de la cité. En effet, la cathédrale a été, tout au long de son histoire, le témoin de la présence de l'Eglise dans la société mauricienne. Témoin non seulement de par les dimensions physiques du bâtiment pour signaler la présence tout simplement d'une communauté chrétienne à Port-Louis ; mais témoin surtout de par la succession des événements qu'elle a abrités sous son toit et qui montrent comment l'Eglise a évolué dans sa manière de se situer dans le pays au long de l'histoire de l'île Maurice.

Quelques épisodes seulement suffiront pour illustrer cette évolution.

1. Durant le XVIIIe siècle, au temps de la colonisation française, l'église St-Louis était à la fois un lieu de culte et un lieu de rencontre avec les autorités civiles, au moins une fois l'an pour la St-Louis, fête du patron de la ville, mais aussi du Roi. Et lorsque le gouverneur général Guiran de La Brillane meurt alors qu'il est en poste à l'île de France, spontanément on l'enterre dans l'église St-Louis. Les traces de son ensevelissement étaient encore visibles sous la forme d'une plaque commémorative dans la chapelle dite «sous le vent» jusque dans les années 50. Cette plaque a disparu en faveur d'un médaillon en l'honneur de Mgr Leen.

Ce rôle d'espace officiel de l'église St-Louis va plus loin au début de la Révolution française : après les premières élections de notre histoire, celles d'avril 1790, l'Assemblée coloniale tient ses centre de promotion humaine où les pauvres reprenaient confiance en eux-mêmes et retrouvaient leur dignité. Dans cette société où l'esclavage avait été aboli, mais où les réflexes esclavagistes n'étaient pas encore exorcisés, la cathédrale a été (grâce au Père Laval) une première lueur d'espérance, encore fragile certes, mais qui laissait entrevoir le chemin de libération qui peut s'ouvrir quand on cherche à vivre l'Evangile en pleine pâte humaine.

5. Enfin, plus proche de nous en 1968, la cathédrale a été le théâtre d'un autre geste prophétique, posé celui-là par le cardinal Margéot, alors administrateur apostolique du diocèse.

Comme nous savons, la grande majorité des catholiques avaient voté contre l'indépendance aux élections de 1967. Mais lorsque celle-ci fut proclamée en 1968, Mgr Margéot eut le courage de prendre l'opinion catholique à contrepied : il fit chanter un Te Deum à la cathédrale pour rendre grâce à Dieu pour l'indépendance du pays. Il affirmait ainsi de manière solennelle que l'Eglise respectait le verdict des urnes et qu'elle accueillait volontiers l'indépendance. Même si ce geste fut contesté par beaucoup de chrétiens à l'époque, il fut un geste clef qui disait haut et clair que l'Eglise voulait se mettre au service du pays qui venait d'accéder à son Indépendance. Ce fut là d'ailleurs le sens fort de la devise épiscopale de Mgr Margéot : «Servir et non pas être servi.»

Conclusion

Cette relecture de l'histoire de la cathédrale a été assez sélective. Comme une abeille, elle n'a butiné que quelques fleurs sur les flancs de cette immense ravine où coule notre histoire.

Cependant, n'est-il pas vain de vouloir prendre une hauteur que nous n'avons pas et prétendre saisir d'un seul coup d'œil l'ensemble de cette histoire, comme quelqu'un qui dominerait la ravine d'un «viewpoint» ? Nous ne sommes pas au-dessus de notre histoire, mais dans son prolongement. Nous

ne prétendons pas juger l'histoire ; nous voulons plutôt apprendre d'elle.

Blessures et dynamisme

Et la première chose que j'apprends au terme de cette brève relecture, c'est que nous portons en nous les séquelles des blessures laissées par les coups durs qui ont jalonné notre histoire ; mais nous sommes aussi portés par le dynamisme prophétique qu'elle contient et qui a ouvert des chemins d'espérance.

Comme disait le prophète Elie : «Je ne suis pas meilleur que mes pères.» Mais même s'il n'est pas meilleur, le prophète doit continuer de marcher vers l'Horeb, la montagne de la rencontre avec Dieu. Nous aussi, aujourd'hui, nous devons continuer notre marche, même si le chemin est ardu qui doit remonter la pente. Notre responsabilité consiste à bien discerner quelle brisée nous devons emprunter ou même ouvrir pour nous rapprocher du sommet, et quels sentiers glissants nous devons éviter pour ne pas dévaler la pente.

Par exemple, nous apprenons du passé que trop de proximité entre l'Eglise et les différents pouvoirs politiques, culturels ou économiques donne souvent à l'Eglise l'illusion qu'elle réussit sa mission, mais en fait cette proximité limite considérablement sa liberté et donc son rayonnement évangélique. Par contre, lorsqu'il y a une certaine distance entre l'Eglise et les différents pouvoirs au sein d'une société, l'Eglise peut alors à la fois mieux respecter ces pouvoirs et être plus libre par rapport à eux. Dans ce climat de respect et de liberté, l'Eglise peut plus aisément apporter sa contribution originale, qui consiste à mettre l'Evangile dont elle est dépositaire en circulation dans les échanges des hommes, dans les lieux de débat, de réflexion et de décision. Le rôle de l'Eglise n'est pas de contrôler ces échanges et ces décisions, mais plus humblement, par son témoignage, déposer l'Evangile comme une semence de vie sur le chemin d'une société qui cherche sa voie. N'est-ce pas cette distance à la fois respectueuse envers les autorités et libérante pour l'Eglise que Jésus nous invite à instaurer quand il dit : «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.»

C'est cette distance libératrice qui a permis au Père Laval en son temps et, plus près de nous, au cardinal Margéot de poser des gestes prophétiques qui restent gravés dans nos mémoires comme des semences de justice et de paix au milieu de notre société mauricienne si complexe, mais si pleine de promesses.

En cette fête de Saint-Louis, prions pour que l'Eglise de notre génération sache relire son histoire pour apprendre les leçons de l'histoire. Prions aussi pour qu'elle puisse, par sa vie et son témoignage, contribuer à forger un maillon humble mais solide dans cette longue chaîne de l'histoire : un maillon qui nous rattache fermement à l'Evangile que nous avons reçu et dont nous devons transmettre aujourd'hui la «force de salut» qu'il contient ; un maillon auquel les générations futures pourront aussi se raccrocher pour pouvoir inventer à leur tour de nouvelles façons de servir la société mauricienne dans le même respect des autorités civiles et avec la même liberté que donne l'Evangile.

Mgr Maurice Piat

retour aller