Quand règne l'insécurité

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Le sentiment d'insécurité gagne de plus en plus les Mauriciens. La preuve : le nombre de croissant d'agressions, de vols et de viols répertoriés dans la rubrique fait-divers des médias. Mais aussi les toutes dernières statistiques pour l'année 2006.

Portables emportés avec autorité sous la menace de cutters. Chaînes ou bracelet en or arrachés en une fraction de seconde. Voleurs à la tire qui font les poches avec une dextérité sans pareille. Divergences d'opinions ou conflits qui se terminent dans une effusion de sang. Effractions et vols. Agressions sexuelles diverses, faisant des victimes de plus en plus jeunes...

Sans compter l'insécurité routière. Avec ces chauffards qui ne font preuve d'aucun respect pour le code de la route et la vie d'autrui. Qui conduisent sous l'influence de l'alcool ­ 73,5% de ceux verbalisés l'an dernier tombaient sous ce délit ­ ou pour qui l'excès de vitesse est banalité, peccadille.

Un coup d'œil aux statistiques pour étayer ce climat d'insécurité ambiant: 255 046 cas ont été rapportés l'an dernier à la force policière. Ce qui représente une hausse de 8,2% dans les affaires liées à la drogue, 13,4% pour les homicides, de 33,8% pour les délits sexuels et 40,9% pour les cas impliquant les mineurs.

De plus, contraventions, amendes, peine de prison ne semblent plus être des arguments de poids. Puisqu'en 2006, 7,3% des personnes interpellées avaient déjà un casier judiciaire; 35,7% entre deux à cinq condamnations et 73,9%, six condamnations ou plus.

Audace et intrépidité

«Voleurs et agresseurs deviennent de plus en plus intrépides, audacieux, note Sylvie. Ils passent à l'acte n'importe où, à n'importe quelle heure de la journée, au vu et au su de tous, donnant l'impression de ne pas se soucier d'être pris en flagrant délit.» Une conduite qui l'interpelle fortement et qui l'amène à conclure «qu'il n'existe plus aujourd'hui ni d'heure, ni de quartier safe».

Invité à une fête, dans le Nord, Michel, solide gaillard de 50 ans, a pesé le pour et le contre avant d'accepter l'invitation. «Je voulais, certes, être présent aux côtés de mes amis. Mais j'avais aussi des craintes de passer par l'autoroute en pleine nuit.» D'où sa décision de faire un saut chez ses hôtes pour reprendre le chemin au plus tard 19h00. Ce, sans avoir participé ni au dîner, ni aux pas de danse. «Mon attitude pouvait ressembler à de la paranoïa. Mais quand j'ai écouté les infos, le lendemain matin, relatant que des pierres avaient été placées à hauteur de la passerelle de Roche-Bois, je me suis dit que j'avais eu raison.»

Les multiples faits divers autour de la violence ont fait naître chez Clothilde un sentiment de frayeur. «Les gens deviennent de plus en plus méchants, commente-t-elle du haut de ses 15 ans. Il suffit simplement de lire la presse du week-end pour s'en rendre compte.» Et de parler de sa «peur d'être un jour agressée en rentrant du collège» ou «d'apprendre qu'un membre de ma famille» l'a été. «Pourquoi pas nous ? Personne n'est à l'abri», lâche-t-elle, désabusée.

Qui sème le vent...

«Nous récoltons ce que nous avons semé», lâche, amer, un retraité de la force policière. Ce dernier a terminé sa carrière comme surintendant, ayant servi dans plusieurs régions, ainsi que dans les Services de renseignements. L'insécurité, avance-t-il, est quelque part le résultat de ces petites entorses aux règlements, de ces interférences et autres complicités sans cesse tolérées, de l'irrespect des lois.

