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Créoles entre exclusion et amusements

Un soir de la semaine dernière. Une réunion de travail rassemble des Mauriciens d'origines diverses. 19h30, on suspend la séance de travail pour une pause-dîner, mais aussi pour permettre aux participants de suivre le journal télévisé vespéral de la Ministers Broadcasting Corporation, ce soir-là plutôt remplacé par la NBC à l'usage exclusif de qui vous savez.

Les visages des téléspectateurs, rassemblés pour les besoins de cet atelier de travail, sont consternés. Les images, plus accommodantes que jamais, du JT surfent allègrement sur des faces réjouies, hilares, exaltées, euphoriques. Pensez-vous ! Le Prince gratifie un morne village d'une visite. Un déplacement princier dans un morne village. Voilà le Prince à tu et à toi avec les heureux habitants de la localité. Il joue à merveille son rôle principal. Excellent acteur, il feint de ne pas s'intéresser aux mouvements des nombreuses caméras présentes. Mais les cameramen ne le savent que trop : Malheur à qui filme tout autre que lui. Le placard n'est jamais bien loin d'une telle lèse-majesté. Il a le chic de faire croire à n'importe qui qu'il devient un interlocuteur privilégié par la grâce de quelques secondes filmées par d'accommodantes caméras.

Béni-oui-oui

Autour du Prince, il y a pléthore de béni-oui-oui, les uns plus obséquieux que les autres. C'est qu'il s'agit pour chacun d'entre eux de lui faire comprendre comme à l'ensemble de la nation, via l'accommodante NBC, que chacun est meilleure mouche du coche que les autres. Nous avons droit à un affligeant concours de prévenances, d'obséquiosités, de servitudes. Les Oncles Tom reviennent à la case départ. Ce n'est pas ici que le Prince accusera des agresseurs d'un ministre d'être à la solde d'un défunt. Il y a des grands bassins pour cela.

Le clou de la visite princière au morne village : une accommodante caméra de la NBC filme complaisamment une habitante des lieux qui reçoit en partage le droit de poser son séant sur le siège en cuir rembourré du carrosse princier. La, voilà assise là même où s'assoit normalement le prince. L'état de félicité est extrême. L'euphorie à son point culminant. L'hystérie devient orgastique. Les mots manquent pour exprimer la plénitude de cette béatitude. Que de bontés, mon prince, pour ton peuple plus moutonnier que jamais. Tu t'es penché sur la bassesse de ta servante. Désormais tous les âges me diront bienheureuse.

«Amize Kreol !»

Les participants d'origine indienne à cet atelier de travail sont atterrés. Trop c'est trop. Les langues se délient. Ils ne savent que trop le revers de l'infâme nouvelle édition du scénario inépuisable de l'interminable série télévisée : «Amize Kreol !» Ils savent mieux que quiconque l'exclusion ou presque des créoles dans la fonction publique.

On s'apitoie beaucoup sur la fabuleuse exclusion des esclaves, après leur émancipation, des

plantations de cannes à sucre. Que ne s'apitoie-t-on pas tout autant sur les barrières psychologiques et même administratives qui interdisent pratiquement l'entrée de la fonction publique aux descendants d'esclaves, aujourd'hui plus que jamais.

On agite volontiers la menace pour certains d'une Commission Justice et Vérité dans l'espoir d'une cicatrisation de plaies historiques mal refermées et qu'il faudra antérieurement et nécessairement rouvrir et remettre à nu. D'autres souhaitent déjà la remplacer par une Commission Justice et Equité afin d'atteindre plus sûrement l'objectif visé. Une chose est certaine : tant que notre fonction publique ne comprendra pas au moins un fonctionnaire créole sur trois, il manquera toujours une justice sociale digne de ce nom dans notre île Maurice bien aimée. Il serait bon que justice et vérité se fassent sur tous les Machiavel locaux qui, depuis l'Indépendance, font en sorte que la fonction publique soit chasse gardée pour les uns et jardin interdit pour les autres.

Interdits au jardin d'Eden

Les authentiques leaders créoles, vraiment et sincèrement soucieux de la lente mais constante disparition des créoles de la fonction publique et plus particulièrement dans la police et les services pénitentiaires, se feront un devoir d'interroger d'anciens membres de la PSC, membres appartenant à la population générale, pour tenter de savoir exactement ce qui bloque les créoles au seuil de la fonction publique comme, au commencement des temps, un ange exterminateur interdisait à l'Homme et à la Femme, devenus pécheurs, l'entrée du jardin d'Eden.

Certains de nos mornes villages peuvent s'amuser autant qu'ils le veulent sous prétexte que le Prince leur fait l'honneur d'une visite d'agrément. Il nous suffit de penser à l'épée de Damoclès qui, aujourd'hui plus que jamais, interdit pratiquement l'entrée du jardin terrestre de la fonction publique à tant et tant de nos frères et sœurs créoles pour que toute envie de rire s'éteigne au fond de nos cœurs et qu'une immense envie de pleurer nous submerge. Que se lèvent bientôt, au milieu de nous, de vrais leaders créoles qui sauront placer les intérêts supérieurs de notre communauté créole bien au-dessus des hochets de pacotille que nous offre le Prince pour que nous, créoles, continuons à nous amuser et à oublier plus sûrement nos malheurs et ceux de nos frères et sœurs, et ceux de nos enfants. Apprenons plutôt à découvrir la cause principale de nos malheurs et tâchons de voir comment y remédier et par qui. Pour la fête, nous verrons plus tard. Quand nous aurons solutionné les pires maux qui hypothèquent notre avenir.

Yvan Martial

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