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L'État des affaires et affaires d'État

Stop au projet de construction du pont de Macondé. Pour cause alléguée d'affaires suspectes et troubles. Stop aussi au projet de construction du rond-point de Caudan. Il s'agirait là encore d'affaires soupçonnées de financement gonflé sans pour autant résoudre le problème de trafic routier à l'entrée de Port-Louis. Le journal anglais Sunday Times nous accuse de faire nos affaires industrielles avec de la main-d'œuvre étrangère servile. La riposte officielle s'organise pour sauver l'image industrielle entachée. Il y a là des sursauts de morale publique donnée aux affaires d'État qui méritent d'être soulignés.

Ce, surtout à un moment où l'affairisme économique tend à prendre le dessus sur la vie publique de manière assez dégingandée. Trente et un arpents de terrains à St-Félix sont enlevés ici et attribués là, dans un parfum de high level corruption, y allègue-t-on. A un moment où il manque de terrains pour les logements sociaux, source de crise entre l'Etat et l'industrie sucrière.

Morale

On ne saura jamais, par ailleurs, ce qui est advenu des allégations de corruption pour une affaire de terrains d'État, au ministère de Logement, avec commission de Rs 50 M. Il en est de même des affaires autour des paris illégaux, des grands commerces de cassettes piratées. Tant et tant d'autres où il est aussi nécessaire de démontrer, comme au Caudan et à Macondé, que les affaires doivent aussi avoir une morale.

Ce besoin de dissiper le climat d'affairisme dans lequel baigne notre société est assez généralement ressenti comme une première nécessité. Les récents budgets ont eu du mal à passer en raison, d'une part, des coupes fiscales brutales faisant violence au plus grand nombre d'entre nous, surtout aux plus économiquement faibles, et, d'autre part, des soupçons sur des mesures que l'on perçoit comme du grand affairisme économique. De plus en plus de terrains d'Etat livrés à la spéculation locale et étrangère. Suppression d'allocations et d'exemptions et accroissement des dépenses et des coûts. Tout est accordé aux étrangers à gros frics: nationalité, propriété, allègements de charges diverses. Étrangers honorés par les prébendes d'État, en grand seigneurs de nos lieux. Toutes les virulentes chamailles des grands princes à la tête de nos corps paraétatiques, par ailleurs promis, dans le dernier budget, à plus de rationalisation, qu'ont-elles de commun si ce n'est, des fois, les obscures gestions de gros frics et de gros biens ?

Manque de confiance populaire

Même L'Empowerment Fund, le bien nommé, a du mal à bien prendre. La confiance populaire lui manque. Parce que l'on doute encore de la philosophie du budget duquel il est issu. L'Empowerment Fund procède sans doute, d'une bonne intention. Mais, apprend on, il souffre d'une crise de confiance populaire quant à sa durée. Ceux qui gèrent ce fonds doivent faire de la confiance populaire leur première cible. Premier pari à prendre pour réussir. En effet,

l'Empowerment Fund, dans la conscience populaire passe, actuellement, comme un gadget budgétaire. Un gadget pour atténuer l'effet d'un budget où l'affairisme économique risquerait de faire du surpoids. Dans la mémoire populaire, l'Empowerment Fund n'est pas nouveau. Il a tout de son cousin-germain, le Fonds national contre l'exclusion au montant de Rs 500 millions, géré, dans le temps, par Vidula Nababsing. Vite dissous, pour cause de friction politique et de calcul électoraliste. En laissant ceux qui étaient devenus dépendants du fonds dans la plaine, frustrés et amers. La mémoire populaire a de ces retours de pendules qui peuvent expliquer le mal que l'Empowerment Fund a aujourd'hui pour convaincre. Faut en tenir compte.

Tenir compte aussi de l'adéquation entre les filières scolaires et les besoins du monde de l'emploi. Aussi longtemps que la formation de base n'est pas, quelque part, en lien avec les attentes du monde de développement, on continuera toujours à trouver, comme le font les responsables de l'Empowerment Fund, que les emplois existent mais qu'il manque de la main-d'œuvre. L'Empowerment Fund, pour durer, a besoin de poser, dans le domaine éducatif, des actes révolutionnaires. C'est-à-dire amener l'adaptation de l'école avec les besoins de formation à la fois humaine et économique du pays. La solidarité d'aujourd'hui et de demain a besoin d'abord de s'enraciner dans nos structures scolaires

Manque de visibilité

L'actualité regorge, encore trop, de ces cas où la vraie solidarité envers les plus faibles et les plus pauvres sur le plan national, manque de visibilité. Soit, si on la pratique, on la montre mal. Soit on n'en fait pas assez par rapport aux attentes. La fermeture de Desbro pour de tristes affaires de fer a laissé sur le pavé, sans soutien, sauf des promesses, des familles entières.

L'assistance dite de sécurité sociale n'empêche pas que l'on voie, de plus en plus, des mendiants sur la place publique. Ils sont nombreux ces compatriotes malades devant faire quête publique pour se faire soigner à l'étranger. Ceci se passe au milieu de tristes tiraillements médicaux pour affaires d'implantation d'Apollo, devenu souci et priorité du temps, avec soutien d'État.

Il y a un vrai effort à faire pour s'occuper du social. La santé publique n'est pas qu'une affaire de marché de blanchisserie. Il y a l'accroissement des poches de pauvreté à juguler. Des érosions de pensions et de salaires à freiner. Des ruptures scolaires brutales à enrayer. L'absence d'horizons de nombreux jeunes, pour leur éviter l'infernal cycle de la délinquance, la violence, la drogue. Le développement de la grande misère est en inégale contrepartie avec le développement de la croissance. Il faudrait faire de la vraie solidarité une affaire d'Etat. Pour éviter que le pays ne sombre dans les plis pervers de l'affairisme d'État.

Serge Ng Tat Chung

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