«Les exemples d'interférence dans le travail de la force policière sont légion», avoue-t-il. Et de raconter une anecdote banale pour illustrer la dégradation présente. «Avant de prendre ma retraite, j'étais on duty lorsqu'un officier m'appelle vers les 23h00, au sujet de désordres dans un quartier urbain huppé. Quand j'arrive sur les lieux, je constate que c'est à propos de l'installation de banderoles en plastique pour une fête religieuse. Un lieu que deux groupes, d'une même confession religieuse, voulaient à tout prix décorer à leur manière pour faire plaisir aux politiciens de leurs bords. Le différend a tourné à coup des gourdins. Plusieurs personnes ont été blessées. Le comble était qu'un des

responsables de groupe n'était autre qu'un officiel de l'Environnement appelé à intervenir souvent sur les méfaits du plastique. Et la suite, ce sont nous, les policiers, qui avons payé les pots cassés pour notre intervention.»

«L'uniforme ne fait plus peur»

Abondant dans le même sens, CR, policier encore en service, avoue qu'il faut aujourd'hui «beaucoup de courage» pour faire son métier. «L'uniforme ne fait plus peur, commente-t-il. Il n'inspire plus confiance. Tou dimoun declar mari. Tou dimoun konn enn gran dimoun ki apav kraz ou kor.» Et son épouse de reconnaître que «des fois, il vaut mieux fermer les yeux, tourner son dos, faire comme si on n'a rien vu si l'on veut garder à la fois son gagne-pain et préserver sa vie».

Avis que partage notre policier à la retraite. Et, enfonçant le clou, il soutient que «nous sommes encore avec une police de année 60» alors que la population, les villes et villages, le littoral se sont développés de manière considérable et que le trafic routier et le déplacement des gens se font aujourd'hui à vitesse grand V.

Alors que ce sentiment d'insécurité tisse ses ramifications, il convient aussi de souligner que le nombre de postes de police ­ 94 à travers l'île ­ n'a guère évolué en dix ans. Et que les effectifs n'ont connu que 1,9% d'augmentation, passant de 11 558 à 11 779, avec un budget sensiblement à la hausse ­ de Rs 2 798 M à Rs 3 085 M ­, mais certainement pas suffisant pour contrer l'inflation.

Disproportion

«Les relations des jeunes avec la police sont de plus en plus difficiles, souligne-t-il. Il n'y a aucune mesure commune entre ce que l'on exige des policiers et les moyens qu'on leur donne pour remplir leur mission. De plus en plus, les descentes de police et les arrestations sont difficiles. Tandis que les délinquants et les petits dealers sont équipés de technologie 3 G, de motocyclettes puissantes, les équipements de la police sont à la traîne. Sur un simple appel, leurs complices arrivent dans la minute qui suit. Mais si un policier est en difficulté et demande du renfort, il doit attendre une bonne demi-heure... Peut-il efficacement veiller sur la sécurité et les biens des autres si sa sécurité est en danger et s'il n'a pas le soutien des décideurs politiques ?»

Pour réellement s'attaquer au problème d'insécurité ambiant, il invite d'ailleurs à ne pas se voiler la face : pour cet homme qui récuse la langue de bois, de nombreux Mauriciens sont devenus des receleurs qui s'ignorent.

Indifférence et tolérance

«La recrudescence dans le nombre de vols de portables, par exemple, indique bien qu'il y a un marché porteur. Nous sommes tous quelque part complices et hypocrites. On achète les objets volés de chez nos voisins, de chez nos collègues de bureaux... On achète des portables, des ordinateurs, des légumes et fruits volés. On achète des limousines volées dans d'autres pays. On achète des objets de grande valeur au coin de la rue pour une modique somme et ce sans se poser de question quant à leur provenance. Devant tant de tolérance, faut-il s'étonner si demain on vous arrache votre sac à main, vos bijoux dans la rue ou un si on pénètre chez vous par effraction ?»

«Mettre de l'ordre dans ce pays demande avant tout beaucoup de courage politique», concède CR. Nos interlocuteurs peuvent d'ailleurs proposer plusieurs mesures : davantage de moyens aux policiers, un soutien plus fort de la part des pouvoirs publics, une réelle volonté de combattre la drogue, une meilleure répartition des policiers sur l'ensemble du pays, l'amélioration des critères de recrutement et la formation, développer une présence accrue des policiers dans les quartiers à risque...

Pages réalisées par Danièle Babooram et Sylvio Sundanum

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