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Alain Romaine :

«Le défi ? Fournir un vrai pouvoir aux exclus»

A l'occasion de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, le 23 août, «La Vie Catholique» a rencontré le père Alain Romaine, auteur de «Les noms de la honte» et «Les souliers de l'abolition», deux ouvrages historiques sur l'après-abolition à Maurice.

Depuis 1998, l'Unesco célèbre, le 23 août, la Journée internationale du souvenir

de la traite négrière et de son abolition.Quel événement marque-t-elle ?

Elle commémore cette nuit historique de 1701 où des esclaves de l'île de Saint-Dominique se sont levés pour rompre leurs chaînes et initier l'insurrection conduisant à la révolution haïtienne. Cette Journée veut également rendre hommage à tous ceux qui ont œuvré pour l'abolition de la traite négrière et de l'esclavage à travers le monde.

En quoi s'arrêter à l'esclavage et à l'abolition
peut-elle nous être bénéfique aujourd'hui ?

Il est essentiel, selon moi, de sortir d'un misérabilisme et de comprendre l'aujourd'hui en revenant sur hier et avant-hier. Et, pour comprendre l'identité et la situation des Créoles aujourd'hui, il nous faut appréhender l'histoire de leur point de vue. Les Créoles se doivent de relire leur histoire, l'assumer et la digérer pour pouvoir se positionner dans le monde mauricien infesté des pratiques discriminatoires d'ordre raciste et communaliste.

Vous avez été un des premiers à exprimer publiquement vos espoirs dans l'Empowerment Programme. Etes-vous satisfait de ses réalisations ?

Le concept de l'empowerment dans la lutte contre la pauvreté est génial. L'initiative gouvernementale était excellente et les responsables de ce projet ont fait preuve d'un réel engagement. Mais, il apparaît au terme d'une année - selon les dires mêmes des promoteurs de l'Empowerment Programme (EP) - que la masse vers qui le programme devrait s'adresser, ces exclus, ce «monde à part» issu d'une profonde fracture sociale n'est pas ou peu touché. L'Empowerment Programme (EP) souffre d'un grand déficit de communication directe avec le monde des exclus et l'opération lev-paké a privé le pouvoir de véritables agents de proximité que sont les travailleurs sociaux professionnels et volontaires, seuls capables de relayer les possibilités offertes par le programme.

Quelle est votre inquiétude ?

Mon inquiétude : que l'EP soit un misnomer, c-à-d. il ne touche pas le cœur du défi qui consiste à fournir un vrai pouvoir (social, politique, culturel, personnel...) aux exclus ou aux vulnérables pour les rendre capables de s'insérer dans le nouvel environnement socio-économique qui s'annonce. Mais qu'il touche à des aspects partiels ou périphériques en cherchant qu'à les rendre «employables» dans des secteurs tels que BPO, l'hôtellerie, la construction qui, dans la mentalité populaire, représente un boulot transitoire kot bat baté... D'ailleurs beaucoup montrent peu d'intérêt à ces

offres. Et du côté du secteur privé offrant ces opportunités, la tentation est forte de recruter de la main-d'œuvre étrangère devant le manque d'intérêt des locaux. Mais je dis attention ! Nous courons le risque de faire le nid de la xénophobie et du fondamentalisme de toutes sortes avec une main d'œuvre étrangère rivale. Cela s'est avéré ailleurs et le milieu populaire est un terreau propice à ce genre de phénomènes incontrôlables.

Et le lien avec l'abolition de l'esclavage ?

Maurice accueille actuellement un nombre important de travailleurs étrangers et ils ne bénéficient pas des meilleures conditions d'emploi. L'histoire semble se répéter pour le pire. Pour moi, ce sont les travailleurs engagés du XXIe siècle. La configuration socio-économique du temps de l'abolition de l'esclavage est la même.

Que doit faire l'Empowerment Programme pour toucher ce que vous appelez ce «monde à part» ?

Il doit, avec les nombreuses ONG crédibles sur le terrain, permettre à cette masse d'exclus de se sentir capables d'apporter leur part au pays en leur donnant accès aux diverses facilités pouvant les empower personnellement. Car c'est un sentiment d'aliénation nationale que les exclus éprouvent et finissent par s'auto-exclure. Ils se disent : Sa pa pou nou sa. Arrivé à ce stade il n'y a plus de communication possible, puisque le ressort d'appartenance nationale a cessé de fonctionner. Il faut donc réenclencher un processus d'estime et de confiance chez la personne et l'EP ne peut faire l'impasse sur cette réalité psychosociologique. Ai-je besoin de rappeler qu'il n'y a point de développement durable si l'on ne place pas l'être humain au centre de tous les projets ?

Vous semblez désabusé de l'Empowerment Programme...

L'initiative de lancer l'EP est fantastique, mais il faut aller au bout de ce concept destiné à réparer des fractures sociales et à rétablir un équilibre politique viable. Empower veut dire donner ou réveiller des capacités chez les faibles, les exclus. Il est important qu'ils se sentent des sujet-acteurs dans le processus. Les former pour devenir employables et les placer sur le marché du travail, du reste précaire, me semble réducteur et insuffisant. Ici, nous parlons de pouvoir chez des dépourvus ­ et qui passe par la réhabilitation personnelle, sociale et économique de ceux qui sont marginalisés dans les quartiers défavorisés. Ces lieux hébergent une grosse masse de Créoles, descendants d'esclaves. Si l'EP ne tient pas compte de cette réalité, je crains que ce sera un coup d'épée dans l'eau. Et cela, malgré les milliards disponibles.

Propos recueillis par
Erick Brelu-Brelu


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