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Jimmy Harmon :

«Notre programme fait appel
à l'intelligence de l'apprenant»

Coordinateur du programme Prevokbek et un des animateurs du centre de formation au Bureau de l'éducation catholique (BEC), Jimmy Harmon fait le point sur ce projet et commente, dans les grandes lignes, l'évaluation faite trois ans après son introduction. La première promotion d'élèves ayant participé au programme a reçu son certificat ce 7 septembre.

Un rapport d'évaluation sur le programme Prevokbek a été rendu public le 6 septembre dernier. De quoi s'agit- il ?

C'est un programme d'études pour des élèves qui sont en situation d'échec scolaire. Le prevokbek a pour objectif de leur permettre d'apprendre à lire, à écrire et à compter en utilisant leur langue maternelle, le kreol, pour le transfert en d'autres langues. Le programme a été élaboré, en 2004, par Dev Virahsawmy, avec la collaboration de quelques enseignants et il est basé sur le programme d'études du ministère de l'Education. Il fait suite à l'évaluation menée pour définir ce que les classes prévocationelles ­ filière préconisée par l'Etat en l'an 2000 et dans laquelle le BEC s'était aussi engagé - ont apporté.

Selon l'enquête faite en 2003, il est fait mention que «dans le cycle prévocationel, des jeunes de douze ans ne savent pas compter de un à dix, ne peuvent pas écrire leur nom et ne reconnaissent que cinq à six lettres de l'alphabet». Ce qui a conduit le directeur du BEC d'alors, le père Hervé de St-Pern; Daniel Merven et quelques managers et recteurs de collèges à réfléchir pour voir comment s'attaquer au problème de l'illettrisme. C'est ainsi qu'est né le programme du Prevokbek ; il a démarré en 2004 dans 10 des 17 collèges catholiques qui ont une section prevoc.

Trois ans après, qu'indique le rapport présenté au ministère de l'Education ?

Il y a eu d'abord une évaluation qualitative faite six mois après le démarrage du projet. Déjà, avec les premières indications, il était clair que l'utilisation du kreol facilitait non seulement l'apprentissage des langues et les autres matières, mais remettait surtout l'enfant dans sa culture.

Par contre, en 2006, il nous fallait être plus rigoureux, scientifique dans notre approche. Nous avions alors conduit une évaluation quantitative par le biais d'un Literacy & Numeracy Test, qui nous donnait de nettes indications que nous avions fait le bon choix. Depuis, le projet a suscité l'intérêt de universitaires, de chercheurs, de l'Agence de la Francophonie, du bureau régional de l'Unesco basé à Dakar. Rien que de février 2006 à mai 2007, le BEC a été invité à six séminaires régionaux et internationaux pour parler du Prevokbek.

Le test de cette année dans les sujets langues et non-langues donne les résultats de la première promotion, c'est-à-dire, l'évaluation des élèves qui ont terminé leur cycle de trois années d'études. Cet exercice a eu lieu du 2 au 13 juillet.

Un premier constat : sur les 214 élèves qui ont participé au projet, nous avons enregistré 76% de réussite. Cela vient démontrer que ces enfants ont pu réussir grâce au programme d'apprentissage du prevokbek ; un programme qui fait appel à l'intelligence de l'apprenant alors que l'utilisation de sa langue maternelle lui donne confiance - et ne le rabaisse pas.

Peut-on dire que cette évaluation répond à vos attentes ?

Oui, et cela nous est très réconfortant. Nous sommes satisfaits, mais tout ne s'arrête pas là. Une évaluation n'est pas une fin en soi, elle fait partie d'un processus, engagé d'ailleurs depuis 2004. Il nous faut aussi trouver un autre système d'évaluation plus innovateur, comme en Finlande et dans d'autres pays nordiques. Pour nous, il s'agit surtout maintenant de voir la capacité et le potentiel du kreol dans l'apprentissage à l'école. Aller plus loin que de dire «nou pe servi deza kreol». Lui donner une place autre que langue de dépannage.

Pourquoi cet entêtement alors qu'il y a des voix qui se sont élevées contre l'utilisation du kreol à l'école ?

Il y a eu trop d'échec scolaire ces dernières années. Nous avons noté que même des enfants ayant un aggregate de 15 ont des difficultés dans les classes de mixed abilities. Selon le Bureau central des statistiques, 70% de la population ne détient pas un School Certificate. Cela montre qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond quelque part et qu'il y a un gaspillage de ressources humaines et financières dans le secteur de l'éducation. Chaque gouvernement, ministre de l'Education est venu avec sa recette sans vraiment voir la politique linguistique. Ailleurs, en Afrique,du Sud par exemple, avec le 11-language policy, il y a des examens bilingues. L'Education n'est pas sujetTE à des mandats gouvernementaux. Les ministres passent, l'institution reste. Les vrais hommes politiques sont visionnaires.

Le ministre de l'Education semble avoir changé son fusil d'épaule et se montre plus favorable au programme du prevokbek. Comment interprétez-vous cette nouvelle approche ?

C'est une bonne approche et nous nous en réjouissons. Je crois que, par rapport à ce que nous faisons, cela va être bénéfique au pays. Je dois dire que l'utilisation du kreol dans l'éducation est d'autant plus pertinente pour l'Education catholique qu'elle nous renvoie et nous touche dans nos valeurs évangéliques auxquelles nos écoles se mettent au service. Le kreol renvoie à la question de social equity and justice.

L'Eglise s'est engagée, à travers ses écoles, pour la cause de l'éducation. Non seulement pour que les élèves obtiennent leurs certificats, mais pour qu'ils se mettent au service de la société. Elle a toujours répondu présente dans ce domaine; cela en lien avec l'évolution de la société et aux besoins du pays. Avec l'utilisation du programme prevokbek, nous souhaitons que les écoles catholiques deviennent des écoles inclusives dans ce que nous appelons aujourd'hui une Knowledge Society.

Ceci dit : par rapport au kreol, au-delà de la célébration du Festival kreol, l'Etat peut nous emboîter le pas avec l'utilisation du kreol dans l'apprentissage dans ses écoles prévocationelles, et nous sommes disposés à collaborer pour créer un programme qui lui est propre.

Propos recueillis par

Jean-Marie St-Cyr

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