est Jésus-Christ. La Sagesse qui a tout conçu, c'est lui (1 Co 1, 24). C'est par lui, le Verbe, le Logos -- à la fois Raison et Parole éternelles --, que tout a été fait (Jn 1, 3). C'est en lui que subsistent toutes choses (Col 1, 16). Dans la création et pour l'humanité rachetée, il est le «resplendissement de la gloire» de Dieu (Héb. 1, 3), «le Commencement et la Fin, l'Alpha et l'Omega» de toutes choses (Apoc 1, 8).

A l'origine, Dieu avait confié la création à Adam et à Ève pour qu'ils en soient les maîtres (Gen 1, 28). Mais ils n'ont pas tardé à la défigurer. Celui qui l'a restaurée, c'est Jésus-Christ. Il l'a fait par sa mort, sa Résurrection et son Ascension dans la gloire du Père. Aussi bien, saint Paul le présente comme le nouvel Adam (Rom 5, 13). Tout pouvoir lui a été donné par le

Père (Jn 17, 2 ; Mt 28, 18), qui l'a établi «héritier de toutes choses» (Héb 1, 2). Et le dessein de Dieu, au terme de l'histoire, est «de ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre». (Éph 1, 10). Jésus-Christ est véritablement ce Roi de l'Univers que nous fêtons le dernier dimanche de l'année liturgique.

Cieux nouveaux et terre nouvelle

Désormais, c'est donc en lui qu'avance la création tout entière. La création tout entière, c'est-à-dire : l'humanité rachetée, l'univers, le cosmos... tout. La création, écrit saint Paul, aspire à être «libérée de la servitude et de la corruption pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu». (Rom 8, 21). De son côté, saint Pierre affirme : «Nous attendons des cieux nouveaux et une terre nouvelle.» (2 Pierre 3, 13). C'est ce qu'implique l'Anamnèse dans la célébration eucharistique, quand, à l'invitation du célébrant de proclamer «le mystère de la foi», nous disons au Seigneur Jésus-Christ : «Nous attendons ta venue dans la gloire.»

De ces considérations sur la création, beaucoup de points importants découlent. Il y a d'abord l'attitude que nous devons avoir à l'égard de Dieu. C'est l'adoration. Adorer signifie : reconnaître, tant dans notre prière personnelle que dans le culte public, que nous sommes les créatures de Dieu, que nous lui devons tout et que nous dépendons totalement de lui. Comme le dit saint Paul dans son discours aux philosophes d'Athènes, c'est de lui que nous recevons «la vie, le mouvement et l'être». (Actes 17, 28). Or, l'«être», comme nous l'avons vu, c'est le fait même d'exister.

Exigences de justice sociale

Puisque nous dépendons totalement de Dieu, qui est notre Père, qui nous aime et qui prend soin de nous, nous n'avons rien à craindre des astres et des planètes, qui sont eux-mêmes des créatures de Dieu : «J'en ai l'assurance, écrit saint Paul, ni la mort ni la vie..., ni le présent ni l'avenir,... ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui s'est manifesté dans le Christ, notre Seigneur.» (Rom 8, 38-39). Ce passage de saint Paul est très fort. Dans notre contexte socioculturel, il peut servir à montrer, d'une part, qu'il est absurde de se laisser influencer par les horoscopes et les prédictions astrologiques; et, d'autre part, que cela constitue un manque de confiance en Dieu et en sa Providence. Il est plus rassurant, en effet, de savoir que l'on dépend d'un Père tout-puissant que de planètes lointaines et aveugles.

Dieu ayant créé le monde pour l'usage et le bonheur de tous, il en résulte aussi des exigences sur le plan de la justice sociale. Notamment, le principe de la «destination universelle des biens de la terre», que l'Église rappelle sans cesse dans les forums internationaux pour soutenir la cause des pays pauvres. Mais ce principe vaut aussi au plan national, pour fonder la solidarité des citoyens et garantir les droits des plus pauvres, en particulier le droit au logement, au travail et aux choses qui leur sont nécessaires pour mener une vie digne. Le principe de la destination universelle des biens de la terre signifie, selon la définition du pape Paul VI, que «la terre est faite pour fournir à chacun les moyens de sa subsistance et les instruments de son progrès». De sorte que «tout homme a le droit d'y trouver ce qui lui est nécessaire». (Encyclique Le développement des peuples, No 22).

Jean-Claude Alleaume

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