Joëlle Rabot


Au service de Cité-Barkly

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A 23 ans, Joëlle Rabot est, depuis début 2007, Assistant-Manager du Centre of Learning, structure au service des habitants de Cité-Barkly. Issue d'une famille recomposée, Joëlle a grandi avec son père : un «pilier», un «repère», qu'elle admire pour sa franchise face à la vie. Son respect de sa liberté et de ses convictions. Et la confiance sans cesse renouvelée qui accroît sa débrouillardise, sa combativité et son sens de responsabilité.

De la séparation parentale, elle n'en fait pas un drame. «Maman vit aujourd'hui dans une rue. Papa, dans l'autre. Je me dis que j'ai deux maisons, d'autant plus qu'ils ont su conserver, entre eux, de bonnes relations. Je vis ce que chacun m'apporte à sa façon, consciente que l'important, c'est le présent.» Des parents qui lui ont donné quatre sœurs, dont Adriana et Julie, 8 et 6 ans respectivement. Et en qui elle se découvre, heureuse déjà à la perspective que dans quelques années, ces «deux bouts de chou» lui emboîteront le pas.

Heureuses années

Les années passées au collège New Devton ont laissé leurs empreintes chez Joëlle, éveillant notamment sa soif de justice. La mixité la conforte dans l'amitié et la solidarité garçons/filles. Et quand les enseignants s'avèrent aussi témoins, les choses s'annoncent sous d'heureux auspices.

Joëlle cite volontiers Isabelle Gourdon, son enseignant de langue française. Notamment pour son encouragement à s'engager dans des activités extrascolaires, dont la danse. Son School Certificate en poche, Joëlle rejoint le monde du travail. Certaines de ses copines frappent aux portes de l'Ecole complémentaire pour un soutien scolaire. Elles lui parlent souvent de cette structure, l'encouragent à la visiter. L'insistance de Roxane, sa meilleure amie, enseignante de danse, n'y fera rien pendant longtemps

Jusqu'à ce samedi où elle l'accompagne au collège de La Confiance. Ce qu'elle y voit l'emballe : de jeunes enfants heureuses de danser. «Avec du recul, on peut dire que les choses étaient tracées : une semaine après, Roxane obtient un emploi. N'étant plus capable d'assurer ses cours, elle m'invite à la remplacer. J'ai dit tout de suite oui.»

Un «oui» qui change tout

Un oui qui va enrichir chaque jour sa vie. Sa classe augmente en nombre de semaine en semaine. Et l'appréciation publique se confirme lors d'un spectacle, en 2002, au fancy-fair du collège du Saint-Esprit.

Les Cute Dancers voient le jour en 2005. «Il y a à Barkly toute une culture du séga. Les jeunes ont du talent. Il fallait donner à ce talent une plateforme adaptée pour s'épanouir. D'ailleurs, petit à petit, ils apportaient leur contribution. Ce n'était plus ma créativité, mais davantage la nôtre.»

2005, une année-phare. Une deuxième école de danse voit le jour. Et les reportages lors du 5e anniversaire de l'Ecole complémentaire démontrent que les talents ont porté du fruit. Au point où de toutes petites filles ­ 4 à 8 ans ­ font montre de leur intérêt : le club des Mini est ainsi formé, grandement sollicité pour les fêtes dans le quartier.

Marquée par d'autres jeunes

La fréquentation de l'Ecole complémentaire crée de nouvelles amitiés. Joëlle découvre le Centre of Learning. Elle est emballée par la «vision non consommatrice» de certains jeunes. Un petit noyau voit le jour, composé outre d'elle-même, de Brigitte Thomas, Viken Vadeevalloo, Vincent L'Ecluse et Brian Pitchen.

«Les yeux de lynx de Jonathan Ravat» la transpercent et mettent au jour toutes ses possibilités. Les responsabilités affluent : là voila assistante responsable des éclaireurs, sous la houlette de Brian, et sortant de son «cocon confortable» pour «découvrir tout ce qui existe sur la cité et que j'ignorais».

En 2006, elle est aussi un des piliers de l'Association pour le développement communautaire de Barkly (ADCB). Plus particulièrement responsable des jeunes. Des jeunes qu'elle écoute sans tabous et qui lui font part de leurs réalités ­ grossesses juvéniles, absence d'éducation sexuelle ­ et de leurs besoins : l'urgence d'un cadre pour se réunir, se former.

Succès

Filles engagées pour un meilleur avenir (FEMA) voit le jour. Son objectif : faire sortir les filles d'elles-mêmes pour les amener vers les autres. Leur faire comprendre qu'en dépit de leurs problèmes, il y a d'autres personnes moins chanceuses qu'elles. Des personnes «à qui elles peuvent apporter ne serait-ce qu'un sourire, un brin de lumière».

Responsable à l'époque du Centre of Learning, Benoît Adolphe, qui a observé l'évolution de Joëlle, lui en propose la direction. «J'ai eu peur et j'ai refusé.» Mais en décembre dernier, un problème à son travail la pousse à démissionner. «Du jour au lendemain, j'ai accepté. J'ai atterri au Centre of Learning en janvier 2007.»

Joëlle s'attelle donc à y mettre des structures qui reflètent sa personnalité, notamment la discipline. Ainsi que de nouveaux projets : «Nous avions une bibliothèque qui était peu fréquentée. J'ai eu l'idée d'une classe de lecture et une autre d'apprentissage, en collaboration avec l'Ecole complémentaire. Ce, sous la responsabilité de quatre jeunes du collège Lorette de Rose-Hill.» Le succès aujourd'hui lui donne raison.

Regard nouveau

Autre projet : Espoir Revive Barkly (ERB), au service des toxicomanes. «Nous avions tendance à porter un mauvais regard sur les drogués. Nous voyons d'abord la drogue avant de voir l'être humain. Ses problèmes, ses souffrances» Un côtoiement qui amène un regard nouveau.

Célibataire, bien dans sa peau, elle reconnaît que l'Ecole complémentaire est tombée à pic. «Elle est ma plus grande histoire d'amour. Elle m'a guérie d'une rupture sentimentale difficile. Je n'ai pas eu le temps de me morfondre ; il fallait penser et se donner aux autres.»

Ses priorités : faire briller la cité, un «endroit comme un autre, avec certes ses problèmes, mais aussi habité par des gens de bonne volonté et au potentiel énorme». Du pain sur la planche. Mais le courage, la détermination et la conviction ne font pas défaut.

Danièle Babooram

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