La mort est angoissante

Qu'est-ce que cela peut signifier pour une personne de savoir qu'à sa mort elle va être inhumée ou «incinérée» ? Pour la famille, qu'est-ce que cela peut vouloir dire ? Il n'y a pas une seule réponse à la question. Le sens donné à l'inhumation ou à la crémation du corps varie d'un individu à un autre, et cela en fonction de son histoire personnelle, du contexte socioculturel dans lequel il vit, de son appartenance religieuse (s'il est croyant). Si l'on reste - à strictement parler - dans le champ des croyances, l'inhumation ou l'incinération du corps sont autant de rites funéraires qui possèdent la même finalité: autrement dit, accompagner le défunt du mieux possible vers «sa nouvelle demeure». Il y a l'idée que l'être cher continue de vivre ailleurs et/ou sous une autre forme ; la mort n'est pas une finalité en soi.

Pour revenir à la question, le fait de penser à sa mort et au devenir de son corps demeure une chose difficile. Quelque chose nous échappe ici. Peut-être est-ce justement le corps qui nous échappe, la question du corps dans la mort. De croire que nous possédons un corps, nous en venons à imaginer que nous le sommes : cette image flatteuse ou désespérante que nous renvoie le miroir. Un autre point d'énigme est la question de la mort elle-même. La mort en soi n'a pas de sens. L'idée de la mort est angoissante pour l'homme : elle provoque une rupture. On touche à un point de réel. Les croyances viennent recouvrir l'absurde de la mort en y donnant un sens.

De la à savoir s'il est plus facile de faire le deuil quand on est inhumé ou est-ce aussi possible également quand le corps a été «crématisé», on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a un jugement de valeur derrière le choix que peut faire une personne d'être «incinérée». Il est vrai que l'Eglise catholique tolère la crémation depuis plus d'une quarantaine d'années, ce qui est récent compte tenu de l'histoire de cette religion. Un prêtre ou un théologien seraient, entre autres, plus aptes à parler des représentations de l'Eglise quant à ce mode funéraire. Pour ma part, je ne vois pas en quoi le deuil d'une personne «crématisée» serait plus difficile à vivre que celui d'une personne inhumée. Mais là encore, chaque expérience est unique, ce qui influence le plus le déroulement et l'issue du deuil est la nature de la relation qui unissait la personne en deuil et celle qui est décédée. Par ailleurs, les deuils importants, autrement dit ceux qui concernent des personnes avec qui nous avions des liens forts, pourront durer un certain temps. Personne ne peut fixer la durée d'un deuil. Le terme - pas nécessairement la fin - du deuil s'annonce quand la personne endeuillée commence à présenter de nouveaux intérêts dans quelque domaine que ce soit (la famille, les amis, les passe-temps..).

Corinne Faustin-Thérèse


(Pshchologue-clinicienne)


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Jean-Claude Alleaume


«L'Eglise recommande l'ensevelissement
des défunts, mais admet l'incinération»

Entre inhumation et incinération, les chrétiens ont aujourd'hui le choix. Le père Jean-Claude Alleaume, vicaire à la paroisse de Notre-Dame-de-La-Visitation, nous donne quelques explications.

Depuis quand l'Eglise pratique-t-elle l'inhumation de ses morts ?

Depuis toujours. L'Église est née dans le giron du judaïsme et les Juifs pratiquaient l'inhumation. Puis, elle s'implanta dans les provinces romaines et jusqu'au cœur même de l'Empire, à Rome. La loi romaine interdisait d'inhumer dans l'enceinte d'une ville. Les premiers chrétiens eurent donc recours aux catacombes, dont plusieurs existent encore : celles de Priscille, Saint-Calliste, etc. Ce sont des cimetières souterrains creusés dans le sol, qui est d'un type particulièrement résistant appelé tuf. Des galeries furent fouillées à plusieurs niveaux. Vers le Ve siècle, les chrétiens se mirent à ensevelir leurs morts dans des cimetières comme les nôtres. En grec, koimeterion (cimetière) signifie «dortoir». Lorsque le latin remplaça le grec comme langue usuelle, on parla de dormitorium, qui a la même signification. J'en ai vu un parmi les ruines d'Herculanum, la ville détruite (en même temps que Pompéi) par une éruption du Vésuve en l'an 79.

Pourquoi l'Église a-t-elle adopté cette pratique alors que d'autres civilisations ou cultures
ont recours à l'incinération ?

