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Dr François Ip :

«Prévenir le diabète ?
Nous sommes en retard d'une génération»

Les dernières statistiques officielles quant à la prévalence du diabète parmi la population mauricienne sont alarmantes : le nombre de patients ne cesse d'augmenter et le nombre d'amputation en hausse vertigineuse. Le Dr François Ip répond à nos questions.

L'augmentation du nombre de diabétiques concerne toutes les classes d'âge. Contrairement à une idée reçue, les jeunes ne sont pas épargnés. Comment expliquer cette hausse ?

Elle peut s'expliquer de trois façons : a) Il y a une réelle hausse due à une mauvaise alimentation, entre autres ; b) Une plus grande conscience de la part du personnel soignant, tant du public que du privé, de la prévalence et de l'importance de diagnostiquer le diabète à ses débuts ; et, c) le screening, ciblage ou tri au moyen des tests urinaires, avec des bandelettes, est maintenant plus rapide, commode et fiable, tandis que jusqu'aux années 60/70, il fallait faire bouillir l'urine avec une solution de Benedict ou de Fehling, avec parfois des éclaboussures.

Le diabète est-il un problème culturel ? Plusieurs hypothèses sont avancées :
des facteurs environnementaux et d'alimentation...

L'alimentation fait partie de la culture et il est, sans nul doute, un facteur dans l'évolution du diabète. Il y a ses aspects qualitatifs et quantitatifs. Les trois ou quatre dernières décennies ont vu la grande disponibilité ici, à Maurice, de boissons sucrées, de nourritures très calorifères et en grande quantité. Incidemment, quand une boisson sucrée et gazeuse est prise réfrigérée, elle paraît moins douce que si elle l'est à la température ambiante, d'où, inconsciemment, une plus grande consommation. Le sujet de l'alimentation à Maurice est aussi entouré et compliqué par des croyances erronées.

The Economist du 24 février 2007 rapporte qu'une étude sur les Japonaises a suggéré un lien entre l'obésité et l'exposition à l'âge adulte au bisphenol A, un composant des bouteilles en plastique. Je me demande alors si nos adolescents obèses ont été exposés à cette substance.

Un autre aspect de la culture ambiante est que les bébés sont considérés bien portants quand ils sont joufflus. Il faut aussi tenir compte du fait que trop de jeunes, au lieu de regarder des

matches de foot à la télé, auraient dû le jouer activement eux-mêmes Je crois qu'on est devenu trop sédentaire dans ce pays, avec une plus grande disponibilité de moyens de transport motorisé.

Face au diabète, les patients ne sont-ils pas trop souvent négligents ? Pourtant, seul un bon contrôle de la glycémie permet de prévenir de graves complications...

Il n'y a pas de doute qu'un contrôle bon et durable de la glycémie retarde l'arrivée des complications. Il serait cependant pertinent de se demander ce qu'est un bon contrôle. Le contrôle ponctuel couramment pratiqué est celui de la glycémie à jeun ; même si bon, il n'informe pas sur ce qui se passe pour le reste de la journée, surtout après les repas. Idéalement, on aurait dû faire un test deux heures après chaque repas. Mais, cela étant très coûteux et contraignant, je recommande à mes malades de choisir un jour par mois pour établir ce profil, quitte à espacer ses glycémies à jeun. Il y a aussi le contrôle à long terme, qui se fait au moyen de taux HbA1C, mais il faut le dire : c'est à présent très cher. Espérons que le prix va baisser. J'ai constaté souvent que le malade me dit qu'à l'hôpital ou au dispensaire, même si la glycémie est excessive (normal 4 à 6), on ne lui conseille pas d'ajuster le dosage de médicament ou l'alimentation.

N'est-il pas temps d'engager un dialogue avec les jeunes autour du diabète
pour améliorer la connaissance de cette maladie à Maurice ?

Le dialogue avec les jeunes est en retard d'au moins une génération ! Bannir les boissons et les gâteaux sucrés des cantines scolaires sans explication, ni aux jeunes, ni aux parents, ne servira pas à grand-chose. Car à sa sortie de l'école, l'écolier succombera à la tentation d'aller au plus proche de ces débits de boissons et gâteaux sucrés et snacks.

Un médecin de Singapour m'avait dit que là-bas, quand on avait décidé de bannir le chewing-gum, on est allé dans chaque école (programme d'une durée de trois mois) expliquer aux élèves qu'outre sa valeur nutritive quasi nulle, il y avait une grande nuisance value, car il fallait beaucoup de main-d'œuvre pour nettoyer là où on l'a vait laissé choir.

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