On peut dire, en gros, que les différentes cultures et leurs coutumes correspondent aux réponses que l'on donne aux grandes questions de l'existence : qu'est-ce que la mort ? Qu'est-ce que l'amour ? Qu'y a-t-il après la mort ? On traitera donc le corps des défunts selon la conception que l'on se fait de la mort. Les deux mots que j'ai cités plus haut indiquent bien le sens chrétien de la mort : un sommeil dont la résurrection nous réveillera. Dans l'Apocalypse de saint Jean, on peut lire en effet : «Heureux désormais les morts qui s'endorment dans le Seigneur» (Ap. 14, 13).

Bien plus tard, dans le courant du rationalisme et de l'antichristianisme, on se mit à pratiquer l'incinération pour «damer le pion» à l'Eglise, pour agresser sa foi en la résurrection. En présence de cette négation déclarée de ce qui est au cœur de sa foi, pour éviter aussi les ambiguïtés, l'Église ne pouvait faire autrement que d'interdire l'incinération à ses fidèles. Ce fut longtemps ainsi, mais peu à peu cette signification hostile attachée à l'incinération déclina. Si bien que le Code de Droit canonique, promulgué par le pape Jean-Paul II en 1983, stipule que «l'Eglise recommande vivement que soit conservée la coutume d'ensevelir les corps des défunts ; cependant, elle n'interdit pas l'incinération, à moins que celle-ci n'ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne.» (can. 1176 § 3) On notera la nuance...

L'incinération d'un mort est entrée dans les mœurs mauriciennes. Aujourd'hui, des catholiques y ont recours pour leurs défunts. Comment l'Eglise accueille-t-elle cette pratique ?

Comme je viens de vous dire, l'Église ne s'y oppose pas, moyennant la condition que j'ai indiquée. D'autre part, comme on sait, il manque et il manquera de plus en plus de place dans les cimetières. Avoir recours à l'incinération peut aider dans ce sens. Une urne contenant les cendres d'un défunt, cela ne prend pas beaucoup de place. En Australie, par exemple, après l'incinération d'un mort, les cendres sont recueillies dans une urne qui est ensuite mise en terre dans une pelouse bien entretenue. A côté, on plante un arbuste et l'on indique le lieu par une plaque portant le nom du défunt. C'est très beau. Cependant, m'a-t-on dit, à Maurice, l'incinérateur de Phœnix manque de décorum, et cela a choqué bien des familles endeuillées.

Est-il plus facile de faire le deuil quand le corps est inhumé ou incinéré ?

Je ne crois pas que cela change la nature du deuil. Le chagrin ressenti, c'est qu'on ne verra plus la personne aimée au sein de la famille, ici-bas. Mais il y a l'espérance chrétienne de se retrouver un jour dans le bonheur de Dieu.

Dans le Credo, nous disons : «Je crois à la résurrection de la chair». Est-il possible d'imaginer comment sera notre corps à la résurrection ?

Pour cela, nous devons considérer le Christ ressuscité, tel qu'il nous apparaît dans les évangiles. D'abord, sa résurrection ne fut pas un retour à la vie terrestre, comme ce fut le cas de la fille de Jaïre, du jeune homme de Naïm et de Lazare. Le Christ, lui, ressuscite à une autre vie, au-delà des limites du temps et de l'espace. Autrement dit, il ressuscite à la vie céleste, en un corps glorieux. Certes, il garde les marques de la crucifixion et invite même l'apôtre Thomas à les toucher pour constater qu'il n'est pas un fantôme. Mais il ne souffre plus et rien ne le retient plus. Il apparaît là où il veut, même lorsque les portes sont verrouillées de l'intérieur. Il prend les apparences qu'il veut, se rend méconnaissable à volonté : Marie Madeleine le prend pour un jardinier et ne le reconnaît que lorsqu'il l'appelle par son nom ; sur la route d'Emmaüs, au terme d'une longue conversation, les disciples ne le reconnaissent pas non plus, jusqu'au moment où il leur rompt le pain... et il disparaît aussitôt de leur regard. Bref, par la résurrection, le Christ est libéré des contraintes de la vie «ordinaire», et saint Paul parle même de «l'homme céleste» (cf. 1 Cor. 15, 35-50). Nous aussi, à la suite du Christ, nous ressusciterons dans un corps glorieux comme le sien. C'est cela, l'espérance du chrétien.

Propos recueillis par


Jean-Marie St-Cyr


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